LES TRADUCTIONS DE PROSATEURS QRECS ET LATINS
I. L'Histoire : Claude Sevsscl, traducteur de Diodore de Sicile; Pierre Saliat. traducteur d'Hérodote; Biaise de Vigenère, traducteur de Chalcoudyle; Jacques Amyot, traducteur de Plutarque. — II. La morale : Jacques Amyot, traducteur de Plume (CEuvreS morales). — III. Les œuvres d'imagination; le roman : Jacques Amyot, traducteur d' Héliodore et de l.ongus. — IV. Les sciences : Claude Pinet, traducteur de Pline l'Ancien. — V. La Bible et les ouvrages des saints Pères. — VI. Ouvrages latins modernes : Jacques Grrcin, traducteur de Jean Wier.
s traductions de prosateurs pouvaient prétendre à un rôle plus important Elles pouvaient dispenser de recourir
au texte ancien. Dans la prose, en effet, l'idée était moins dépendante de la forme que les Grecs et Latins lui avaient d'abord donnée. Mise en français, elle avait la même vérité, la même efficacité pour instruire et meubler les esprits.
Dès la fin du quinzième siècle l'imprimerie répand des traductions tic prosateurs anciens. Mais, sauf quelques exceptions, ce ne sont guère que des traductions d'auteurs latins. Vers 1530 ou 1535 elles se multiplient d'une manière considérable, et, dans le même temps, il devient sible de lire eu français un hou nombre d'ouvi >. I.a Pléiade ne cherche pas a interrompre ce mouvement; elle l'encourage au contraire, et du Bellay déclare que c'est rendre un grand service à la langue que de l'enri-
chir de toutes les connaissances antiques. L'activité des « translateurs » ne se ralentit que vers la fin du siècle, quand on eut mis en français à peu près tout ce qui avait chance d'intéresser le public.
Il y aura lieu de nous arrêter surtout aux traduction-, d'auteurs grecs. Celles-là, en effet, ont eu une action tout particulièrement importante au point de vue de la diffusion des idées. Ce n'est pas que le bagage intellectuel des Grecs diffère de celui des Romains qui leur ont tout emprunté. Mais les hommes de lettres au seizième siècle se recrutaient principalement dans la classe la plus instruite de la nation, la classe des magistrats et des hommes de loi. Or, ils avaient parfois une connaissance assez approfondie du latin. Ils n'avaient pas besoin d'interprètes pour lire les auteurs latins, ils pouvaient en général les connaître directement dans le texte, et ils se piquaient de le faire. La connaissance du grec était beaucoup moins commune. On en avait bien quelque teinture, mais il était assez rare qu'on pût le lire couramment. Aussi savait-on grand gré aux traducteurs d'ouvrir les trésors de la littérature grecque. Les traductions du latin s'adressaient surtout à un public moins lettré. Les traductions du grec étaient utiles à tout le monde. Elles vulgarisaient des œuvres dont l'accès était beaucoup plus malaisé.
La connaissance du grec a pénétré si lentement en France que, pour la plupart, les traductions d'ouvrages grecs ont été faites non sur le texte, mais sur des traductions latines. Sans doute un Grec d'origine comme Jacques de Vintemille, un érudit comme Amyot sont capables de comprendre le grec, et, tout en s'aidant de traductions latines, c'est le texte grec qu'ils suivent d'ordinaire. Mais au seizième siècle on ne les imite que rarement. Il en résulte que les chances d'inexactitude sont doublées : aux contresens et aux infidélités de la traduction française s'ajoutent les contresens et les infidélités de la traduction latine. Quand les deux traducteurs sont savants et diligents, le mal est tolérable : c'est le cas, par exemple, pour les traductions de Seyssel, quand Seyssel a pour se guider le latin de Las-
is quand Saliat traduit la traduction latine d'I lérodote par Valla, les érudits comme Henri Estienne ne contiennent plus leur indignation. Pour des lecteurs du vingtième siècle les traductions du seizième sont en général très inexacte^. Les instruments du travail philologique n'étaient c/ perfectionnés pour qu'on pût serrer constamment de près le sens d'un auteur difficile. Et puis, pour la plupart, ces traductions étaient trop hâtives : on ne faisait pas œuvre de savants, on voulait agir, répandre des - utiles, diriger la pratique de la vie. Qu'importait une précision minutieuse? L'essentiel était d'aller vite.
De là encore l'habitude de moderniser l'antiquité, habitude qui est constante à cette époque. On ne cherche pas à conserver aux institutions anciennes leur caractère propre et distinctif. Volontiers on les désigne par des termes modernes qui, représentant des choses modernes, les rendent actuelles en quelque sorte, contemporaines, et les défigurent par conséquent eu leur prêtant les traits de la civilisation du seizième siècle. Et cela encore est très nature 1 : puisqu'on veut agir avant tout, puisqu'on veut adapter à la pratique moderne les idées anciennes, pas n'est besoin de leur conserver un cadre exotique qui dépayse le lecteur; mieux vaut les rapprocher de nous, donner des équivalents moins exacts sans doute que ne seraient les termes spéciaux, mais qui parlent bien davantage à l'imagination. Et voilà comment les anciens se mettent à nous entretenir de élues, d'églises, d'évêques, de marguilliers, de saints cantiques, d'escadrons, de compagnies de gendarmes, de capitaines généraux de la gendarmerie, de secrétaires d'Etat, etc. Tout cela fait un habit un peu moderne aux vieux textes, et les puristes ont peut-être lieu de se plaindre; mais combien le passé retrouve de vie élans ce- contact avec le présent? Il y a des mots epii ne peuvent pas se traduire, parce qu'ils représentent ele^ choses qui sont propres à une civilisation. Plutôt que ele- les conserver élans leur forme barbare, plutôt e|iie- d'alourdir la phrase de tenues morts ou des longues paraphrases qu'ils auraient exigées, les traducteurs du seizième siècle leur substituaient des termes qui
désignaient des choses analogues dans leur propre civilisation. Ils donnaient des récits anciens une sorte d'adaptation esthétique. Leurs narrations y gagnaient en vivacité, et le plaisir des lecteurs en était grandi. En même temps ils rapprochaient d'eux les hommes du passé, et, les sentant plus voisins, ils étaient plus disposés à profiterde leur expérience. De tous les genres littéraires cultivés par les anciens, l'histoire est peut-être celui qui a le plus tenté les traducteurs au seizième siècle.
L'histoire (1), disait Montaigne, c'est mon gibier en matière de livres. [Et encore :] Les historiens (2) sont ma droite balle, car ils sont plaisants et aisés; et quand et quand (de plus) l'homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu, la diversité et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la variété des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent... En ce genre d'étude des histoires il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'auteurs, et vieils et nouveaux, et baragouins et français, pour y apprendre les choses de quoi diversement ils traitent.
Et tous répètent, chacun à sa façon, que l'histoire est agréable et utile : agréable parce qu'elle présente un imbroglio de faits, d'anecdotes, d'aventures à la manière d'un roman; utile parce qu'elle est un roman vrai, parce qu'elle met à la disposition des lecteurs un ample magasin d'expériences dont qui veut peut profiter, d'expériences politiques pour les hommes d'Etat, d'expériences militaires pour les capitaines, d'expériences morales pour tous. Elle prolonge en tous sens, indéfiniment nos observations personnelles, et nous permet d'améliorer notre vie par l'exemple d'autres vies semblables.
Tous les traducteurs à l'envi redisent cela dans leurs préfaces. Ecoutez comment Jacques Colin présente au public la traduction que Seyssel avait faite de Thucydide.
(i) Essais, I, xxvi.
(2) Ib'id., II, x.
Il la dédie à la très illustre et très haute excellence des princes el à la très honorée magnificence des seigneurs et nobles français . afin de bien marquer que l'objet du livre nner aux gentilshommes des enseignements politiques et militaires. x
. leur dit-il, usurpée par les anciens disant
toute personne ignorante être mauvaise, à bon droit a été
. et jusque-là approuvée, que Térenee n'a point douté
lire par un vieillard expérimenté que la terre ne porte rien pire qu'un homme ignorant. Car comme il soit en toutes
s incivil et impertinent, en cela il est intolérable qu'il ne trouve rien bien fait sinon ce qu'il fait lui-même. Et certainement ignorance est moult déconvenable et malséante en toutes personnes, mais en celles des nobles d'autant plus réprouet pernicieuse que, tout ainsi qu'ils surmontent les autres en dignité de sang, richesse, accoutrements et autoril leur est erand'honte s'ils ne les surpassent en excellence du savoir qui appartient à leur vocation consistant plus aux Charges et maniements publics (principalement en ce royaume de France, où coutumièrement le prince, qui, seul, ne pourrait vider tant d'affaire . • de la plupart sur la bonne fiance
qu'il a en eux) qu'à un tas de déduits [divertissements) inutiles et exercic. tifs, où ils perdent une grande partie de leur
temps, qui serait beaucoup mieux employé à apprendre le rôle du personnage qu'il leur convient jouer au théâtre de la chose publique, quand ce vient à leur tour et rang. A laquelle coûte trop cher s'il faut qu'ils deviennent sages à ses dépens, comme d'apprendre en faisant la guerre que la guerre est une chose en toutes manières à éviter. Car très misérable est la prudence qui seulement est acquise par usage. Et est certain que ceux qui défaillent de prudence et de savoir ne pourraient faire beaux
en temps de guerre ni de paix. A quoi regardant Salomon, roi de Judée, après que celui qui peut donner toutes choses lui eut baille choix de demander ce qu'il voudrait, ne requit sinon sapience, laquelle advient, ou par un souverain prix de nature, ou est acquise par une grande connaissance de lettres jointe à un bon sens naturel... qui est le timon du navire, de telle vertu et efficace que, par le moyen de lui, comme dit Cicéron, il s'est trouve plusieurs grands et vertueux personnages sans doctrine. Et plus est capable de touange et vertu le naturel sans doctrine que la doctrine sans naturel. Et toute-
fois pour bon qu'il soit, se fier en lui, et l'employer sans rience à prendre parti sur la multitude des événements différents qui surviennent d'heure à autre en ce monde, périlleux que d'entreprendre un navigage sans calamité {pierre d'aimant), car si bien le navire est bon et fort, et bien garni et équipé de voile et de sartie celui qui est dedans ne saurait pourtant connaître en un fortunal (tempête), quel vent souffle, ni la route qu'il doit tenir, sans la boussole. Au moyen de quoi a toujours été dit que l'expérience est maîtresse des choses, nous enseignant à nous régir et gouverner es présentes et à venir par le jugement et mémoire des passées. Mais quand ceux qui entendent les matière* parlent d'expérience, ils ne s'arrêtent pas à celle-là dont est venu le proverbe qui dit « en gâtant l'on apprend », ni en celle qui s'acquiert en la seule vie d'un homme, car elle est trop brève, frêle et caduque pour faire due provision de toutes les preuves, dont nous avons métier (besoin) en ce mondain pèlerinage. Et moins sans lettres de soi-même est suffisante, pour nous donner claire connaissance de l'antiquité, laquelle est si convenable et requise que l'ignorance d'elle, ainsi que met Paul-Emile, contraint ceux mêmes qui sont envieillis es études des autres arts libéraux, toujours sembler enfants, ignares du sentiment et vie commune, vivre comme étrangers au pays de leur nativité, et peu dignes d'être appelés au gouvernement de la chose publique et à la compagnie des conseils. Ains (mais) veulent signifier la louange que nous donnons en langage français à un homme excellent quand nous disons «il sait beaucoup et a beaucoup vu», et parlent de celle expérience qui est conjointe avec littérature, car, comme dit sagement messire Philippe de Commynes en son histoire, plus se voit de choses en un seul livre en trois mois que n'en sauraient voir à l'œil vingt hommes de rang, vivant les uns après les autres. Avec ce la civile et militaire discipline, les constitutions et lois des royaumes, les façons par lesquelles ils sont acquis et entretenus, les moyens par où ils viennent en décadence, et derechef par où ils sont rétablis et remis ; toutes ces choses sont contenues seulement en la description des bonnes histoires, et non ailleurs, la méprisance desquelles avec faute de les avoir sues a bien souvent été cause de très grandes ruines et totales destructions de plusieurs Etats, et sera encore, tant que l'outrecuidance avec le déprisement des bonnes doctrines aura plus de vogue que la contemplation de l'antiquité inventeresse de toutes bonnes choses. Dont ayant claire intelligence, le très
vertueux, très magnanime et très chrétien François, premier nom, par la gi >ieu roi de France, mon souverain
ur et ma achant l'utilité que lui a portée la con-
des histoires tant en armes qu'en conseils à se gouverner et conduire en la diversité de ses fortunes, il a voulu non seulement témoigner* mais aussi mettre en évidence et communiquer par un acte formellement contraire à un autre du grand Alexandre le fruit et délectation que l'on en doit attendre et percevoir. Mais après que nous les aurons tous deux is jugerez lequel est le plus digne de louange. Etant andre jà passé en Asie, il eut nouvelles comment Aristote pteur avait publié et mis en communication les livres péculatives, pour laquelle cause lui escrivit une de cette teneur: « Ce n'est pas bien fait à toi d'avoir i publie les livres de science spéculative, car en quelle chose ormais serons-nous plus excellents que les autres si les trines que nous avons apprises commencent à être connues hacun? Quant à moi, j'aimerais mieux être excellent en Mice que en puissance, lit adieu. » Les sciences qu'il appelle spéculatives sont les métaphysiques, lesquelles au témoignage de l'lut arque, sont de nulle utilité, tant à apprendre, qu'à enseigner. Et toutefois, Alexandre était mal content qu'elles mmuniquées. Mais. !e roi François ayant en sa librairie Thucydide, Athénien, translaté en notre langue par un tel personnage que fut messire Claude de Seyssel, qu'il solennise pour son chef-d'œuvre, pource que ledit livre ne se trouvait ailleurs, ri propre mouvement a été content d'en faire part aux princes, seigneurs et gentilshommes de son royaume, enc< re qu'il fût historiographe tant estimé entre les siens qu'ils lui firent dresser une statue ayant la langue d'or, pour l'élégance : ité qu'il avait suivies en son histoire, et que Démosthène, prince de tous les orateurs qui jamais furent, y prit tant de goût qu'il le voulut écrire par huit fois de sa propre main, lit a la vente, nul de tous ceux qui s'en sont mêlés onques approcha de lui à décrire les délibérations, exploits et événements, gardant ce qui convient aux personnes, lieux et saisons; de que pour être compris et contenus les exemples de tous humain, offices et devoirs, tant en ce volume qu'en ceux de Diodore, Sicilien, des satrapes et successeiu - d'Alexandre, et d'Appien, Alexandrin, des guerres civiles et foraines {étrangères), ton-, trois d'une même translation, tous trois reposant en la royale librairie (bibliothèuue), tous trois non trouvables ailleurs en
vulgaire, le roi, voyant que la science des langues étrang n'était encore généralement épandue (répandue) parmi la noblesse de son royaume, a voulu cette compagnie être mise comme sur un perron, dont elle soit vue de toutes parts, afin que, de ce qui y sera trouvé imitable et bon à ensuivre, l'on en prenne et tourne les enseignements au profit de la chose publique et édification de soi-même, et ce dont l'on verra la fin et commencement contrarier à honnêteté, soit prudemment considéré pour se garder d'enchoir au semblable. De là est, mes très redoutés et mes très honorés seigneurs, que, en lieu des Tristans, Girons et Lancelots, et autres qui emplissent les papiers de songes, et où plusieurs ont souvent mal colloque les bonnes heures, vous avez par le bénéfice du roi non moins fructueux que délectable passe-temps, à connaître quelles gens furent Périclès, Nicias, Antigonus, Lysimachus, Eumène, Annibal, Scipion et plusieurs autres sages et vaillants capitaines, dont les gestes mémorables tant décrits es volumes dessus-mentionnés, vous donnent occasion de tâcher à votre pouvoir, à vous transformer es vertus que vous verrez en tels personnages reluire, et faire votre profit des fautes que vous apercevrez y être notées (blâmées) en prenant finablement pour escorte et guide cette doctrine historiale, qui est (ainsi que dit Cicéron) le témoin des temps, la lumière de vérité, la vie de mémoire, la maîtresse de la vie et la messagère de l'antiquité en tous et chacuns les passages de l'une et de l'autre fortune, qui vous donnera la claire lumière de vraie expérience, pour vertueusement vous y conduire, et honorablement en échapper, à la très grande consolation et satisfaction de votre esprit.
Prenons un autre témoignage et demandons-le à l'un des principaux traducteurs de la fin du siècle. Nous verrons que la conception de l'histoire est bien restée la même. Voici comment s'exprime Goulard en tête de son Histoire du Portugal sur laquelle nous aurons à revenir.
La sagesse et justice que nous contemplons en Dieu, et selon laquelle, toutes nos pensées, délibérations, entreprises et actions doivent être réglées, se manifeste es commandements de la première et seconde tables de la loi morale, lesquelles sont autant de beaux rayons de la sagesse de Dieu qui a discerné si bien les choses bonnes d'avec les méchantes, ayant infus
quelque cl Is rayons es entendements de tous hommes,
eux t'ait paraître plus à découvert on la montagne de Sinaï, prononçant de sa bouche sacrée ses commandements afin de renouveler ce que les ténèbres de péché et de notre corruption tachent d'ensevelir. Alors donc il s'esl montre aux
hommes pour leur apprendre ce qu'ils doivent à sa haute maj< urs prochains. Or les histoires, en la plupart de
Ce qu'elles contiennent, ne sont sinon des miroirs bien polis qui montrent par les divers exemples que nous y lisons plusieurs évidents témoignages de cette sagesse et loi de Dieu, au gouvernement des Etats du monde et en la vie des grands tits. Quand nous y voyons les méchantes résolutions ons suivies de grands malheurs, au contraire, la . la justice, bref, les vertus recompensées et favorisées
nédiction Dieu, cela touche et émeut
beaucoup plus nos cœurs à aimer le bien et haïr le mal que si nous n'avions que les simples commandements ou défenses.
donc chose profitable en la lecture de l'histoire d'appliquer les exemples qui nous y sont décrits aux règles de la vie humaine, dont la première est que nous tenions pour résolu que Dieu est auteur des légitimes vocations, qu'il maintient le monde, est .tout-puissant et juste, demande qu'on le craigne et honore, et récompense ses serviteurs, qu'il hait et punit l'impiété, l'injuste violence, la tyrannie, L'orgueil, les larcins, meurtres, paillardises et autres telles méchancetés, et qu'après avoir supporte ceux qui le méprisent il les frappe tant plus rudement. Mais entre tous ceux qui doivent avoir l'œil fiché sur l'histoire, les magistrats et gouverneurs de la société humaine, soit en monarchie, en aristocratie ou en démocratie, doivent être les premiers pour remarquer les bons conseils des princes vertueux, Uém les causes du changement et renversement des villes et royaumes, les sources des guerres et calamités publiques. Ils voient en l'histoire beaucoup d'excellents personnages qui, patjustice, bonté, clémence, magnanimité en guerr. .lires, patience et modération en leurs deportements, de petits sont lus très grands, ont heureusement gouverné leurs Etats et laissé leurs sujets en toute prospérité, comme a l'opposite, par tyrannie, dissolution, envie, orgueil, trop grande confiance sur le bras de la chair, haines et dissensions rands royaumes ont souvent été ruinés, Dieu transportant la domination d'une personne ou d'un peuple a l'autre, a cause de l'injustice, comme en parle le sage. L'histoire avertit les princes
et seigneurs de bien considérer les semences et origines des confusions publiques, afin de les fuir soigneusement, comme le sage pilote se donne garde des écueils et sablons mouvants, de faire naufrage et perdre soi-même avec ses pas comme les hommes d'aujourd'hui sont de la même pâ1 ceux de jadis ainsi voit-on au gouvernement public et particulier renaître mêmes affaires, conseils, occasions, événements, misères et malheurs qu'autrefois. Il n'y a que changement de personnes qui comparaissent les unes après les autres sur ce grand théâtre de la vie humaine, pour prendre l'habit que leurs compagnons ont laissé, et jouer même rôle en substance, n'y ayant différence qu'en quelques particularités dont la principale est du plus ou du moins, comme les impiétés et injustices anciennes se voient es histoires de notre temps plus grandes en quelques particuliers, moindres es autres, mais toujours conspirant à même fin. Autant en faut-il dire des vertus dont l'histoire ancienne et moderne nous présente les exemples. Outre plus il y a en l'histoire des instructions propres à tous Etats pour abhorrer le vice et chérir la vertu en quelque temps que ce soit. Surtout les merveilleux effets de la providence de Dieu qui fait tête aux orgueilleux, les renverse pieds contre-mont, voire les acravante. (écrase), nous admonestent de sentir notre petitesse et vanité, nous commandent d'être modérés, humbles, équitables, dépouillés de toute fiance de nous-mêmes, pour ne remuer ni entreprendre chose que bien à point et dont nous ne pesions exactement les conséquences afin de nous avancer quand il faut demeurer coi, comme, au contraire, elle nous incite à entreprendre et suivre courageusement ce que requiert notre vocation, et montre qu'en bien faisant nous devons être paisibles en nos cœurs, encore que souventes fois l'événement soit tout autre que nous n'attendions.
Et là-dessus Goulard s'efforce de démontrer que l'histoire du Portugal, qu'il présente au publie, saura faire aimer la vertu et détester le vice, répandre la connaissance de l'homme et donner des leçons de prudence politique et militaire. Sans cela elle n'eût pas valu la peine d'être traduite. On voit bien chez lui, et beaucoup mieux encore chez quelques autres, l'exagération de cette méthode. On est tenté de plier l'histoire aux exigences de la morale. Il
faut qu'elle justifie des conceptions à priori, que les hommes de bien y soient récompensés, que les méchants vent le salaire de leurs crimes, que l'impie surtout soit foudroyé parla colère divine.
Jacques Colin et Simon Ooulard expriment ici l'opinion de tous leurs contemporains. Au seizième siècle l'histoire n'est pas une science; elle fournit des matériaux à la constitution des divers arts qui améliorent la vie. C'est un répertoire d'expérimentations où l'on vient chercher îles règles de conduite, de beaux exemples à imiter. Sans elle, répètent les historiens, la philosophie resterait sans force : l'histoire la met en action et lui donne la vie. Jean Bodin a exprimé cette conception d'une manière très curieuse dans sa Méthode pour apprendre l'histoire (1). L'histoire, nous dit-il, se recommandée nous par sa facilité, par son agrément, mais surtout par son utilité. Et pour mettre en relief cette utilité, il demande qu'on dresse des tables de < lieux communs •, comme disaient les anciens, ou d'idées générales, à la manière de celles qu'avaient Valère Maxime, Stobée, d'autres encore, et qu'à mesure qu'on rencontre des exemples capables de nous donner quelque leçon pratique, on les classe sous les rubriques correspondantes. Ainsi de chacun d'eux on tirera le fruit qu'il est capable de porter; il ne risquera pas de roter stérile. Bodin recommande encore de réunir les exemples qui donnent des enseignements contraires, d'indiquer pour chacun par des signes dans quelle mesure il est conforme à l'honnêteté comme à l'utilité. De la sorte se dégageront spontanément dans l'esprit du lecteur de petites règles pratiques qui tendront à gouverner sa vie. En tout cria Bodin ne fait que systématiser ce que tous faisaient autour de lui.
Claude de Seyssel est l'un des premiers qui, sentant cette utilité particulière des histoires, ait formé le dessein de les traduire en français. Il a offert au roi dans cil habillement nouveau Justin, Appien, ^\vu\ livres de Diodore, \' Antihase
Mdhudus ad facikm hisioriarum cojnitioneni. fMris, 1 566.
de Xénophon, Y Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, surtout Thucydide. Bien qu'il ne comprît pas le grec, il allait, comme l'on voit, de préférence aux ouvrages grecs, comme moins accessibles que les latins. Toutes ces traductions fuient publiées après sa mort. Louis XII, qui les avait provoquées, les garda manuscrites dans sa bibliothèque, Son successeur François I" les fit imprimer, afin que toute sa noblesse pût profiter de leurs enseignements. Originaire d'Aix en Savoie, Claude de Seyssel professa le droit et l'éloquence à Turin jusqu'à l'âge de cinquante ans environ. C'est le roi qui l'appela en France. Il le chargea de nombreuses missions diplomatiques et fit de lui un haut dignitaire de l'Eglise, puisque Seyssel, après avoir été évêque de Laon, puis de Marseille, était archevêque de Turin lorsqu'il mourut. Peut-être ces honneurs furent-ils les récompenses de simples traductions, tant les traductions avaient alors de prix. En tout cas, tout grand personnage qu'il était, Seyssel ne dédaigna pas decontinuerses « translations >. Bien lui en a pris, car ses ouvrages originaux ont été très vite oubliés, et c'est d'elles que lui vient sa réputation littéraire. On y loue surtout la pureté et la fermeté du langage, qualités rares au début du seizième siècle. Voici quelques extraits de sa traduction de Diodore (1), qui nous en offriront un spécimen.
(i) Voici le titre de cet ouvrage : Histoire des successeurs d'Alexandre le Grand, extraite de Diodore Sicilien, et quelque peu des vies écrites par Plutarque, translatée par messire Claude de Seyssel, conseiller et maître des nquètes du roi Louis, roi de France, douzième de ce nom. — Ce sont les derniers livres de l'histoire de Diodore (a partir du dix huitième), auxquels sont joints, comme le titre l'indique, quelques extraits de la Vie de Dèmétrius, de Plutarque Le volume parut en :no. En ï^\ Antoine Maca.ilt traduisit les trois premiers livres di même auteur Amvot découvrit plus tard eu Italie les livres X a XVII et en la traduction en i) >4-