ECA
ÉPITRË DÉDICATOIRE
MONSIEUR LE VICOMTE DE LAPxOCHEFOUCAULD.
Monsieur le Vicomte,
Il me semble que, dans un moment où l'on est forcé chaque jour de lire et d'entendre tous les lieux communs de la politique , on éprouve une sorte de satisfaction , lorsqu'en ouvrant un livre , on est assuré d'avance de n'y point trouver de dissertations sur le gouvernement, sur V esprit d'opposition et de parti, ni de satires sur les ministres , et le coté droit ou \e côté gauche , etc. Un auteur anglais", justement célèbre (Pope) , a dit qu'une des choses qui vieillit et qui enlaidit le plus une femme, c'est la politique : ce n'est point par coquetterie , dans ma quatre-vingt-troisième année, que je m'abstiens de parler sur un si grave sujet $ mais , en me livrant à cette fureur épidémique, comment pourrais-je me flatter de me soustraire au radotage , quand je vois tant de gens de lettres jeunes encore y tomber régulièrement tous les matins,
vj ÉPITRE
en s'arrogeant le droit de juger en dernier ressort les gouvernemens , les publicistes et les hommes d'Etat passés , présens , futurs , et de tous les pays du monde ?
Vous trouverez, M. le Vicomte, dans cet ouvrage, des doctrines morales et par conséquent religieuses, que vous avez toujours suivies , et qui obtiendront sûrement grâce à vos yeux pour quelques principes littéraires qui , depuis quelques années , doivent , en général , paraître bien gothiques 3 car ce sont ceux de Corneille , de Racine , de Molière , de La Fontaine, de madame Deshoulières , de Boileau , de Bossuet , de Pascal, de Bourdaloue, etc., et de nos jours , de Massillon, de J.-B. Rousseau*, immortel par ses odes sacrées et profanes 3 de Crébillon , dont le génie , sans rien devoir à personne , sans piller les anciens et les modernes , nous donna la tragédie de Rhadamiste ; de fauteur plein de verve et d'originalité auquel nous devons la Métromanie. Et parmi plusieurs autres qui mériteraient aussi cet honneur, je citerai seulement encore Gresset, auteur de l'excellente comédie du Méchant et des plus charmantes poésies fugitives que nous possédions **; M. de Buffbn , si répréhensible comme savant , mais le plus parfait de nos écrivains en prose 3 enfin , nos deux fameux historiens, l'abbé de Vertot et M. Gaillard***.
* M. de Voltaire, qui n'a jamais pu faire une ode passable, écrivait à madame du Châtelet : Rousseau est retourne' à Bruxelles faire de mauvaises odes.
Voyez ces lettres imprimées.
** Epttre à ma soeur sur ma convalescence, la Chartreuse, Vert- Vert, etc.
*** Le premier fut auteur d'un véritable chef-d'œuvre de sagacité, de précision sans sécheresse et de l'art de narrer, la Révolu-
DÉD1CAT01RE. vif
Ainsi, leur genre, qui est le vrai genre, n'est point épuisé, puisqu'on n'a pu les égaler encore.
Après cet ouvrage , fait pour servir de suite aux Dîners du baron d'Holbach, on sera quitte de mes critiques sur la prétendue philosophie moderne. Non-seulement mon âge s'y oppose, car il ne promet plus que le silence , et le plus profond de tous ! . . . mais d'ailleurs , quand on a tout dit , ou du moins à peu près, il faut savoir s'arrêter. Je puis dire ici, avec une parfaite vérité , que dans cette controverse , que j'ai soutenue pendant plus d'un demi-siècle, ma plume n'a jamais été conduite par le moindre sentiment de rancune ou d'animosité : dans tous les temps , je n'ai été guidée que par l'intérêt de la jeunesse. Il est un faux héroïsme qui, s'il existait, ne serait que de l'impassibilité. Puisqu'il est doux d'être aimé , il est cruel d'être haï , et l'injustice, loin d'atténuer ce malheur, l'augmente encore. Je crois que la grandeur d'âme consiste à sentir l'offense dans toute son étendue , à en gémir, et à ne jamais balancer à la pardonner. Ce qu'il y a de certain , c'est que si les auteurs, dont , pour l'intérêt public, j'ai si constamment attaqué les ouvrages , m'eussent , durant le cours de cette longue querelle , demandé secrètement des preuves non équivoques du pardon de leurs injures et de leurs calomnies, je n'aurais pas hésité à le leur accorder, et je ne m'en serais jamais vantée.
Vous montrez dans la conversation , M. le Vicomte , un si bon goût littéraire, que je suis sûre que vous aimerez les critiques de M. Clément : elles sont calmes , toujours raison de Portugal; le second , qui conçut l'idée d'un ouvrage historique aussi instructif qu'intéressant , et qui l'exécuta avec autant de talent que d'impartialité , la Rivalité de la France et de V Angleterre.
viij ÉPITRE DÉDICATOIRE.
sonnables, et d'une justesse qui a été généralement reconnue, Il en fît dans plusieurs maisons un grand nombre de lectures , qui eurent le plus éclatant succès. Lorsque je donnai Adèle et Théodore, je fis dans cet ouvrage l'éloge des Lettres (par l'abbé Guenée) de quelques juifs à M. de Voltaire : ces lettres , d'un ton si parfait , mais qui montraient à la fois tant de modération , de lumière et de science , étaient alors complètement oubliées 5 on en fit sur-le-champ une nouvelle édition , et leur réputation s'est toujours soutenue depuis. Je voudrais avoir le même honneur pour les lettres de M. Clément ; ce serait rendre à la jeunesse un service inappréciable.
J'ai dû peindre la maréchale de Luxembourg sous les traits les plus nobles et les plus brillans; c'est ainsi que je l'ai vue depuis mon entrée dans le monde jusqu'à sa mort. Comme elle avait beaucoup de bontés pour moi , et qu'elle était devenue l'oracle du goût et le modèle le plus exemplaire de la charité chrétienne ," qu'enfin ses égaremens dataient du temps de la régence , je n'ai connu de sa vie que ce qu'on en pouvait louer, et je n'ai écouté qu'avec beaucoup de peine et de distraction ce qu'on disait de sa première jeunesse.
Agréez, M. le Vicomte, l'expression des sentimens si vrais que- je vous ai voués , et qui vous sont dus à tant de titres , et avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
Monsieur le Yicomte ,
Votre très-humble et très-obéissante servante, DUCREST, comtesse de Genlis.
«ItWUVMflft/VVMMawVWM/VMMVWVMIWM/lMMMIMfl^^
Je crois que, de tous les siècles de notre histoire , le dix-huitième a été le plus favorable aux vieilles femmes > "sans même en excepter ceux de la chevalerie. Dans ces derniers ? les jeunes personnes reçurent de la galanterie des rôles éclatans; la jeunesse et la beauté exercèrent un empire presque souverain : cet empire exigeait des mœurs et de la vertu , qui en assurèrent long-temps la durée; mais il était fondé aussi sur des agrémens frivoles ; il dut nécessairement dégénérer et finir. Il n'y avait nulle exaltation dans l'espèce de domination que les vieilles femmes du dix-huitième siècle s'étaient arrogée dans la société , ou , pour mieux dire , qu'on leur accordait d'un consentement unanime, et qui tenait surtout au respect filial , dont les démonstrations étaient
générales alors. On n'aurait point vu s'établir cet ordre de choses ? si les jeunes personnes non mariées eussent été dans le monde et aux spectacles , et si elles eussent 3 ainsi que leurs frères, tutoyé leurs père et mère 7 grand-père et grand'mère. Les jeunes gens introduits chez les parens de leurs amis, recevaient d'eux, à cet égard , l'exemple d'un profond respect , et le suivaient *.
On a donné une telle extension aux idées légalité y qu'on a trouvé simple et naturel de les appliquer aux pères , mères et enfans. Cependant c'est une chose impossible ; un jeune homme ne peut jamais regarder comme son
* Ce respect était poussé si loin , que les personnes les plus riches et les plus grands seigneurs se trouvaient- toujours convenablement logés, lorsqu'ils l'étaient chez leurs parens. M. le comte de Boulainvilliers, prévôt de Paris, était immensément riche; il possédait l'un des plus beaux hôtels de Paris ; il maria Tune de ses filles a un homme de la cour qui avait de la fortune et un très-beau nom (M. le baron de Crussol). Il logea les nouveaux mariés, et ce fut dans une petite chambre meublée de l'indienne la plus commune, et sans garde-robe. 11 y avait dans un coin de la chambre un rideau toujours tiré qui cachait les meubles nécessaires en ce genre; et cet établissement, qui scandaliserait tant aujourd'hui , n'étonna personne et ne fut nullement critiqué.
égal l'homme qui a communément trente ans de plus que lui 5 et qui a supporté avec affection l'imbécillité de son enfance. S'il avait un frère plus âgé que lui seulement de douze ou quinze ans, il aurait pour lui des égards particuliers ; à plus forte raison, pour un père dont il a reçu tant de leçons utiles ! Une mère ne deviendra jamais la compagne de sa fille; son âge s'y oppose. La mère a beau mettre comme elle des fleurs, des plumes et des rubans couleur de rose, elle ne sera point Minerve déguisée sous le nom de Mentor ; elle ne paraîtra à tous les yeux qu'un chaperon en mascarade *, ce qui n'inspirera ni la reconnaissance ni la gaîté. Les femmes, parmi nous, autrefois quittaient la danse, les fleurs et les plumes à trente-quatre ou trente-cinq ans au plus tard , et presque toutes prenaient à qua-
k Je ne suis pas sûre qu'aujourd'hui comme autrefois , tout le monde, sans exception, connaisse la signification du mot chaperon : ainsi , je crois devoir dire ici qu'un chaperon était jadis une mère ou une parente d'un certain âge, qui introduisait une jeune personne dans le monde. Cette dernière , pendant les deux premières années de son début, n'y pouvait décemment paraître seule, quoique mariée, car on n'y entrait point sans cette condition.
rante ans une coiife noire. De nos jours, à cet âge, elles se couronnent de roses. Il est de certains visages qui supportent fort mal ce genre de constance ; on s'en moque , ce qui ne dispose pas a respecter ces mêmes personnes lorsqu'elles ont atteint la vieillesse.
Depuis la révolution, j'ai entendu souvent des mères répéter que le tutoiement rend les enfans plus tendres * 3 et qu'ils deviennent ainsi de vrais amis. Si cela est, on fait là un mauvais marché ; car la piété filiale vaut mieux que la simple amitié. Pourquoi vouloir dénaturer ce sentiment, si beau , si élevé, qu'il est le seul auquel on ait donné le nom de piété? Par conséquent, on peut dire sans exagération que les devoirs, les hommages rendus à nos parens sont si sacrés , qu'ils forment une sorte de culte.
* Un jour que j'avaîs du monde chez moi, cette thèse y fut soutenue avec beaucoup de vivacité' : un de mes élèves, présent à cette discussion , et qui était alors âgé de vingt ans / Casimir Baecker), y mit fin par un mot qui fut justement remarqué. Il commença par convenir que la différence est en effet très-grande entre l'enfant qui tutoie et celui qui ne se permet pas cette familiarité. Le dernier, poursuivit-il, avoue ses faiblesses a sa mère; le premier lui conte ses fredaines . Cette distinction est juste et charmante.
Voici l'espèce de prépondérance que les vieille s femmes avaient jadis dans la société. Il fallait, en général, pour l'acquérir, de l'esprit et une bonne maison. Avec ces deux avantages, qui, réunis, n'étaient jamais communs, on devenait véritablement les oracles de la société. On citait particulièrement de mon temps madame la marquise de Puysicux-Sillery, née Louvois *, et la maréchale de Luxembourg. Ces deux dames étaient cousines germaines, nées le même jour et dans le même hôtel ; mais leur jeunesse s'était écoulée d'une manière bien diilérente. Toutes deux avaient eu la beauté la plus remarquable ; on trouvait même quelque ressemblance entre leurs ligures 11 n'y en eut aucune dans leur conduite : celle de madame de Puysieux fut , à tous égards , un modèle de perfection; la maréchale de Luxembourg fit oublier les erreurs de sa jeunesse par une piété exemplaire, une charité sans bornes, et enfin l'éducation de madame la duchesse de Lauzun, sa petite-fille. Tous les étrangers de distinction se faisaient présenter chez ces deux personnes , ainsi que tous les débutans à la
* Petite-fille du grand Louvois.
cour et dans le grand monde. Il fallait, pour y réussir, obtenir préalablement leur approbation. Elles ^attaquaient ni l'honneur ni la réputation ; mais elles jugeaient en dernier ressort l'esprit , le ton et les manières. Des gens d'un âge mûr les consultaient souvent sur des usages, des procédés tenant à la délicatesse des sentimens , et sur diverses expressions du langage. On faisait très-souvent des lectures chez la maréchale ; elle connaissait et recevait beaucoup de gens de lettres. Elle était, sur ce point , en rivalité avec la marquise du DefFant ; mais elle avait sur elle l'avantage d'avoir été protectrice de Jean-Jacques Rousseau , quoiqu'elle eût toujours été bien éloignée d'adopter tous ses principes. Elle avait d'ailleurs des amis et des parens d'un mérite supérieur. Elle était intimement liée avec la comtesse de Bouf- 11ers et M. le prince de Beauveau , et le chevavalier de Boufflers était son neveu.
J'ai eu avec cette femme justement célèbre a beaucoup d'égards, une liaison si suivie durant un si grand nombre d'années, qu'il me semble que je puis donner dans cet ouvrage l'idée la plus juste de son esprit et du ton de cette société qui servit avec raison de modèle
a toutes les autres. La maréchale mourut un peu avant la révolution; j'étais déjà depuis long-temps à Belle-Chasse. Je n'ai point voulu représenter la maréchale octogénaire, afin de la peindre avec toute sa force dans le tribunal social dont elle était le juge suprême. J'ai choisi l'époque de ma jeunesse ? et cette époque n'était pour elle que celle d'une vieillesse affranchie encore de toute infirmité. J'ai été chez elle pendant plus de douze ans avec une grande assiduité; suivant ma coutume , j'écrivais des notes de tout ce que j'y voyais de remarquable. J'ai fidèlement conservé toutes ces notes, et comme j'ai toujours eu l'idée d'en faire un ouvrage particulier, je n'ai mis aucun des traits qu'elles contiennent dans les Souvenirs de Fétide 7 le Dictionnaire des étiquettes , et dans mes Mémoires ; il m'a paru que l'exactitude chronologique était inutile à ce genre de peinture ; je n'ai eu aucun égard a l'ordre des dates ; de sorte que j'ai souvent placé dans un seul souper ce que je n'avais recueilli que dans quinze ou seize.
Des personnes dont j'estime infiniment le jugement m'ont blâmée d'avoir, dans les dîners du baron d'Olbach ? présenté sous leurs
noms les gens du monde que j'y introduis ; tous ceux que je désigne y allaient en effet , et je fais toujours l'éloge de ceux-là*; plusieurs d'entre eux admiraient l'esprit et les talens des philosophes, mais sans admettre tous leurs principes ; cependant , comme cette nomenclature a été critiquée, je voulais la supprimer ici; mais c'était une chose impossible par la confusion qui résultait du mélange des différens personnages désignés seulement par les titres semblables de marquis , de comte , de chevalier, etc.
Il existe encore quelques-uns de mes contemporains qui pourront se reconnaître dans ces réunions si célèbres jadis , et qui trouveront certainement que. tous les traits de ce tableau sont d'une parfaite ressemblance. On faisait des lectures chez la maréchale; M. de La Harpe y a lu une grande partie de ses ouvrages, et M. Le Mierre plusieurs tragédies; j'ai entendu plus d'une fois la maréchale leur donner d'excellens avis ; beaucoup d'autres
J'ai cependant un peu profité de cette critique en ne nommant que ceux qui sont morts , en taisant les noms du peu de personnes qui existent encore.
auteurs lui ont rendu cet hommage. Elle avait la mémoire ornée d'un prodigieux nombre d'anecdotes , toutes tirées de l'histoire de France, et même des temps les plus reculés. C'étaient alors , dans les grandes maisons, des traditions de famille ; par exemple . elle nous contait les faits les plus curieux du temps des croisades et de la chevalerie ; elle nous expliquait des étymologies intéressantes , et des armoiries qui nous paraissaient ridicules et bizarres , et que de certains faits et leur origine simplifiaient, et rendaient quelquefois ingénieuses et belles.
La maréchale , d'ailleurs , avait peu d'instruction; elle ne connaissait l'histoire grecque et romaine que par les romans historiques de la Calprenède et de mademoiselle de Scudéri *.
J'ai entendu dire à l'impartial et savant
* J'ai été la première, dans les Chevaliers du Cygne, qui ait imaginé de placer à la fin de chaque volume de ces sortes d'ouvrages, des notes véritablement historiques , qui empêchent le lecteur de confondre les inventions de l'auteur avec les faits de l'histoire. On a sur-le-champ imité cet exemple , qu'on a même étendu jusqu'aux poëmes épiques; et c'est ainsi qu'on peut retirer quelqu'instruction solide, d'ouvrages qui, par eux-mêmes, sont naturellement frivoles.
io INTRODUCTION.
M. Gaillard * que l'esprit 5 le bon goût naturel , la longue expérience de la maréchale de Luxembourg, et l'espèce d'instruction qu'elle avait puisée dans les parchemins de son illustre maison , et dans les conversations de ses pareils , de ses amis et des étrangers ; enfin l'étude singulière qu'elle avait toujours faite , relativement aux usages, aux étiquettes de la cour et de la ville, afin de se rendre compte des motifs pour lesquels on les avait établis ; que toutes ces choses réunies devaient faire rechercher son entretien par tous les gens de lettres , les historiens , les personnes du grand monde et même les savans. J'ai tâché de la représenter exactement telle qu'elle était et ce qu'on était avec elle, et je crois y avoir réussi. Ce tableau nous manquait ? et je me féliciterais de l'avoir tracé , s'il pouvait contribuer à rappeler parmi nous ce ton, ces usages ? cette urbanisé qui donnèrent jadis à la société française une prééminence si incontestable sur toutes celles de l'Europe.
On verra dans cet ouvrage combien la con-
* Auteur de V Histoire de François I'T . ; de la Rivalité de la France et de. V Angleterre > etc.
versation dn grand monde a perdu de grâce, de bon goût et de légèreté; ces femmes qu'on y voyait dominer par l'expérience et de sages réflexions . ne tenaient point (comme du temps de Molière) bureaux d'esprit; leur empire était infiniment plus respectable et plus utile aux mœurs ; elles siégeaient sans pédanterie dans de véritables tribunaux où Ton jugeait et punissait des torts et des procédés que les lois ne pouvaient atteindre; là , on n'envoyait ni en prison , ni à Fécbafaud , mais on terrassait les coupables, er> déclarant à l'unanimité qu'ils méritaient d'être bannis de la bonne compagnie. Cette sentence, toujours exécutée, paraissait toujours terrible, foudroyante, et produisait mille fois phi s d'effet que nos petites amendes de 3 et 5oo francs constamment imposées pour des délits infiniment plus graves. On ne voulait jx>int alors de joueurs d'une probité suspecte, de mauvais fils , de mauvais frères ; on vengeait les protecteurs qui trouvaient des ingrats , et les maris dont les femmes se séparaient de corps et de biens, même juridiquement; quant aux autres époux malheureux ou mécontens, on ne se mêlait point de leurs affaires, tant qu'elles n'entraînaient point de
séparation, i°. parce que le nombre en est trop considérable; 2°. parce que les preuves en ce genre ne peuvent s'acquérir avec certitude sans procédure ou sans brouillerie publique; 3°. parce que tant que les époux vivent ensemble et se supportent mutuellement 5 on ne doit pas être plus difficile qu'eux , et l'on n'a rien à dire.
Quelle délicatesse on devait trouver dans une société qui réprimait ainsi les vices , et qui même réprimait avec soin la médisance ; car on n'y permettait jamais celle qui attaque l'honneur et la réputation ; on ne tolérait que la médisance piquante et spirituelle; elle ne se répandait qu'à l'aide d'un bon mot, condition qui n'est nullement exigée aujourd'hui ; il faut seulement ? pour être répétée dans tous les cercles (quelque puisse être son invraisemblance et son absurdité) qu'elle soit d'ailleurs une calomnie bien noire et bien atroce. A quel point est bienfaisante l'influence de l'observation de toutes les convenances sociales ! Par exemple , celle des grands deuils ? si négligée aujourd'hui; dans les six premières semaines du deuil , les hommes portaient sur la manche de leur habit une petite bande de
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batiste qu'on appelait des pleureuses ; et, durant tout ce temps , ils ne pouvaient , ni paraître aux bals, ni aller aux spectacles, ni se mettre à une table de jeu, etc. ; et cette continuelle représentation d'amour filial , ou fraternel, ou conjugal, en donnait de perpétuelles leçons a tous ceux qui avaient besoin d'en recevoir. Il régnait dans le grand monde une finesse de tact et un bon goût qui s'étendaient à tout, et jusqu'au testament et à la littérature.
Lorsqu'on laissait par testament à un parent ou à un ami une somme assez forte, et qui n'était cependant point assez considérable pour faire un grand achat, on ne croyait pas pouvoir convenablement spécifier ce legs en argent, on le désignait sous la forme d'un diamant de dix , douze , quinze , vingt-cinq ou trente mille francs , et même plus; l'exécuteur testamentaire entendait ce langage, et distribuait toujours cet argent en réalité.
Le seul sentiment des bienséances donnait aux femmes Un jugement presque toujours juste et sûr qui étonnait les gens de lettres. Il serait bien à désirer que l'on pût nous rendre cette brillante société , ce ton parfait ,
ces manières élégantes qui causaient jadis tant d'admiration aux étrangers , et Fou n'y parviendra point sans commencer par rétablir les espèces de tribunaux présidés par de vieilles femmes; il faudrait aussi retrancher totalement et sans retour l'indécent et irréligieux tutoiement des enfans *, et remettre les deuils dans toute leur antique sévérité **. Les deuils sont l'expression dune honorable et juste douleur; c'est un hommage touchant
* Ce n'est point un intérêt personnel qui me fait désirer si vivement de voir les vie lies femmes reprendre leur ancienne considération; je sais qu'avec quelque célébrité, fondée ou non, et malgré les libelles et les détracteurs, elles en obtiennent toujours une très-marquée dans le monde ; c'est uniquement l'intérêt public qui ine fait parler • les vieilles femmes conviennent beaucoup mieux que les jeunes, au rôle imposant de juges , quand elles ne chercheront point a dissimuler leur âge , qui forme le meilleur titre de la légitimité de leur empire , en assurant l'autorité de leurs décisions. Le tutoiement est en effet irréligieux , puisqu'il est contre les préceptes de l'Evangile, qui ordonnent formellement d'honorer père et mère, et même la seule vieillesse. On poussait si loin, autrefois, la délicatesse à cet égard, que jamais les jeunes gens bien élevés ne tutoyaient leurs amis, lorsque ces derniers se trouvaient en présence d'une mère, d'une sœur, d'une épouse.
*^Toutes les veuves, jadis, tant que durait leur veuvage , ne paraissaient a la cour, en grand habit , qu'avec un voile ,
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rendu à la mémoire de ceux que nous avons dû chérir; c'est donc un grand mal moral d'en abréger la durée, et c'est ce qu'on avait déjà fait en France peu d'années avant la révolution, sous le prétexte de l'intérêt des manufactures ; mais nous croyons que , même politiquement , une nation fera toujours une bien grande faute , lorsqu'elle sacrifiera les mœurs, et par conséquent la morale, à un intérêt commercial ou pécuniaire; et c'est ce que toutes les nations ont fait , et constamment depuis trente-six ans ; on en voit les résultats qui ne sont certainement pas favorables à la prospérité générale (toujours inséparable de la paix) et au bien du peuple. Des entrepreneurs , pour gagner de l'argent, ont inventé des machines qui rendent inutiles des millions de bras; ainsi la mécanique a mis à l'aumône une multitude d'ouvriers ! et nos toiles , nos perkales , nos mousselines , sont devenues infiniment inférieures à ce qu'elles étaient autrefois.
et elles ne quittaient ce voile que si elles se remariaient. Les mœurs sont remarquablement bonnes en Hollande, et les deuils y ont une plus longue durée qu'ils ne l'ont jamais eue en France.
Pour gagner de l'argent , on a inventé un or tout-à-fait trompeur, et des pierreries tout aussi belles que les véritables ; ce qui établit une parfaite égalité entre le faux et le vrai, et ce qui met le luxe à la portée des fortunes bornées qui n'y pouvaient atteindre , et c'est assurément un très-grand mal.
Pour gagner de V argent , on ne réfléchit point assez sur d'autres inventions qui pourraient être utiles , l'éclairage par le gaz ? les bateaux à vapeur; et avant de produire une découverte, il faudrait faire une infinité d'essais , et ne la publier que lorsque le temps et l'expérience auraient permis de remédier à tous les inconvéniens . et de la porter à toute sa perfection. Mais le désir de gagner de V argent et l'esprit novateur ne permettent pas cette bienfaisante prudence *.
Pour gagner de V argent, on bâtit des maisons qui n'ont aucune solidité ; on les rend
* On aime tant tout ce qui est nouveau, qu'on est toujours sûr d'être bien accueilli du public, en lui offrant quelque chose de ce genre , et même la mode des manches en gigots , qui est certainement la plus monstrueuse qu'on ait jamais imaginée.
très-malsaines en y multipliant les étages , afin d'y multiplier les locations.
Pour gagner de l'argent, on détruit tous les jardins qui faisaient l'ornement de notre belle ville capitale , et qui en rendaient l'air si salubre !
Pour gagner de V argent, on abat nos forêts et tous nos anciens châteaux que ne peuvent remplacer des maisons de campagne qui ne présentent ni un aspect imposant , ni l'intérêt des souvenirs....
C'est assez critiquer ; parlons de nos consolations; car au milieu de cette cupidité presque générale, nous en avons, et je ne les passerai point sous silence : deux sciences protectrices de l'existence humaine ont fait de grands progrès , la médecine et la chirurgie ; et , en*s'éclairant mutuellement, se sont pour ainsi dire rapprochées et confondues ensemble *.
Ce ne fut point pour gagner de V argent que M. Dyle inventa ses belles porcelaines et ses
* On est forcé de rendre cet hommage à ces deux sciences quand on a des médecins et des chirurgiens tels que MM. Portai, Alibert, Bourdois, Récamier, Boyer, Dupuytren, Richerand, Dubois, Daynac, élève de M. Alibert, etc., etc.
iS INTRODUCTION.
admirables glaces peintes, car il y trouvait à peine de quoi couvrir les frais des matériaux et le paiement des ouvriers *. M. Sébastien Erard , s'est donné le temps de perfectionner l'ingénieuse mécanique de ses excellentes harpes, et ses pianos. Les égards, les procédés de M, Erard pour tous les grands artistes , son goût éclairé pour les arts, la patience et le temps qu'il a mis à perfectionner ses diverses inventions , prouvent assez qu'il n'a jamais été guidé par les indignes spéculations d'une basse cupidité.
Non-seulement on avait jadis une toute autre ambition que celle de gagner de l'argent ? mais on sacrifiait avec joie ce métal bienfaisant ou corrupteur 9 à l'espérance d'acquérir une véritable gloire 5 comme on le vit dans le seizième siècle ? le plus beau de notre histoire , puisque toutes les fondations charitables y furent éta-
* Il y a environ trente-cinq ans, que le chevalier Raynolds composa, pour peindre sur de grands verres de Bohême, un mordant assez fort pour y fixer les couleurs a l'huile; il peignit ainsi les vitraux d'une chapelle d'Oxford, et, suivant la coutume anglaise, tous les journaux élevèrent aux nues cette découverte; comme je l'ai dit ailleurs, nous sommes bien loin de cet estimable esprit national.
bïies , que la cour y donna des exemples admirables d'humanité et de vertu % et qu'un des
* Les plus grandes dames de la cour allaient soigner les malades de l'Hôtel-Dieu , nouvellement fondé, et elles instruisaient, parleur exemple, les sœurs de charité; ces mêmes dames, pour fournir aux dépenses de l'Hôtel-Dieu, vendirent, du consentement de leurs maris, tous leurs diamans, et ensuite tous leurs chevaux, pour subvenir aux frais de l'hôpital bâti pour les enfans trouvés ; elles furent décidées à cette belle action par saint Vincent de Paule, qui, comme on sait , fut successivement esclave a Tunis , précepteur du cardinal de Retz, curé de village, aumônier général des galères, principal de collège, chef de missions, et adjoint au ministère de la feuille des bénéfices; il institua en France les séminaristes, les lazaristes, les filles de la charité, qui se dévouent au soulagement des malheureux, et qui ne changent presque jamais d'état, quoique leurs vœux ne les tiennent que pour un an. Il fonda des hôpitaux pour les enfans trouvés, pour les orphelins, pour les forçats et les vieillards.
Il exerça pendant quelque temps un ministère de zèle et de charité sur les galères ; il vit un jour un malheureux forçat , qui avait été condamné a trois années de captivité, pour avoir fait la contrebande, et qui paraissait inconsolable d'avoir laissé dans la plus extrême misère, sa femme et ses enfans. Vincent de Paule, vivement touché de sa situation, offrit de se mettre a sa place ; et, ce qu'on aura peine , sans doute, à concevoir, l'échange fut accepté. Cet homme vertueux fut enchaîné dans la chiourme des galériens ; et ses pieds restèrent enflés , pendant le reste de sa vie, du poids de ces fers honorables qu'il avait portés.
Lorsque ce grand homme vint à Paris, on vendait les en-
héros de notre calendrier ( saint Vincent de Paule) y fit des actions sublimes, qui eurent
fans trouvés, dans la rue Saint-Landry, vingt sous la pièce; et on les donnait par charité, disait-on , aux femmes malades qui avaient besoin de ces innocentes créatures , pour leur faire sucer un lait corrompu. Ces enfans, que le gouverne^ ment abandonnait a la pitié publique , périssaient presque tous, et ceux qui échappaient par hasarJ à tant de dangers , étaient introduits furtivement dans des familles opulentes , pour dépouiller les héritiers légitimes; ce qui fut pendant plus d'un siècle, une source intarrissable de procès, dont on voit les détails dans les compilations de nos jurisconsultes. Vincent de Paule fournit d'abord des fonds pour nourrir douze de ces enfans : bientôt, sa charité soulagea tous ceux qu'on trouvait aux portes des églises; mais cette ferveur, qu'inspire toujours un nouvel établissement, s'étant refroidie , les secours manquèrent entièrement, et les outrages faits a l'humanité allaient recommencer. Vincent de Paule ne se découragea point: il convoqua une assemblée extraordinaire; il fit placer dans l'église un grand nombre de ces enfans, et, montant aussitôt en chaire, il prononça, les yeux baignés de larmes, ce discours qui fait autant d'honneur a son éloquence qu'a sa piété , et que je transcris fidèlement de l'Histoire de sa vie, composée par M. Abeli, évêque de Rhodez :
« Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont » fait adopter ces petites créatures pour vos enfans. Vous avez » été leurs mères , selon la grâce , depuis que leurs mères , » selon la nature, les ont abandonnés; voyez maintenant si » vous voulez les délaisser. Cessez à présent d'être leurs » mères, pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont » entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suf-
la plus grande influence sur le bonheur public. La religion et la morale , qui hâtent toujours les progrès de l'esprit humain, tira tout à coup la littérature de la médiocrité, et même à beaucoup d'égards, de la barbarie; Corneille parut , et les Français étonnés assistèrent successivement à la première représentation du
Cid!
On vit aussi dans ce siècle briller Malherbes; ses deux plus belles odes furent adressées ^ l'une à Henri IV*, et l'autre à Louis XIII.. Le
» frages; il est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir » si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Us » vivront, si vous continuez d'en prendre un soin charita- » bîe, et ils mourront tous, si vous les abandonnez »
Tout a coup, ces pauvres enfans se mirent a crier; saint Vincent s'arrêta quelques instans , reprenant ensuite la parole
« Des voix plus éloquentes que la mienne , dit-il , m'ont » imposé silence; c'est à vous, mesdames, qu'elles s'adressent, m et leurs gémissemens ne seront point inutiles....... ! »
On ne répondit à cette pathétique exhortation que pa»r des sanglots, et le même jour, dans la même église, au même instant, l'hôpital des Enfans -Trouvés de Paris fut fqudé, et doté de quarante mille livres de rente.
* Par les muses seulement,
L'homme est exempt de la parque,.
Et ce qui porte leur marque
siècle fameux de Louis XIV profita de ces véritables lumières ; plus brillant que le précédent 7 il fut beaucoup moins solidement beau , et tout cet éclat s'obscurcit dès les premières années du dix-huitième , parce que la secte irréligieuse , à la mort de Louis XIV, commença à se former; l'hypocrite Fontenelle, après avoir donné au public , sur la fin de la vie de Louis-le-Grand , son dévot Discours sur la Patience , dans lequel il parle avec le respect d'un chrétien 5 du verbe incarné \ mit au jour, aussitôt après la mort de Louis XIV, son irrégulière Histoire des Oracles!... Nos philosophistes ont prodigieusement déclamé contre l'hypocrisie ; mais les hypocrites les plus effrontés, furent certainement les chefs des encyclopédistes ,; comme on peut s'en assurer par
Demeure éternellement.
Par elles, traçant l'histoire De tes faits laborieux, Je défendrai ta mémoire Du trépas injurieux ; Et quelque assaut que te fasse L'oubli , par qui tout s'efface, Ta louange dans mes vers, D'amarante couronnée , N'aura sa fin terminée Qu'en celle de l'univers.
des preuves irrécusables; leurs ouvrages et leurs lettres.
Point de bonnes mœurs sans la religion ? et sans les manières , le ton 5 la politesse , qui en sont les précieuses annonces. Qu'on dépouille un arbre de toute son écorce, bientôt l'arbre dépérit ? languit et meurt; de même si Ton ôte de la société les égards mutuels , les condescendances réciproques, les déférences et le respect pour l'âge et l'expérience , que l'on bannisse tous ces élémens de la civilisation , et la société tombera dans une véritable barbarie qui, en anéantissant le goût et la délicatesse ? se répandra nécessairement sur la littérature ; alors les critiques et les satires deviendront des libelles diffamatoires ; on prendra la grossièreté pour de l'énergie, le cynisme pour de la gaîté et l'extravagance , l'obscurité pour le sublime ; on se permettra communément dans le monde tous les mauvais procédés que les lois ne punissent pas, et la société française, loin d'être citée comme le modèle de la grâce et de l'urbanité , sera justement méprisée.
Jeune témoin pendant quinze ans de cette société brillante , dans un âge où rien n'échappe , j'en ai peint avec vérité beaucoup de traits
dans mes autres ouvrages; mais ayant toujours eu le dessein d'offrir au public celui-ci 5 j'aide tout temps réservé des notes et des anecdotes 7 afin de terminer , sans me répéter *, un tableau complet de cette espèce d'âge d'or de la civilisation j moins parfait que celui de Louis XÏII , mais qui conservait encore tant de choses esti-
* Je travaille maintenant a finir un volume qui sera enfin mon dernier ouvrage ; il a pour titre : Le dernier voyage deNelgis, ou Mémoires d'un vieillard; j'espère qu il sera également moral et vrai; en voici le sujet : Un vieillard octogénaire, qui a passé presque toute sa vie dans les villes et dans les cours, qui, pendant plus de soixante ans, a été en butte a la méchanceté, a l'ingratitude, a la calomnie, qui a éprouvé tout ce qu'on peut souffrir de l'envie, de la haine, des ennuis de l'étiquette et de la représentation, des jugemens faux et légers du désœuvrement, de l'injustice, de l'exil, de la proscription , en un mot de la persécution en tout genre ; ce pauvre vieillard déplore encore bien d'autres peines plus cuisantes; il a vu périr presque toute sa famille et une partie de ses amis!..... Il veut aller chercher quelques souvenirs des seuls beaux jours de sa longue carrière : ceux de l'innocence et de l'imprévoyance! Il veut aller revoir les lieux où il naquit, qu'jl quitta dans les premiers mois de sa douzième année, et qu'il n'a pas revus depuis.
Ce cadre fournissait des tableaux mélancoliques et touchans; il ne fallait pour les offrir que des souvenirs, du sentiment et de la vérité; je crois pouvoir me flatter que cet ouvrage aura quelqu'intcrêt pour la jeunesse, ainsi que pour les vieillards.
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niables, tant d'écorces séduisantes, et que j'ai vu ensuite s'affaiblir et se dégrader successivement ! Espérons que de meilleurs jours succéderont à ces temps orageux ! La religion , le respect pour tout ce qui s'y rapporte , et un véritable désintéressement peuvent seuls opérer ce changement si désirable. Le souhait si sincère que je forme à cet égard est bien pur , puisque , si près du dernier terme de la vie , je ne jouirai point de ce grand changement.
Comme je crois l'avoir déjà dit ^ je ne dis les noms que des personnes qui n'existent plus , et je ne les fais parler que selon le caractère qu'elles ont constamment montré dans la société. On verra dans cet ouvrage la peinture faite avec une exactitude scrupuleuse des mœurs , du ton et des usages de ce temps , avec l'esprit de ces usages donnés par la maréchale de Luxembourg, qui avait, si l'on peut le dire sans ironie, profondément réfléchi sur ce point ; ce qui n'est pas aussi frivole qu'on pourrait le croire , puisqu'elle avait découvert , que communément ces usages étaient fondés sur des sentimens ou nobles ou délicats ; j'en ai cité quelques exemples dans mon Dictionnaire des étiquettes; mais j'en avais réservé
plusieurs que je place dans cet ouvrage. La maréchale était généralement consultée à cet égard, et ses décisions étaient toujours spirituelles et frappantes. J'ai peint aussi dans ce même ouvrage la politesse de ce temps , dont on n'a plus l'idée aujourd'hui; le respect des enfans pour leurs parens et pour les vieillards, et surtout la différence énorme qui se trouvait entre la médisance a cette époque et celle de nos salons actuels , et par conséquent dans les conversations des gens du monde, qui n'ont plus aujourd'hui le moindre rapport avec ce qu'elles étaient autrefois. Voilà ce qu'une personne de mon âge avec de la mémoire , et ayant passé toute sa jeunesse à la cour, pouvait peindre avec une parfaite ressemblance et quelque agrément , si d'ailleurs elle savait écrire , et ce dont les gens de lettres même de cet ancien temps ne pouvaient donner l'idée. Des littérateurs de beaucoup d'esprit, MM. Crébillon fils, Marmontel, Suard , etc. , etc., se sont couverts de ridicule , lorsqu'ils ont eu la prétention de peindre le grand monde , parce qu'ils n'y avaient jamais vécu et qu'ils ne le connaissaient pas *.
* M. Marmontel disait, dans la préface d'une des premières
Le but moral de ce livre est de prouver combien est regrettable une société qui faisait alors l'admiration de l'Europe par sa douceur, son aménité, sa décence et sa politesse exquise.
Pour donner de la variété aux Soupers de la maréchale, j'ai placé à la suite de la lecture de M. Clément ( que j'ai fort abrégée) , celle d'une nouvelle dont le fond est entièrement vrai, ainsi que l'indiquent deux petites notes qui se trouvent dans cette même nouvelle : et c'est dans les environs de Tou-
éditions de ses contes moraux ( j'étais alors à Belle-Chasse) , que si ses contes n'avaient pas le mérite dépeindre le monde, ils nen avaient aucun. Je faisais alors mon conte des Deux Réputations , et je citai dans l'avertissement cette singulière phrase, en ajoutant que l'auteur était beaucoup trop modeste, que ses contes avaient tout le mérite que peuvent donner l'esprit , la grâce, et en général des intentions morales; mais qu'ils n'avaient nullement celui qu'il leur supposait. C'est ce que j'ai prouvé dans ce même conte des Deux Réputations , et ce que personne n'a contesté. L'auteur même en est convenu tacitement : il vivait et a vécu depuis un grand nombre d'années, et il eut la franchise de ne faire aucune réclamation contre ma critique, et lorsque deux ans après il fit une nouvelle édition de cet ouvrage , il retrancha de sa préface la phrase que j'ai citée.
a8 INTRODUCTION,
louse qu'eut lieu , il y a quelques années , l'événement que je raconte.
Quant aux notes biographiques, je n'en ai point fait faire , parce que je n'aurais pu charger de ce petit travail que clés gens qui n'ont point vécu dans ce temps, et qui (à moins de très-grandes recherches) auraient fait d'insoutenables confusions entre les comtes et les comtesses , les marquis et les marquises , les barons et les baronnes , etc. , comme on l'a fait dans mes Mémoires , dont je n'ai ni vu , et, par conséquent, ni corrigé les épreuves. Cette étrange confusion se trouve dans toutes les biographies, du moins celles que j'ai lues , et elle produit autant d'erreurs que de méprises de nom. Cette continuelle confusion , qui se trouve dans les notes de mes Mémoires > a produit un nombre énorme de lettres qui m'ont été adressées : les personnes qui m'écrivaient se plaignent, avec beaucoup de politesse, quejreusse, dans ces notes, attribué à leurs pères ou à leurs maris , les torts d'un oncle ou d'un parent éloigné de même nom : pour éviter d'aussi graves inconvéniens , je me suis contentée de faire moi-même, a mesure, de courtes notices sur les personnages qui peu-
vent en avoir quelque besoin ; ainsi l'on peut être assuré que cet ouvrage sera totalement exempt de toute espèce de bévue de ce genre.