‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 23 sur 28 · QUATORZIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME SOUPER

Les mêmes, la duchesse de Grammont, madame la baronne

du B****.

LA COMTESSE

Eh bien! notre nouvelle?

Il me faut encore plusieurs jours pour la terminer.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

J'espère qu'il me permettra d'assister à cette intéressante lecture.

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LA BARONNE DU B

Et a moi aussi.

A condition que ces dames voudront bien

entendre encore l'Aveugle et le muet par amour.

LA BARONNE DU B

Il est assurément très-nouveau de promettre une récompense pour une grâce qu'on accorde.

Ce qui n'est pas nouveau , madame , c'est la grâce qui se trouve dans tout ce que vous faites et dans tout ce que vous dites.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Et même dans ses vers; chose dont ne se piquent pas tous les poètes. Mais, à propos de poètes et d'auteurs , madame la maréchale a-t-elle entendu parler des tragiques prédictions de monsieur Cazote ?

Monsieur de La Harpe m'en a dit quelque chose.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

J'y étais , ainsi que lui. Il y avait d'ailleurs à ce dîner beaucoup de gens de lettres, mes-» sieurs de La Harpe, Condorcet, Diderot, Champfort et plusieurs autres.

LA COMTESSE

Ainsi 9 ce dîner fut très-philosophique?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Et très-poétique ; on y dit beaucoup de vers.

l'abbé.

Et, sans doute, le fameux vers de Diderot sur les rois et sur les prêtres; il n'aura certainement pas manqué d'exprimer si noblement en vers ce charitable voeu de pouvoir :

« Des boyaux du dernier des prêtres » Etranglez le dernier des rois. »

LA BARONNE DU B

Quelle horreur infâme et grossière ! Conçoit-on qu'elle puisse entrer dans la tête d'un homme qui se dit moraliste ?

Revenons aux prophéties de Cazote.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Après cette odieuse citation ? on s'émancipa sur la religion d'une manière si peu mesurée , que nous autres femmes ? qui ne sommes jamais si philosophes que les hommes , nous ne pûmes nous empêcher d'imposer silence.

M. DONÉZAN.

Qu'en arriva-t-il?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Qu'on acheva tout bas ce qu'on avait commencé tout haut , avec de longues acclamations d'applaudissement et de joie.

Et Cazote était-il au nombre de ces bruyans personnages ?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Point du tout ; il gardait un si profond silence, il avait l'air si sérieux, qu'on lui demanda la cause de sa tristesse ; il répondit en soupirant qu'elle venait de sa prévoyance.

LE CHEVALIER

Apparemment des maux que causeraient les philosophes ?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Précisément.

LE CHEVALIER

J'avoue que cette pensée-la ne m'a jamais attristé.

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 469 l'abbé.

C'est peut-être que vous en étiez, distrait par beaucoup d'autres.

LE CHEVALIER

Cela est possible. Cependant, si les philosophes disent de mauvaises choses , ils en disent aussi de bonnes et de fort utiles : l'un compense l'autre.

l'abbé.

Permettez-moi de vous représenter que les choses bonnes et utiles se trouvent infiniment meilleures dans les livres saints, ou dans les ouvrages religieux offrant Vunique et véritable base de la morale, que dans les écrits philosophiques, où ils ne sont jamais que d'horribles inconséquences , en y comprenant même ceux des anciens païens , quoiqu'ils n'eussent néanmoins ni arrière-pensées , ni desseins formels de produire une révolution *.

* J'ai fait, il y a plus de cinquante ans, un livre dont les éditions se succédèrent rapidement, et qui avait pour titre : La religion considérée comme Vunique base du bonheur et de la véritable philosophie. Je trouve bien satisfaisant de pouvoir, sans me contredire, répéter la même phrase a quatrevingt-deux ans! Mais cette phrase ne pourra jamais s'appli-

LE CHEVALIER

Vous croyez réellement que nos philosophes ont le projet de faire une révolution?

l'abbé.

Eux-mêmes n'en disconviennent pas.

LE CHEVALIER

Ils disent qu'il est vrai qu'ils veulent établir le règne de la raison; mais c'est une figure que l'on peut comprendre sans s'alambiquer l'esprit.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Cazote prétend que ce n'est point du tout une figure ^ et que dans une trentaine ou une quarantaine d'années, on ne verra plus à Paris et dans toute la France une seule de nos églises , et qu'elles seront toutes remplacées par des temples de la raison, ou des écuries.

M. DONÉZAN.

Cela est vraisemblable. {On rit.)

quer qu'à ïa religion chrétienne, la seule qui soit entièrement exempte de toute espèce d'inconséquence morale, l'une des plus grandes preuves (parmi tant d'autres) de sa divinité.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, 47i

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Ce n'est pas tout; Cazote , de plus, a prédit que nous irions tous sur l'échafaud.

LE BARON

Ceci passe la plaisanterie.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Enfin, il a prédit à monsieur de La Harpe qu'il se convertirait.

Dieu le veuille ! et je n'en serais pas étonnée; il a toujours eu une sorte de respect pour la religion.

LA BARONNE DU B****

Il est certain qu'il n'a jamais eu l'effronterie des quatre chefs *.

LE CHEVALIER

Ce pauvre Cazote , qui a fait de si jolis ouvrages *% avait-il déjà donné des marques de démence?

* Voltaire, Diderot, d'Alembert, Helvëtius.

** Des Poésies fugitives, Olivier, le Diable amoureux , U Lord impromptu , etc.

foi LES SOUPERS

l'abbé.

Jamais ; et ? au fait } ces prédictions-là ne sont pas plus étonnantes que celles de monseigneur J'évêque de FEscar et de l'abbé de Beauregard *.

LE BARON

Et Cazote a-t-il aussi donné son horoscope?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Ainsi que nous tous . il finira par une mort violente **.

* Il semble que, dans le siècle dernier, le seul mérite de prévoir combien les philosophistes feraient de mal, ait suffi pour donner a quelques-uns le don de prophétie. M. Delille, qui n'était qu'un agréable chansonnier, se trouvant a Chanteloup, chez le duc de Choiseul, l'ex-ministre, vingt ans avant la révolution, fit une chanson satirique contre la philosophie moderne, dans laquelle il dit qu'on finira par ôter tous les saints du calendrier, et qu'a leur place, on mejjra des oignons, des carottes, des poireaux , etc. Cette chanson eut un grand succès, et fut universellement répandue. L'auteur de cet ouvrage a pu enfin se procurer cette chanson extraordinaire qui n'a jamais été imprimée, et que , dans la société, peu de personnes possèdent, l'une desquelles aussi obligeante que spirituelle, l'a recherchée, retrouvée dans ses papiers, et donnée à l'auteur, qui la place à la fin de ce volume.

** C'est en effet ce qui est arrivé ; mais / avant cette époque, son angélique fille, au moment où il allait succomber sous les coups des assassins, le tira de leurs mains, et lui sauva la vie

LA MARQUISE DE *****

Il faut convenir que ses visions ne sont pas gaies.

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

Elles nous ont pourtant bienfait rire. Il y a des choses qui sont trop ridicules pour faire horreur ou seulement pour effrayer.

LE BARON

Madame la maréchale croit-elle qu'avec le progrès des lumières, une révolution soit possible , et que , même s'il y en avait une , elle fût sans innovations ?

Oh ! cela non ; la raison aujourd'hui est tellement dominante dans tous les esprits, que je suis persuadée que nous finirons par abolir la guerre.

au péril de la sienne ; elle se jetta entre lui et les meurtriers , en s'e'criant : Vous n'atteindrez son cœur qu après avoir percé le mien. Le peuple, presque toujours sensible et généreux, quand on ne cherche point à l'égarer, .sut apprécier cette belle action : on enleva Cazote, et, suivi de sa fille, on le porta en triomphe jusque dans ^a maison. Hais, peu de temps après, les Jacobins réparèrent cette clémence populaire, en faisant périr Cazote sur un échafaud. Il mourut en héros chrétien.

l'abbé.

Voilà , du moins , de douces illusions ; et cette raison qui va nous rendre l'âge d'or, à qui la devons-nous?

LA DUCHESSE DE GRAMMONT

D'abord à la religion , ensuite à nos grands

écrivains.

l'abbé.

J'ai déjà eu l'honneur de répondre à cette objection; morale, règles de conduite dans toutes les classes, tout ce qui est essentiellement utile à l'homme , se trouve sans inconséquences et sans contradictions dans les livres

saints.

l'évêque.

Il est certain que le plus grand des écrivains de ce siècle (M. de Buffon ), et, peutêtre , le seul en prose que l'on puisse comparer, pour le style , aux Bossuet , aux Pascal , aux Fénélon, etc. , a rendu quelques services à la religion , en dédaignant d'entrer dans la conjuration des philosophistes , en reconnaissant le déluge comme miraculeux , l'immortalité de l'âme , et que l'intelligence des animaux y qui n'a nul besoin d'apprentissage et qui ne

perfectionne rien, n'est qu'un pur instinct machinal. Mais je ne pense pas qu'on puisse soutenir ou croire que Diderot , Helvétius , Damilaville , et même J.-J. Rousseau , aient été utiles à la religion.

LA BARONNE DU B

Cette pensée serait beaucoup plus folle que toutes celles de Cazote ....

l'abbé.

Nul pays ne peut se passer de moeurs 5 de morale, de tranquillité, et conséquemment de religion; ainsi, l'on doit regarder tous les impies qui font gloire de leurs opinions , comme les perturbateurs du repos public.

LA BARONNE DU B

Et c'est ce qu'ils sont en effet.

LA MARÉCHALE, regardant à sa montre.

Je n'ose pas vous dire l'heure qu'il est. ( A M. ***. ) Croyez-vous que la nouvelle soit finie d'aujourd'hui en huit?

Si ce n'est celle-là, ce sera sûrement une autre.

Comment une autre ! . . . .

Oui; j en ai toujours plusieurs commencées , c'est-à-dire, dont le plan est fait; et quand cet important travail est fini, on peut dire que Pouvrage l'est aussi.

LE CHEVALIER

Ah! ah! c'est comme Racine, qui disait : Ma tragédie est faite , le plan est terminé , je n'ai plus quà la mettre en vers.

Et en vers raciniens! Quel énorme talent!

l'abbé.

On commence à ne plus faire de plans ; il en faut pourtant dans tous les genres d'ouvrages , et j surtout dans le dramatique , l'art des préparations l'exige absolument dans les drames ; il est vrai qu'il est plus difficile de faire un bon plan qu'un joli dialogue; l'un ne demande que de l'habitude et de la facilité , l'autre exige de vastes combinaisons unies a l'imagination.

C'est pourquoi Racine a excellé dans cet art , ainsi que dans celui des préparations , pour lequel cet art semble fait.

M. DONÉZAN.

Il est vrai qu'on ne peut préparer sans avoir fait un plan ; car il faut , avant tout, savoir ce qu'on dira ? afin de rendre vraisemblables les caractères et les événemens.

Vous parlez tous à merveille , mais vous bravez les avertissemens sur l'heure; il faut néanmoins finir par se rendre à la raison.

LE CHEVALIER

Cela est dur.

Et nous séparer.

LE CHEVALIER

Cet ordre est si dur qu'on a peine à croire qu'il soit raisonnable.

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