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la femme attribuaient une partie de ces choses à la tendresse paternelle et maternelle : on n'avait point d'ambition personnelle; c'était toujours, disait-on . pour Jules, qu'on faisait si assiduement sa cour; c'était pour lui que l'on cultivait avec tant de soin les ministres ; c'était pour lui que l'on ne manquait pas une fête et qu'on en donnait tant. Et la monotonie de cette agitation , qui recommençait tous les ans, n'était nullement amusante; madame de Linange en était souvent excédée, et même malade ; mais , dans le grand monde , l'habitude est quelquefois plus entraînante encore que la passion.
La bonne vieille octogénaire avait toujours aimé à s'occuper; elle ne s'était jamais laissé entraîner parle fracas du grand monde; elle savait s'occuper : la lecture était une nourriture nécessaire à son esprit, et, par conséauent, elle préférait l'entretien d'un ami aux conversations bruyantes de la société, qui, en général , ne sont remplies que de lieux communs également insipides et faux. Elle aimait Jules comme s'il eût été son fils : elle l'avait vu naître ; il était charmant pour elle et lui montrait la plus grande confiance. Elle se ilat-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 485 tait d'avoir contribué à son éducation , et elle n'avait qu'à s'en applaudir : Jules était cité comme le modèle de tous les jeunes gens, quoiqu'on l'accusât assez généralement de sauvagerie et de singularité; reproches qui, dans la bouche des gens du monde, sont toujours des éloges.
Un matin, Jules vint chez la baronne de meilleure heure que de coutume ; il lui dit que ses parens voulaient enfin avec autorité le marier. (( Je connais, dit-il, la jeune personne qu'on me propose; sans me tourner la tête, elle me plaît assez : elle a de la simplicité , de la douceur; elle n'a pas beaucoup de talens, mais elle a eu beaucoup de maîtres; ce qui, pour une infinité de gens, revient au même. Mais elle est fille d'un financier, et si riche, qu'il sera bien possible de croire qu'on ne l'épousera que pour sa fortune. — Que vous importe, si elle vous convient personnellement? — Je n'aimerais pas qu'on eût de moi cette pensée. — On ne l'aura point, si vous rendez cette jeune personne heureuse. — Ah! certainement , si je l'épouse , je mettrai tous mes soins à faire son bonheur, et je serai sédentaire et fidèle. — Alors , ne vous contraignez
point dans votre choix. — Ce mariage, d'aîfleurs, offre les plus grands avantages. Octavie, la jeune personne , est fille unique , et son père, après M. de Montmartel, est le plus riche particulier de France. Ah ! mon ami , s'écria la baronne en poussant un profond soupir, nous nous sommes moqués, il y a longtemps, de ce lieu commun si peu réfléchi et si généralement reçu, que L'argent fait tout. — Non, sans doute, il ne fait pas tout, puisqu'il ne peut donner la paix de l'âme et la santé. — Ni rendre la force physique et la jeunesse. — Ni consoler dans les peines de cœur, ni même préserver de Fennui. — 11 n'est donc nécessaire à rien de ce qui peut êlre utile au bonheur ; et de plus , une très-grande fortune n'est que trop souvent qu'un obstacle au bonheur. J'ai cent cinquante mille livres de rente; je n'ai que des collatéraux j ils sont riches, et n'ont nul besoin de mes dons ; cependant ils s'emparent de ma maison , de mon cuisinier et de mon argent; ils donnent des fêtes chez moi; ils prétendent que c'est pour m'amuser. Mon âge ne w& permet pas d'y assister d'un bout à l'autre; je nen éprouve guère que la gène et la contrainte , qui, corn-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 487 munément, me sont insupportables. Mes amis s'arrogent fréquemment le même droit; on accourt en foule ici comme à la maison la plus brillante de Paris, Tout le monde , excepté moi, s'y divertit. Oui, reprit le comte Jules, je sens bien, madame, qu'à votre âge, cette grande fortune peut être un grand inconvénient : elle met véritablement a la merci de tous les désoeuvrés; mais, lorsque l'on est obligé de remplir les devoirs d'une place, qu'on a des occupations bien fixées, il me semble qu'on peut facilement échapper à cette espèce de tyrannie — Oui, mais il ne reste plus de temps alors pour s'instruire, pour faire des cours et pour acquérir des talens ; et d'ailleurs , la compagne qu'on s'est associée devient naturellement la victime de cette usurpation des gens du monde; car, si elle fait défendre sa parte, on l'accusera d'impolitesse, ou bien on la soupçonnera d'avoir une intrigue. — Sans doute; j'ai déjà un peu pensé à tout cela; mais je suis dans une position embarrassante. Si je n'épouse pas une personue excessivement riche , je serai forcé de rester chez mes parens ; ils voudront me loger et me nourrir : si je n'écoutais que mon cœur, c'est bien ce que j'ai-
merais le mieux; néanmoins, vous savez , madame, que ce n'est pas ainsi que je pourrais échapper à tout l'excès de la dissipation. Ce n'est que par vos entretiens , en prenant sur mes nuits, que j'ai pu acquérir, non une véritable instruction , mais du moins sortir d'une ignorance honteuse. — Eh bien, étudiez la jeune personne qu'on vous destine : si elle a de l'esprit et de la raison , si elle ne se marie pas uniquement pour avoir une belle corbeille et un magnifique écrin , et pour paraître avec éclat dans le grand monde, épousez-la; soyez à la fois dans votre maison un maître ferme sans tyrannie, un mari tendre sans faiblesse, et vous serez heureux. » Le comte Jules promit de profiter de ces excellens conseils ; et , en effet, il revit Octavie. Elle lui plut davantage encore, et l'on commença à parler tout-à-fait sérieusement de mariage. Tout allait s'arranger d'une manière irrévocable , lorsque tout à coup le père d'Octavie éleva des difficultés inattendues. On vit bientôt qu'il cherchait des prétextes pour rompre, et, peu de jours après , il rompit effectivement. Jules apprit qu'Octavie aurait pu empêcher cette rupture, qu'elle ne l'avait pas voulu. Jules trouva de la
fausseté dans sa conduite avec lui 5 et il ne la regretta point. Le jeune duc de Sumonville , devenu maître d'une grande fortune par la mort de son père , voulut épouser la plus riche héritière de France ; il demanda la main d'Octavie , et l'obtint ; car celle-ci , charmée de devenir duchesse, et d'acquérir par cette union la possession de l'une des plus belles terres de la France , n'hésita point à sacrifier Jules , qui fut consolé par la promesse que lui fit sa vieille amie , de l'en dédommager, en lui cherchant elle-même une épouse.
Un soir, sur la fin de février, Jules , sortant de chez la vicomtesse, allait rentrer chez lui, lorsqu'il aperçut, à la lueur douteuse et vacillante de la lanterne, une femme voilée, assise sur une borne : cette nouveauté le frappa ; il s'approcha de cette figure en lui demandant quel malheur la retenait là; tous , répondit-elle, à l'exception néanmoins des seuls réels : la perte de l'innocence et l'oubli de la vertu. Ces paroles , prononcées avec un son de voix enchanteur, intéressèrent vivement Jules. Quoi , reprit-il , vous n'avez plus d'asile? — Non, — Suivez-moi, s'écria-t-il , je vais vous en procurer un également sûr et respectable
chez la vicomtesse de Flavy. A ces mots , l'inconnue se leva, et, s'appuyant sur le bras que lui offrait le comte Jules, elle le suivit, il ia mena dans l'hôtel qu'il venait de quitter; on le laissa entrer sans difficulté comme à l'ordinaire : il était huit heures du soir. La vicomtesse de Flavy montra beaucoup de surprise en le voyant revenir si promptement avec cette femme mystérieuse , qui ne releva point son voile en paraissant à ses yeux. Jules expliqua rapidement ce qui venait de lui arriver. II suffit, dit la vicomtesse, cette intéressante inconnue a sans doute des raisons qui l'obligent à se cacher; elle donnera peut-être plus facilement sa confiance à une personne de son sexe et de mon âge; je me charge d'elle, si elle accepte mes services ; vous serez toujours son véritable libérateur; allez mon cher Jules. À ces paroles, Jules ému, attendri, ne répondit rien ; il fit une profonde révérence et se retira sans délai. Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre et ne put penser qu'à l'inconnue voilée; il brûlait de connaître son âge, sans savoir pourquoi; il aimait à la supposer jeune. Il se coucha de bonne heure, et le lendemain , à neuf heures, il était chez sa vieille amie. Il se
îiàta de la questionner sur l'inconnue. Je sais tous ses secrets, clil la vicomtesse, et son histoire est aussi intéressante que sa personne. Permettez-moi, interrompit Jules, de contribuer à la bonne action que vous faites, en la recueillant et la retirant de sa détresse : voici un rouleau de cinquante louis que je vous supplie d'accepter pour elle : ainsi, poursuivit-il en souriant, malgré nos réflexions philosophiques , l'argent vaut quelque chose. Oui , repartit la vicomtesse , mais seulement de cette manière , et alors même il n'est pas tout comme le vulgaire le dit et le croit. Mais d'ailleurs, reprit la vicomtesse, je ne puis recevoir vos cinquante louis, parce que cette jeune personne appartient a une famille que je connais, et même à laquelle la mienne a des obligations : je ne fais qu'un acte de justice en me chargeant de son sort. — Comment ne s'adressait-elle pas a vous ? — Tout cela vous sera expliqué quand il me sera permis de vous tout dire ; au reste, comme vous ne la connaissez pas, tout ceci n'a pour vous qu'un intérêt de roman. — Mais quelquefois c'en est un très-vif — Au reste, vous verrez l'héroïne, et tout à l'heure, car elle reste ici et ne me quittera plus.
Depuis cette assurance 3 Jules eut toujours les yeux tournés vers la porte; il éprouvait une ardente curiosité et un désir passionné de voir paraître cette inconnue; il n'avait pas osé demander si elle était jolie, cependant la vicomtesse avait dit que sa figure était intéressante ; ainsi du moins il avait la certitude qu'elle n'était pas laide. Enfin la porte s ouvrit doucement, et Jules devint immobile de surprise en apercevant la plus charmante jeune personne qu'il eût jamais vue : elle s'avança modestement, les yeux baissés, ets'approchant de la vicomtesse , elle lui baisa la main et s'assit à côté d'elle. Jules la regardait avec saisissement ; il épiait un premier regard ; il l'obtint au bout d'un demi-quart d'heure, et ce regard les fit tressaillir l'un et l'autre. Jules remarqua le trouble de Céîénie (c'était le nom de la jeune personne), et le sien s'en accrut encore. Jules s'oublia tellement dans cette visite, que la vicomtesse fut obligée de le renvoyer. Il prit congé d'elle avec une complète distraction; en lui disant adieu , il ne voyait que Céîénie. Il retourna tous les jours, pendant plus de trois semaines , chez la vicomtesse , et surtout pour y revoir Célénie; il était de plus en
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 495 plus charmé de sa raison et de son esprit, et, ne pouvant plus se faire illusion sur ses sentimens, il confia à la vicomtesse qu'il était éperdument amoureux de cette jeune infortunée. « Et quelle est votre espérance , lui dit la vicomtesse ? — Hélas ! je n'en ai que dans vos conseils et dans votre amitié. — Mais une union d'où dépend tout le bonheur de la vie , vous ne la ferez point sous les funestes auspices de la desobéissance filiale , et jamais vos parens ne consentiront à un tel mariage. — Et jamais je ne disposerai sans leur consentement de mon cœur et de ma main. — Il faut donc cesser de voir l'objet d'un sentiment qui ne pourrait que faire votre malheur à l'un et à l'autre. » A ces mots , Jules mit ses deux mains sur son visage
et ses larmes coulèrent « Que je vous
plains, reprit la vicomtesse, que je vous plains, car vous étiez aimé ! mais faites votre devoir ; le ciel veillera sur vous , et dès cette vie vous serez récompensé.»
Jules , trop agité pour être en état de répondre , se leva précipitamment et se hâta de quitter la vicomtesse. A la porte de l'antichambre , il rencontra Célénie ; adieu , lui ditil , en fondant en pleurs, adieu, oubliez-moi ,
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et ne faites pas le même souhait pour le malheureux Jules ; il serait inutile. En prononçant ces paroles, il s'élança vers le corridor et disparut.
Trois mois s'étaient écoulés depuis l'introduction de Célénie chez la vicomtesse . et depuis . quatre l'ambitieuse Octavie avait épousé le jeune duc de Sumonviîle; elle s'en repentait déjà avec amertume. Son mari l'avait conduite avec pompe dans sa belle terre de Normandie; elle y arriva triomphante avec lui. Le même jour et le lendemain , une quarantaine de personnes invitées y survinrent; on joua des proverbes, on fit de la musique, on dansa, on passa les nuits à jouer au hiribi. Octavie ne pouvait contenir la joie qu'elle éprouvait de se voir a la tête de cette brillante société, et de faire les honneurs de ce beau château : il fallait toute la vanité dont elle était capable pour lui faire supporter l'extrême fatigue de ces bruyans amusemens. Le quatrième jour, le duc retourna à Paris, en annonçant qu'il reviendrait dans le cours de la semaine prochaine , mais on l'attendit vainement ; il voulait joindre aux delassemens d'un grand seigneur les succès éclatans d'un homme à bonnes fortunes.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 495 Avant de quitter sa terre, il avait perdu au 'So et 4.0 environ soixante mille francs; il en dépensa à peu près autant en arrivant à Paris, avec une danseuse à la mode, en attendant qu'il eût séduit la femme d'un de ses amis : il poursuivit celte double carrière de galanterie pendant dix-huit mois. Sa femme, quil avait reléguée dans sa terre, revint à Noël, mécontente et surtout humiliée de l'avoir attendu inutilement pendant plus d'une année : elle le revit froidement ; il la reçut mal. La mésintelligence se mit entre eux ; Octavie se vengea en perdant sa propre réputation; le désordre de leur conduite établit dans leurs procédés une indulgence mutuelle qui acheva en peu d'années de ruiner leurs affaires.
Pendant ce temps , le comte Jules, afin d être fidèle à l'engagement qu'il avait pris , de faire tous ses efforts pour oublier Célénie , cessa pendant plus de quinze jours d'aller chez la vicomtesse ; mais il lui écrivait tous les matins; il lui dépeignait si naïvement l'état de son âme, qu'il lui montrait une de ces passions qu'il est toujours dans notre pouvoir de vaincre, mais dont on croit de bonne foi ne pouvoir jamais triompher; et voilà ce qu'on ap-
pelle une grande passion. Une plus grande illusion, une imagination plus exaltée , des sentimens plus purs, en font toute la réalité. Les parons de Jules lui proposèrent enfin une nouvelle alliance : c'était une personne d'un très-beau nom, mademoiselle de Néflis,, dont la mère , veuve depuis plusieurs années , avait eu la raison de ne jamais quitter la Bourgogne, où elle était née. Son mari, qui fut aussi son compatriote , avait partagé ses sentimens : tous deux aimèrent mieux, avec quarante mille livres de rente, se fixer dans leur belle province, pour y tenir un grand état et y faire un bien immense, que venir à Paris perdre tous les ans un temps précieux et contracter des dettes. Jules retourna chez la vicomtesse; il n'y revit plus Célénie. Comme il n'y allait qu'à des heures données , il imagina facilement que Célénie, prévenue, se tenait alors dans sa chambre. Il exprima sans contrainte à la vicomtesse tout le chagrin qu'il éprouvait de se marier; elle ne lui cacha point qu'elle avait proposé le mariage. Née aussi dans la belle province de Bourgogne, et possédant une terre près de Dijon , elle connaissait et elle aimait depuis long-temps madame de Téflis , dont la
fille, dit-elle, serait une épouse parfaite. « Ah! s'écria Jules, il n'en existe qu'une seule sur la terre qui puisse l'être pour moi! Songez, poursuivit-il avec feu , songez à toutes les perfections de notre incomparable Célénie! a son esprit, son instruction, sa modestie, sa douceur angélique , enfin à tous ses charmes et à toutes ses vertus. — Mais elle n'a point de talens. — Que sont les talens auprès des qualités éminentes du cœur et de l'esprit ? — Us ajoutent aux preuves de l'immortalité de l'âme ; ce sont eux surtout qui nous distinguent des animaux les plus intelligens ; leur culture achève de remplir les desseins du Créateur sur nous. Dieu , qui ne fait rien en vain , ne nous a point donné des dispositions particulières pour les tenir enfouies ; et d'ailleurs , les talens distingués peuvent être utiles et bienfaisans, quand c'est la religion et non la vanité qui nous enseigne à diriger leur usage. Enfin, vous aimez les arts. — J'aime mille fois mieux Célénie. « — Je veux vous faire entendre mademoiselle de Téflis; ses parens me l'envoient presque tous les soirs; je veux que, sans la voir, vous l'entendiez chanter les plus beaux airs de Castor et Pollux et de Pygmalion. Nous serons dans
ce salon , où j'ai mis mon clavecin, qui j j'ose le dire, est le meilleur Rucker de Paris. — Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez ; mais ce sera , dans cette circonstance , avec bien de la distraction. »
Le lendemain matin , un billet de la vicomtesse invita Jules à venir le soir même entendre mademoiselle de Téflis; il s'y rendit en effet, quoique avec beaucoup de répugnance. A peine fut-il placé dans le cabinet , qu'il entendit une voix délicieuse chanter, en s'accompagnant du clavecin :
« Fatal amour, cruel vainqueur, » Quels traits as-tu choisis pour me percer le cœur!... »
Cette voix, ces paroles , l'expression sublime du chant , tout porta au comble l'étonnement et l'admiration de Jules , et rien ne froidit cette impression tant que le chant se prolongea ce qui dura près d'une heure. Quand la voix cessa de se faire entendre , il tomba dans un fauteuil , en s' écriant : « Ah ! si elle avait ce talent, c'est ainsi qu'elle chanterait.... »
Le malheureux Jules , rendu a lui-même par le silence, se repentit de son admiration comme d'une infidélité, et craignant qu'on ne lui fît
voir cette merveilleuse chanteuse, il se hâta de sortir du cabinet et de la maison : il retourna chez lui, s'enferma dans sa chambre, et il expia par des torrens de larmes le plaisir involontaire qu'il venait de goûter. Ses parens recommencèrent à le persécuter, afin de prendre le jour pour l'entrevue avec mademoiselle de Téflis ; et le jour fatal arrivé, il se trouva dans le salon de ses parens à l'heure indiquée. Madame et mademoiselle de Téflis n'y étaient point encore : il n'y trouva qu'un notaire , le baron et la baronne de Linange , et la vicomtesse de Flavy ; ce qui le surprit, car il savait à quel point sa mère aimait le monde et l'éclat. La vicomtesse, l'appelant auprès d'elle, lui dit : « Voilà des tablettes que je suis chargée de vous remettre; mais il faut d'abord vous expliquer ce que c'est. Contre l'usage reçu, mademoiselle de Téflis , afin de vous faire connaître son talent pour la peinture, a voulu vous faire présent de ces tablettes, et , n'osant vous les offrir elle-même , elle m'a priée de vous les donner. Vous verrez qu'elle peint comme un artiste: et, ayant rencontré chez moi une personne dont elle sait que vous aimez la figure , c'est elle qu'elle a voulu peindre , et
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voici ce portrait, dont je crois que vous serez content)) . A ces mots , elle lui présente les tablettes. Jules, par un pressentiment indéfinissable, les reçoit d'une main tremblante; il les ouvre avec émotion et découvre le portrait; et quels sont sa surprise et son saisissement,
en reconnaissant aussitôt Célénie ! Il reste
confondu , pétrifié; dans ce moment, les deux battans de la porte du salon s'ouvrent avec bruit , et on annonce à haute voix madame et mademoiselle de Téflis. Jules, en tressaillant, lève les yeux et reconnaît encore Célénie, plus belle que jamais, brillante de bonheur, de parure et de joie; il tombe à genoux en s'écriant : a O ciel! n'est-ce point une illusion? Non, non , s'écrie-t-on de toutes parts. Mademoiselle de Téflis est cette Célénie que vous regrettiez avec tant d'amertume. Oui, c'est elle, reprit la vicomtesse ; voilà l'épouse que je vous réservais depuis long-temps ; et sachant qu'elle était décidée , du consentement et même par l'ordre exprès de sa mère, à n'épouser que celui dont l'affection pour elle ne serait point éauivoque, nous avons tous de concert composé ce petit roman. Je lui ai montré successivement tous les billets que vous m'avez
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écrits; elle a connu avec certitude qu'en épousant mademoiselle de Téflis, vous vous immoliez à l'obéissance filiale; elle a vu avec attendrissement l'expression de vos regrets, de votre douleur, et ne pouvant douter qu'elle ne soit aimée pour elle-même , elle vous donne sa foi avec autant de satisfaction que vous pouvez en éprouver en la recevant.
Rien ne peut donner une idée des transports qu'excita dans l'âme du jeune amant cette heureuse explication ; le reste de la soirée fut un enchantement qui se passa en questions réitérées et en exclamations. L'heureux comte Jules épousa l'aimable et sensible Célénie : on n'avait pas recherché pour lui, comme la première fois , la plus riche héritière ; le baron de Linange avait enfin appris que F argent ne fait pas tout , et d'autant plus, que la riche Octavie, ruinée, perdue de réputation, était reléguée dans un couvent, et que son mari, victime de toutes les passions honteuses, était enfermé à Saumur. Madame de Téflis avait proposé à sa fille un riche étranger, possesseur de deux millions de rente , jeune et d'une figure agréable ; Célénie prit beaucoup d'informations sur lui ; elle n'en apprit qu'une seule
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chose qui lui suffit pour le refuser : c'est qu'il se mourait d'eunui et qu'il avait tous les symptômes de la consomption , quoiqu'il eût vainement cherché dans la dissipation tous les moyens de s'égayer et de se distraire. Eh! que ne les cherchait-il 3 dit-elle , dans la bienfaisance et dans la pitié; il les eût trouvés sans doute : c'est le seul parti heureux et raisonnable que l'on puisse tirer d'une fortune immense. Elle refusa avec fermeté d'unir son sort à celui d'un homme dont les sentimens avaient si peu de rapport avec les siens.
La destinée du comte Jules et de sa femme fut ce qu'elle devait être, également douce et pure ; leur confiance mutuelle , leur parfaite sincérité , leurs principes religieux , les préservèrent des égaremens des passions sans frein , et du goût désordonné pour le faste et la magnificence. Ils mirent toujours en pratique les sublimes préceptes de l'Ecriture sainte, sur l'amour filial, l'amitié, l'aumône; ils ne s'ennuyèrent jamais, et ils purent se dire à la fin de leur carrière : Ce que j'ai reçu de mes ancêtres, passe à d'autres ; ce que j'ai dépensé, je l'ai perdu; ce que j'ai donné, je l'emporte avec moi.
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