ENTRE ARISTIPPE ET LAIS
LaÏS.
Peut-être me trouverez-vous trop
voluptueuse et trop profane pour être admise aux mystères de la philosophie; mais je n'ai pas toujours des philosophes, ou ils ne le sont guère avec moi, et, pendant que je tiens un chef de secte, je veux tirer parti de son commerce. On dit que votre morale est assez commode. Aristippe.
Comment, commode ! ma philosophie, belle Laïs, est tout à fait de votre ressort, elle ne roule que sur la volupté.
44 les dortoirs
Laïs.
Bon ! je seiois donc philosophe sans le savoir... Mais ce n'est qu'une plaisanterie, vous croyez m'échapper par là.
Aristippe.
Je vous parle très sérieusement ; encore un coup, tout mon système est bâti sur la volupté, et je vais vous mettre au fait en deux mots. Vous avez entendu parler d'Épicure et des épicuriens ?
Laïs.
Oui; à propos, et je me souviens qu'ils font profession d'être voluptueux : il m'en a passé nombre par les mains.
Aristippe.
Oh ! ceux que vous voulez dire sont des sensuels qui vous expliquent Épicure à leur mode, et qui le prennent à la lettre; mais les vrais épicuriens, ou du moins ceux qui se donnent pour tels, n'admettent qu'une volupté spirituelle, qu'ils font consister dans un état de pure impassibilité appelée l'indolence épicurienne, c'est-àdire dans un état exempt de trouble et de passion et, par conséquent, de plaisir et de peine. Vous voyez qu'une pareille volupté est une chimère,
et qu'un voluptueux de la façon d'Épicure n'est pas moins un être de raison que le sage des stoïciens.
Laïs.
Effectivement cette indolence est une espèce de léthargie ou tout au moins un profond sommeil pendant lequel sont suspendus tous les biens et les maux de la vie.
Aristippe.
Vous me volez, belle Laïs : c'est justement ma définition.
Laïs.
Mais ces sensuels qui se livrent bonnement, sur la foi de votre Epicure, aux plaisirs du corps, ne me paroissent pas si visionnaires.
Aristippe.
S'ils entendent mal sa doctrine, du moins ils semblent adopter la mienne, et je suis en droit de revendiquer cette espèce de voluptueux : car la volupté que je professe est une volupté purement corporelle. Je rapporte au plaisir et à la douleur toutes les passions et toutes les affections humaines. Je définis le plaisir une émotion douce et la douleur une émotion violente. Je prétends que ces deux mouvemens sont le prin-
cipe et la fin de toutes nos actions. Parcourez toute la vie de l'homme, vous trouverez qu'elle roule uniquement sur ces deux mobiles. Tout ce qui a le sentiment est, par sa nature, invinciblement porté au plaisir; c'est lui que nous cherchons en naissant, même'avant que la raison nous fasse discerner ce qui mérite notre aversion et ce que nous devons embrasser; et enfin toute la vie se passe à poursuivre le plaisir et à fuir la peine.
Le plaisir nous rend tout facile, Sans le plaisir on ne fait rien; Il est et du mal et du bien Le doux et le puissant mobile.
C'est un poète de Cyrène qui parle.
Laïs.
Pour moi, j'ai de bonnes raisons pour goûter votre nouvelle philosophie. Mais si votre fille, l'aimable Areté, professe la doctrine de son père (comme vous venez de me l'assurer), elle doit faire déserter toutes les autres écoles. Je me fais une idée charmante d'une école de volupté où président les grâces et la jeunesse ; que d'agrémens une pareille doctrine doit avoir dans sa bouche, et qu'on apprend de choses dans ses jeux ! En
DE LACEDEMONE 47
vérité, je voudrois être homme : quelles leçons le maître et le disciple se donneroient réciproquement 1 Tour à tour nous ferions ces deux rôles, et le disciple deviendroit maître. Aristippe.
Elle seroit sans doute entre bonnes mains ; mais laissez-moi vous achever mon système. Je prétends encore qu'une volupté ne diffère pas d'une autre volupté...
Laïs.
Oh ! s'il vous plaît, je vous arrête là; je suis un peu connoisseuse en plaisirs, et assurément j'y fais de la différence.
Aristippe.
Que je vous explique ce paradoxe, et nous serons bientôt d'accord. Le plaisir, en général, n'est, comme je vous l'ai dit, qu'un doux ébranlement imprimé à l'âme, une secousse agréable qu'elle reçoit des sens. Or, quand je soutiens qu'une volupté n'est point différente d'une autre volupté, c'est par rapport à cette idée générale, et dans le sens que les stoïciens prétendent que toutes les fautes sont égales parce qu'elles sont toutes également des transgressions de la loi. Ainsi vous concevez que les plaisirs considérés
purement et simplement comme des modifications de Tâme ne diffèrent point essentiellement. J'imagine en effet les sens (qui sont les véhicules du plaisir) comme les cordes d'un instrument de musique; les divers sons produits par ces cordes sont tous également des vibrations ou des modifications de l'art, et, quand on parlera de la nature des sons en philosophe, non en musicien, on dira toujoursqu'un son n'est pas différent d'un autre. Il en est de même de nos sensations, et, par conséquent, des plaisirs. Venons à leur différence spécifique que je reconnois aussi bien que vous. On dit que les sens sont les fenêtres de l'âme ; c'est l'âme qui voit, qui entend, qui goûte, qui reçoit, en un mot, toutes les impressions dont les sens corporels sont les instrumens; c'est toujours l'âme qui se modifie dans nos différentes sensations. Ces principes posés, analysons les plaisirs des sens pour trouver en quoi ils sont plus ou moins vifs, plus ou moins délicats les uns que les autres, et la cause de cette différence. Tant que le plaisir du goût est restreint à celui que la nature attache au besoin, c'est un plaisir tout corporel, et, par conséquent, le moins délicat de tous ; mais on a trouvé le
moyen de modifier un sentiment si simple. Les sensations réitérées produisent dans l'organe une habitude qui le spiritualise en quelque façon, et il se perfectionne au point de combiner ces mêmes sensations et de comparer ses délices; c'est ce qui faisoit dire d'un certain gourmand que son âme étoit toute dans son palais. Le plaisir de l'odorat, attaché à un organe bien plus délié, est susceptible des mêmes raffinemens que celui du goût, et ils participent l'un de l'autre jusqu'à se confondre souvent ensemble. Le plaisir de l'oreille semble appartenir tout entier à Tentendement et ne passer par l'organe de l'ouïe que comme à travers un crible, sans s'y arrêter. Le plaisir de la vue, relatif en quelque sorte à celui de l'oreille, est le plus étendu des quatre.
Laïs.
Je vous attends au toucher.
Aristippe.
Le toucher est un sens universel qui proprement parcourt tous nos organes; mais, pour lui assigner un district, je vais tout d'un coup caractériser le genre de volupté dont il est l'instrument, et qui participe tant de son étendue.
5o LES DORTOIRS
Vous en vouliez venir là sans doute, et vous vous figurez que je ne pourrai pas m'empêcher de contredire mes principes. Vous avez raison, charmante Lais, il ne tiendra toujours qu'à vous de faire avouer au tendre Aristippe que cette volupté, dont vous feriez des leçons à Coljtte même et à tous ses Baptes, est d'un ordre aussi supérieur que vous l'êtes à toutes les beautés de la Grèce. Mais, puisqu'il est question de philosopher, je soutiens que le plaisir de l'amour, rappelé comme celui du goût à la simplicité de la nature, n'est guère plus délicat ni guère plus vif, et qu'enfin il ne devient si touchant que parce que c'est celui de tous qui emprunte le plus des facultés de l'âme. Vous savez que l'imagination a toutes les propriétés des sens, qu'elle nous reproduit les sensations et les retrace encore plus vives qu'elles ne sont naturellement.
Or, la volupté dont il s'agit est en quelque manière encore plus attachée à l'imagination qu'aux organes corporels ; aussi tous les sens paroissent la servir. Considérez avec moi toute l'étendue de cette volupté universelle de Platon. Voyez des amans bien enflammés : le charme
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commence par les yeux; ils sont ingénieux à découvrir dans l'objet de leur passion mutuelle des perfections et des agrémens qui échappent à tous les autres yeux. A la vue l'un de l'autre tous leurs sens sont émus et satisfaits à la fois, ou plutôt toute leur âme est dans les sens, l'amour les parcourt et les remplit tous ; il les rend plus subtils et plus délicats. Leurs regards sont des traits de flamme qui s'allument réciproquement, leurs yeux nagent dans une tendre ivresse qui ne leur laisse plus voir qu'eux-mêmes. Il n'est point d'harmonie plus douce à l'oreille que la voix qui sort d'une bouche chérie ; elle va d'abord au cœur et le pénètre. Parlerai-je de l'odorat ? quelle part n'a-t-il pas au délire des sens ? Toutes ces circonstances voluptueuses se réunissent à la présence de l'objet qu'on aime.
Quel bonheur pour des amans de se trouver ensemble ! Ils s'embrassent avant que de se toucher; toute leur chaleur se communique et perce à travers le voile le plus épais. Aux moindres approches ils sont en feu. Heureux qui peut tenir la main de sa maîtresse, et qui peut sentir le pied de son amant pour le presser mol-
52 LES D ORTOIRS
lement du sien ! L'amour, dans ce moment, leur fait goûter les plaisirs passés, les plaisirs présens et ceux qu'il leur promet encore. Mais quel sort, quelle félicité, lorsqu'ils sont dans les bras l'un de l'autre, lorsque tous leurs sens confondus sont noyés dans un torrent de délices, et qu'ils sentent réciproquement comme un écoulement de leur âme à mesure que la volupté s'épanche et se distille dans leurs cœurs ! Telles sont les douceurs de l'amour, ces douceurs inexprimables que l'on n'achète pas ; le pauvre les éprouve comme le riche; l'amour égale tous les hommes, et, pendant que sous des lambris dorés il charme les soucis des rois, sous un toit rustique il enchante les rudes travaux du laboureur.
Laïs.
Voilà un assez bon hymne à l'amour; cependant, si j'avois tenu le pinceau dans la peinture de ces plaisirs, je n'aurois oublié ni ces baisers assaisonnés du nectar des dieux, selon le langage de vos poètes, ni ces tendres expressions étouffées aussitôt qu'enfantées par le plaisir, ni ces délicieux instans où il se fait entre les deux amans comme un échange de leurs
âmes, où elles semblent errer sur leurs lèvres et s'exhaler dans leurs soupirs brûlans, ni ces momens d'ivresse où chacun d'eux ne jouit pas moins du plaisir qu'il donne que de celui qu'il reçoit lui-même, ni ces douces langueurs, ni ces défaillances Mais le disciple insensiblement fait le personnage du maître. Reprenez vos droits, Aristippe, je suis prête à vous écouter.
Aristippe.
Continuez vous-même, Laïs; toute ma philosophie en fait de plaisir est bien courte au prix de la vôtre.
Laïs.
Il n'est pas question de moi, achevez ce que vous avez à me dire sur la matière que nous traitons.
Aristippe.
J'en ai assez dit pour vous faire comprendre ce que les plaisirs des sens en général ont de spirituel et de corporel, et même pour quelle part à peu près l'âme ou l'imagination entre dans chacun. Mais, à propos d'imagination, oserai -je vous demander quel ragoût vous trouvez au commerce de Diogène pour lui
prodiguer gratuitement des faveurs que vous faites acheter si cher aux autres?
Laïs.
Je suis bien aise de vous voir un peu jaloux de Diogène.
Aristippê.
Jaloux, non! mais je ne comprends pas comment une beauté délicate peut s'accommoder d'un tel personnage ; sa malpropreté, ses haillons, sa barbe, sa.... Il me semble que tout cela n'est pas fort délicieux pour une femme, et pour une femme voluptueuse.
LaÏs .
Vous ne connoissez pas encore tous les raffi-
nemens de la volupté. Ces haillons et cette
barbe qui vous dégoûtent ne sont que l'étui de
Diogène : si vous saviez toutes ses ressources !
Aristippê.
J'entends, le planteur d'hommes à vos yeux a fait disparoître le cynique; c'est assurément confondre de petites incommodités dans un grand bien.
Laïs.
Ne méprisez pas tant les cyniques. Je connois des femmes plus délicates que ma profes-
sion ne me permet de l'être, qui avec leur robe et leur barbe les préfèrent à tous vos colifichets parfumés.
Aristippe.
Je n'envie pas leurs bonnes fortunes, et, en vérité, j'y renonce à ce prix. Mais revenons à notre sujet. L'imagination, suivant mes principes, fait souvent tous les frais de nos plaisirs; c'est ce qu'il faut appuyer de quelques exemples.
J'ai fait un voyage à Lacédémone, et, entre plusieurs singularités, j'y ai remarqué quelques usages qui m'ont d'abord paru ridicules, mais dont j'ai reconnu l'utilité.
Premièrement, on fait danser les jeunes filles en rond, toutes nues, dans les places publiques, à la vue de tout le monde, et, pour sauver l'indécence du spectacle, on dit qu'elles sont couvertes de l'honnêteté publique. Laïs.
Il faut bien de l'étoffe pour ces nudités, et je crains furieusement qu'elle ne montre la corde. Aristippe.
Je croyois que l'objet de ces danses publiques étoit d'émousser la convoitise par l'ha-
bitude du spectacle, mais c'est une espèce de marché où les jeunes filles étalent leurs avantages et où les jeunes gens viennent choisir des femmes. Au reste, les filles ont leur revanche aux exercices de la lutte où elles assistent. En second lieu, tous les mariages sont des rapts, j'entends néanmoins des rapts volontaires.
Un jeune homme qui veut épouser une jeune fille est obligé de l'enlever. Cet usage aplanit bien des difficultés et abrège les procédures; s'il étoit reçu parmi nous, on ne verroit point tant de divorces sans hymen, ni tant de filles condamnées au veuvage. Le bon Lycurgue aimoit fort le larcin, et ses lois l'autorisent expressément , pourvu qu'il soit fait avec adresse : car on punit tous ceux qu'on prend sur le fait. Cette coutume a passé avec d'autres dans quelques États bien policés, où, suivant les us de Lacédémone, on ne punit pour le vol que les maladroits. C'est apparem.ment ce goût pour la filouterie qui fit naître la première idée de ces mariages furtifs à Lycurgue; mais, dans ce sage établissement, ce grand législateur avoit encore des vues sans doute plus dignes de lui; il avoit judicieusement compris l'abus des voies
DE LACÉDÉMONE Sy
. usitées ailleurs pour obtenir une fille de ses parens; il pensoit qu'il étoit honteux de faire un vil trafic d'une affaire de cœur, et de négocier une femme comme une métairie; qu'on devoit écouter la nature avant que de consulter la fortune; que l'autorité devoit se taire où l'inclination seule doit parler; qu'enfin la plupart des pères et mères gâtoient les marchés dont ils se mêloient. Que d'inconvéniens on évitoit en laissant agir le penchant de la jeunesse ! C'est suivant ces maximes qu'à Lacédémone un mariage est une véritable expédition et que l'épouse d'un Spartiate est sa conquête. Mais, quoique ordinairement la voie du rapt rend les plaisirs de l'hymen plus piquans, quoiqu'un mariage assorti par l'amour est pour faire espérer des douceurs plus durables qu'une union formée par l'intérêt, il suffit d'être époux pour que l'amour ne tienne pas longtemps contre le dégoût inséparable de la possession. On commence par le relâchement, la tiédeur suit, de la tiédeur on passe à l'indifférence, et souvent de l'indifférence à l'aversion.
Tant que l'on est amans, au contraire, que d'empressement pour se voir! Que de regrets
de se quitter! On se revoit ^toujours avec un goût nouveau. Les douceurs qu'on vient d'éprouver sont un aiguillon pour celles qu'on attend. Lycurgue, pour tenir les époux en haleine, voulut conserver dans le mariage une image de cette heureuse vivacité et donner à l'amour conjugal l'air touchant du tendre mystère. Déjà l'hymen étoit un larcin; il fit encore un larcin perpétuel du commerce légitime des époux. Il leur défendit la cohabitation et régla qu'ils ne pourroient se voir qu'à la dérobée, comme de simples amans. Toute là jeunesse de Lacédémone, de l'un et de l'autre sexe, est élevée et vit régulièrement en communauté ; ceux mêmes qui sont mariés restent sous les yeux des vieillards chargés de leur conduite jusqu'à ce qu'on juge à propos de les abandonner à eux-mêmes. Cette jeunesse est partagée en deux collèges, composés de différentes classes qui ont chacune un dortoir particulier; c'est le nom que je donne à leur département. Suivant le plan de Lycurgue, les jeunes mariés sont les plus observés de tous; ils ne peuvent découcher de leur appartement, et pendant tout le jour il leur est presque impossible de se
voir, soit à cause des différens exercices qui les occupent séparément, soit parce qu'ils sont gardés à vue. Jugez combien il faut que l'amour rende ces époux ingénieux pour tromper, de part et d'autre, leurs surveillans, et pouvoir s'introduire chez leurs femmes, ou recevoir les visites de leurs maris; ce n'est qu'à la faveur des ténèbres et d'une adresse bien exercée qu'ils peuvent goûter les plaisirs de l'hymen.
L'histoire de ces dortoirs est divertissante; les circonstances de la nuit, dont on est obligé de profiter, font naître une infinité d'aventures : on m'en a raconté plusieurs dont je compte bien vous régaler; mais auparavant en voici deux qui prouvent bien les influences de l'imagination sur les plaisirs.
Le beau Glycon, la fleur des athlètes de la Laconie, étoit dans l'âge où les lois de Lycurgue obligeoient les jeunes gens de se marier. Toutes les filles de Sparte le désiroient pour époux, toutes les mères le souhaitoient pour gendre. Il étoit grand, souple, adroit, robuste. Avec des qualités si propres aie distinguer dans les combats de Mars, quel augure pour ceux de l'amour! Ces avantages ne pouvoient échapper
6o LES DORTOIRS
aux beautés de Lacédémone; elles le remarquoient principalement aux exercices de la lutte, d'où Glycon sortoit toujours vainqueur, et n'oublioient rien pour en faire la conquête; mais l'insensible Spartiate pajoit d'un fier dédain toutes leurs avances. Son heure vint pourtant. Une jeune Messénienne, qu'il aperçut un jour au spectacle dont il faisoit lui-même partie, lui lança l'inévitable trait que l'amour lui avoit réservé ; fait comme je viens de le dépeindre, il fut bientôt démêlé de la belle. Leurs tendres regards se confondirent; deux rayons partirent de leurs yeux et furent les interprètes de leur flamme. Les Lacédémoniens ne s'amusent pas, comme les autres Grecs, à filer l'amour, ils sont meilleurs ménagers du temps. Notre athlète, au sortir des jeux, suit la Messénienne, remarque son logis et forme le projet d'en faire sa femme. Les ravisseurs à Sparte s'assurent toujours du consentement de leur belle pour l'enlever, et c'est souvent l'affaire d'une simple entrevue. Celui-ci fut deux jours entiers sans pouvoir exécuter son dessein; mais le troisième jour un billet laconique qui marquoit quelques circonstances et l'heure de l'en-
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lèvement fut dépêché à la belle étrangère. Il y avoit trop d'yeux attentifs aux démarches de ce beau garçon pour laisser ignorer celle-ci; le billet fut intercepté par les jalouses Spartiates. Piquées qu'une étrangère vînt leur ôter un époux qu'elles se croyoient seules le droit de se disputer légitimement, elles résolurent de se venger de l'amant et de la maîtresse. Elles choisirent une vieille ilote, la plus laide qu'elles purent trouver de la taille de la Messénienne, pour remplir sa place et jouer son rôle. Tout favorisoit cette supposition : l'obscurité de la nuit, qui étoit le temps marqué pour l'expédition amoureuse, le défaut de lumière que les lois de Lycurgue interdisent sévèrement, pour aguerrir les jeunes gens aux ténèbres, et l'ignorance où la Messénienne étoit des projets de son amant par la suppression de l'avis. Tout leur réussit à leur gré. L'esclave fut introduite dans le logis de la Messénienne et se trouva dans les dispositions où, suivant le plan du ravisseur, sa maîtresse devoit l'attendre. Elle fut donc enlevée pour cette belle fille et employée avec toutes ses rides pour un tendron de dixhuit ans.
Figurez-vous un jeune homme ivre d'amour et fortement préoccupé de l'objet qu'il croit tenir entre ses bras; je vous laisse imaginer toutes les délices qu'il dut faire goûter à cette vieille (pour peu qu'il lui restât de sentiment) et celles qu'il ressentit lui-même. Dans la douce illusion où il étoit plongé, dans le délire de ses sens, le fantôme palpable lui représente tout ce qu'il imagine dans la Messénienne. Sa peau sèche et détendue reprend le poli, la fraîcheur et la molle fermeté des plus belles chairs, les cuisses toutes décharnées s'arrondissent, et le squelette entier devient un corps revêtu de cet embonpoint délicat qui est l'apanage de la jeunesse. Tel est l'enchantement du beau Glycon que tout ce qui devroit le glacer dans son pesant et froid automate est ce qui l'enflamme de plus en plus. Si, dans la chaleur du conflit, quelque circonstance pouvoit dissiper le charme, ce seroit la lenteur avec laquelle on répond à ses brûlans transports. Vous jugez bien qu'une haridelle telle que je dessine celleci n'a pas les allures vives ni les aides fort fines; mais, dans l'emportement de la passion, plus on a de vivacité soi-même, plus on en prête à
l'objet qui la cause, ou moins on s'aperçoit de l'inégalité des tempéramens.
Notre athlète, de la meilleure foi du monde, rentre plusieurs fois dans la lice et fournit bravement sa carrière ; enfin les forces l'abandonnent, il tombe épuisé dans les bras du sommeil. Les impitoyables Spartiates, pour jouir de sa confusion et de sa rage et couronner par là leur cruelle vengeance, voulurent prévenir son réveil, et, pour comble d'outrage, n'oublièrent pas d'y amener encore des témoins. Que devint le pauvre Glycon lorsque, éveillé par ces furies, il aperçut à ses côtés le monstre substitué à la belle Messénienne ! Vous pouvez vous représenter les circonstances d'un pareil dénouement. Il alloit faire payer bien cher au malheureux instrument de ses plaisirs la perfidie qu'on lui avoit faite et peut-être ensanglanter la scène, si l'on n'eût promptement dérobé la vieille esclave à sa fureur.
Je passe à la seconde aventure.
Léonilie et Callipyga, étant filles, vivoient dans une union admirable, et, après qu'elles furent mariées, le changement de leur condition n'en apporta point à leur amitié. Léonilie n'étoit
point belle, mais elle avoit ces grâces touchantes qu'on préfère à des attraits réguliers, et beaucoup d'agrémens dans l'esprit. Callipyga étoit une beauté parfaite ; toute la jeunesse de Lacédémone's'étoit disputé sa possession, et l'heureux Glaucus l'avoit emporté plutôt par un caprice du sort que par son mérite ou par son adresse. Ce Glaucus, qui étoit un prêtre de Mars, négligeoit entièrement sa femme, soit pour être trop occupé des devoirs de sa profession, qu'il remplissoit religieusement, soit qu'il eût du goût pour d'autres plaisirs, comme il en étoit soupçonné. Bronte, le mari de Léonille, étoit statuaire, il excelloit dans son art; mais son application au travail ne l'empêchoit pas d'être attentif aux besoins d'une tendre épouse. Léonille et Callipyga étoient devenues inséparables ; moins celle-ci goûtoit de satisfaction du côté de l'amour, plus elle en cherchoit dans l'amitié; elle trouvoit une amie compatissante, et c'étoit une douceur pour elle d'épancher ses ennuis dans son sein ; elle se plaignoit amèrement des tiédeurs éternelles de son mari. « Je n'ai, disoit-elle, que le nom d'épouse, et je languis dans un triste veuvage. Hélas ! je
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serois tout aussi fêtée si j'avois épousé un prêtre de Cybèle; le dieu dont mon époux est le ministre ne sauroit-il lui inspirer un peu de son courage et de sa valeur ? Est-ce un stupide Béotien né sans invention et à qui l'amour ne puisse suggérer les moyens de me voir ? » Léonille faisoit de son mieux pour la consoler; mais Callipyga lisoit dans ses yeux le vif contentement qui éclate dans l'air d'une femme dont le cœur est rempli, et c'étoit pour elle un nouveau supplice. Bronte la voyoit souvent chez son épouse; mais, quoique sa beauté l'eût frappé, le trait fatal qui devoit l'atteindre étoit encore suspendu. Un jour il voulut se donner le plaisir de surprendre sa femme dans le bain ; Callipyga se baignoit avec elle. Quelle vue, grands dieux ! et que devint-il quand le plus beau corps du monde s'offrit sans voile à ses regards ! Il crut voir Vénus ou Diane, et l'idée qu'il en remporta vint dès ce moment l'obséder nuit et jour. Léonille s'aperçut bientôt de l'effet que les charmes de son amie avoient fait sur une imagination déjà naturellement échauffée, et Bronte ne tarda pas à lui faire sentir la différence qu'il avoit faite entre elles dans les
attitudes favorables où le hasard les lui avoit fait voir. Plus il s'occupoit de ces idées, plus il enfonçoit le trait dans son cœur; son refroidissement pour sa femme augmentoit tous les jours sensiblement, ses visites devenoient plus rares ; lors même qu'il s'échappoit avec elle, il falloit que l'imagination vînt au secours du devoir : toutes les circonstances de ses embrassemens étoient autant d'infidélités, et un coupable amour allumoit les feux qui brûloient au profit de l'hymen.
Pendant une de ces nuits que le statuaire donnoit par pitié à Léonille, il tomba dans un profond sommeil. Il n'est point rare de voir un mari s'endormir auprès de sa femme lorsqu'il est question de toute autre chose, mais le sommeil de Bronte fut singulier. Il rêva que Callipyga, éprise du même feu que lui, avoit trouvé le secret de s'introduire chez sa femme et de prendre sa place auprès de lui. « Quoi! s'écrioit-il d'un ton brûlant d'amour, quoi! belle Callipyga, il est possible! c'est vous-même, c'est vous que je tiens ! Ah ! je défie les dieux de goûter une félicité pareille à la mienne! » Sa femme, à qui s'adressoient ces douceurs, et qu'il
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embrassoit étroitement, étoit parfaitement éveillée et encore plus recueillie, clans la crainte de rompre le charme; elle n'osoit pas s'abandonner et avoit besoin de toute son adresse pour ménager l'illusion de son mari en se prêtant à ses transports, a Artisan divin, continuoit Bronte en parcourant les attraits de sa femme. Amour, où as-tu pris le modèle de tant de charmes réunis : ce sein, le chef-d'œuvre de tes mains, ces bras dignes d'enchaîner Jupiter même, ces cuisses?... Oh! dieux! que de beautés! mon imagination s'épuise sur chaque circonstance. » Ces tendres apostrophes étoient interrompues par des caresses et des baisers sans nombre. Il poursuivoit ainsi sa carrière, quand la vive impression du plaisir fit son effet et le réveilla; il nagea quelque temps dans ces ombres confuses que laisse un songe voluptueux, et comme, après un rêve agité, le premier mouvement est de s'assurer dé la réalité des objets qui nous environnent, il se mit à tâter et à retâter sa femme et reconnut l'erreur de ses sens; bientôt il se replongea dans le sommeil, peut-être essayat-il de rappeler son songe. Léonille fît des réflexions sur l'aventure de cette nuit et se mit en
tête de guérir la passion de son mari par un remède aussi singulier qu'étrange.
Un jour que Callipyga se plaignoit d'être privée des douceurs de l'amour, Léonille lui offrit de lui céder pour une nuit sa place auprès de son époux, qui, par les mesures que l'on prendroit, ne s'apercevroit pas de l'échange. C'étoit toujours autant de gagné pour elle : quel tort feroit-elle à son mari? Callipyga témoigna d'abord beaucoup de répugnance pour cette démarche, mais, après bien des façons, elle consentit à profiter de sa bonne fortune. Léonille, sans marquer trop d'empressement, trouva le moyen de s'assurer du statuaire pour la nuit prochaine; elle fit tenir son amie toute prête et l'instruisit de la manière dont elle s'y prendroit pour exciter l'indolence de son mari et pour répondre à ses caresses sans risquer d'être reconnue. Mettons la belle et Bronte au lit. Comme depuis longtemps ce n'étoit plus l'amour qui amenoit Bronte chez sa femme , mais un reste de considération, et que Callipyga étoit réduite à un personnage muet, la conversation ne fut pas longue. La belle, que la présence de l'objet agitoit déjà naturellement,
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faisoit des mouvemens inquiets suivant les instructions de Léonille et passoit tantôt une jambe, tantôt un bras, entre ceux de Bronte, que l'idée de sa femme laissoit fort tranquille ; enfin, à force d'agaceries, il comprit ce qu'on lui vouloit et se mit en devoir d'accorder quelque chose à l'importunité. Bientôt Callipyga fut toute en feu, et, s'abandonnant à sa vivacité, ne s'en tint pas à seconder les tièdes efforts de son amant. Si la prévention conjugale avoit été moins forte chez lui, aux transports de Callipyga, à l'emportement de ses caresses, à la chaleur de ses baisers, à son agitation, aux vives impressions qu'il faisoit sur elle, malgré sa lenteur, il lui étoit aisé de s'apercevoir qu'il n' avoit point affaire à Léonille; mais alors son imagination, peu occupée de Callipyga, n'étoit remplie que de sa femme. Après la première corvée on ne tarda pas à tourner le dos. Inutilement Callipyga voulut recommencer ses attaques, on la rebuta, on la brusqua même, et l'on s'endormit profondément. La belle, trop réveillée pour être en état de goûter le moindre sommeil, passa toute la nuit à détester celui de Bronte. Léonille parut à la pointe du jour et
yo LES DORTOIRS DE LACEDEMONE
vint tirer notre couple du lit. Quelle fut la surprise du statuaire quand il reconnut Callipyga ! Qui peut dépeindre son désespoir lorsqu'il se représenta le peu d'usage qu'il avoit fait d'une si belle fortune et tous les plaisirs qu'il avoit perdus ! Il voulut se venger à l'heure même sur cette beauté qu'il serroit dans ses bras, mais on arrêta sa pétulance et il essuya cent railleries. Léonille, lui tenant compte de l'intention, le remercia des douceurs qu'il avoit procurées à son amie ; elle apprit ensuite à Callipyga l'incident de cette heureuse nuit où son époux, trompé par un songe qui l'avoit mise entre ses bras, marquoit à sa femme la plus vive tendresse, et l'obligea de faire à son tour des remerciements pour son compte à son mari. Bronte, un peu remis de sa confusion, entra fort bien dans la plaisanterie; il trouva le trait ingénieux et la leçon d'un tour nouveau. Il guérit enfin de sa passion et s'attacha sincèrement à Léonille
Les noms propres réels, dévoilés par les clefs des exemplaires Barbier et Nodier, sont placés entre guillemets. Il n'a point été fait usage de ces signes pour les éclaircissements proposés par l'éditeur.
Page 2 , ligne i . Aujourd'hui surtout que le génie dissertateur brille jusque dans les préfaces d'opéra. Querlon fait très probablement allusion à la dissertation sur l'harmonie que Le Franc de Pompignan a placée en tète du livret du Triomphe de l'Harmonie, ballet héroïque, musique de Grenet, représenté le 9 mai 178 7.
3, 20. M. Morin, de l'Académie des Inscriptions. Henri Morin, né à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados) en i65 5, mort en 1728, d'après Quérard. Il s'était retiré sans demander la vétérance et n'eut point pour cette raison, selon Laverdy, les honneurs d'un éloge officiel. Les Mémoires de l'Académie renferment d'assez nombreuses dissertations de Morin sur les augures, le chant du cygne, le jeûne et le célibat chez les anciens, etc.
4, i. La suite du Pétrone à Belgrade. En 1692, Nodot fit imprimer à Rotterdam une édition de Pétrone , augmentée de nouveaux fragments découverts, selon lui, à
Belgrade en 1688. Cette prétendue trouvaille, favorablement accueillie par quelques érudits, rencontra de nombreux contradicteurs, et la supercherie fut éventée en France par Brugière de Barante, et en Hollande par Burmann. Nodot a également donné une traduction de Pétrone ainsi complétée (1694 et I7i3).
P. 7, 1. 6. Daphné, Passy. Samuel Bernard n'a jamais possédé de château à Marly, tandis qu'il avait une fastueuse résidence à Passy. C'est donc à ce faubourg de Paris que s'appliquent les divers traits de la description de Querlon. Ce bois enchanté (9, i3) est le bois de Boulogne. La Fontaine de Daphné (11, 6), « dont l'eau est particulièrement estimée pour son extrême fraîcheur et sa clarté », fait allusion non à la machine de Marly, mais aux anciennes et aux nouvelles eaux de Passy.
8, ib-i"]. Aniioche, « Paris » ; Oronte, « la Seine ».
12, II. Pompée le Grand, « Louis XIV ». Il ne semble pas que Louis XIV soit jamais venu à Passy, ni qu'aucune garnison s'y soit jamais révoltée. Peut-être Querlon a-t-il voulu dépister les curieux par ces inexactitudes volontaires.
i3, 6. Ampélide, " Samuel Bernard ». Nodier s'est demandé si ce nom d'Ampelide (d'y//7r£/5;, vigne) faisait allusion à quelque entreprise du financier. Il est bien regrettable que M. Ch. Read ne se décide point à publier le livre qu'il avait préparé, à l'aide de documents inédits, sur Samuel Bernard et sa famille; jusqu'à ce jour l'homme qui éblouit deux ou trois générations par son faste et qui mit deux fois son immense crédit au service de l'Etat n'a pas rencontré d'historien.
18, i3. Albionice, « M"ï° de La Touche » : troisième fille de Samuel Bernard et de M™° Fontaine, Françoise-Thérèse, née à Paris le 12 mars 17 12. Elle avait épousé, le 12 mai 1729, Nicolas Vallet de La Touche,
NOTES 'jS
intéressé dans la fourniture des gabelles et marines de France, dont elle eut un fils, Pierre-Armand, né le 27 septembre 1731 ; mais, trois ans plus tard, elle suivit le duc de Kingston en Angleterre (d'où le nom d'Albionice que lui donne ici Qj.ierlon) et vécut avec lui jusqu'en lySo environ. Quoi qu'en dise ici Meusnier de Querlon, le mari ne prit pas aussi philosophiquement son parti de l'abandon de sa femme et commença des poursuites qui n'aboutirent pas. Sur la réconciliation des deux époux par l'intermédiaire de leur fils , on peut consulter les études de M, G. Desnoiresterres dans ses Epicuriens et lettrés (1879, in-i8), et de M. H. Bonhomme dans Grandes Dames et Pécheresses (i883, in-i6).
P. 19, I. 7. Chlore, « M^^^ de Moras » ; Arsinoéj M M™^ de Moras » : Anne-Marie Peirenc de Moras, née en 1724 d'Abraham Peirenc, directeur de la Compagnie des Indes, et de Marie-Joséphine Fargès. Héritière à la mort de son père (1732) d'une fortune considérable, elle se fit enlever à l'âge de quatorze ans du couvent de Notre- Dame de la Consolation, rue du Cherche-Midi, par le comte de Courbon-Blénac, plus âgé qu'elle de vingtcinq ans, qui la conduisit en Poitou et força un prêtre à légitimer leur union. Deux jours après, l'oncle de la jeune fille, Fargès de Polisy, se présentait muni d'un ordre du roi et ramenait sa nièce à Paris, pendant que M. de Courbon-Blénac réussissait à gagner la frontière, sans qu'on ait jamais su depuis ce qu'il était devenu. Après une procédure de plus de six mois, la femme de chambre qui avait aidé M^i° de Moras à sortir du couvent et le curé qui l'avait mariée à son amant furent condamnés, la première à être pendue, le second aux galères; mais la sentence fut commuée pour la femme de chambre en la peine du fouet, de la flétrissure et neuf ans de bannissement, pour le curé en une amende honorable et un bannissement perpétuel. Le comte de Courbon, contumace, eut la tête tranchée en effigie.
« On rejette toute la cause de ce malheur, écrit l'avocat Barbier, sur M'"^ de Moras mère , qui a donné lieu aux familiarités de M. de Courbon avec sa fille, » Néanmoins, elle mourut de douleur à l'issue du procès. M^^^ de Moras sortit en 1750 des divers couvents où elle était confinée depuis son aventure pour épouser un jeune chevalier de Malte, Charles- Louis, comte de Merle de Beauchamp; le mariage fut célébré le plus discrètement que l'on put, et la comtesse de Merle ne fut présentée à la cour que sept ans plus tard, lorsque son mari eut été nommé ambassadeur du roi en Portugal. La fin de M°^° de Merle est aussi obscure que son adolescence avait été aventureuse : elle suivit très probablement le comte en émigration , et ni l'un ni l'autre n'existaient plus quand, en 1794, une de leurs filles, la comtesse du Chilleau, comparut devant le tribunal révolutionnaire qui l'envoya à l'échafaud. La postérité de M™° de Merle est aujourd'hui entièrement éteinte. Cette note résume aussi brièvement que possible deux récits auxquels le lecteur voudra bien se reporter s'il tient à être plus complètement édifié : les Mémoires de Malouet (1868, 2 vol. in-8), qui avait accompagné en Portugal M. et M™° de Merle, et Un Enlèvement au XVIII' siècle, par M. Jules Claretie (1882, in-i6), où sont publiées in extenso les pièces du procès criminel intenté au ravisseur et à ses complices. Un écrivassier infatigable, le chevalier de Mouhy, n'avait pas eu besoin de s'entourer de documents aussi positifs pour barbouiller les Mémoires d'Anne-Marie de Moras, comtesse de Courbon, écrits par elle-même et adressés à M''^ d'Au***, pensionnaire au couvent du Cherche-Midi (La Haye, 1740, 4 parties in-12). Ce titre et son contenu laissent bien loin derrière eux les romans à clef qui pullulent depuis quelques années , car Mouhy met bravement en scène non seulement l'héroïne, mais les divers membres de sa famille, et cela sous leur propre nom.
P. 19, 1. 1^. Âgathias, « M. de BoufPlers » ; la femme
du vice-préteur, « M°^^ Hérault » : Joseph-Marie, duc de Boufflers, mort gouverneur de Gênes en 1747, à quarante et un ans; M'^^ Hérault, née Moreau de Séchelles, femme du lieutenant de police et aïeule du conventionnel. « M. Hérault, écrit Barbier en janvier 1740, ne paroît pas devoir jouir longtemps des faveurs qu'il a reçues de la cour. 11 est toujours mal et changé comme un homme qui n'en peut revenir. Il y a divers bruits sur le sujet de sa maladie qui dure déjà depuis longtemps. Les uns disent que c'est jalousie de sa femme q ;i est une des jolies femmes de Paris, sur le compte de qui on met M. le duc de Boufflers, depuis M. le duc de Durfort. Ce lieutenant de police n'a pas osé murmurer, il n'auroit pas manqué d'être chansonné. D'autres disent qu'il y a de la malignité dans sa maladie et que les médecins n'ont pas osé l'en avertir, crainte de lui donner des soupçons sur la conduite de sa femme que l'on excuse cependant, en disant qu'elle peut avoir cet accident de naissance, étant fille de M. Moreau de Séchelles, intendant de Maubeuge, lequel, au su et au vu de tout Paris, a été traité aux Invalides, il y a nombre d'années, et y a même pensé périr. » M. Hérault mourut le 6 août suivant.
P. 20, 1. 17. La femme et la maîtresse du vieux Strabon, « M. de Mailly » : le père de M™*^ de Mailly, de M™° de Flavacourt et de M'"° de Châteauroux, plus connu sous le nom de marquis de Nesle, et célèbre par l'éclat de ses débordements et le scandale de ses dettes qui, en 1739, le firent exiler à Caen, malgré la faveur de sa fille. Nodier prétend que le nom donné au marquis renferme une allusion à la déviation de son regard : T-câêiv, louche.
21,7. Cette petite femme, « M™e Portail » : Marthe- Antoinette Aubery de Vatan , fille d'un prévôt des marchands, mariée en i 7 3 2 à Jean-Louis Portail , fils du premier président de ce nom, et lui-même président à mortier,
en 1726, après avoir été capitaine au régiment du Roi, M™^ Portail avait essayé de séduire le jeune Louis XV, mais, au moment du rendez-vous, le roi s'était fait remplacer par M. de Lugeac, La chronique scandaleuse du temps fournirait une ample moisson d'anecdotes sur j^me Portail et sur sa belle-mère, qui n'était pas moins dévergondée. Voir le Journal de Barbier, les Mémoires de Maurepas, etc.
P. 2 j , 1. 8. Ce jeune homme, « M. d'Arboulin » : Jean- Poteniien Darboulin ou d'Arboulin, administrateur général des postes (1759), par le crédit de M"^*^ de Pompadour, qui l'appelait familièrement Boubou, mort en 1784, Il était l'oncle des frères de Bougainville. Voir sur d'Arboulin les Mémoires de M"^*^ du Hausset, de Marmontel et de Dufort de Cheverny,
2 5, 14, Grillus. Il est assez difficile sans doute de déterminer quel artiste culinaire l'auteur a voulu désigner : citons à tout hasard Moutier qui passa du service du duc de Nevers à celui des petits appartements, lorsque M'^° de Mailiy était la maîtresse en titre du roi ; mais qui nous dira le nom du cuisinier de Samuel Bernard?
26, 11-14. Glycère, « M"^ Le Maure »; Damociès, « l'abbé de La Garde » . « Son premier métier, dit Grimm en faisant l'oraison funèbre de l'abbé (novembre 1767 , avait été celui de suivant de M^^^ Le Maure, qui a si longtemps enchanté les oreilles françaises par son beau et lourd organe, et qui était aussi célèbre par sa bêtise que par sa voix. La Garde prétendait lui montrer ses rôles, et, comme elle était fort capricieuse, quand on voulait l'avoir à souper pour la faire chanter, il fallait avoir La Garde qui savait les moyens de l'y déterminer. » Ph. Bridard de La Garde est l'auteur, entre autres livres, d'un roman charmant, qui a joui longtemps d'une vogue méritée : les Lettres de Thérèse *** , ou Mémoires d'une jeune de-
moiselle de province [l'j'i'j , 6 parties in-12), plusieurs fois réimprimées, et des Annales amusantes (17^1), que le bibliophile Jacob a fait figurer dans la présente collection.
C'est le nom sous lequel on désignait communément Charlotte de Hesse-Rheinfeld-Rothembourg, femme de Louis- Henri, duc de Bourbon, prince de Condé, née le 18 août 17 14, morte à Paris le 14 juin 1741. Le duc l'avait précédée de quinze mois à peine dans la tombe. C'est lui qui avait fait bâtir les célèbres écuries de Chantilly. Si l'on en croit Barbier {Journal, août 1739), la duchesse aurait eu « quelques particularités avec le marquis de Bissy, commissaire général de la cavalerie, jeune homme bien fait », et Querlon songeait certainement à ces intrigues en plaidant, par la bouche d'Hermotime, pour « des fautes si excusables, des faiblesses si autorisées par les circonstances ».
29, il. Le prince d'Arménie^ « Louis XV ».
30, 21. Les Bâtisseurs, « les francs-maçons ». Cette secte, connue surtout alors sous le nom de frimassons (freemasons), avait ouvert sa première loge à Paris, rue des Boucheries, vers 1725, par les soins de trois Anglais, lord Dervent-Waters , le chevalier Maskelyn et M. d'Haguettye. Lord d'Harnouester ayant été élu, en 1736, grand maître par les quatre loges parisiennes où figuraient beaucoup de seigneurs français, le cardinal de Fleury interdit les assemblées qui n'en continuèrent pas moins; en 1743, on comptait vingt-deux loges ouvertes; ce fut seulement en 1756 que les adeptes français se séparèrent de leurs frères d'outre-Manche. Les pratiques des francs-maçons et le mystère dont ils s'entouraient avaient donné naissance à des bruits scandaleux sur leurs mœurs. Querlon fait ironiquement allusion ici à « la foi socratique dont les Bâtisseurs sont pourtant fort éloignés »,et un canard du temps, recueilli par
l'abbé Raynal, précise davantage ces injurieuses accusations. Voir les Nouvelles littéraires de l'abbé, dans la dernière édition de la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, Diderot , Raynal, Meister, etc. (1877-1882, 16 vol. in-8), tome II, p. 107; 18 octobre i 75 i .
P. 3 1 , 1. 17. Aristomaque, « le prince de Rohan » . Lequel? Hercule-Mériadec de Rohan, prince de Guémenée, duc de Montbazon, né le i 3 novembre 1688, mort le 21 décembre 1757, marié le 4 août 17 18 à Louise- Gabrielle-Julie de Rohan, ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, Charles de Rohan, prince de Soubise et d'Epinoy, duc de Rohan-Rohan, pair et maréchal de France, né le 16 juillet 171 5, marié le 29 décembre 1734 à Anne-Marie-Louise de La Tour d'Auvergne, née le i^"" août 1722, morte le 17 septembre 1739?
32, 22. rîle de Samothrace , patrie des Bâtisseurs, <(■ l'Angleterre ».
41, 14. la mule. « Aventure arrivée à M™^ la duchesse de Ruffec. Elle étoit fille de M. d'Angervilliers, ministre de la guerre. Elle avoit d'abord épousé M. le président de Maisons, président à mortier, et ensuite M. le duc de Ruffec. Son esprit et son enjouement la faisoient désirer à la cour, mais elle l'avoit quittée pour vivre à Paris avec M. le marquis de Trévoux, lieutenant aux gardes-françoises, à qui elle paya la compagnie lorsque son tour\int de l'obtenir. » Marie-Jeanne-Louise Bauyn d'Angervilliers, fille du secrétaire d'État, ministre de la guerre de 1728 à 1740, avait épousé en premières noces Jean-René de Longueil, marquis de Maisons, l'ami de Voltaire, qui fut atteint chez lui de la petite vérole en 1723. Le président succomba huit ans plus tard ( i 3 septembre 1731) à la même maladie, laissant un million de dettes, bien qu'il eijt, suivant Barbier, i5o,ooo francs de rente. Sa veuve épousa peu après Jean-Armand de Saint- Simon, duc de Ruffec, pair de France, grand d'Espagne,
maréchal de camp, mort le 20 mai 1754, dans sa cinquante-cinquième année. La duchesse de Ruffec mourut à son tour en septembre 1761. Voltaire compare, dans une lettre à d'Argental (22 décembre 1760), le minois de M^'^ Corneille au visage de « doguin » de M^^ de Ruffec.
Imprimé par Jouaust et Sigaiix