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'est donc sérieusement que vous exigez, sage Euphorion, que je vous rende compte du séjour que j'ai fait à Daphné et des plaisirs que j'ai goûtés pendant les fêtes d'Apollon ?
Dans l'obligation que vous m'imposez, il y auroit doublement à gagner pour moi, si mon imagination, fidèle à reproduire les objets comme à les saisir, me servoit aussi bien que ma mémoire ; si je savois peindre mes idées et leur donner cette vive empreinte, ce coloris vrai et ce tour délicat que vous savez donner aux vô-
très. Si j'avois, comme vous, l'art de faire passer dans la légèreté de mes expressions toutes les nuances de mon âme, au lieu d'un récit froidement historique, vous auriez une peinture animée qui vous feroit participer en quelque sorte à mes délices : des images vivantes, pleines du feu et de la vérité des objets, en feroient découler une partie jusqu'à vous et m'y replongeroient de nouveau moi-même. Sans tous ces talens, j'essayerai pourtant d'égayer le sérieux de votre retraite, et, si je ne réussis pas à vous amuser, j'aurai le soin de ne vous pas ennuyer longtemps.
Dans votre voyage de Syrie vous avez vu, cher Euphorion, la célèbre ville d'Antioche et son délicieux faubourg situé sur les bords du fleuve Oronte ; mais vous voyagiez pour l'amour des sciences , accompagné du triste Cratyle. Avec cet austère surveillant vous étiez en garde contre toute la nature, et, par conséquent, très peu sensible aux charmes de cette heureuse contrée. On ne remarque bien les agrémens d'un pareil séjour que quand on en jouit, et vous n'avez rien vu à Daphné, car vous n'avez joui de rien. Il faut donc vous y ramener
avec des yeux un peu plus mondains et vous en retracer les délices.
Daphné est à cinq milles d'Antioche : distance commode en ce qu'on y jouit du commerce de la ville et de la campagne, sans en avoir les inconvéniens, ou de la solitude ou de la foule.
Cet éloignement fait regarder Daphné comme un lieu de plaisance moins dépendant que voisin d'Antioche, et la facilité du commerce fait qu'on l'appelle un de ses faubourgs. Il est au midi de la ville. Vous connoissez ce bois enchanté... Mais non, il faut vous le décrire; vous ne l'avez vu, comme tout le reste, que par les yeux de votre stoïcien : deux coups de pinceau de ma façon vous rendront bien des objets nouveaux. Le bois en question a dix milles de circuit; il est consacré à Apollon et à Daphné et mêlé de lauriers et de cyprès. Une verdure dont nulle saison n'altère la vivacité y fait régner un printemps perpétuel; tous les arbres en sont droits, fort élevés et dans un alignement irrégulier qui, sans leur ôter entièrement cette confusion et cette négligence qui font la parure des forêts, bannit seulement
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l'horreur de celle-ci. Le fer a respecté ces arbres immortels, et, par les édits des empereurs, il est sévèrement défendu d'en couper aucun. Une infinité de sources et d'eaux vives, de cascades naturelles et de canaux, coulent de tous côtés, et, par leurs coupures, forment un mélange si charmant que l'œil n'a rien à désirer pour la beauté du paysage. Je ne vous dirai pas que Philomèle y chante mieux que dans les autres bois, que ses accens y sont plus harmonieux; mais tant d'autres agrémens réunis doivent rendre celui-ci encore plus touchant. Que d'attraits pour les rêveries d'un philosophe de ma trempe ! Mais que j'aime ces bosquets solitaires dont jamais le soleil n'a percé les ombres, ces grottes de verdure impénétrables au jour ! Mes pas m'y ramenoient sans cesse ; ces doux asiles du mystère n'offrent que les traces du plaisir, et partout sont marqués les pas des Amours.
Les divinités qu'on adore à Daphné sont les deux enfans de Latone , qui ont chacun un temple superbe. Celui d'Apollon surnommé Daphnéen, bâti de marbre pentélique, est vaste et orné d'un beau péristyle ; la statue d'Apol-
Ion, dont les oracles sont aussi célèbres que ceux de Delphes, ne cède point en grandeur à celle de Jupiter Olympien. A l'entrée du parvis est une fontaine dont l'eau est particulièrement estimée pour son extrême fraîcheur et sa clarté : on l'appelle la Fontaine de Daphné.
Le temple de Diane est plus petit, d'une architecture fort simple et presque sans aucun ornement, mais d'un marbre de Paros plus blanc que la neige. La plupart des maisons de Daphné sont assises sur les bords du fleuve et jouissent de la vue de ce beau canal, les autres sont tournées vers le bois; toutes ont l'aspect du monde le plus riant et sont agréablement bâties.
Ajoutez à tous ces avantages un ciel pur et toujours serein, un air sain, égal, tempéré, un terroir fertile et bien cultivé, des fruits admirables et en abondance, vous aurez une idée du faubourg d'Antioche. Baïes, ce séjour dont la douceur enchaîne les voluptueux Romains, et l'heureuse Canope dont les habitans d'Alexandrie vantent la situation, n'en sont que de foibles tableaux. On retrouve à la fois dans Daphné les délices et l'abondance de Capoue, la mollesse et le luxe de Sybaris, les profusions
et la sensualité de Tarente, la licence et la galanterie de Naples ; le goût de la volupté s'y communique avec Tair qu'on y respire, et vivre délicieusement s'appelle aujourd'hui ce vivre à la Daphné ».
La déesse de Syrie, la tendre Astarté, n'y a point encore de temple, mais elle a des autels dans tous les cœurs; tous sacrifient à la mère des Amours, et l'on n'y voit point d'insensible.
Pompée le Grand, charmé de la beauté du lieu et voulant encore l'embellir, donna de nouvelles terres aux habitans. Quelques empereurs ont préféré cette retraite au siège de l'empire, et Marc-Antoine, le grave Antonin, fit trêve avec la philosophie pour goûter les délices de Daphné.
Ce lieu, qui semble uniquement consacré à la paix et au plaisir, est pourtant assez bien fortifié. Les Romains y entretiennent une garnison composée d'une légion entière; mais, sous Alexandre Sévère, ce séjour avoit tellement amolli les soldats que plusieurs officiers payèrent de leurs têtes le relâchement de la discipline et de l'austérité militaire.
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Telle est la scène délicieuse où je veux vous transporter aujourd'hui.
J'arrive à Antioche quelques jours avant les fêtes d'Apollon qui se célèbrent à Daphné ; j'étois adressé par Lamprias, riche négociant de Chypre, à Ampélide, son correspondant, qui se chargea de me procurer tous les agrémens qui dépendroient de lui. Cet Ampélide est un aventurier de Nicosie qui s'est prodigieusement enrichi par le commerce maritime (on veut qu'il y ait eu un peu de piraterie) et qui a choisi le séjour d'Antioche pour y étaler son opulence. Ses biens immenses et ses profusions le faufilent avec la noblesse et les principaux habitans. Sa maison, plus fréquentée qu'un temple et aussi publique que celle du préteur, ressemble plutôt au palais d'un satrape qu'au logement d'un citoyen. On y voit un concours perpétuel de gens de toutes conditions et même des nobles de la ville qui viennent en foule adorer la Fortune et encenser bassement son idole.
Sa table, dont le luxe appauvriroit celles de Sminiride et de Cléopâtre, est ce qui attire principalement ces illustres parasites. Au reste, quoique Ampélide vive avec eux à peu près
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comme avec ses diens, il n'est, à proprement parler, que leur intendant et leur économe : car ils jouissent réellement plus que lui-même de ses propres biens, et il est moins riche pour soi que pour eux. Il a des enfans dont tout le mérite est de ne pas dégénérer du faste et du luxe de leur père, et qui n'ont aucun de ses talens pour accroître ou conserver leur bien...
Nota. Dans l'arabe que nous traduisons, il y a une lacune en cet endroit qui paroit assez considérable; nous avons cru qu'il valoit mieux la représenter fidèlenrient que d'imiter quelques philosophes modernes qui ont tenté sans succès de rétablir de pareils vides dans les originaux.
Le centurion Largus, qui s'étoit mis luimême du voyage solidairement avec Prasine, est un gros garçon court et ragot, qui est le premier homme d'Antioche pour faire les honneurs d'une bonne table et pour louer le vin de Lesbos. On le dit fils d'un affranchi qui, après avoir passé exactement tous les degrés de la fortune sans en avoir décliné un seul, parvenu assez vieux à la questure, a poussé ce cadet dans les armes pour lui faire jeter les fondemens de sa maison. Il est vrai qu'il n'a point
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l'inclination aussi guerrière que l'aîné, qui est centumvirou dans la judicature; mais, en récompense, il mange son bien et celui des autres fort noblement. Voilà tous ceux qui nous accompagnèrent à Daphné.
Nous arrivons dans ce faubourg un peu avant le coucher du soleil. Nous entrons dans une maison vaste et spacieuse comme un cirque : quantité de litières et de chevaux, qui remplissoient déjà deux grandes cours, annoncent une nombreuse recrue d'hôtes qui avoient pris possession du logis. Ils étoient répandus partie dans les salles, partie dans les jardins et dans les vergers; un peuple d'esclaves et de domestiques s'empressoit, couroit de tous côtés; Ampélide , au milieu d'une brillante escorte, marchoit lentement, appuyé sur le bras de la complaisante Melsaria, qui plioit déjà sous son propre embonpoint. On parvient dans un grand vestibule d'où l'on découvre à la fois cent différentes scènes, bois, jardins, eaux, campagnes, édifices; on diroit que la nature et l'art ont à l'envi rassemblé sous les yeux tous ces agréables objets. On voit même la ville d'Antioche, qui, par une perspective admirable, semble se
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rapprocher dans l'éloignement à mesure que ses extrémités se confondent avec les premières maisons de Daphné. La nuit vient ; on nous fait passer dans un magnifique salon où l'on se rassemble de toutes parts. Là les visages s'épanouissent ou se couvrent les uns à la vue des autres. Vous savez l'effet du premier abord dans une compagnie nombreuse : politesse forcée, caresses contraintes, faux épanchemens, contorsions à droite et à gauche; on répond de la tête, on parle des mains; la familiarité dans un moment a fait plus de chemin que la connoissance.
Après le premier choc des civilités on se partage en divers cercles; chacun prend parti selon son attrait, et se rallie soit auprès des dames les plus accréditées et les plus apparentes, soit auprès de ceux qui imposent le plus par le rang, l'extérieur ou le ton. Cependant j'étois seul, isolé au milieu de cette honorable cohue, et fort embarrassé de ma contenance, lorsque Ampélide, m'ayant aperçu : « Que vous ai-je dit, mon cher Titien ? me cria-t-il. Vous voyez qu'il n'y a pas moyen de quitter Antioche, la ville nous suit à la campagne. «
Ce peu de paroles adressées à un inconnu que personne n'avoit encore remarqué fit apparemment tomber comme un voile épais qui me cachoit aux regards de l'assemblée , et il n'en fallut pas davantage pour attirer tous les yeux sur moi et peut-être pour me donner un air de considération. Un homme, qu'à son empressement flatteur et au tour de ses politesses exagérées je reconnus pour un de ces véridiques Cretois qui s'introduisent aujourd'hui partout, me jugea digne de son attention et vint généreusement dissiper ma solitude. Il faut tirer parti des hommes et mettre à profit tous les caractères. Celui-ci me parut tout propre à me servir de guide dans un pays plus étranger pour mes mœurs que tout ce que j'avois vu dans mes voyages; mais il me prévint lui-même, il m'offrit de me mettre au fait des gens avec qui nous avions à vivre, et d'abord, entrant en matière : « Vous avez, dit-il, malgré votre jeunesse, un air de discrétion qui vous ouvre tous les cœurs, et qui m'obligera de retrancher tous les mystérieux préliminaires qui pourroient faire languir votre curiosité.
« Voulez-vous, continua-t-il en baissant la
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voix, avoir de bonne main la chronique d'Antioche? Seriez-vous bien aise d'être instruit des galanteries, des intrigues secrètes et des intérêts de toutes les personnes que vous voyez? Je suis en état de vous satisfaire plus que personne , car personne n'est plus répandu que moi, et des liaisons de toutes sortes et de toute espèce, jointes à un grand usage du monde, m'ont mis à portée de n'ignorer rien de ce qui se passe d'intéressant soit à la ville, soit à la campagne.
a Vous avez entendu parler de l'enlèvement d'Albionice? Il y a des circonstances peu connues; elle avoit épousé un petit publicain, de ces gens destinés uniquement pour servir d'étiquette aux attraits d'une femme. Un jeune étranger prend du goût pour elle, la fait éclipser et l'emmène comme un vrai corsaire. Un pareil enlèvement, dans votre Grèce, auroit tout mis en combustion; son mari seul, l'homme d'Antioche qui sans doute y avoit le moins d'intérêt, crut devoir pour son honneur faire quelque bruit; mais il est homme d'accommodement: bientôt il voulut entrer en négociation avec sa femme et traiter de ses droits à l'amiable. Sa
tendre moitié lui fit offrir une pension sur le revenu de ses charmes; mais, après lui avoir tenu quelque temps le bec dans l'eau, la négociation fut rompue, et il est resté seul chargé de tout le ridicule de cette aventure.
« J'ai eu le secret des amours naissans, des tendres projets de la jeune Chlore. La fière et faible Arsinoé, en secret rivale de sa fille, avoit déjà disposé de sa main et comptoit pour ellemême disposer du cœur de son respectable amant. Une fuite mal concertée les dérobe à sa tendresse et à son ambition. Le couple entreprenant va renouveler l'héroïsme aventurier de la mère et commence un roman sur le plan du sien; mais l'imprudence conduit tous leurs pas, et le nouveau Thésée rate sa conquête. Vous savez le dénouement de l'aventure : quel sera le Bacchus de cette Ariane?
« J'ai su le premier l'intrigue d'Agathias avec la femme du vice-préteur. Toutes les mères les prônoient à leurs filles, tous les maris les vantoient à leurs femmes. Jeune, belle, spirituelle, vertueuse, elle faisoit envier le sort de son époux; s'il en étoit idolâtre, elle l'adoroit.
« Cet amour conjugal étoit trop violent pour
être un simple effet de l'inclination : c'étoit le premier feu d'un tempérament que les traces de l'éducation et le défaut d'expérience retenoient dans les bornes du plaisir permis, mais à qui le goût du monde et l'exemple dévoient bientôt faire prendre l'essor. Je me défie d'une vertu raboteuse, j'en vis quelques traits qui ne servirent qu'à confirmer encore mes indices; je prédis qu'elle n'iroit pas loin. Effectivement, peu de temps après, elle devint femme comme les autres. »
Après plusieurs autres histoires pareilles dont je savois déjà une partie : « Voyez-vous, ajouta-t-il, ces deux femmes qui s'entretiennent si affectueusement? Ce sont les deux rivales les plus pacifiques qu'il soit possible de trouver : l'une est la femme et l'autre la maîtresse du vieux Strabon. J'ai entendu leur conversation ; la première a besoin du crédit de l'autre et veut obtenir par son canal quelque chose de son mari ; elle n'a que cette voie-là pour réussir, et l'autre lui promet ses bons offices. Devineriez-vous que ce grand homme sec qui parle sans cesse à l'oreille de cette grosse femme est son mari? La figure originale que vous voyez est la plus
franche coquette d'Antioche. Vous croiriez son époux bien amoureux d'elle? Rien moins : il s'est imaginé qu'il étoit de son honneur d'être sur la liste des amans de sa femme, et de persuader au public qu'il est du moins aussi bien avec elle que mille gens qui sont sans conséquence. Examinez bien cette petite femme qui parle avec feu à ce jeune homme habillé moitié ville, moitié campagne : c'est l'épouse d'un magistrat qui, dit-on, ne s'est marié rien moins que pour lui; il est vrai qu'elle porte son nom, qu'elle couche naturellement et ordinairement chez lui, qu'elle y reçoit quelques visites, mais elle a son ménage ailleurs.
(( Ce jeune homme-là est un riche garçon qui s*est voué pour elle au célibat, c'est chez lui proprement dit qu'on est établi; elle le gouverne, lui et toute sa maison, ils mangent régulièrement ensemble, elle lui donne des domestiques et gronde ses gens.
« Elle n'est pas tout à fait sa femme, et elle est beaucoup plus que sa maîtresse; on ne sauroit définir cet assemblage. »
Mon homme étoit en train de conter et n'étoit pas près de finir, lorsqu'un officier
d'Ampélide, dont l'habillement seul valoit au moins le prix de deux ou trois métairies, vint avertir qu'on avoit servi. « Seigneur Agamemnon, dit Ampélide en s'adressant à cet officier, comment nous faites-vous vivre ce soir? » Le seigneur Agamemnon répondit que l'on mangeroit dans le pavillon de Vertumne. « J'entends, reprit le fastueux patron ; nous ferons assez petite chère, mais il faut vivre à la campagne un peu plus frugalement qu'à la ville. »
Il se lève aussitôt, et nous le suivons, à travers plusieurs allées de myrtes, dans un superbe pavillon.
Une table de trente couverts offroit l'ambigu le plus somptueux qui jamais eût été servi dans les festins de Caprée à Tibère, ou à Pouzzoles chez Lucullus. On me sépara de mon pauvre Cretois, qui ne fut pas à beaucoup près placé aussi honorablement que moi; mais, quoiqu'il y eût eu infiniment de profit à causer avec un homme aussi bien instruit, je n'eus pas lieu de regretter son entretien.
On me mit entre deux jolies femmes dont le voisinage méritoit d'être envié par toute la compagnie.
Cest ici, cher Euphorion, que je crus être à la table des dieux. Quel coup d'œil, ô Ciel! quel spectacle enchanteur! Le salon, le buffet, la table et les convives ravissoient également mes yeux. Le salon, ouvert de tous côtés, donnoit sur une orangerie; il étoit éclairé d'un nombre infini de lumières que les glaces et les cristaux répétoient et multiplioient encore. La richesse du buffet ne peut se décrire, je n'en ferois qu'affoiblir l'idée en voulant la réduire aux miennes. Là brilloient mille vases précieux, tous ciselés de la main de Myron. L'argile de Samos et la terre de Sicile, par leur délicatesse et leur fragilité, y disputoient de prix avec l'or et l'argent. Jamais Verres ne remporta de sa questure tant de vases différens.
Pour la table, l'œil étoit partagé entre la propreté et la symétrie, l'abondance et la diversité des mets. Les présens de Pomone, les dons de Comus, étoient agréablement entremêlés, et Flore embellissoit tout de ses couleurs.
La vue enchantée d'un si bel ordre en invitant le goût arrête la main. Mais comment vous dépeindre les agrémens que vingt beautés
assises à cette table ajoutoient encore à ce spectacle? De beaux yeux animés par la joie et par la bonne chère ne sont déjà que trop séduisans; mais, quand des attraits qui peuvent soutenir le jour en empruntent encore des lumières de la nuit; quand les lustres et les flambeaux viennent répandre un fard innocent sur les visages, et, par un clair-obscur inimitable, donner aux traits cet adoucissement ou ce relief qui échappe au pinceau, vous pouvez vous figurer l'effet d'une aussi aimable perspective. Comme le salon étoit spacieux et bien percé, le grand nombre des convives n'empêchoit point de goûter la fraîcheur des jardins qui nous environnoient de tous côtés. Un air délicieux, qui se renouveloit sans cesse, nous l'apportoit avec l'odeur des myrtes et des orangers. Ce doux parfum venoit se confondre avec les délicates fumées des viandes ; ainsi l'odorat invitoit encore et servoit en même temps le goût. Le plaisir de la bouche est ordinairement celui qui rassemble tous les autres et le moins durable de tous. La vue des objets agréables et les approches d'une femme qu'on aime nous en laissent de vives idées qui, dans l'absence de l'objet,
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nous représentent la réalité. Qu'une lyre harmonieuse ou qu'une belle voix se fasse entendre, il reste dans l'oreille comme un doux écho qui nous en répète les sons. L'odorat conserve quelque temps les traces et le sentiment des odeurs. La durée de l'ingrat plaisir de la bouche se termine à l'action purement machinale; il s'évanouit dès l'instant qu'on le goûte, il échappe à mesure qu'il renaît : l'imagination ne peut le rappeler, et, s'il nous laisse quelque impression, ce n'est qu'un sentiment amer ou douloureux qui punit notre gourmandise. Je passerai donc rapidement sur un très rapide plaisir. Le divin Grillus, entre les mains duquel tout se change en nectar et en ambroisie, s'étoit surpassé luimême, et Marc-Antoine auroit payé tout au moins chaque plat du don d'une ville. Que vous dirai - je enfin! Concevez tout ce qu'il est possible d'imaginer en fait de"bonne chère, d'exquis, de délicieux, de relevé, de fin, de piquant ; rassemblez tous les termes inventés pour l'art voluptueux desApicius, vous ne trouverez rien au-dessus de l'idée que je veux vous donner de ce repas. Cent flacons, ensevelis sous la neige dans des pintes d'argent, remplissoient
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de temps en temps les coupes des plus excellens vins de Grèce et d'Italie.
La joie, la volupté, l'aimable ivresse, couloient à la fois dans tous les cœurs, et toujours au fond de la coupe naissoient les ris et les doux propos. A mesure que l'appétit faisoit place à la pure sensualité et que la sensualité s'émoussoit, les langues se délioient peu à peu et la conversation qui s'engageoit alloit devenir générale, lorsque Ampélide, l'interrompant : a Glycère, dit-il, a promis de chanter, il faut qu'elle nous tienne parole. » Tout le monde aussitôt jeta les yeux sur la charmante comédienne, et Damoclès, qui l'avoit amenée, voulant faire les honneurs de sa voix, lui demanda je ne sais quel hymne, connu, disoit-il, de très peu de personnes. Glycère, après quelques façons et les minauderies ordinaires, se rendit aux instances de la compagnie. Il se fît un profond silence, et son facile gosier se déploya. A mesure qu'elle chante, sa voix flexible semble augmenter à chaque instant de netteté, de force et d'étendue; tout à coup elle perce les airs, éclate et s'élève, ou s'enfle par degrés, puis elle baisse et descend peu à peu, toujours dégradée
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avec art, toujours pleine dans ses inflexions, toujours juste dans ses mouvemens. Tantôt c'est un rossignol qui pousse fièrement les traits harmonieux d'une tenue ou qui roule avec des tons flûtes une fugue touchante; tantôt c'est une tourterelle qui prononce des tons languissans remplis de douceur et de tendresse; tantôt c'est une fauvette dont la voix légère voltige, joue et papillonne dans les cadences d'une ariette. Telle l'enchanteresse Glycère ravit et transporte toute l'assemblée.
Pendant qu'elle chante, l'oreille, enivrée de plaisir, éprouve un doux ébranlement qui passe jusqu'au cœur, qui le remue et qui le dilate. Après qu'elle a chanté^ on sent encore une tendre émotion, un retentissement semblable à ces sons mourans qu'un écho mélodieux traîne encore après la voix expirée
Nota. Cette seconde lacune ne paroii pas moins considérable que la première et sera peut-être encore plus regrettée.
« Je ne prétends pas, reprit Hermotime, justifier toutes les femmes et donner toujours tort aux maris, quoiqu'un mari ait toujours tort de
ne point être aussi aimable qu'un amant; mais il y a des fautes si excusables, des foiblesses si autorisées par les circonstances où se trouve une femme, qu'en vérité ce ne sont presque plus des fautes, et qu'on devroit leur chercher un nom qui, sans désigner une entière innocence, n'emportât point aussi l'idée d'un crime.
('Une jeune beauté telle qu'Artémise, immolée aux droits de sa naissance et à l'éclat du rang, laisse engager sa main et reçoit le joug qu'une ambitieuse autorité lui présente; mais son cœur est demeuré libre. La nature a ses droits à part dont aucun pouvoir ne sauroit disposer; elle proteste en secret pour la victime contre la violence qu'on lui fait; ses momens sont marqués, il vient un temps qu'elle revendique la liberté, qu'elle réclame les droits de son cœur, et bientôt l'amour l'émancipé.
— Votre morale, interrompit Delphire, ne sera pas du goût des maris, mais elle peut s'appliquer à bien des cas autres qu'à celui de l'adorable Artémise. On peut considérer en général un mari comme un tyran autorisé, et un amant comme un esclave volontaire; or, quand une jolie femme se trouve entre un amant
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et un mari, jugez si, à supposer d'ailleurs tous les avantages égaux entre eux, l'amour du devoir peut être assez fort pour faire balancer un instant entre deux conditions aussi opposées que sont l'empire et l'esclavage. Car, enfin, cette infidélité dont les hommes font un si grand crime aux femmes ne consiste le plus souvent qu'à reprendre sur un amant les droits qu'un époux usurpe sur nous. Mais je vois qu'insensiblement les réflexions nous ont menés loin, et j'aime mieux entendre Hermotime achever les portraits qu'il a commencés. Nous en étions au prince d'Arménie.
— Si je voulois peindre le caractère du prince d'Arménie, continue Hermotime, la raison, le bon sens, la probité, la bonté, seroient à coup sûr le fond du tableau. Ce prince se développe de jour en jour, mais il perd encore beaucoup à n'être point assez connu par la défiance qu'il a de lui-même. Il regarde la royauté comme une charge dont la représentation souvent coûte encore plus que les travaux; il sait pourtant l'estimer ce qu'elle vaut , il en connoît les prérogatives ; mais, après avoir donné en public tout ce qu'il doit au caractère (sans négliger le
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cabinet), il aime, pour ainsi dire, à rentrer chez lui, à jouir de sa fortune en homme privé, et il semble n'être la plupart du temps que le premier bourgeois de son royaume. Il n'a pas les passions assez vives pour en faire craindre de dominantes, et la douceur de son tempérament les tient dans une espèce d'équilibre qui n'en laisse point apercevoir de décisives pour son caractère. On dit que ce prince est timide avec le sexe et que sa qualité de souverain ne lui donne pas le privilège d'être plus entreprenant que les autres hommes, mais seulement d'être dispensé des préliminaires d'un tendre commerce. On ne sait point encore s'il est délicat en amour, mais on présume qu'une jeune femme délicate pourroit un jour le rendre tel et tourner son cœur aux belles passions.
— Ce que vous nous dites, reprit Delphire, de la vie privée du prince d'Arménie me donne une curiosité. Je voudrois savoir s'il est de la Société des Bâtisseurs. On dit qu'il y a des souverains dans cette secte moderne '.
I. Nota. Je ne sais si le mot Bâtisseur répond à toute la force des mots arabes Banna et M'jimari, employés indifféremment dans le texte que je traduis.
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— A propos de Bâtisseurs, s'écria vivement Chelidonium, ne pourrons-nous jamais découvrir le prétendu secret de cette cabale , plus impénétrable que les mystères d'Orphée ou que ceux de la Bonne Déesse? En vérité, nous devrions toutes autant que nous sommes de femmes à Antioche nous liguer et conspirer ensemble pour arracher le secret de ces nouveaux mystes.
— Une pareille ligue, répond Damoclès d'un air qui déceloit le Bâtisseur, seroit sans doute bien redoutable; mais l'inutilité des efforts que j'ai vu faire à plusieurs belles pour tirer ce secret de leurs amans ou de leurs époux me feroit douter que la violence et les forces réunies de ces dames pussent aujourd'hui leur réussir mieux. Aristomaque, continua-t-il, venoit d'être admis dans la société. Son épouse, dont la beauté feroit succomber tous les Pythagoriciens du monde, entendit parler de cette nouvelle secte. Quelqu'un avoit malicieusement glissé dans la conversation quelques idées de foi socratique, dont on savoit pourtant que les Bâtisseurs sont fort éloignés. Il y avoit de quoi effrayer des dames beaucoup moins emportées que ces fem-
mes de Thrace qui déchirèrent le pauvre Orphée sur de pareils soupçons. L'épouse d'Aristomaque court sur-le-champ communiquer ses alarmes et sa jalousie à douze ou quinze femmes de qualité. On s'assemble, on complote, on se promet de mettre en usage tous les moyens qu'une femme aimable peut avoir pour vaincre la résistance d'un mari. Tout fut inutile, aucun ne trahit le secret, et les annales des Bâtisseurs ne sont chargées d'aucun trait de foiblesse dont les dames puissent faire honneur à leurs charmes.
— Nous nous serions fort bien passés de votre histoire, reprit Chelidonium d'un ton piqué : on ne compte pas assez sur votre complaisance pour s'attendre à tirer d'autres lumières de vous; mais Hermotime est assez instruit pour nous donner une idée de cette fameuse Bâtisserie, et c'est ce que je lui demande au nom de ces dames.
— La Société des Bâtisseurs, dit Hermotime, a pris naissance dans la nouvelle île de Samothrace, où elle est aussi le plus répandue. On sait que cette île est le berceau ou l'asile de toutes les singularités du monde; le particula-
risme et l'esprit de cabale y partagent tous les habitans en une infinité d'associations qui dégénèrent souvent en partis; c'est peut-être ce qui a obligé des souverains à défendre dans leurs États une société venue d'un pays où et dont on craint l'air. Je suis pourtant persuadé qu'au fond elle n'intéresse en aucune manière ni le gouvernement ni les mœurs.
ce Toutes les conditions, tous les États, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, y sont admis, et l'on peut regarder cette société comme une espèce de cynisme dont l'esprit est de ramener les hommes à l'égalité naturelle et primitive. Cette secte a cela de commun avec toutes les autres sectes modernes qu'on n'y entre point gratuitement; mais les frais ne sont point considérables, et les riches payent pour les pauvres. On dit qu'ils se regardent tous comme frères, et qu'ils s'assistent mutuellement de leurs services et de leurs bourses; en ce cas, il seroit à souhaiter que tous les hommes soient Bâtisseurs.
« Les marques et les ornemens de cette profession sont : un compas, une équerre, une règle, une truelle et un tablier; c'est là l'équi-
page du Bâtisseur. Le chef de la Bâtisserie porte pour égide sur la poitrine un soleil et un compas renversé. Cette société fait à Samothrace une espèce de procession publique dans des chars. Je ne puis rien vous dire des règles ni des cérémonies de la réception, qui sont lettres closes pour moi; mais j'ai lu le prétendu serment qu'on exige de tous les récipiendaires : il roule principalement sur le secret que l'on jure de garder inviolablement sous les peines les plus cruelles. Voilà, Mesdames, tout ce que je sais de la Société des Bâtisseurs; je ne suis point curieux d'aller plus loin, et, en vérité, je ne ferai nul effort pour découvrir un prétendu secret qui n'a peut-être, comme bien d'autres, rien de merveilleux que le mystère.
— Eh ! ne voyez-vous pas, répondit Delphire, que c'est justement l'enveloppe qui pique notre curiosité? Nous sommes persuadées comme vous que rien dans le fond n'est moins sérieux, et que l'on se doute bien que les hommes n'ont inventé cette mystérieuse bagatelle que dans l'idée de nous faire enrager.
— Pour moi, reprit l'enjouée Clytie, j'ai le secret de mortifier les gens mystérieux eux-
mêmes, et c'est de n'être point du tout curieuse ; je connais beaucoup de Bâtisseurs ou soi-disant tels, mais je ne leur ai jamais parlé de leur cabale que pour m'en moquer. Il faut à ce sujet que je vous conte l'histoire de trois femmes de ma connoissance qui n'ont rien oublié pour arracher ce prétendu secret de leurs amans, et qui ont été bien cruellement les dupes de leur curiosité. Je tiens d'elles-mêmes cette histoire et je vais les faire parler.
a J'avois entrepris, dit la première, de faire succomber mon amant. Je lui donnai rendezvous chez moi et je l'attendis sous les armes ; il arrive, je l'accable de caresses et je mets tout en usage pour l'enflammer, bien résolue de l'arrêter au milieu de mes embrassemens. Il s'abandonne à ses transports, il se plonge dans cette ivresse, dans ce délire où je le voulois. Mais, en l'attaquant avec tant de vivacité, je n'étoisplus sur la défensive et déjà j'étois toute en feu moi-même; mon désordre l'irrite encore, il gagne peu à peu le terrain, il entre malgré moi dans la lice. Hélas ! je m'étois si bien promis de ne pas lui laisser faire tant de chemin !
Je veux commencer à m'expliquer, ma voix expire dans ma bouche; il me prend une foiblesse, mon cœur se fond, je n'y suis plus, le traître achève et me laisse, noyée dans le plaisir, exhaler en soupirant ma confusion... Rendue à moi-même, je voulus d'abord exiger avec autorité la confidence dont l'ingrat étoit déjà payé; c'en étoit fait, il avoit tout l'avantage sur moi, il sut éviter le conflit, et je n'ai jamais pu y revenir.
— Je m'y suis prise, dit la seconde, d'une manière un peu différente, et j'ai été trompée bien plus tristement. Mon amant vint un jour me voir à l'heure que je l'avois mandé ; j'avois pris tous mes avantages, et j'étois contente de moi; je feignis subitement une m.igraine et j'ordonnai à mes femmes de me déshabiller. Mon amant comprit ce que vouloit dire une migraine venue si à propos, et, d'abord, je le vis prendre feu. On me déshabille en sa présence, et toutes les circonstances de ma toilette l'enflamment davantage et de plus en plus. Vous n'ignorez pas avec quel art une femme adroite sait ménager la vue de ses appas sans trop montrer ce qui pourroit émousser le désir curieux du ga-
DE DAPHNÉ Sy
Jant, sans cacher aussi ce qui peut l'irriter. On nous laisse seuls, je me mets au lit; bientôt mon amant s'y précipite, il m'embrasse, je le rebute, je me dérobe à ses caresses; mes refus l'animent, ses transports redoublent, il devient plus vif et plus pressant : je reste insensible, j'évite ses approches, et j'affecte une froideur qui le désespère. Il veut savoir la cause de cette bizarrerie ; je lui explique après bien des façons l'objet de ma curiosité; mais tout à coup son feu s'éteint, il devient immobile et aussi froid que j'avois affecté de l'être, la seule proposition l'a glacé : malheureusement sa vivacité m'avoit déjà mise dans un désordre que je ne pouvois presque plus lui cacher. Maudite sensibilité! Hélas! encore un instant peut-être, et j'allois lui demander moi-même ce qui m'avoit tant coûté à lui refuser. Il m'épargne cette confusion, il saute hors du lit, se rhabille et s'en va. Ainsi je me vis privée des douceurs que l'amour me présentoit de si bonne grâce, et je perdis avec mon étalage l'espoir de satisfaire ma curiosité.
— Mon aventure, dit la troisième, a beaucoup de conformité avec les vôtres; mais vous
allez voir que, si je n'ai pas mieux réussi que vous dans mon but, j'ai tiré meilleur parti des moyens. Mon mari est de la cabale en question, et j'avois inutilement mis tout en usage pour le faire parler, quand je découvris que mon amant venoit d'être initié dans la même secte. Un amant est moins fort qu'un mari , je tournai ma batterie de ce côté-là; mais vous ne devineriez jamais l'expédient dont je m'avisai. Je feignis d'être amoureuse de mon mari, je lui faisois publiquement des mines et je l'importunois de mes caresses. Mon amant me rencontroit partout avec lui, et nepouvoit plus trouver un moment pour m'entretenir et s'expliquer; le voilà piqué, jaloux, furieux : c'étoit justement là où je l'attendois. Je lui ménageai un tête-à-tête pendant l'absence de mon mari; il débuta par des reproches; je mis les Bâtisseurs sur le tapis; je lui dis d'un ton ferme et sérieux que je ne voulois pas d'un amant qui eût de pareils secrets pour moi, que mon mari étoit plus confiant, qu'il mettoit à ce prix l'attachement que je continuerois d'avoir pour lui; qu'aux premières marques de ma tendresse j'étois sûre de la voir payer sans délai de cette
confidence ; qu'ainsi tout ce que je pouvois faire pour mon amant étoit de lui donner la préférence. Le pauvre garçon s'attendrissoit et commençoit à s'ébranler, lorsqu'on entend à la porte de ma chambre les pas d'un homme qui Tobligent de se sauver dans un cabinet. C'étoit mon mari qui revenoit donner quelque ordre pour sortir sur-le-champ. Il me trouve sur un lit de repos dans un déshabillé appétissant, animée et même un peu émue du tête-à-tête qu'il interrompoit. Je lui parus jolie en cet état et je réveillai ses désirs; il voulut user de ses droits, il n'y eut pas moyen de s'en défendre. Après cet impromptu il fut un instant à me dire quelques douceurs; de Bâtisseurs il n'en fut pas question. Il me quitte à peine que mon amant sort tout enflammé du cabinet; il avoit entendu distinctement tout ce qui s'étoit dit et ce qui s'étoit fait, je ne pouvois plus le menacer de la foiblesse conjugale; il étoit furieux d'amour, et, dans le désordre où j'étois encore par la pétulance de mon mari, toute ma personne respiroit une odeur de volupté ; il fît de moi tout ce qu'il voulut, et je n'eus pas la force de refuser ni d'exiger rien. »
Tous ces délicieux entretiens ne m'empêchoient point de donner une partie de mon attention à une jolie brune assise au-dessous de moi. Je m'étois d'abord partagé fort également entre mes deux voisines, et j'avois à ma droite une assez belle blonde; mais les yeux noirs m'avoient insensiblement détaché d'elle et tout à fait attiré sur la gauche; j'étois comme ces fleuves vagabonds qui abandonnent peu à peu certaines rives pour se rejeter sur d'autres bords qu'ils semblent aimer de préférence. Cette image peint au naturel la situation où j'étois à table. Il y avoit un grand vide à ma droite, et ce vide s'étoit formé par les mouvemens imperceptibles qu'on fait à table pour se rapprocher d'une personne dont le voisinage fait plaisir. Nous nous pressions encore, cette brune et moi, et nous nous trouvions si serrés qu'une jambe de femme qui alloit sans cesse brossant et tâtonnant sous la table prenoit à chaque instant un pied femelle pour le mien. J'avois, comme j'ai dit, au commencement du repas, si bien partagé mes attentions entre mes deux voisines à droite et à gauche, que j'avois conservé l'équilibre, mais à la fin la piquante brune m'avoit entièrement
entraîné vers elle. Or, cette divine blonde que j'abandonnois ne me voyoit pas fort tranquillement tourner le dos à ses charmes, et me regardoit comme un transfuge; malheureusement elle n'avoit personne à côté d'elle ou à sa portée pour pouvoir user de représailles. Sa solitude Tennajoit; elle crut que ces petites avances dont on est réduit à se servir à table pourroient me ramener. Elle se coritraignit donc pour allonger une jambe qui portoit toujours à faux; ce quiproquo de galanterie nous divertissoit ; mais un mauvais génie vint s'en mêler. Un maudit chien qui rôdoit sous la table, voyant au bout d'une jambe tendue une jolie mule aller et venir, prit goût au badinage, et n'attendoit que le moment de la voir tomber pour la piller. En effet, la malheureuse mule ne tarda pas h quitter le pied. La belle promenoit la jambe pour tâcher de la rejoindre; elle plongeoit sous la table, elle se déhanchoit et faisoit mille contorsions dont nous ne perdions rien, la petite brune et moi. Vous devinez bien ce qu'étoit devenue la mule; le chien s'étoit jeté dessus et l'avoit emportée hors de la salle pour en disposer à son plaisir.
Notre blonde décontenancée étoit encore à la quête de sa chaussure lorsqu'il fallut se lever de table; un rouge de pourpre lui monta au visage. Ma charitable voisine, qui savoit toute l'aventure de la mule, se faisoit une idée charmante de la voir clopiner sur un patin. Mais sa malice fut trompée, un domestique officieux vint rapporter la mule à demi rongée. Personne ne la réclamoit et elle passoit de main en main, lorsque enfin la belle au pied nu se vit forcée de la reconnoître. Il parut fort plaisant qu'elle eût été si longtemps sans s'apercevoir ou sans se plaindre de l'absence de sa chaussure, et chacun pensa ce qu'il voulut de cet incident.
Voilà comment finit le souper. De la salle on se répandit dans les jardins. Nous avions la plus belle nuit du monde; j'entends de ces nuits qui ne sont ni trop claires ni trop sombres et qui semblent faites pour les tendres aventures. Je ne fus pas des plus maltraités de la fortune; et ce sont les plaisirs de cette heureuse nuit qu'il me reste à vous décrire pour terminer le premier souper
ou