LE MUET ET L'AVEUGLE PAR AMOUR
Non loin de la ville antique de Toulouse , étaient situés deux vieux châteaux ? à peu de distance l'un de l'autre ; ils appartenaient à deux familles différentes y et qui, par cette position, semblaient devoir être unies entre elles par les liens d'une tendre amitié ; elles l'étaient en effet, et plus d'une fois des alliances de famille consacrèrent et resserrèrent , par la parenté, les noeuds de cette amitié de voisinage. Les deux châteaux formaient, par leur parfaite ressemblance, deuxespèces de jumeaux d'architecture gothique ; ils étaient l'un et l'autre flanqués de quatre grosses tours , et précédés d'une avenue de marroniers, d'un pont-levis
donnant sur des étangs . et d'un grand pont de pierre . on les désignait communément sous les surnoms de château du nord et de château du midi. Dans le premier, habitait le jeune Pamphile, fils du marquis de Burnère, qui était aux Indes depuis plus de deux ans; dans l'autre château se trouvait la charmante Isaure, âgée de dix-sept ans. Isaure, orpheline dès le berceau , était déjà célèbre dans la province , par sa beauté, ses grâces ingénues, sa bonté, sa douceur et tous les talens qu'on pouvait avoir dans ce temps; elle avait une jolie voix, elle chantait agréablement en s'accompagnant du luth : nul musicien ne passait près du château du midi sans s'y arrêter et sans demander a être introduit près des dames châtelaines ; car Isaure vivait dans cette solitude sous la conduite d'une vieille grand'mère dont elle était l'idole. Tout le monde admirait l'harmonie semblable à celle des châteaux qui se trouvait entre Isaure etPamphile. Ce dernier était beau comme un ange; il n'avait que vingt-cinq ans; il aimait les arts, il composait les paroles et la musique de presque toutes les romances que chantait Isaure. Avec une telle conformité de goûts, de caractère et d'existence, il n'était
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 379 pas étonnant que parens, et pour ainsi dire élevés ensemble , ils eussent, l'un pour l'autre, les plus tendres sentimens. Le père de Pamphile j le marquis de Burnère , avant de partir pour les Indes , était convenu avec la vieille comtesse de Blossange , grand'mère d'Isaure, que l'on unirait ces deux jeunes amans lorsqu'Isaure entrerait dans sa dix-huitième année. Tout s'apprêtait en effet pour leur marige , lorsqu'on reçut la nouvelle de la mort du marquis de Burnère : l'affliction et la bienséance forcèrent également de différer cet hymen , jusqu'à l'instant où le deuil de Pamphile serait fini. Le marquis de Burnère, qui était parti avec des affaires un peu dérangées, les avait parfaitement rétablies aux Indes. Comme dans tous les temps et dans tous les pays on exagère tout, on disait généralement, dans la province , que le marquis de Burnère laissait à son fils un héritage très-considérable.
Cependant Pamphile, surtout depuis la perte de son père , passait presque toute ses journées dans le château de ses deux voisines; la bonne grand'mère jouissait de l'inclination mutuelle de Pamphile et d'Isaure ; elle comptait, comme eux, les jours qui devaient s'écouler encore
58o LES SOUPERS
jusqu'à la fin du deuil. Isaure avait le défaut commun à toutes les jeunes personnes de ce temps qui, élevées en province, ne s'étaient point encore aguerries à la cour ou dans une grande ville : elle était excessivement superstitieuse, et il parut une comète à cette époque. Isaure, épouvantée , s'attendit au plus grand malheur. Pamphile tenta vainement de la rassurer : ses soins et ses raisonnemens redoublaient sa tendresse pour lui et en même temps ses frayeurs , car il était toujours l'objet de seé plus tristes pressentimens. Dans ces entrefaites, une dame, née à Toulouse, jeune encore, nommée la marquise d'Urzelles, hérita tout à coup d'une fortune immense; elle acheta une très-belle terre dans les environs des châteaux de Pamphile et d'Isaure, et elle y vint aussitôt. Au bout de quelques jours, elle entendit parler de l'amour de Pamphile pour la jeune Isaure : nulle femme n'est indifférente aux récits de ce genre ; et la marquise, par curiosité , beaucoup plus que par politesse , s'empressa d'aller faire une visite à la comtesse de Blossange. Elle fut étonnée de la beauté d'Isaure; elle plaisanta sèchement sur son nom qui était celui de la fondatrice des jeux floraux : ce ton déplut à Isaure,
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 38 1 qui dédaigna de répondre , et qui prit un air insouciant et distrait , qui mécontenta excessivement la marquise. Dans ce moment, Pamphile entra dans la chambre. La comtesse le présenta à la marquise sous le titre de son gendre futur. Isaure rougit; la marquise regarda fixement Pamphile ; elle fut charmée de sa figure et de sa grâce , et elle sentit s'accroître l'espèce d'éloignement que lui inspirait Isaure. Les premiers complimens n'étaient pas encore terminés, lorsqu'une chouette, qui venait de se poser sur la fenêtre ouverte , fit entendre son cri lugubre. Isaure tressaille, ses
yeux se ferment et elle se trouve mal!
Pamphile vole à son secours , la comtesse s'agite , la marquise se lève en souriant d'un air dédaigneux, elle adresse un petit compliment bien sec à la comtesse , elle sort précipitamment en haussant les épaules; la comtesse et Pamphile s'affligent qu'une dame de Paris, nouvellement arrivée , ait été témoin de cette scène causée par le cri d'une chouette , car le geste et l'exclamation d'Isaure avaient assez fait connaître sa superstition. Isaure fut un peu grondée lorsqu'elle revint à elle ; mais elle était incorrigible sur ce point.
La marquise, sans être belle, avait une figure agréable et noble; elle était jeune encore, n'ayant que vingt-neuf ans; elle ne s'en donnait que vingt-quatre ; enfin , elle venait de Paris, elle en rapportait de nouvelles modes, elle parlait de Versaille et du roi, elle avait un ton tranchant, un maintien assuré; c'étaient alors de grands sujets de considération parmi les provinciaux en général. La comtesse, Isaure et Pamphile allèrent rendre, à la marquise , sa visite : elle reçut les deux premières avec politesse , parce qu'elle était chez elle, et que , dans ce cas, c'est une règle positive dans le grand monde parmi les personnes de bonne compagnie; mais elle s'occupa de Pamphile avec beaucoup d'amabilité, et il fut très-flatté de cet accueil d'une belle dame de Paris et de la cour. En revenant , Pamphile fit son éloge ; Isaure secoua la tête, en disant : Elle est aimable pour vous, mais non pour moi. Pamphile essaya de justifier la marquise, en répétant qu'on ne pouvait excuser les superstitions qu'en province. Isaure fit un profond soupir, et ne répondit rien; elle se rappelait avec la même terreur la comète et le cri de la chouette. . . Pamphile aimait Isaure du fond de l'âme; mais
il avait de l'ambition et de la yanité; il voyait très-bien qu'il plaisait beaucoup à la marquise, et sans savoir encore ce qu'il ferait de ce sentiment, il était fort décidé a le cultiver. Quant à la marquise, elle avait aussi une vanité trèsexaltée, et de plus un véritable penchant pour Pamphile ; elle était de ces femmes dont une rivalité peut déterminer l'inclination, et qui trouvent une grande gloire à l'emporter sur une beauté généralement admirée, et a désunir, pour jamais , deux cœurs vertueux et sensibles. D'ailleurs, Pamphile, jeune et charmant, portait l'un des plus beaux noms de la province ; il venait de faire un grand héritage ; enfin il s'agissait d'obtenir un éclatant triomphe sur cette jeune Isaure , qui ne devait naturellement inspirer que du dédain , puisqu'elle avait peur des comètes et des chouettes.
La marquise , pour séduire Pamphile , mit en œuvre tous les artifices d'une coquette expérimentée. Isaure, élevée loin des villes, ne possédait que des talens sans éclat; elle n'avait que de l'esprit naturel , toute la naïveté de son âge , et l'instruction solide acquise par d'excellentes lectures et par la piété la plus sincère. Elle avait toutes les connaissances nécessaires
à une personne destinée à conduire un jour « une grande maison. Elle était industrieuse adroite comme doit l'être une femme ; ses jolies petites mains avaient déjà fait plusieurs beaux ornemens d'église, des voiles de calice, des devans d'autel ; toutes ces choses formaient un mérite rare, mais qui n'avait rien de brillant; on aimait à les découvrir, on n'en était jamais ébloui ou frappé.
La marquise n'avait pas un seul talent supérieur; mais elle en avait beaucoup d'ébauchés ou de médiocres , et c'en est assez pour briller dans un vieux château de province. Elle jouait du clavecin et de la guitare. Elle enchanta Pamphile avec les Sauvages de Rameau et les Folies d'Espagne , et d'autant plus que les Sauvages n'étaient encore connus qu'à Paris ? et que les délicieux pianos d'Érard ne naquirent qu'un siècle plus tard. Tous les voisins partageaient l'admiration de Pamphile. 11 fut décidé . par acclamation , que la marquise était la personne de la cour , de la ville et de la France, la plus extraordinaire et la plus accomplie. C'est pourtant ce qu'on ne lui avait nullement accordé à Paris ? à la Place-Royale. Les airs d'opéra que chantait la marquise, avec
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 385 de grands éclats de voix en imitant, ou pour mieux dire . en contrefaisant mademoiselle le Maure % faisait perdre jusqu'au souvenir des douces romances d'Isaure. C'était préférer le chant étudié de la péruche, au chant brillant et naturel de la fauvette.
Pour rendre Pamphile témoin de ses succès universels , la marquise invitait souvent avec lui beaucoup de monde à dîner ; et la journée finissait toujours par un petit bal, dans lequel la marquise déployait , avec prétention , toutes les grâces aprêtées qu'elle devait aux leçons de Marcel **. Quand la triste ïsaure se trouvait à ces assemblées , elle était tellement intimidée par l'assurance de la marquise, par ses pas ambitieux, par ses bras élevés, arrondis, et par son air vainqueur, qu'elle prenait le parli de ne point danser du tout. Les autres femmes , séduites par les flatteries que leur prodiguait la marquise , lui pardonnait son immense supériorité ; de sorte qu'Isaure, étrangère à ce concert de louanges, pensive et délaissée dans un coin de la salle , avait l'air de
Célèbre actrice d'Opéra de ce temps.
** Fameux maître a danser de ce temps.
boucler : on l'accusait d'être envieuse ; elle éprouvait une jalousie trèsvfondée. Ce qui est fort différent, elle voyait bien , elle avait une prévoyance qu'elle prenait pour des pressentimens, et elle s'affligeait. Continuellement déjouée par l'éclat et les succès de sa rivale, elle perdait chaque jour aux yeux mêmes de Pamphile. Il commença par rougir de l'aimer, et ensuite il lui préféra ouvertement la marquise.
Pamphile , craignant une explication , cessa tout à coup d'aller chez la comtesse; et se livrant sans réserve à sa nouvelle passion, il la déclara , fut favorablement écouté ; et bientôt , par bienséance et pour la forme , il eut l'air de prendre pour des espérances un consentement positif.
La grand'mèrad'Isaure voulut éclater; mais sa petite-fille l'en empêcha. Isaure, néanmoins, éprouva la douleur la plus vive , et même une révolution très-funeste à sa santé; peu à peu, sa vue s'obscurcit, et enfin, au bout de deux mois, elle devint entièrement aveugle *.
* Ce fait est arrivé il y a moins d'un an , et ce fut à l'hospice royal tenu parle docteur A libert, qu'une jeune personne abandonnée par celui qui lui avait promis de l'épouser, de-
Pendant ce temps , la marquise s'expliqua clairement et donna sa parole; on fit tous les préparatifs de la noce , et il fut décidé ? malgré la secrète répugnance de Pamphile , qu'elle se ferait dans son château , parce qu'il y avait des réparations pressantes à faire à celui de la marquise, et par conséquent, dans l'église de la paroisse. Ce qui fâchait le plus Pamphile, c'est qu'il fallait nécessairement passer derrière le château d'fsaure pour aller à cette église , et tout ce qui rappelait Isaure à l'infidèle Pamphile, lui causait une véritable peine. Il avait défendu à ses gens de jamais prononcer son nom devant lui. L'innocente et douce Isaure souffrait en silence; rien n'aurait du la retracer à son souvenir, et cependant , pour son supplice, depuis huit jours, elle était sans cesse présente à ses yeux; il croyait la rencontrer partout; en vain il avait arraché de ses jardins et les jeunes arbres qui portaient leurs chiffres, et les emblèmes de leurs amours , il n'avait pu anéantir leurs places ? et il les voyait toujours. Plus à plaindre encore qu'Isaure , il ne pouvait
vint aveugle par amour. Grâce a l'habileté du docteur, elle fut parfaitement guérie en quelques mois.
bannir de son cœur un amour pur et légitime, et il était tle plus violemment tourmenté par des remords plus puissans que l'ambition et la vanité. La veille du jour fixé pour la grande cérémonie , toutes les personnes invitées , et en grand nombre , accoururent au château ; la marquise leur fit l'accueil le plus aimable ; elle était plus sémillante que jamais; elle prenait l'air sombre de Pamphile pour des rêveries sentimentales. A souper , les deux futurs époux se placèrent à côté l'un de l'autre ; la galanterie ranima un peu Pamphile , qui dit plusieurs mots ingénieux : dès ce temps , on prenait facilement l'esprit pour du sentiment, et la vanité de la marquise y fut trompée sans effort. Au dessert, la marquise prit sa guitare, elle chanta avec tant de succès, qu'elle remonta un peu la tête refroidie de Pamphile. En sortant de table, on entra dans une salle de bal , décorée de guirlande de fleurs et des chiffres de la marquise et de Pamphile; ce dernier, oubliant que c'était par ses ordres, tressaillit à cette vue ; le souvenir d'ïsaure vint le troubler de nouveau, et cependant il ignorait encore son malheur , et que l'amertume de son chagrin avait fini depuis deux
jours par la rendre entièrement aveugle ! . . . La marquise, toujours abusée et triomphante, ouvrit le bal par un menuet avec Pamphile ; elle dansa ensuite avec un applaudissement universel, une sarabande et un passepied.
Pamphile, qui craignait mortellement de se retrouver seul avec lui-même dans sa petite chambre , resta avec l'assemblée jusqu'à deux heures du matin, circonstance qui fut encore prise pour une preuve d'amour ; car il fallait être le lendemain matin à neuf heures à l'église.
Le coupable et malheureux Pamphile , en mettant le pied dans sa chambre ? fit poser sur une table la bougie qu'on portait devant lui, et renvoyant aussitôt son valet de chambre, il tomba accablé dans un fauteuil ; il ne pouvait plus se reconnaître, ni se concevoir; ses remords l'éclairaient enfin sur ses vrais sentimens ; quelques petites circonstances avaient infiniment contribué à dévoiler à ses yeux la marquise; il avait nouvellement découvert que presque tous ses cheveux étaient faux , qu'en outre elle était rousse , qu'elle les teignait , qu'elle mettait du blanc et qu'elle cachait son âge, car elle avait été forcée, pour le mariage, prêt à se conclure , de produire son extrait de
390 LES SOUPERS baptême. Pamphile désanchanté , rendu à ses premières amours, se trouvait trop avancé pour pouvoir reculer, surtout avec la parfaite sécurité de la marquise. Il m'était facile de rompre , disait-il , avec l'obscure et douce ïsaure ; mais la chose est bien différente avec une grande dame de Paris, une dame de la cour, et qui me préfère à tant de grands seigneurs, à des ducs peut-être L'ambition
et la vanité m' égarèrent, mais du moins la cupidité n'entra pour rien dans mes erreurs ; de vils spéculations pécuniaires n'auraient pu me faire manquer à des engagemens si sacrés et si
chers Grand Dieu! poursuivait-il, c'est
dans quelques heures qu'il faudra prononcer un serment désavoué par mon cœur ! Je suis libre encore ; mais comment faire pour me dégager ? Dirai-je que je ne connaissais pas la fausseté de cette femme artificieuse , dont la jeunesse et la beauté ne sont que des mensonges, dont l'amour n'est que de la vanité et les talens que de la charlatanerie ? Elle n'a que des attraits de mode et de convention , tandis qu'Isaure charmerait également dans les champs et dans les cours tout ce qui a de l'âme , du goût et des yeux. Ah ! que je suis malheureux !.,.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 59i
Ces tristes pensées l'occupèrent jusqu'à quatre heures du matin : il était d'autant plus à plaindre, que toutes ses peines étaient son ouvrage , et qu'il avait les plus justes reproches a se faire; enfin il se coucha. L'excès de son accablement le plongea dans une espèce d'assoupissement, qui ? loin de lui procurer le repos 5 était souvent interrompu par des tressaillemens et des convulsions. A huit heures , on entra dans sa chambre pour le réveiller; il voulut donner quelques ordres ; mais quels furent son étonnement et son effroi ? lorsque faisant de vains efforts pour proférer une seule parole ? il reconnut avec un saisissement inexprimable qu'il était devenu complètement muet ! *. Il pensa aussitôt que c'était
Ce fait est aussi exactement vrai que la cécité d'Isaure. Cet événement si extraordinaire est arrivé, comme je le conte, il y a environ deux ans, la veille d'un mariage (mais sans aucune espèce de parjure), au jeune parent d'un de mes amis, qui était au fond d'une province éloignée de Paris. Cet étrange accident, qui ne fut annoncé par aucun mal physique, fit en effet manquer le mariage. J'ai seulement supposé qu'il fut la punition d'un parjure. Quelques mois après , ce jeune homme, toujours muet, vint a Paris pour se faire traiter, mais inutilement. Il retourna dans sa province, où au bout de quelques mois, sans faire un seul remède, il recouvra la parole.
une punition du ciel qui prévenait un parjure ; il ne ressentait aucune douleur * et l'on n'apercevait pas dans l'intérieur de sa gorge la plus légère enflure ou la moindre inflammation. Le bruit de ce surprenant malheur se répandit aussitôt dans toute la maison. Pamphile écrivit à la marquise pour le lui apprendre avec détail, et pour lui dire que dans l'état où il était , il ne prétendait plus à sa main , et qu'il lui rendait sa parole : sa lettre était convenable et respectueuse 5 mais rien n'y décelait les regrets amers de l'amour. La marquise , après avoir lu ce billet, se rappela l'air sombre et la tristesse de Pamphile ; elle vit clairement qu'elle n'était point aimée ; elle imagina que cette aventure merveilleuse n'était qu'une fable grossière , inventée soudainement par l'inconstance de Pamphile pour se soustraire à un engagement qui , depuis plusieurs jours . avait cessé de lui plaire.
Outrée de dépit, d'humeur et de colère, l'orgueilleuse marquise prit une plume et de l'encre, et fit une réponse remplie d'ironie, de reproches pleins d'aigreur et de la hauteur la plus insultante. Ensuite, elle fit mettre des chevaux et quitta le château sur-le-champ,
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 595 sans voir son infortuné maître et sans lui donner une seule marque d'intérêt.
Cette conduite , qui faisait si bien connaître l'humeur altière et le caractère égoïste de la marquise , loin d'affliger Pamphile , fut une sorte de consolation pour lui ; il vit aussi, que le seul amour-propre avait formé Fespèce de sentiment qu'elle avait eu pour lui, et il se félicita d'être délivré d'un hymen dont l'estime et l'amour n'auraient pu lui faire supporter les remords. 11 se représenta la vertueuse et sensible Isaure avec tous ses charmes, sa jeunesse, sa beauté sans art, son ingénuité, ses qualités attachantes ; il plaça cette douce image à côté de celle de l'impérieuse marquise, et il remercia le ciel de l'infortune qui , du moins, le rendait à lui-même. Espérant tout de la pitié d'Isaure , mais n'osant implorer son pardon , il résolut néanmoins d'aller se jeter à ses pieds , et de lui faire hommage , sans délai, du repentir le plus douloureux et le plus sincère. N'ayant aucune communication avec elle , il ignorait entièrement que l'excès du chagrin l'eût rendue aveugle. Je devais aujourd'hui, se disait-il, passer devant son château pour aller à l'église , afin d'y consommer mon infidélité ; mais ,
grâce au ciel, la justice et la sévérité de la providence me rendent au devoir et à moi-même.
Pamphile, ne pouvant plus parler, écrivit sur-le-champ le billet qu'il voulait déposer aux pieds d'Isaure, et qui contenait ces mots :
« C'est un coupable repentant et puni que le
)> ciel ramène à vos genoux ! J'ai perdu
» pour jamais la parole qui devait trahir mes » premiers sèrmens; et avant cet événement
» miraculeux , j'étais -déjà désabusé !
)) Ah! que j'ai mal connu mon cœur ! Comment » ai-je pu croire un instant qu'il fût capable » de se détacher de vous ! Je le calomniais par » une fausse inconstance ; ne l'accusez point ; » ne méprisez en moi que la vanité funeste qui
» m' égara , qui m'a perdu ! et même , en
» n'écoutant qu'elle, ne devais-je pas la pla- » cer a faire le bonheur d'Isaure ! Je suis de- )) venu indigne de cette gloire si touchante , et » même il m'est défendu d'y prétendre. Oh ! » dans quel déplorable abaissement je suis
» tombé ! Je ne puis jouir désormais
» que de votre compassion et de mon repen- » tir; et ma douleur la plus déchirante est » d'avoir manqué ma destinée , et de ne pou- » voir plus vous rendre heureuse Alors même
DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 595 » que tous m'offririez mon pardon , me serait- » il possible de l'accepter? La reconnaissance )> même m'en prescrirait le refus. Non, non, » les jours brillans de la jeunesse d'ïsaure ne » doivent point s'unir a ceux d'une coupable » victime des vengeances célestes ! Et com- )) ment , même avec le temps , pourriez-vous )) oublier mon crime, quand chaque instant » de notre vie vous le rapellerait ; quand la » communication des pensées et les délicieuses » conversations de l'intimité la plus pure nous
» seraient pour jamais interdites? Rece-
» vez-moi du moins une fois à vos pieds ; que je » voie couler vos larmes, qu'elles se confondent » avec les miennes , que je puisse lire dans )) vos beaux yeux l'expression angélique de la » clémence et de la pitié! Soyons encore unis » durant quelques minutes par les regrets et
» la douleur ! Ensuite , je vous dirai
)> un éternel adieu , et j'irai m'ensevelir pour » jamais dans une profonde solitude et jus- » qu'au terme de ma triste existence ; je n'y » vivrai que pour vous et pour le ciel, que je » prierai sans relâche , afin qu'il répande sur » vous seule la félicité qu'il nous réservait, et » dontjesuis, hélas! si équitablementprivé!...»
3q6 LES SOUPERS
Pamphile, ayant atteint l'âge de sa majorité, fit aussi un testament olographe en quelques lignes, et dans lequel il assurait à Isaure toute sa fortune après lui. Il se mettait par là dans l'impossibilité de se marier, et c'est surtout ce qu'il voulait. Il comptait remettre cet écrit, dans la matinée même, à la srand'mère d'Isaure. C'était une expiation qu'Isaure eût rejetée, mais que sa grand'mère et sa tutrice ne pouvaient refuser pour elle. Toutes ces choses étant faites , Pamphile , sans différer , mit dans un portefeuille la lettre et le testament pour les emporter avec lui. Il quitta son château et prit le chemin de celui d'Isaure.
Tandis que Pamphile n'était occupé que du soin d'expier son égarement, Isaure croyait que cette matin«ée allait achever de le rendre irréparable, et elle s'abandonnait à la plus vive douleur : voulant prendre la seule vengeance qu'elle pût se permettre, elle avait, de son côté, écrit à Pamphile ; mais privée de la vue , elle n'avait pu tracer que ce peu de lignes à peine lisibles :
« La malheureuse Isaure, par l'effet de la » plus cruelle révolution, devenue aveugle, » du moins désormais ne pourra voir des in-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 597 » grats et des parjures; mais soyez heureux, » s'il est possible , elle vous pardonne. . . ■ . »
La noce, pour aller à l'église, aurait dû nécessairement passer derrière le château , dans l'angle droit duquel se trouvait une grosse tour d'une extrême élévation. Isaure, quoiqu'elle n'entendit point les cloches de la paroisse , se rendit, suivie d'une femme de chambre de confiance , à la tour gothique et à l'heure indiquée, la veille au prône, pour la célébration du mariage ; comme il n'y avait qu'une seule fenêtre à la tour, Isaure se la réserva , et elle plaça la femme de chambre à la lucarne d'une espèce de petit cabinet voisin , en la chargeant de l'avertir quand elle verrait Pamphile prêt à passer sous la fenêtre de la tour.
Isaure attendit près de trois heures; mais dans de certaines occasions qui demandent une extrême patience, rien n'en donne comme une grande passion ; enfin la femme de chambre crie qu'elle voit Pamphile, qu'il est seul en avant, et qu'il va passer sous la fenêtre de la tour; Isaure aussitôt veut lui jeter son billet : dans son empressement, elle oublie que cette fenêtre, étroite et longue, n'a ni balustre, ni balcon; et, en lançant de toute sa force sa
3g8 LES SOUPERS
lettre, elle s'élance elle-même , et tombe évanouie, de soixante pieds de haut, aux pieds de Pampliile. Que devint à cette vue l'infortuné Pamphile? Il crut d'abord qu'Isaure était morte k et qu'elle venait de commettre un suicide. Saisi d'épouvante, éperdu, désespéré , Pamphile s'aperçoit pourtant que sa victime respire encore; il la prend aussitôt dans ses bras , et , ne pouvant appeler, il pousse de lamentables cris qui ressemblent à des liurlemens. La femme de chambre, restée au sommet de la tour; seule spectatrice de cette lugubre scène, en répand la nouvelle dans tout le château : on accourt à la hâte , et la surprise est au comble, en voyant Isaure, sans mouvement, sans connaissance, et baignée de sang, dans les bras du désolé Pamphile , seul , et sans aucune suite, même à quelque distance Enfin les domestiques pressent Pamphile d'entrer dans le château; il les suit en tenant toujours Isaure dans ses bras; on le conduit dans une salle basse , où il déposa Isaure sur un long sofa de tapisserie; toutes les femmes de la maison l'entourent, à l'exception de la comtesse de Blossange, la vieille grand7 mère que, pendant ce temps , on instruisait avec précaution de ce
tragique événement; enfin elle-même arriva bientôt, et en entrant dans la salle, le spectacle qui frappa ses regards la rendit immobile de saisissement, de douleur et d'effroi; elle voyait Pamphile , inondé de pleurs , à genoux devant Isaure , couverte de sang , immobile, les yeux fermés et sans connaissance. La comtesse adresse quelques paroles entrecoupées à Pamphile , et sa surprise est extrême de ne pouvoir en obtenir un seul mot de réponse; mais il se rappelle qu'il a écrit une longue lettre à Isaure ; tout a coup il la tire de son sein ? la décacheté et la présente à la comtesse, qui la lit aussitôt avec autant de surprise que d'attendrissement. Cependant Isaure rouvrit les yeux , et ce fut pour Pamphile un nouveau sujet de saisissement ; ignorant qu'elle était aveugle , et ne le pouvant soupçonner à ses yeux qui étaient aussi beaux que jamais, il fut confondu en la voyant jeter sur lui le plus indifférent regard, et qui n'exprimait même pas un léger étonnement. Isaure, en recouvrant sa connaisssance, versa d'abondantes larmes; ce fut une sorte de consolation pour Pamphile, qui p^nsa que du moins elle se repentait de sor* prétendu suicide ; enfin la
4oo LES SOUPERS
comtesse, ayant lu la lettre de Pamphile, expliqua ces tristes mystères aux deux malheureux amans, qui firent éclatera la fois les transports les plus vifs de la reconnaissance et de la douleur, l'un par ses démonstrations et ses sanglots redoublés, et l'autre par ses exclamations et ses discours , en apprenant que Pamphile repentant était à genoux à côté d'elle. ïsaure oublia , sans effort, tous ses égaremens, et de premier mouvement elle lui tendit au hasard une main tremblante qu'il saisit avec ravissement, et qu'il baisa mille fois en la baignant de ses larmes. La comtesse avait lu tout entière , à haute voix , la lettre de Pamphile à ïsaure ; tout était éclairci ; Pamphile se trouvait heureux d'être le seul coupable, et que la pieuse ïsaure , conservant son caractère au comble de l'infortune , n'eût point commis le crime d'attenter sur ses jours ; lorsqu'elle apprit qu'il était muet, elle l'assura avec une parfaite sincérité qu'elle s'en affligeait davantage que lorsqu'eile-méine était devenue aveugle ; Pamphile ne répondait que par des gémissemens; mais ce langage du cœur était
entendu Pamphile ayant obtenu un
crayon - demanda avec instance qu'on envoyât
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4oi
sans délai chercher un chirurgien ; qu'en attendant, on pansât les plaies d'ïsaure : pour donner à cet égard toute facilité, il se leva précipitamment et courut s'enfermer dans une chambre voisine. La comtesse, qui savait panser des plaies , examina avec ses femmes celles d'Isaure , qui n'en avait pas une seule inquiétante ou même considérable : on s'empressa d'aller porter cette bonne nouvelle à Pamphile, qui, tranquillisé sur ce point, voulut posséder le billet que lui avait écrit Isaure ; on alla le chercher sur le grand chemin , au pied de la tour; on le trouva et on le rapporta aussitôt à Pamphile, qui le lut avec une émotion impossible à décrire : ces caractères que la douleur traça dans d'éternelles ténèbres, ces reproches amers et déchirans , ce pardon généreux, tout en était touchant et terrible. Pamphile se promit de garder toujours cet écrit. Il était bien certain qu'en le relisant quelquefois , il ne laisserait jamais vieillir son repentir.
On mit Isaure au lit; elle ne dormit point, mais elle se trouvait cependant bien moins à plaindre que îa surveille : Pamphile était libre et il revenait à elle Elle fut en état de se lever et
de passer dans le cabinet de sa grand'mère,
elle y trouva Pamphile un crayon à la main , il venait d'écrire et de signer le serinent de s'unir à la généreuse Isaure , si elle daignait y consentir. La comtesse était dépositaire de ce papier, qu'elle remit à Isaure : oui, dit-elle, il sera mon guide en toute chose , et je lui servirai d'interprète; nos maux nous deviendront chers, puisqu'ils nous rendront plus nécessaires l'un à l'autre ; nous ne pourrons plus nous séparer sans perdre indépendamment des sentimens du cœur, une partie essentielle de nousmêmes : nous devoir réciproquement les facultés que nous avons perdues , c'est mieux que les recouvrer effectivement. Pamphile écoutait avec ravissement ces touchans discours ; il ne pouvait écrire que ces paroles : Ah ! que je suis heureux de vous entendre ! que je suis à plaindre de ne pouvoir vous répondre !
La journée entière se passa dans un enchantement d'amour, d'attendrissement et de reconnaissance ; la singularité de situations semblait y ajouter un charme de plus.
On envoya chercher à Toulouse le notaire de la comtesse , qui vint aussitôt ; le contrat fut passé, le jour du mariage indiqué, et les deux amans s'acheminèrent à pied vers l'église pour
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4o5 y recevoir la bénédiction nuptiale, huit jours après la rupture Je Pamphile et de la marquise. Comme on voulait se marier sans éclat, on n'avait invité personne ; ainsi la noce n'était composée que de la jeune épouse donnant d'un côté le bras à sa bonne grand'mère 5 et de l'autre à son futur, qui
« S'enivrait en marchant du plaisir de la voir *. »
Sept ou huit domestiques , tant hommes que femmes, formaient toute leur suite : on n'était plus qu'à cent pas de l'église, on côtoyait un petit bois, lorsque tout à coup on en vit sortir dix hommes bien armés et dont le chef était masqué; trois d'entre eux se jetèrent sur Pamphile, lui lièrent les mains derrière le dos lui mirent un bâillon dans la bouche et le retinrent immobile sur la place, malgré tous ses efforts pour rompre ses liens et pour leur échapper ; pendant ce temps , on s'emparait de la tremblante ïsaure, on la mit dans une chaise de poste attelée de six chevaux; elle y trouva une femme de chambre inconnue qui la reçut dans ses bras, et. l'on partit aussitôt au grand galop. ïsaure, privée de la vue, ne concevait rien à son aventure; elle savait
* Andromaque de Racine.
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seulement qu'on venait de l'arracher à Pamphile, et c'en était assez pour s'affliger à l'excès. Elle questionna la personne qui se -trouvait avec elle; ayant reconnu à sa voix douce, basse et timide , que c'était une femme , Hortense, c'était son nom, lui tint ce discours : Rassurez-vous , mademoiselle ; le sentiment le plus passionné, mais le plus pur, est seul cause de la violence qu'on vient de vous faire ; ainsi vous ne devez craindre ni pour vos jours, ni pour votre honneur. — Mais quel droit avaiton, repartit ïsaure , d'attenter à ma liberté, de m'arracher à ce que j'aime, et de me faire manquer à mes sermens ? La nouvelle compagne d'Isaure ne répondit rien , elle soupira; c'était donner du moins un signe de compassion, ïsaure en fut touchée; elle lui prit la main, la serra fortement , et fondit en pleurs. On ne s'arrêta point pour dîner ; on offrit à ïsaure , dans la voiture diiférens alimens; elle n'accepta qu'un morceau de pain et un verre de lait. On courut la poste toute la journée et toute la nuit, avec une extrême rapidité; le lendemain a midi , on arriva par des chemins de traverse a une jolie maison de campagne située à Bagneux, près de Paris.
DE LÀ MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4o5 Isaure était si faible, si accablée Je douleurs et de fatigue, qu'on s'empressa de la mettre au lit ; elle n'y trouva ni le repos ni le sommeil, et ne voulut prendre qu'un bouillon pour toute nourriture ; elle témoigna seulement le désir de garder auprès d'elle Hortense. Cette dernière l'assura qu'elle ne la quitterait point , et que même elle avait fait dresser un lit portatif dans sa chambre, afin de ne point s'éloigner d'elle durant les nuits. Ah! lui dit Isaure du ton le plus touchant, que je vous aimerais , si vous vouliez quitter ce cruel silence , qui achève de me percer le cœur ! — Je ne le puis , reprit Hortense, mon devoir, et un devoir impérieux, s'y oppose — — Comment, cela se pourrait-il , quand vous êtes complice d'une affreuse injustice? — Si vous connaissiez mon étrange situation , vous en conviendriez. — Non, non ; si j'étais à votre place , je ne songerais qu'a devenir la libératrice d'une infortunée sans appui , victime de la plus odieuse violence. — Il m'est possible d'adoucir votre sort, mais je ne puis le changer. Au reste, je vous le répète, vous n'avez rien à craindre désormais; je suis, il est vrai, complice du malheur que vous éprouvez, mais
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une complice généreuse et bienfaisante; car je n'ai consenti à me charger d'un tel. rôle . que dans l'espoir de vous servir, et avec la certitude bien fondée de vous être utile. — Votre langage n'annonce point une basse extraction ; vous n'êtes point une femme de chambre ? — Non, mais je serai la vôtre; vous en avez encore une autre ici qui ne vous approchera point, et qui même n'entrera dans cette chambre que lorsque je l'appellerai par votre ordre. Isaure désolée cessa des questions inutiles. Une seule chose adoucissait sa peine déchirante , c'était la promesse formelle que lui faisait Hortense de ne pas la quitter; mais ne pouvant penser habituellement qu'à cet amant inconnu et mystérieux qui l'avait enlevée, et aux chagrins mortels que devaient éprouver sa grand'mère et Pamphile r elle versait des ruisseaux de larmes , et elle tressaillait au moindre bruit , croyant toujours que son ravisseur entrait dans la chambre , et qu'elle allait entendre sa redoutable voix. Elle resta trois jours dans cette anxiété. Pendant ce temps, elle demanda à Hortense de lui faire une description exacte de sa chambre, et elle fut édifiée de tout ce qu'elle lui dit. Cette
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. .fo;
chambre était remplie de tableaux dont tous les sujets , sans exception 5 étaient tirés de l'Écriture-Sainte; le plus beau de tous représentait une sainte famille y au pied de laquelle la pieuse ïsaure se faisait conduire chaque jour., pour dire à genoux toutes ses prières. Hortense l'assurait que d'ailleurs il n'y avait pas un seul objet profane dans la chambre. qui, en outre . était pleine de reliques et de bénitiers. Hortense ajouta que cette chambre était celle de la mère de l'amant inconnu, qui, vivant habituellement en province , et qui . faisant de temps en temps de petits voyages pour sa santé ou pour ses affaires, venait s'établir dans cette maison aux environs de Paris.
Ces détails rassuraient un peu ïsaure, mais ne pouvaient la consoler d'une douloureuse absence , ni dissiper ses inquiétudes sur le dénouement de cette surprenante aventure. Enfin , un matin , elle entendit distinctement qu'un homme s'avançait doucement dans la chambre , et qu'il s'approchait du sopha sur lequel elle était couchée. Le premier mouvement d'ïsaure fut de saisir la main d'Hortense, et de la presser fortement dans les siennes. L'amant inconnu (car c'était lui) mit un genou
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en terre, et d'une voix douce et sonore, il adressa ce discours à sa belle captive : « 0 généreuse Isaure, vous qui avez pardonné sans hésiter la plus noire et la plus inexcusable infidélité , refuserez-vous de l'indulgence à l'emportement d'un amour aussi tendre que passionné , et qui ? pour la seconde fois , avait perdu toute espérance? Ma naissance est égale à la vôtre ; je suis mon maître ; j'ai vingt-six ans; j'ai perdu mon père dans la dernière guerre; sa mort a illustré sa vie après des prodiges de valeur ; il a été tué a la tête de son régiment. Ma mère , dont je suis la seule consolation . approuvera mon choix 5 sachant bien qu'il sera toujours conforme à l'honneur et à la vertu; ma fortune est honnête; j'ai vingt mille livres de rente avec de grandes espérances. Il y a plus de deux ans que je vous aime , vous ayan!; vue par hasard a Toulouse dans une grande solennité religieuse; et tout ce qu'on m'a dit de vous acheva de me charmer. J'écrivis à votre grand'mère pour lui demander votre main ; sa réponse m'ôta toute espérance ; elle me mandait que vous n'étiez plus libre , et que vous aviez donné votre coeur à Pamphile , vicomte de Burnère,
auquel votre main était promise ; mais quand j'appris qu'il vous avait si indignement trahie pour la marquise d'Urzelles , je renouvelai sur-le-champ ma prière, qui fut encore rejetée. Peu de temps après, on s'empressa de m'instruire de l'inconcevable changement du vicomte Pamphile , et du pardon non moins surprenant qu'il avait obtenu de vous. Ne pouvant me persuader que ce pardon fut sincère", et croyant qu'il vous était arraché par l'impérieuse volonté de la comtesse de Blossange, je pris la résolution de vous soustraire a cette tyrannie , et je vous enlevai ! . . .
Ainsi, repartit aussitôt IsaAVe , ainsi, vous allez me rendre ma liberté, quand vous apprendrez par moi-même que j'aime Pamphile depuis mon enfance , et que je l'aimerai jusqu'à mon dernier soupir. D'ailleurs, songez que le ciel même a pris soin de le punir ; il est devenu muet , et il m'a retrouvée aveugle. Et moi, reprit l'amant mystérieux, je vous aime en silence et sans retour depuis deux ans, et le malheur qui me prive de l'espérance de voir se fixer sur moi vos beaux yeux , ne m'a point fait changer; mais je vous rendrai votre liberté dans un mois, c'est-à-dire, quand vous
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aurez eu le tems de réfléchir au parti que vous devez prendre. D'ici là , je Deviendrai qu'une fois par jour vous voir et m'entretenir avec vous pendant une heure; et dans ces conversations, je ne vous parlerai jamais de mes sentimens ; car je ne veux vous les montrer que par ma conduite. Adieu, poursuivit-il en se levant; je craindrais de vous importuner par une plus longue visite. Je dois seulement, avant de vous quitter, vous dire mon nom : je suis le chevalier d'Esseiac, de Toulouse, dont vous avez dû entendre parler, et que vous avez rencontré deux ou trois fois. A ces mots, le chevalier se leva*; Isaure l'entendit traverser la chambre, ouvrir la porte et la refermer. Le voilà parti, dit Isaure à sa nouvelle confidente, qui, silencieuse, était toujours restée assise à côté d'elle. Il faut convenir, continua Isaure, que ce chevalier d'Esseiac est un singulier personnage. Quelle passion violente pour une personne à laquelle il n'avait jamais parlé, et qu'il enlève au moment où, devenue aveugle , elle allait s'unir à son rival aimé ! — Il croyait , répondit Hortense , que vous ne l'épousiez que pour obéir à votre grand'mère. — Mais que son langage calme et raisonnable
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4u s'accorde mal avec cet amour impétueux! — Les effets de l'amour sont inexplicables. — Il en est bien la preuve. Au reste, je me ressouviens très-bien de l'avoir rencontré , que l'on m'a dit son nom; et quoique je ne l'aie pas beaucoup regardé, je me rappelle qu'il a une jolie ligure!... — Oh ! oui, il est beau comme un ange. — Comme un ange, c'est beaucoup dire. . . — Certainement sa figure est infiniment plus belle que celle de Pamphile — — Qu'en savez-vous , puisque vous ne connaissez point Pamphile? — Pardonnez-moi : au moment de votre enlèvement, je l'ai très-distinctement aperçu du fond de la voiture, où je vous attendais ; et d'ailleurs, je puis assurer que, malgré la violence qu'il a exercée à votre égard, il a un caractère parfait. — Je connais celui de Pamphile; il n'en est point qui puisse me convenir autant. ïsaure prononça ces dernières paroles avec une sécheresse qui faisait assez connaître que cette discussion ne lui plaisait pas. En effet, elle en conserva une espèce de rancune qui lui donna quelques doutes sur la franchise d'Hortense. Elle aperçut même pour la première fois de l'affectation dans le son toujours si bas de sa voix, et dans
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sa manière tic parler avec un accent languedocien communément très-remarquable, et qui, quelquefois, ne l'était pas du tout. Toutes ces choses lui donnèrent une sorte de défiance vague, mais que dissipèrent bientôt presque entièrement les soins et les caresses d'Hortense.
Aussitôt après l'accident qui priva tsaure de la vue, la comtesse de Blossange écrivit au plus célèbre médecin de Paris, pour le consulter sur ce malheur, et sans lui en cacher la cause , qui le rendait encore plus extraordinaire. Le médecin répondit sur-le-champ , en envoyant le détail d'un régime à suivre et de quelques remèdes à faire. ïsaure avait par hasard dans sa poche *, le jour de son enlèvement, sept ou huit petits paquets de différentes poudres prescrites par le médecin, dont elle devait prendre plusieurs prises par jour, et elle avait mis cette provision dans un petit porte-feuille qu'elle portait toujours sur elle, Elle n'avait point parlé de ce détail à Hortense, dans la crainte qu'on en prît le prétexte de la garder
* Car, dans ee temps à* ignorance, toutes les femmes portaient des poches.
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assez long-temps dans cette maison , et à portée des plus grands médecins , pour que son espérance fût réalisée ou détruite. Ainsi , elle prit, les remèdes qu'elle avait apportés, mais n'en parla point. Cependant, le nouvel amant qui montrait à Isaure tant d'amour, de douceur et de discrétion 3 revenait régulièrement chaque jour causer avec elle une heure ou deux. 11 affichait constamment des sentiniens si nobles , si délicats , et tant de piété , qu'il gagna, sinon son cœur, du moins toute son estime. Un soir, il lui dit qu'il aimait passionnément la musique, et qu'il chantait en s'accompagnant du théorbe. Hortense se récria sur la supériorité de son talent, et il promit d'apporter son théorbe le lendemain. Quand d'Esselac fut parti, Hortense dit encore qu'il jouait de plusieurs instruirions avec une égale perfection. C'était un mérite aux yeux d'ïsaure, qui avait un goût décidé pour la musique; mais son admiration, même pour un nouvel objet, ne pouvait nuire à Pamphile. Elle lui avait pardonné son infidélité -, et loin d'être tentée de la justifier par la sienne , elle trouvait un plaisir inexprimable et une grande consolation à lui donner l'exemple d'une cons-
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tance à toute épreuve. Sa plus grande peine était de ne pouvoir lui écrire avec une entière sûreté, ni à sa grand'mère. On s'était bien chargé d'une lettre pour la comtesse de Blossange, à condition que la lettre ne dirait ni le lieu où elle était , ni le nom de la personne qui l'avait enlevée ; qu'elle se bornerait simplement à protester qu'elle n'avait rien à craindre, et qu'on lui rendrait son entière liberté dans un mois , si elle le désirait encore à cette époque. Mais, étant aveugle, elle n'avait pu écrire cette lettre de sa main , et tout le monde pouvait imiter sa signature barbouillée et si peu lisible. Son caractère ingénu et loyal repoussait toute idée de supercherie; mais elle n'avait pas cette confiance d'estime qui donne une parfaite sécurité. Elle se désolait chaque jour davantage, en pensant que, dans la supposition la plus favorable , elle ne recouvrerait sa liberté que dans un mois. Elle passa ainsi plusieurs jours, triste, inquiète et répandant des larmes, malgré toutes les consolations que cherchait à lui donner Hortense.
Un soir, après avoir beaucoup pleuré , elle se coucha, comme de coutume, entre dix et onze heures ; sa nuit fut assez tranquille \ elle
DE LV MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4i5 se réveilla à six heures du matin; on était au mois d'avril; il faisait grand jour. Hortense venait de sortir pour un moment; ïsaure était seule; quelle fut sa surprise, en ouvrant les veux, de discerner distinctement tous les objets ! Elle n'était plus aveugle. Elle remercie Dieu avec transport ; elle jette un coup d'oeil avide sur tout l'intérieur de la chambre, et un nouvel étonnementla rend immobile, en voyant qu'elle a été trompée sur tout ce que cette chambre contient î... Au lieu de ces peintures si pieuses dont on lui a fait une si belle description, elle ne voit que des tableaux profanes dont tous les sujets sont tirés de la mythologie; elle découvre avec une espèce d'horreur la prétendue sainte famille posée vis-à-vis de son lit, au pied de laquelle, tous les matins et tous les soirs, conduite par Hortense, elle allait faire ses prières!.... Ce tableau représentait Vénus dans les bras d'Adonis et entourée des amours! Grand Dieu!
s'écria ïsaure indignée, saisie d'effroi, où suis-je? Quel piège affreux doit être au fond d'une telle imposture!... Du moins, je puis dissimuler sans recourir au mensonge; je n'ai besoin, pour feindre , que du silence ; je ne par-
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lerai point cle mon heureuse guérison , je me tairai!... Ici elle s'arrêta; elle entendait ouvrir la porte ; elle comprit que c'était Hortense qui rentrait. Que devint-elle 5 en reconnaissant à l'instant j dans son artificieuse compagne 5 la marquise d'Urzelles , sa rivale ! Cette dernière s'approcha d'Isaure avec les démonstrations ordinaires d'une vive affection. Isaure frémit , tressaille et pâlit. La perfide marquise lui prend tendrement la main , en lui exprimant du ton le plus doucereux de l'inquiétude sur sa santé. Vous êtes changée, lui dit-elle ; vous frissonnez-, n'êtes-vous pas malade? Il est vrai, répondit Isaure, que je ne suis pas bien. — Que sentez-vous? — Un dégoût mortel, une oppression subite. — Je vais envoyer à Paris chercher un médecin. — Ses soins me seraient inutiles : mon mal \?ient de ma situation. Plus j'y réfléchis, plus elle me paraît affreuse. En disant ces paroles, elle retira sa main, que tenait toujours la fausse Hortense; car il lui semblait qu'en la laissant dans les siennes , elle participait à son odieux caractère, et qu'en quelque sorte , elle imitait sa trahison. Elle s'enfonça tristement dans son lit: elle ferma les yeux, pour ne plus voir un objet
qui le privait de toute la joie qu'elle devait naturellement ressentir d'avoir recouvré la vue. La marquise ne vit, dans son abattement, qu'une douleur physique qui , par des raisons purement personnelles , lui causa quelques inquiétudes ; car , de toute manière , il eût été fâcheux pour elle qu'Isaure fût tombée dangereusement malade. Elle envoya, sur-le-champ, chercher, à Paris , un médecin célèbre , qui la rassura, le jour même, en lui protestant que le pouls de la jeune malade était très -bon, quoiqu'il décelât une grande agitation ; il promit de revenir le lendemain et il tint parole. Sa physionomie ouverte plut à Isaure, qui résolut de le prendre pour confident. Ayant aperçu sur une table, de l'encre, des plumes et du papier, elle se promit de profiter de cette découverte ; elle se leva , et dans un moment d'absence de sa gardienne, elle traça, à la hâte , un petit billet qui donnait son adresse , et elle cacha ce billet dans son sein. Aussitôt après le dîner , le prétendu chevalier d'Esselac entra dans la chambre, et Isaure resta pétrifiée en voyant en lui une figure qui lui était absolument inconnue. Cet amant pseudonyme était suivi d'un musicien qui , croyant
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Isaure privée Je la vue, entrait furtivement sur la pointe des pieds et sans souliers. Le faux chevalier dit à haute voix , qu'ayant un peu mal à la gorge, il ne chanterait point; mais que pour amuser Isaure, il allait jouer sur le violon des variations de sa composition. Alors, il fit signe au musicien qui se mit à jouer du violon. Pendant ce temps, la marquise et son complice exprimaient de mille manières, par leurs gestes , leurs physionomies et leurs rires étouffés , la gaîté que leur inspiraient des fourberies qui , jusqu'alo.rs , leur avaient si bien réussi.
On faisait encore de la musique lorsque le médecin l'interrompit par son arrivée. L'amant inconnu se retira avec son accompagnateur incognito. La marquise , en riant, le conduisit trois ou quatre pas hors de la chambre. Isaure saisit ce moment pour donner au docteur le billet qui contenait son adresse et celle de sa grand'mère ; en faisant cette action , elle lui dit rapidement tout bas ces paroles : Prenez pillé de r infortunée victime de la plus noire duplicité. Le médecin , pénétré de la plus vive compassion , sut se contraindre pour que la marquise , en rentrant , n'aperçut aucune
trace d'émotion sur son visage. En se retirant, il dit, en particulier à la marquise, qu'Isaure n'était pas aussi bien que la veille , et qu'il était nécessaire qu'il revînt encore plusieurs fois. La marquise lui engagea fortement; il en fit la promesse formelle en la quittant.
Le docteur ne revint qu'au bout de huit jours ; il avait voulu attendre la réponse de la comtesse de Blossange , qui exprimait les plus déchirantes inquiétudes et le plus profond chagrin. Elle mandait, d'ailleurs, que l'on croyait généralement dans la province que le chevalier d'Esselac était l'auteur de l'enlèvement , parce que jadis il avait demandé , sans succès, la main d'Isaure ; qu'enfin il était parti pour l'Italie , et que le malheureux Pamphile , au comble du désespoir , s'était mis aussitôt sur ses traces, décidé à le poursuivre ; à l'atteindre et à délivrer lsaure. La comtesse promettait en outre , dans cette lettre , de ne rien faire que par l'avis du docteur, et de se laisser entièrement guider par lui.
Cette lettre , qui ne fut rendue à lsaure qu'avec les précautions et le mystère qu'exigeait la prudence, ne fut lue par elle que furtivement et à bâtons rompus. Souvent elle
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fut obligée de s'interrompre et de s'arrêter dans les endroits les plus intéressans ; mais ces interruptions mêmes , soutenues par l'espérance , n'étaient pas sans quelque charme ; elle aimait à deviner en silence les phrases dont le sens était suspendu , et ces douces rêveries lui faisaient supporter l'extrême impatience qu'elle éprouvait de les lire. En effet, jamais situation ne fut aussi bizarre que la sienne. Après avoir été trompée par les plus infâmes artifices ? ses oppresseurs étaient devenus ses dupes ; et sans qu'elle fût obligée de mentir pour les tromper 3 il lui suffisait , comme on l'a dit, de garder le silence, et de se contenir assez pour ne jamais montrer de surprise. Comme cette idée l'occupait sans cesse ■ elle eut toujours cet empire sur elle-même , malgré les occasions fréquentes qu'on lui donnait continuellement de se trahir à cet égard. Souvent elle voyait sur une table des lettres commencées de la marquise , qui ne contenaient que des moqueries sur Vidiole captive ; c'est ainsi qurlsaure y était désignée. Ces lettres s'adressaient au jeune Blondel , que la marquise appelait, tantôt mon jeune ami, tantôt
mon cher Blondel. Elle savait qu'un acteur de la comédie italienne portait ce nom ; et l'imposteur qui, chaque jour dans la chambre d'Isaure, se faisait appeler le chevalier d'Esselac , était en effet ce comédien. Ce n'était pas assez pour la méchante et vindicative marquise , de rendre Isaure infidèle , il fallait encore qu'elle réussît à l'avilir. Elle ne doutait pas qu'Isaure ne finît promptement par préférer, à un amant muet et coupable envers elle , un jeune homme dont elle se croyait adorée avec une constance rare, et dont elle devait admirer les nobles sentimens , les principes et les talens universels et supérieurs. A l'égard du consentement de la comtesse de Blossange et du mariage d'Isaure ( dont l'espoir avait fait consentir Blondel à seconder toute cette fourberie ) , elle ne s'en inquiétait point; elle avait composé un plan de dénouement tellement rempli de faussetés et de mensonges j qu'elle le croyait infaillible; car les fourbes et les menteurs comptent toujours fermement sur le succès de leur duplicité, qu'ils ne manquent jamais de trouver extrêmement ingénieuse. Et c'est un bonheur, parce que cette confiance est immanquable-
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ment leur juste punition, en les engageant dans des démarches d'une imprudence qui ya jusqu'à la folie.
Laissons maintenant Isaure livrée sans défense entre les mains d'une femme impie et d'un jeune homme sans mœurs , n'ayant pour elle que son innocence. Mais le ciel la protège : que pouvons-nous craindre pour elle? Revenons au malheureux Pamphile, prenant la route d'Italie, et croyant aller sur les traces d'Isaure. Il s'arrêta à Grenoble , où il apprit que le chevalier d'Esselac était retenu , parce qu'en entrant dans la ville, sa voiture avait versé en se brisant, et que les glaces, en se rompant en mille morceaux , avaient blessé grièvement le chevalier. Cet événement avait fait du bruit dans la ville ; tout le monde prenait intérêt à ce jeune homme , si malheureusement arrêté dans son voyage , et chacun , en, donnant l'adresse de son auberge , assura Pamphile qu'il était seul dans sa voiture. Pamphile imagina que, par égard pour l'innocence d'Isaure, il l'avait envoyée en Italie avec une femme âgée , dans une autre voiture , avec ordre à sa conductrice de l'attendre dans une ville désignée par lui. Pamphile lui sut gré
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 4*5 de cette décence : il l'avait poursuivi jusqu'alors avec le projet de se battre avec lui, s'il était forcé d'en venir à cette extrémité , pour arracher Isaure de ses mains. Cependant, il méprisait le duel, comme homme raisonnable et comme chrétien; mais, en général, la jeunesse est tellement imbue de cet indigne préjugé, qu'elle croit qu'il est des cas où elle ne peut se dispenser d'y céder.
Pamphile se fit conduire à l'auberge du chevalier d'Esselac, où il apprit que ce jeune homme était hors de danger, mais encore fort souffrant. Il demanda à le voir, et fut introduit sur-le-champ. Il trouva dans la chambre du malade un vénérable ecclésiastique assis au chevet de son lit, dont la vue lui fut d'autant plus agréable , que non-seulement elle éloignait toute idée de duel , mais qu'elle était le garant d'une réponse sans détour sur Isaure. D'ailleurs, il n'en pouvait douter, puisqu'il était reçu. Il connaissait le chevalier, il l'avait rencontré souvent ; mais il n'avait jamais été lié avec lui, sachant qu'il avait eu le désir d'épouser Isaure. Aussitôt que le chevalier l'aperçut, il le remercia de l'intérêt qu'il lui témoignait ; alors Pamphile , tirant de sa poche un,
morceau de papier et un crayon ? écrivit a la hâte ces paroles : Je suis sûr d avance que vous me répondrez avec sincérité : qu'avezvousfait à? I sauve > que vous avez enlevée? Il lui donna ce billet ; le chevalier, après l'avoir lu , sourit et lui dit 9 en lui montrant l'ecclésiastique : a Oui, ce respectable personnage vous répondra de ma parfaite franchise ; rien dans ma vie n'a du. me faire soupçonner d'un exécrable sacrilège , et songez que nul intérêt humain n'a pu me porter à l'être. J'étais mourant, loin de tous mes compatriotes, et je ne vous attendais pas. Je n'ai point enlevé ïsaure, et j'ignore le nom de Fauteur de cet attentat» . Ici, l'ecclésiastique prit la parole , et dit : « Il vient de vous déclarer l'exacte vérité » . A ces mots , Pamphile , entièrement persuadé , et ne pouvant exprimer par des paroles ce qu'il éprouvait, tomba à genoux comme pour expier son injuste accusation. Le chevalier, qui avait entendu parler du malheur de Pamphile, tira l'ecclésiastique de son extrême surprise, en lui apprenant que Pamphile était muet, et Pamphile pria par écrit le chevalier de conter à ce digne prêtre son histoire , et de lui apprendre comment il était devenu muet. Le
chevalier ajouta à ce récit, qu'il fit rapidement , l'aveu de son ancienne rivalité avec Pamphile, et il convint que cette circonstance avait dû donner lieu aux conjectures de Pamphile sur l'enlèvement d'Isaure. a Je puis vous assurer, poursuivit le chevalier en s'adressant à Pamphile , que depuis l'instant de votre malheur, qui paraissait être un coup de la Providence, j'ai pris à votre sort et à celui d'Isaure , devenue aveugle , un véritable intérêt. J'avais depuis long-temps perdu toute espérance, et par conséquent, je n'étais plus votre rival. J'applaudis de bonne foi et même avec enthousiasme au généreux pardon que vous accorda la constante Isaure , et je partis pour l'Italie le jour même de votre mariage ; ce qui fit croire à tous mes contemporains que j'avais enlevé Isaure. Mais quel est l'auteur de ce crime? Voilà ce qu'il importe de savoir, et je vous servirai de tout mon pouvoir dans cette recherche.
Pamphile exprima à sa manière la plus vive reconnaissance. Les sentimens vrais se font toujours entendre, et sans avoir recours au crayon et au papier, le chevalier le comprit à merveille et fut profondément touché de tout
ce qu'il devina. Le vénérable prêtre, témoin de cette scène, prit a son tour la parole; il exhorta les deux jeunes gens à former ensemble une liaison intime ; il les assura qu'ils étaient faits pour s'apprécier mutuellement et pour s'aimer toujours , et la suite vérifia cette prédiction, faite par l'expérience et par l'étude et la connaissance du coeur humain.
Il fallut mettre fin à cet entretien, dont la vivacité causa au chevalier un grand redoublement de fièvre. Pamphile , qui l'avait poursuivi avec l'intention de se battre avec lui , venait de prendre des sentimens si opposés à la colère et à la vengeance, qu'il voulut le veiller durant toute la nuit. Au point du jour, le chevalier se trouva si mal , que , d'après l'avis même de son médecin , il renvoya chercher l'ecclésiastique qui l'avait déjà préparé la veille à recevoir ses sacremens. Le saint prêtre accourut sur-le-champ. Le chevalier, après avoir rempli avec autant de piété que de courage tous les devoirs d'un chrétien mourant, parut subitement calme et tranquille. Il s'aperçut que Pamphile pleurait; il lui tendit la main en lui disant : « Je meurs tranquille , puisque j'ai conquis un coeur si noble et si
tendre. Je n'emporte qu'un regret; c'est que l'amitié n'ait pas toujours été la seule passion
d'un ami si bien fait pour elle! » Pamphile
était forcé de garder le silence ; mais il exprima ce qu'il éprouvait par un redoublement de pleurs. C'était répondre! Il se reprochait si amèrement d avoir fait empirer l'état dangereux du chevalier par l'émotion que lui avait causée sa conversation , qu'il pensait beaucoup plus à lui qu'à Isaure même ; et comme le chevalier le pressait vivement de le quitter pour continuer ses recherches 5 Pamphile lui écrivit qu'il lui promettait avec serment de ne s'éloigner de lui que lorsqu'il serait en pleine convalescence. Le chevalier lui répondit à son tour, par écrit aussi, qu'il s'engageait de même avec serment, s'il recouvrait la santé, de ne le quitter que lorsqu'il aurait retrouve Isaure.
Au bout de trois jours , le chevalier fut hors de tout danger; les forces, à cet âge heureux, se rétablissent si promptement, que le chevalier eut bientôt recouvré les siennes. Alors , renonçant au voyage d'Italie , il se plut à ré^ péter à Pamphile qu'il se consacrait entièrement à lui. Une reconnaissance mutuelle foi^
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mait entre eux la liaison la plus tendre, et dont plusieurs circonstances romanesques augmentaient encore le charme.
Après avoir reçu tous les deux la bénédiction du vertueux ecclésiastique , ils quittèrent Grenoble. Pamphile voulut retourner dans son château près de Toulouse, espérant que, pendant son absence, on aurait pu y acquérir, et chez la comtesse de Blossange 5 quelques lumières nouvelles sur l'enlèvement d'Isaure. Ils. voyagèrent à très-petites journées ? par ménagement pour la convalescence du chevalier. Ils s'arrêtèrent d'abord à Toulouse , où le père et la mère du chevalier, le baron et la baronne d'Esselac 7 possédaient l'une des plus belles maisons de la ville. Ces deux personnes furent étrangement surprises de voir revenir leur fils avec son rival Pamphile , et leur attendrissement fut extrême, lorsque Pamphile , avec la plus sincère effusion de coeur, leur présenta le papier sur lequel, d'avance, il avait écrit l'histoire intéressante de leur réconciliation. Ils passèrent deux jours à Toulouse ; et comme la vérité, avec un peu de temps, perce toujours, plusieurs personnes leur dirent que le bruit commençait à se répandre qu'Isaure avait
été enlevée par sa rivale; ce qui ne parut point sans vraisemblance à Pamphile . mais ce qui l'effraya beaucoup sur la situation d'isaure ; car il se rappelait avec terreur le caractère hautain , artificieux et vindicatif de la marquise.
Nos deux voyageurs se rendirent sans délai dans le château de la comtesse de Blossange , a laquelle Pamphile donna l'explication par écrit de sa liaison si tendre avec son nouvel ami. L'un et l'autre ne pouvaient arriver plus à propos : la comtesse venait de recevoir la lettre du médecin d'isaure, qui lui apprenait le lieu qu'habitait près de Paris cette jeune personne ^ qui se trouvait au pouvoir de la marquise d'Urzelles , et qui n'était plus aveugle. «Ah! m'aimera-t-elîe toujours,)) s'écria Pamphile en apprenant cette dernière nouvelle? «N'en doutez pas, repartit la comtesse, puisque c'est elle-même qui me charge de vous l'apprendre, par ce petit billet qui se trouvait dans la lettre du médecin. » A ces mots, la comtesse remit à Pamphile une petite feuille déployée de papier, qu'il saisit avec précipitation. Il reconnut la belle écriture d'isaure 7 et il lut avec ravissement ce qui suit :
45o LES SOUPERS
« Ma chère bonne maman, le généreux doc- )) teur qui se charge de ce billet vous instruira » de tout. Vous vous empresserez de consoler )) notre cher Pamphile, en lui communiquant » ce billet , qui vous prouvera à tous les deux )) que je ne suis plus aveugle. Ah! qu'il se hâte )> de me délivrer et de me rendre au bonheur, » en me remettant dans vos bras. En arrivant » à Paris , qu'il s'adresse avant tout au bien- » faisant docteur. »
a Partons 5 partons 5 » s'écrièrent à la fois les deux amis. La comtesse approuva du fond de l'âme ce transport. On demande à grands cris des chevaux de poste 5 qui arrivent au bout d'une demi-heure. Pamphile, le chevalier prennent congé de la comtesse et partent précipitamment. Ils allèrent sans s'arrêter (car le chevalier le voulut ainsi) jusqu'à Paris ; ils se firent conduire rue Traversière 5 chez le médecin ? qui n'avait pas oublié d'envoyer son adresse. Comme il était à peine sept heures du matin ? ils espéraient le trouver chez lui : ils ne se trompaient pas. Ce premier entretien fut du plus vif intérêt : le chevalier s'indignait qu'on eût pris faussement son nom ; Pamphile ne revenait pas de son étonnement, en appre-
nant tous les détails de cet étrange événement, ainsi que les artifices, les stratagèmes et les mensonges inouïs de la marquise. « Admirez aussi, lui dit le médecin, la prudence prématurée de mademoiselle de Blossange , qui a eu assez de présence d'esprit pour lui cacher qu'elle avait recouvré la vue ; ce qui lui a donné la possibilité de découvrir toutes ses fourberies et de vous les faire connaître. Du moins, dit le chevalier, elle sait a présent que ce n'est pas moi qui suis le coupable du rapt. Je ne prétends plus a son amour ; mais l'estime de l'épouse de Pamphile me sera toujours chère. Celui qui a pris votre nom , interrompit le médecin, na consenti que par ambition à se charger de ce rôle romanesque et coupable; il sera facile, avec un peu d'argent et beaucoup de menaces , de l'engager à faire tout ce que vous voudrez , et je crois que c'est par lui que vous devez commencer à préparer le dénouement, si vous ne craignez pas de faire un prodigieux éclat, en employant la force ou des voies judiciaires pour remettre en liberté l'intéressante captive. Non , s'écria le chevalier, nous ne craignons point l'éclat, qui ne pourra que déshonorer les coupables et dévoiler
les plus infâmes impostures ! Un comédien oser prendre mon nom pour séduire l'innocence et
l'entraîner dans un piège affreux! Une
femme vindicative, dit à son tour Pamphile, une femme sans mœurs et sans principes m'arracher celle que j'aime, et pour la perdre !...»
Le sage et bon médecin interrompit ces violentes exclamations, pour demander à être chargé de la négociation auprès du comédien. «Il faut pour cela du sang-froid, dit-il, et vous n'en avez ni l'un ni l'autre. Il me vient une idée singulière qui, je crois, réussira, et qui fera retomber sur l'auteur de cet horrible complot tout le mal qu'elle voulait faire. Mais , poursuivit le docteur, permettez-moi de ne point vous communiquer mon idée. J'agirai dès aujourd'hui; je réussirai, je n'en doute pas. Demain, vous saurez tout, et vous verrez Isaure ; mais, jusqu'à ce moment si prochain, tenez-vous tranquille , et ne faites aucune espèce de démarche. »
Les deux amis, envisageant le dénouement le plus désirable, n'hésitèrent point, malgré la brûlante impatience de Pamphile, à prendre formellement l'engagement qu'on exigeait d'eux, et ils tinrent scrupuleusement parole. Le doc-
teur avait acquis , depuis sa dernière lettre à la comtesse de Blossange, de nouvelles preuves de la duplicité de la marquise et de la profonde noirceur de ses desseins. Comptant toujours fermement sur Tentière cécité d'Isaure, elle ne prenait aucune espèce de précaution. Le comédien , se donnant pour le chevalier d'Eslac, venait régulièrement tous les jours passer deux heures avec Isaure. Il faisait d'abord un peu de musique , tantôt s'accompagnant (disait-il) de la viole d'amour, du clavecin , et tantôt de la harpe et de la guitare. Isaure ne pouvait s'empêcher de sourire, en le voyant suivi de deux ou trois musiciens portant à la main leurs souliers pour ne pas faire du bruit, et afin de prêter leur talent à leur ami, ainsi qu'à d'autres égards cela se pratique encore souvent de nos jours. Comme on comptait entièrement sur son aveuglement physique et moral , on en était venu à un tel degré d'imprudence , qu'on ne se gênait plus en rien. Isaure conjecturait que le comédien était amoureux de la marquise, parce que souvent il se jetait à ses genoux, saisissait ses mains, les baisait avec de si grands transports que, plus d'une fois, Isaure entendit distincte-
ment le bruit de ses baisers passionnés. La marquise ne réprimait point avec sévérité ces transports d'un amour téméraire , qui auraient naturellement dû , tout principe à part, offenser une personne de son rang , et se contentait de montrer en riant Isaure à cet acteur présomptueux, et qui ne répondait à ce signe que par un geste dédaigneux pour Isaure , à laquelle , en effet 5 il préférait la marquise, malgré la beauté , la fraîcheur et la pureté d' Isaure ; ce qui ne doit point étonner, car, communément, les cœurs corrompus préfèrent les artifices d'une coquette surannée au charme touchant de la douce innocence. Cependant, ce comédien désirait ardemment l'exécution de la promesse qui l'avait engagé à se faire le héros de ce mystère d'iniquité ; c'est-à-dire qu'il voulait de bonne foi, mais seulement comme moyen de fortune , épouser Isaure ; et de son côté , la marquise, calculant sur la séduction et le déshonneur véritable d' Isaure, pensait que Pamphile renoncerait pour la seconde fois à cette malheureuse jeune personne ; qu'alors la comtesse de Blossange ne refuserait point son consentement , sous la condition que le comédien, après avoir quitté sans retour le théâtre
DE LA MARÉCHALE7 DE LUXEMBOURG. 435 et changé de nom , viendrait s'ensevelir pour jamais dans son château , et d'autant plus qu'on ne doutait pas qu'en apprenant le ridicule mariage , Pamphile ne vendît ou n'affermât le sien. Ce plan si noir était combiné avec assez de vraisemblance ; mais il y manquait la protection du ciel, sans laquelle nul projet humain ne peut pleinement réussir. L'imprudence qui éclaira le mieux Isaure fut celle de la marquise , qui laissait continuellement sur une petite table à écrire des lettres commencées ou finies adressées au comédien, dans lesquelles se trouvaient parfaitement expliqués tous les détails du complot ? avec les moqueries les plus a mères sur V ineptie et la duperie d'Isaure. Ces lettres, du moins de l'écriture de la marquise , prouvaient la parfaite innocence de cette victime de tant de fourberies. Isaure eut l'adresse de soustraire la plus importante de ces lettres par son extrême clarté , et de trouver un prétexte naturel et plausible à cette soustraction. Comme on était en hiver, elle sut persuader à la marquise que , sentant des papiers sur une table , elle les avait saisis pour les insinuer doucement sous une bûche , parce que le feu s'étei-
gnait tout-à-fait. La marquise gronda fortement Isaure sur l'extrême imprudence de toucher au feu quand on est aveugle et seule. Isaure promit formellement de ne plus s'exposer ainsi ; elle s'excusa sur le garde-feu de ferblanc , qui la séparait du feu presque entièrement éteint. Isaure avait pris en même temps une lettre décachetée du comédien, dans laquelle il se moquait avec les plus indignes plaisanteries du rôle pieux et moral qu'il jouait tous les jours auprès d'Isaure pour gagner sa confiance et son cœur. Elle remit h la dérobée ces deux lettres au secourable médecin, qui l'assura qu'il en tirerait le plus grand parti. Cette promesse calma les inquiétudes et la terreur qu'elle éprouvait, surtout depuis qu'elle connaissait toute l'immoralité et la profonde dépravation de la marquise et de son complice, et enfin l'infamie de leurs projets sur elle. Elle avait eu mille fois le dessein de s'évader et de fuir; mais la marquise ne la quittait jamais la nuit, et seulement quelques instans durant le jour. Isaure ne savait jamais quelle serait la longueur de ses courtes absences, qui, très-souvent, n'étaient que de cinq ou six minutes , et ne passaient jamais un petit quart d'heure. Le docteur
trouva le moyen, deux ou trois jours avant l'arrivée de Pamphile, de l'instruire furtivement' qu'il avait envoyé à la comtesse de Blossange des copies des importantes lettres qu'Isaure lui avait confiées ; mais la comtesse ne reçut ce paquet qu'après le départ des deux amis . Le jour de l'entretien avec le docteur, le chevalier et Pamphile se rendirent chez le comédien ., qui n'était pas chez lui; ils y retournèrent le lendemain. Ils le trouvèrent seul , et ils eurent avec lui une longue conversation , dans laquelle le chevalier commença par lui déclarer son nom et celui de son ami. Le comédien ne put s'empêcher de montrer une très-grande frayeur. « Rassurez-vous , lui dit le chevalier, nous ne voulons point vous perdre. Nous savons tout; nous possédons deux lettres, l'une de vous, et l'autre de madame d'Urzelles : je les ai sur moi , et je puis vous les montrer. La comtesse de Blossange n'en possède que des copies. » A ces mots, le chevalier, tirant de sa poche les deux lettres , les montra effectivement au comédien , que la surprise rendait immobile. « Un seul mot, poursuivit le chevalier, vous expliquera cet événement : l'innocente , la vertueuse Isaure
n'est plus aveugle depuis un mois ! Elle a tout vu, et le docteur ***, devenu son confident a été témoin des faits les plus importans de cette étrange histoire. Celui qui peut légitimement prétendre à sa main n'a point recouvré la parole ; mais , s'il en est besoin , il peut écrire, et je pourrai parier pour lui, si vous aviez l'extravagance de nous forcer de recourir à des voies judiciaires. Nous avons toutes les preuves de vos crimes : vous seriez condamné d'une manière honteuse à l'unanimité. Que vouîiez-vous? de la fortune; nous venons vous en offrir une plus considérable et plus sûre. Vous n'épouserez jamais une jeune personne parfaitement pure qui vous connaît, qui vous méprise, et que vous n'aimez pas. Ce qui vous convient , c'est une femme sans mœurs , sans principes, remplie de fausseté, et plus riche qu'Isaure, et cette femme est madame d'Urzelles. » A ce nom, le comédien fit un nouveau geste d'étonnement. « Oui, reprit le chevalier, et nous sommes surs de l'y contraindre (si vous nous introduisez chez elle), en la menaçant de la déshonorer publiquement par la déclaration judiciaire de tous ses attentats. Le comédien, entièrement dévoilé, voyant
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 459 enlre les mains de ses ennemis naturels les preuves les plus irrécusables de sa complicité dans une affaire si grave , ne balança point à préférer au sort le plus ignominieux un accommodement qui satifaisait mieux sa cupidité , son ambition et son goût particulier. Le nom que portait madame d'Urzelles, ce nom qu'elle avait avili déjà d'une si déplorable manière , était d'ailleurs plus connu , plus brillant que celui d'Isaure. Ainsi , la vanité du comédien gagnait encore à rechange qu'on lui proposait; il l'accepta , et promit de vive voix et par écrit tout ce qu'on voulut.
On était à la fin du carnaval; il fut convenu que le surlendemain, qui était le jour du mardi-gras, les trois rivaux , guidés par celui qui n'avait jamais été rival de cœur, se rendraient masqués à Bagneux, et que d'ici là, le comédien préviendrait Tsaure et la marquise qu'elles le verraient arriver à la tête de cette mascarade, qu'il annoncerait comme une galanterie de son invention pour amuser ïsaure et la marquise, l'une par les plaisanteries des masques , l'autre par ces mêmes plaisanteries et l'originalité des déguisemens. Ce projet fut ponctuellement exécuté : l'intérêt du comédien
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répondait de sa scrupuleuse discrétion et de sa fidélité, et dans tous les temps, c'est la meilleure des garanties.
Les deux amis engagèrent le docteur *** à faire partie de la mascarade ^ qui, d'ailleurs, ne fut composée que des domestiques, au nombre de six ou sept, des deux amis. Le mardi-gras , la mascarade arriva à Bagneux dans deux voitures , sur les dix heures du soir. L'ordre était donné de la laisser entrer : parvenue au dernier anti-chambre , le chevalier ordonna aux domestiques d'y rester. Les déguisemens étaient allégoriques : le médecin , vêtu de blanc, et tenant une pierre carrée, représentait la Vertu ; Pamphile , habillé à la grecque, et tenant une balance, offrait limage de Thémis ou de la Justice; le chevalier portait tous les attributs de la Vérité , et le comédien ceux dfc la Fable. Le médecin entra le premier, suivi de Thémis; ensuite parurent la Vérité et la Fable. Us s'arrêtèrent dans Tordre qu'on vient de décrire, formant une petite haie au milieu du salon , où les attendaient Isaure, avec un trouble inexprimable, et la marquise, ne se doutant absolument de rien. Leur vue n'excita d'abord que de longs
DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 44 1 éclats de rire. Après un moment de silence, le médecin se démasqua ; aussitôt 9 le chevalier, sans se démasquer, arracha le masque du comédien , déguisé sous les traits de la Fable ou du Mensonge ; au moment même, Pamphile et le chevalier laissèrent tomber leurs masques. A cette vue foudroyante , la marquise fit un cri de surprise et d'épouvante; ïsaure même, quoiqu'elle fût prévenue , exprima naïvement une émotion qu'elle n'avait plus d'intérêt à contraindre; elle prononça le nom de Parnphile avec la plus touchante exclamation ; ce qui mit au comble les justes frayeurs et l'étonnement de son indigne rivale , qui apprit en frémissant qu'Isaure ? au bout de trois semaines de captivité , avait recouvré la vue. Pour compléter ce terrible dénouement, Parnphile éprouva un tel saisissement, qu'il se fit en lui une révolution soudaine; il recouvra la parole! Il courut se précipiter aux pieds d'ïsaure en prononçant aussi son nom , qui fut le premier mot qui sortit de sa bouche, « O généreuse Ïsaure, s'écria-t-il ? les remords m'avaient ravi la parole ? la reconnaissance vient de me la rendre! » Aces paroles, ïsaure fondit en larmes, et tout le .monde resta comme pé-
U* LES SOUPERS trifié ! Au bout de quelques minutes . le chevalier s'élança vers Pamphile et l'embrassa , en le félicitant du fond de l'àme. Isaure versait toujours les plus délicieuses larmes qu'on puisse répandre; la marquise, altérée, se couvrait le visage avec ses deux mains , et le comédien reconnaissait qu'il existe une Providence!
Le chevalier tira la marquise de sa stupeur en lui répétant tout ce qu'il avait dit précédemment la veille au comédien. La marquise fit éclater le plus violent désespoir ; elle accablait le comédien de reproches sur ce qu'elle appelait sa perfidie ; mais il fallut céder , et le comédien ne la quitta qu'après lui avoir fait signer une promesse de mariage en présence des trois respectables témoins ; la marquise obtint seulement que le comédien changerait de nom ? qu'il quitterait sur-le-champ le théâtre, et que le mariage demeurerait secret pendant un an. Les deux amis emmenèrent Isaure qui , après une si rude épreuve , jouissait avec transport de son bonheur. Isaure, le médecin, Pamphile et le chevalier montèrent tous dans la même voiture. Isaure ne se lassait point du ravissant plaisir d'entendre par-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 445 JerPamphile; elle le questionnait sans relâche, tandis que le médecin expliquait doctement au chevalier les .causes physiques de ce grand événement.
Le comédien n'osa rester à Bagneux ; il voulut laisser à la marquise le temps de se remettre de sa \iolente agitation et de sa colère contre lui; il la quitta brusquement, monta dans son cabriolet, et retourna à Paris trèssatisfait d'une journée qui assurait sa fortune. La route de Bagneux à Paris fut un véritable enchantement pour ïsaure et Pamphile; lorsque ce dernier, pour jouir de la faculté qui lui était rendue , prévenait les questions , coupait sans cesse la parole quand on la lui adressait , et lorsqu'il ventait l'excès de son bonheur, ïsaure répétait je suis encore plus heureuse que vous, car vous me répondez et
je vous vois ! On passa le reste de la, soirée
chez le médecin : un intérêt nouveau y attirait le chevalier. Le docteur avait une nièce âgée de dix-neuf ans, et charmante par sa figure, son esprit et son éducation. Le chevalier avait remarqué avec beaucoup d'intérêt cette jeune personne, qui s'appelait Emérance. On soupa très-gaiement; le chevalier, qui était
assis à côté d'Emérance, fut charmé de sa conversation; Emérance ne le fut pas moins de la sienne. Le médecin, prévoyant tout ce qui devait arriver, applaudissait du fond de l'âme à l'intelligence qui s'établissait entre
Emérance et le chevalier; il est inutile de dire à quel point Isaure et Pamphile étaient profondément pénétrés de leur bonheur mutuel. Comme l'heure de la grande poste était passée ? Isaure , qui logeait chez le médecin 5 n'écrivit à sa grand'mère que le lendemain matin ; elle lui rendait compte de son heureuse délivrance , et de ce qu'elle devait au généreux docteur *** ; elle ajoutait qu'elle irait se mettre à ses pieds avec Pamphile, dès qu'elle aurait accompli un vœu qu'elle avait fait durant sa captivité : celui d'aller en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse , et aussitôt qu'elle aurait trouvé une compagne. Cette compagne fut Emérance : on n'en pouvait choisir une plus sûre et plus vertueuse. Emérance était fille de la sœur du médecin ; sa rnère avait épousé un bon gentilhomme de nos provinces méridionales, et qui avait de la fortune; en outre, le médecin qui s'était chargé de l'éducation d'Émérance , et qui l'aimait pas-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 445 sionnément, lui avait assuré toute la sienne, montant à plus de vingt mille livres de rente, et, eommetous les médecins en vogue, il possédait d'ailleurs un superbe mobilier. Isaure fut bientôt intimement liée avec Emérance, et, secrètement inspirée par Pamphile, elle s'occupait vivement auprès d'Émérance des intérêts du chevalier; un penchant réciproque secondait parfaitement toutes les convenances; enfin la ville de Toulouse était la patrie du médecin; ainsi l'accord fut bientôt fait. Le chevalier demanda en règle la main d'Emérance, qui lui fut accordée. Le lendemain même, les articles du contrat furent passés, et l'on convint que le mariage se ferait aussitôt qu'on serait revenu du pèlerinage de Notre- Dame-de-Liesse.
Cependant la marquise était toujours livrée à la plus violente colère ; Pamphile ayant perdu et recouvert si subitement la parole, n'était à ses yeux qu'un imposteur qui n'avait employé cette feinte que pour rompre ses derniers engagemens. La marquise, également vaine et vindicative, ne supportait qu'avec désespoir la confusion , l'humiliation dont elle était couverte et le triomphe de sa rivale ; elle avait
même le chagrin de la voir admirée et de l'entendre louer par ce même comédien , avec lequel elle s'en était tant. moquée. Une victime n'avait été pour lui qu'une imbécile; mais Isaure adorée de Pamphile, Isaure heureuse et l'emportant enfin sur la marquise , lui paraissait aussi spirituelle que charmante : que de gens jugent ainsi !
Quoique la marquise ne fût plus pour le comédien ce qu'elle avait été dans le temps du succès de ces noirs stratagèmes, quoiqu'il la vît telle qu'elle était en effet 5 c'est-à-dire passée , surannée , mettant du blanc 5 du rouge en couleurs naturelles , affectant des aversions qu'elle n'avait point, celle des chats, des chauves - souris , et mentant de la manière la plus effrontée ; en la comparant à la jeune, naïve et charmante Isaure, il regrettait vivement cette dernière; mais l'ambition lui faisait toujours désirer avec ardeur la main de la marquise , et voyant qu'elle cherchait a éluder ses promesses, il mit tout à coup ouvertement les menaces à la place des projets de séduction ; ce qui fit perdre entièrement a la marquise l'espèce de fantaisie qu'elle avait eue pour lui. Il fallut opter entre
cet ignominieux amant et le cloître où les familles, justement irritées, font mettre pour la vie, par lettres de cachet, les femmes qui se déshonorent*. La marquise fut enfin forcée d'indiquer un soir très-prochain pour la célébration du mariage secret ; le comédien ne manqua pas d'en avertir les deux amis et le médecin , qui devaient servir de témoins ; ils se rendirent tous les trois à l'église désignée , qui , après le dernier service divin , était fermée depuis une heure. La marquise parut à l'autel pâle, tremblante, et dans un tel état de défaillance , qu'elle fit pitié même à Pamphile ! Elle succombait sous le poids de l'humiliation de contracter sous ses veux un hymen qu'elle avait destiné comme une vengeance à l'innocent objet de sa haine ! Cette punition si juste l'accablait si visiblement , qu'on aurait pu prendre pour des remords la douleur violente et concentrée qu'elle éprouvait ; les trois témoins pensèrent que, dans cet instant , elle expiait tous ses crimes : ils se trompaient ; la vanité déçue , révoltée , causait seule l'état où
* On suppose que tous ces e'vénemens se sont passes longtemps avant la révolution.
elle était. Pamphile se conduisit avec la générosité qui lui était naturelle; il évita de la regarder, et son maintien fut toujours simple et modeste. Après la cérémonie, le chevalier s'approcha d'elle et lui dit tout bas : rappelezvous , madame , qu'avec de la religion et de nobles sentimens, on peut trouver le bonheur, ou du moins la tranquillité , dans toutes les situations. Le soir même, Pamphile envoya au nouveau marié la somme qu'il avait promise dans le cas où il épouserait la marquise. Ce jeune homme, de son côté, remplit ses engagemens; il quitta sans retour le théâtre; il acheta une petite maison de campagne a quinze lieues de Paris; il en prit le nom (elle s'appelait Verbois) ; il y mena sa nouvelle épouse , et l'y laissa pour retourner à Paris se hâter de l'oublier, se divertir et jouir à son gré de sa fortune. Sa malheureuse femme , victime de ses propres artifices et de son manque absolu de principes, resta confinée dans cette demeure champêtre, séparée pour jamais de la cour , de la ville, de sa famille et du grand monde. Quant à des amis , elle n^en avait eu de sa vie , n'ayant cherché que des liaisons ou des conquêtes brillantes ; n'ayant connu que
des plaisirs frivoles et bruyans , toujours mêlés de contrainte et de tant d'ennuis ! les bals, les spectacles , les visites et les assemblées. Rien n'est plus triste qu'un cœur tout neuf sans innocence et que les seuls souvenirs de l'amour -propre , surtout dans une situation tout-à-fait déchue!.... et quelles consolations lui restaient ! La musique n'avait jamais été pour elle qu'un moyen de briller , et le chant qu'une espèce de minauderie ; elle ne jouait bien d'aucun instrument; elle croyait s'accompagner à merveille et avec une expression ravissante , en levant les coudes et les yeux en l'air , mais sa voix commençait à s'éteindre : elle en avait déjà perdu deux ou trois tons dans le haut. Enfin, elle ne pensait pas qu'un talent pût amuser sans spectateurs. Elle n'avait jamais aimé la lecture, n'ayant lu que quelques mauvais romans. Elle ne connaissait la campagne que par les maisons de princes , Chantilly, Villers-Cotterets, File Adam, et, étrangère aux plaisirs simples, aux beautés de la nature et à toute occupation sédentaire, il lui fallait du monde, de la pompe, des diamans , de la parure , une conversation décousue et malicieuse. Délaissée , abandonnée par
45o LES SOUPERS
celui-niêine qu'elle croyait qui aurait dû être enivré Je son bonheur, elle passait dans cette solitude ses journées entières de la manière la plus monotone, la plus ennuyeuse, et dans une accablante oisiveté; elle trouva même des sujets de peine qu'elle n'aurait jamais pu prévoir; par exemple, dans cette petite maison achetée par Verbois (et toute meublée) à une personne pieuse, elle subit un nouveau châtiment des mensonges impudens qu'elle avait faits à la crédule Isaure; elle y trouva partout des tableaux saints , des saintes familles et des Magdelaines , qui surtout la firent frissonner; car elle n'avait nulle envie de se convertir. Lorsqu'elle vit défaire ses malles et passer sous ses yeux pour les aller serrer dans des armoires , ses beaux habits de cour brodés en paillettes , garnis de réseaux d'or et d'argent ou de fleurs, et sur d'immenses paniers; son écrin aussi la fit frémir; ces belles chaînes de pierreries , ces colliers de perles , ces superbes girandoles , tous ces monumens d'orgueil et de grandeur mondaine, lui rappelaient un temps dont le souvenir lui perçait le cœur ! Toute cette magnificence lui devenait inutile ; elle n'avait plus besoin que de vertus, et malheu-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOUPxG . 45 1
reusement elle n'en avait pas cultivé une seule! Lorsqu'au bout de huit ou dix jours, son mari (que nous n'appellerons plus que Verhois) revint passer quelques momens avec elle, il la trouva seule dans un salon , tristement assise dans un fauteuil, et parfilant; il se mit à rire ; quoi! dit -il y vous avez repris l'unique occupation que vous eussiez à Paris ? Eh î je n'en puis avoir d'autre en ces lieux, répondit-elle languissamment. Ensuite , lui montrant ses riches habits brodés : Et que ferais-je ici, poursuivit-elle, de toutes ces belles choses? elles ne sont plus pour moi que des superfluités, ainsi que mes diamans. Vous avez raison , reprit Verbois; il faut s'en défaire; je vous vendrai tout cela à Paris : à ces mots, pour toute réponse, elle soupira. Mais le lendemain, Verbois retournant à Paris , n'oublia pas de lui demander des gâteaux de parfilage et son écrin ; sa malheureuse femme , en se séparant des objets de sa plus constante affection , ne put s'empêcher de profaner la douleur et les larmes ; elle pleura avec amertume. Verbois même , qui n'avait pas une grande noblesse de sentimens, en fut indigné ; il se moqua d'elle en termes peu délicats ; ensuite, saisissant le parfilage et
Técrin , il disparut brusquement et la laissa suffoquée de colère, et anéantie par des regrets tardifs et des peines déchirantes.
Pendant que se consommait ainsi le malheur de cette infortunée, Pamphile et son ami s'acheminaient à grands pas vers le bonheur le plus pur et le plus durable ; et la seule vertu produit celui-là. Trois jours après le mariage delà marquise, ils étaient partis tous les quatre, Isaure, Emérance, Pamphile et le chevalier, pour le pèlerinage de Notre-Dame-de-Liesse. Isaure acquitta son vœu , et elle implora le ciel pour le bonheur de son amie : ses prières furent exaucées. On retourna a Paris, et peu de jours après, le consentement en bonne forme de la comtesse de Blossange étant arrivé, les quatre jeunes amans reçurent à l'autel, presqu'en même temps, la bénédiction nuptiale. Ils partirent sans délai dans la même voiture, comblés de toutes les bénédictions du bon docteur, qui promit formellement de faire tous les ans un voyage à Toulouse, afin d'y respirer Pair natal (que la Providence nous rend si salutaire), et d'y revoir sesenfans, ses compatriotes et ses amis. Il ajouta qu'au bout de trois ans, il s'y fixerait tout-à-fait et ne re-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 455 "viendrait plus à Paris. Il est impossible de décrire les transports de joie avec lesquels furent reçus au château de Blossan^e et à Tonlouse nos jeunes époux. La conversation ne tarit pas pendant plus de quinze jours ; que de choses on avait à se dire, à se conter! que de questions à se faire! Souvent l'horloge du château sonna minuit avant que Ion songeât à se séparer, et l'on se couchait ordinairement a dix heures.
La destinée de la rivale d'Isaure fut bien différente; devenue la fable de la coin' et de la ville, et l'objet du mépris universel, personne au monde n'avait eu la tentation d'aller lui faire une visite; elle n'avait que des parens très-éloignés; tous s'empressèrent de renier, en quelque sorte, cette parentée; aucun d'eux ne voulût l'aller voir ou lui écrire. L'opprobre dont elle était couverte éteignait à son éffard< la curiosité qui , communément , a tant d'empire sur les gens du monde. Les uns disaient qu'elle était seulement la maîtresse de Verbois ; d'autres, mieux informés, assuraient quelle l'avait épousé : dans l'une ou l'autre supposition, elle était a jamais bannie de la société. Pour comble de disgrâce, Verbois ,
même, la négligeant contre toute bienséance^ venait tout au plus dîner ou souper avec elle une fois par mois : elle prit pour une grande passion le dépit mortel d'amour-propre que lui faisait éprouver une semblable conduite. Sa santé se ressentit bientôt du trouble affreux de son âme; elle ne faisait point d'exercice; elle avait gardé sa petite chaussure, ses hauts talons; la promenade ne pouvait être pour elle un plaisir: elle ne marchait guère que pour aller de son lit à son canapé , et de son canapé à son lit; violente et remplie d'humeur et de caprices , elle ne parlait que pour gronder ses gens, pour s'emporter contre eux et souvent pour les renvoyer. D'un autre côté ? Verbois ne lui rendait point compte de la vente de ses diamans; elle fit l'un de ses gens l'espion de son mari; elle le paya pour l'instruire de tout ce qu'il faisait loin de ses yeux; elle apprit avec une colère inexprimable qu'il se ruinait avec des courtisanes ; que d'ailleurs il était devenu joueur, et qu'il avait perdu au jeu des sommes considérables : l'infortunée ne put contenir la véhémence de son ressentiment : elle lit à Verbois de sangla ns reproches de vive voix et par écrit : il ne répondit point,
mais il cessa entièrement de la voir. Alors 9 au bout d'un an de ce funeste mariage , succombant à tant de honte et de chagrins déclurans de tout genre , la jaunisse la plus douloureuse commença ses maux physiques; elle perdit tous les restes de beauté qu'elle avait conservés jusqu'à cette époque ; une couleur uniforme et d'un jaune foncé répandue sur sa personne et sur tous ses traits 5 semblait venger la nature qu'elle avait outragée en souillant son visage par tant de blanc , de rouge et d'autres -peintures artificieuses *. Une hydropisie générale lui ravit sa belle taille; elle devint en peu de semaines tellement méconnaissable , qu'elle craignit mortellement de revoir Verbois dans cet état. Cependant, instruit par un domestique qu'elle était dangereusement malade, il revint au moment où on l'attendait le moins, et il la vit dans toute sa difformité; il en fut épouvanté; il le témoigna , et la quitta précipitamment en disant qu'il allait chercher un médecin. En effet, il en envoya un le lendemain, mais il ne revint
* Du no/r pour peindre les sourcils et les cheveux, du bleu pour dessiner des veines.
plus; sa malheureuse femme, ayant involontairement , sans résignation et sans mérite , cruellement expié ses honteux dérèglemens , languit encore quelques mois , et mourut ensuite dans toutes les convulsions du désespoir, en maudissant les passions et surtout l'orgueil qui l'avait entraînée dans cet abîme, n'éprouvant que les angoisses et les tortures des remords , sans recevoir les grâces attachées au repentir! — Verbois prit le deuil avec ostentation, voulant que tout le monde sût qu'il était veuf de la marquise çTOrzelles; il acheva de se ruiner en peu de temps, et, malgré la dignité de son veuvage, il fut forcé, n'ayant plus d'autre ressource , de rentrer à l' Opéra- Comique *; mais ayant perdu presque tout son talent et la moitié de sa voix, il ne reparut sur le théâtre que pour être hué ; il s'enrôla en province, où, à l'aide de son ancienne réputation, on le trouva admirable; il fit de tels efforts pour mériter cette faveur qu'il en devint poitrinaire, çt il mourut au bout de dix-huit mois.
* Auquel était alors réunie la comédie italienne. Ce fut ia que parurent d'abord les chefs-d'œuvre de Monsigny, de Grétry, etc.
Tandis que ia Providence vengeait ainsi la vertu persécutée, les héros de cette histoire jouissaient du seul vrai bonheur qu'on puisse goûter sur la terre, celui que procurent la piété, les affections légitimes et l'accomplissement de ses devoirs. Pamphile fit réunir les deux châteaux gothiques par des berceaux et des arcades de treillages couverts de pampres comme dans les envh ons de Gênes ; une grande rotonde ? ornée des plus brillantes fleurs , occupait le milieu des berceaux; on y dansait , mais seulement lorsque le chevalier d'Esselac et sa compagne venaient au château de Blossange visiter leurs amis. Ces deux châteaux gothiques, emblème touchant de Punion parfaite de Pamphile et d'Isaure , le devinrent aussi de leur heureuse vieillesse ; tous les jours fortunés de leur existence si pure s'écoulèrent délicieusement dans cette belle solitude , à l'exception du très-petit nombre qui épuisa , comme on l'a vu, tout le malheur qui leur était réservé; ils n'éprouvèrent d'ailleurs que celui de perdre la comtesse de Blossange, mais dans l'âge le plus avancé. Isaure, comme pour payer un tribut de maternité , fit une fausse couche , ensuite elle eut successivement six enfans ,
({iii , par la suite, tirent ses délices, et qui s'allièrent avec les enfans d'Émérance ; ces <;' eux familles ayant les mômes opinions, les mêmes principes , vécurent toujours dans la plus grande intimité.
Un ancien Romain qui, cinq ans avant de mourir, se retira des affaires et du monde pour aller terminer ses jours à la campagne, dans une jolie retraite, ordonna, lorsqu'il vit sa dernière heure approcher, que l'on mît sur son tombeau cette épitaphe :
Ci-git Similis , qui a passé soixante-et-dix ans sur la terre , et qui n'en a vécu que cinq.
Les héros de notre nouvelle (à l'exception de six semaines d'égaremens de Parnphile ) auraient bien pu faire mettre sur leurs tombes que leur carrière s'étant écoulée au sein de la religion, de l'amitié, delà bienfaisance , de ■'l'étude, de la culture des beaux -arts, des plaisirs champêtres : ils vécurent tout le temps qu'ils passèrent sur la terre.
(M. de *** cesse de lire, reploie son manuscrit et le remet dans
sa poche.)
Quoi , déjà î
Voilà un reproche bien obligeant,
LE CHEVALIER
Et bien naturel.
L'invention ne m'a pas coûté un grand effort d'imagination, puisque tous les faits qui produisent des situations si neuves sont exactement vrais.
LE CHEVALIER
Mais il n'est nullement facile de coudre ensemble et d'arranger d'une manière vraisemblable des faits réels avec ceux qu'on invente, et de tirer le meilleur parti possible de Vhistoricjue. Aussi, je pense que les romans historiques bien faits sont toujours supérieurs aux romans de pure imagination, et-surtoùt parce que des héros imaginaires ne peuvent inspirer autant d'intérêt que des héros authentiques consacrés par l'histoire.
Cependant le roman historique de Clélle est bien ennuyeux.
LE CHEVALIER
C'est que mademoiselle de Scudéry a peint
4Ço LES SOUPERS
tous ces anciens républicains païens d'après les personnages de la cour de Louis XIV, et rien ne ressemble moins à Brut us que les ducs de Guiche et de Larochefoucauld *.
LA COMTESSE
Il me semble qu'il y a toujours un grand défaut dans ces espaces de romans.
Et lequel?
LA COMTESSE
C'est qu'en les lisant ? les gens qui ne sont pas profondément instruits , et plus encore ceux qui ne le sont pas du tout, confondent très-naturellement les traits historiques avec les détails d'invention.
* Si Walter-Scott eût fait des romans historiques de ce genre, il n'aurait certainement pas tourne toutes les te tes anglaises et françaises; mais il a pensé où se passaient tous les événemens qu'il raconte; il a été peintre fidèle et vrai , ce qui, en littérature, demande une si grande réunion de taîens , et il a charmé ses compatriotes, justes appréciateurs du ■vrai mérite. Il ne faut pas juger Walter-Scott sur des traductions qui ne donnent même pas l'idée de ses ouvrages; il faut, pour l'apprécier tout ce qu'il vaut, savoir parfaitement 1'a.nglais , et lire les originaux de ses ouvrages.
LE CHEVALIER
Cet inconvénient ne me paraît pas bien grave.
On peut même en tirer un heureux résultat, en donnant à la jeunesse un motif de plus, de commencer ses lectures d'une manière utile et solide, c'est-à-dire immédiatement après l'Ecriture sainte, parles livres d'histoire profane, ancienne et moderne. Il en résulterait que la jeunesse aurait l'esprit et le goût mieux formés, et quelle ne ferait point la confusion dont vous
parlez*.
l'abbé.
Pourquoi n'a-t-on jamais fait dans aucun ouvrage imprimé cette objection contre les romans historiques ?
le chevalier.
C'est qu'aucun homme de lettre n'envie la
* L'auteur de ces soupers a trouvé un moyen très-simple d'empêcher cette confusion, par des notes au bas du texte, quand le mot historique suffit, ou renvoyées a la fin du volume, quand elles demandent beaucoup ou même un peu de détails. Ce moyen fut employé pour la première fois dans le roman historique intitulé : les Chevaliers du Cygne, ou la cour de Charlemagne. Ce moyen, que proposait l'auteur, fut universellement adopté, et l'a toujours été depuis.
462 LES SOUPERS réputation et les succès de la .Calpreiiède de mademoiselle de Scudéry, et même de madame de Tencin , auteur du Siège de Calais
LA MARQUISE DE *****
Je suis bien aise qu'un jeune homme qui ne passe pas pour être austère , ne fasse aucun cas de ce roman , dans lequel on ne trouve ni morale ni vraisemblance.
LE CHEVALIER
Et qui d'ailleurs est fort mal écrit.
LA COMTESSE
Dans toutes ces femmes auteurs, vous ne mentionnez point mademoiselle de Lussan. Je demande grâce pour elle; car j'aime beaucoup les anecdotes de la cour de Philippe-Auguste.
Et moi aussi.
M. DONÉZAN.
Et la Reine de Navarre de madame de Gomez.
LE CHEVALIER
il y a dans cet ouvrage quelque chose de dramatique, de varié et d'amusant, qui en rendra toujours la lecture agréable.
Puisque ces daines aiment les nouvelles , je leur en proposerai encore une, dont le sujet est tiré d'une anecdote de la cour de Louis XIV.
TOUTES , à la fois.
Ah! oui , et bientôt. -
Demain, par exemple.
Il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que je n'ai pas encore fini cette nouvelle.
LA COMTESSE
Quel titre lui donnez-vous ?
Le portrait y titre qui se rapporte au principal trait, qui est véritable.
LA MARQUISE
A présent , tout ce que nous pouvons désirer, c'est que vous alliez tout de suite vous enfermer chez vous, pour travailler d'arrachépied à cette nouvelle , qui, j'en suis sûre, sera charmante.
Voilà une prévention favorable qui m'effraie; je crains de ne pas pouvoir la soutenir.
Vous viendrez toujours demain à la même heure, sans aucun retard?
M. DONÉZAN.
Après l'invitation , la promesse est inutile.