LES ŒUVRES D'IMAGINATION
Dans les œuvres d'imagination on trouvait encore un
profit intellectuel du même genre que dans les histoires et clans les ouvrages moraux. Sans doute ce qu'on leur demandait surtout, c'était le plaisir qu'apportent à l'esprit des événements dramatiques ou des aventures sentimentales. Mais bien qu'à un moindre degré que les histoires, même les fictions doivent quelque chose à la vie réelle. représentent toujours dans une certaine mesure, iteurs et de leur public, leurs conceptions de la vie, des vertus, des vices, des liassions, de l'amour, de la mort s'y font jour. Le thème des anciens n'était pas instructif seulement par les maximes morales qui s'y rencontrent constamment; il l'était encore par ses fables qui transportaient le lecteur dans des milieux variés, qui, par conséquent, élargissaient son champ d'observation et l'invitaient à réfléchir. La Cyropcdic, qui est un roman historique, était très particulièrement suggestive pour ceux qu'intéressaient les problèmes politiques, et Montaigne y a puisé des exemples pour illustrer quelques-unes de ses idées. La traduction de la Cyropcdic qu'a donnée Jacques de Vintemille dans une langue pure et correcte semble avoir été goûtée. Mais d'autres romans ont été lus au seizième siècle plus que nous ne les lisons aujourd'hui. Celui d'Héliodore intitulé: Théagène et (Jiariclcc, et le roman rai de Longus, Dapknis et Chloé,. on\ peut-être dû à leur traducteur Amyot une bonne partie de la faveur dont ils ont joui. Lvèquc d'Auxerre, il crut devoir à son earaetique de ne pas signer ces deux traductions d'histoires amoureuses, profanes s'il en fut jamais. Mais il les revêtit d'une grâce exquise qu'il sut marier avec une exactitude grande pour l'époque.
L'histoire cthiopiqne traitant des loyales et pudiques
[oo LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. III
amours de Théagenes thessalien et Chariclea éthiopienne est un tissu d'aventures qui nous paraît aujourd'hui trop compliqué et trop éloigné de toute vraisemblance pour que nous sachions encore nous y plaire beaucoup. Montaigne déclarait le roman d'Héliodore « digne qu'on amuse , et ses contemporains en jugeaient autrement. La complication même de l'action était pour eux une recommandation. L'héroïne, Chariclée, est la fille de la reine d'Ethiopie, Persina. Abandonnée par sa mère, elle a été recueillie et élevée par le Grec Chariclès, qui lui a donné son nom. La jeune fille vit à Delphes et se consacre au service du temple. Elle est d'une merveilleuse beauté et d'une grâce qui séduit tous les cœurs. Le jeune Thessalien Théagène, qui la mérite par ses qualités physiques aussi bien que par ses qualités morales, n'est pas plus que les autres insensible à ses charmes. Et Chariclée, qu'aucun regard de jeune homme n'avait encore su émouvoir, est troublée et gagnée par le beau Théagène. Ils quittent ensemble la Grèce, et, à l'embouchure du Nil, ils tombent avec tous leurs biens entre les mains des brigands. C'est le début d'une suite de péripéties qui prolongeront le récit pendant dix livres. Le chef des brigands s'éprend de Chariclée. Plus tard la femme du satrape d'Egypte s'éprendra de Théagène. Constants dans leur passion l'un pour l'autre, les deux amants échappent à tous les pièges, et après bien des imprévus, bien des rencontres merveilleuses, les voilà prisonniers en Ethiopie, où, par un dernier caprice du destin, au moment où elle va être exécutée avec Théagène, Chariclée est reconnue par la reine Persina. Leur constance est alors récompensée. Les deux jeunes gens, qui se sont conservés purs à travers tant de voyages, s'épousent enfin et vivent conformément à leur rang.
En dépit de son imagination fantaisiste, qui sème partout les épisodes imprévus, qui le croirait? Héliodore avait le sens du réel. On trouve chez lui beaucoup de coutumes, de traits de mœurs qui renseignaient les lecteurs du seizième siècle sur la manière de vivre des anciens, et l'on sait combien leur curiosité sur ce point était en éveil. Ces cou-
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tûmes n'étaient pas détachées et comme abstraites de leur milieu; elles étaient encadrées el vivifiées par Le récit qui 1rs entourait et auquel elles empruntaient une sorte de réalite et comme une objectivité inaccoutumée. ( )n assistait là aux processions et aux cérémonies de Delphes; on voyait les croyances religieuses îles Égyptiens avec leurs conséquences. Héliodore surtout sait parfois décrire des caractères, des états (.lame, et il a le i^oût des réflexions morales. Il a le sens des choses psychologiques: à chaque instant on rencontre chez lui des analyses assez délicates et des méditations sur les questions pratiques. Il aime les sentences où
-unie en quelques mots la leçon qui se dégage d'une situation. Apres avoir décrit la joie débordante des deux
lits qui, s'étant crus réciproquement perdus, se retrouvent au fond d'un souterrain, il ajoute :
« Par où l'on peut évidemment connaître qu'une joie exces-
rmine souventes fois en tristesse, et plaisir démesuré
tire douleur après soi, ainsi que l'on peut voir par l'exemple de
ux amants qui, alors étant contre leur espérance échappes
du malheur où ils pensaient être encourus, pour la grande joie
qu'ils en eurent furent en danger de perdre leur vie. »
Et ailleurs, à propos des maux qui accablent la maison du grand prêtre Calasiris :
« Tout le mieux qui saurait être en telle chose est de prévoir et de connaître le mal à venir: car la connaissance précédente rebouche {émousse), par manière de dire, la pointe, et adoucit l'inflammation du mal quand il est advenu, pour autant, mon fils, qu'une grande adversité qui survient à Pimprouvu (à l improviste), inespérée, non prévue et non attendue, est intolérable; mais celle qui est prévue en est plus aisée à supporter pour ce qu'en l'une, la raison et l'entendement prévenus de peur est si fort étonné qu'il ne sait qu'il doit faire, mais, en l'autre, l'accoutumance de l'avoir longtemps ou paravantvue et sue fait que l'on s'en résout (on en prend son parti) et en disraison. »
Il disserte dans un autre endroit, et avec de longs développements, sur la croyance populaire au mauvais sort que
les sorciers jettent clans leur regard, et il cherche dans quelle mesure et par quelles explications elle peut se justifier rationnellement. (Voir au livre III.)
Chariclès se prend à rire par manière de moquerie. « Comment,
dit-il, vous croyez donc comme le simple et rude vulgaire qu'il en soit quelque chose de ces charmes et ensorcelleries des yeux. Oui, dis-je, autant que chose qui soit. Et la raison est telle : cet air qui est épandu et circonfus tout à l'entour de nous, pénétrant es plus intérieures et secrètes parties de notre corps par les yeux, par les narines, par l'inspiration et respiration ordinaires et généralement par tous autres conduits et ouvertures de notre corps, et y portant quant et lui {avec lui) les qualités extérieures qu'il a telles comme il y flue et entre, telles passions imprime-t-il dedans le corps de ceux qui le reçoivent, de sorte que, quand quelqu'un regarde avec envie quelques belles choses, il infecte l'air circonstant d'une qualité envieuse et maligne et inspire en la personne qu'il regarde un esprit de malignité. Et cet esprit, comme une chose légère et de subtiles parties, pénètre jusque dedans les os et jusques aux moelles mêmes; et y en a plusieurs qui prennent cette maladie d'envie, laquelle a été par propre nom appelée bascanie en langage grec, c'est-à-dire ensorcellement et charme procédant d'envie. Et qu'il soit ainsi, Char'iclée, considérez combien il se trouve de gens qui sont infectés du mal des yeux ou bien d'une contagion pestilente sans avoir jamais touché à ceux qui étaient déjà entachés de telles maladies, sans avoir couché ni bu, ni mangé avec eux, seulement pour avoir haleine ou participé du même air qu'eux. De quoi vous peut faire foi l'origine et naissance de l'amour autant que chose aucune qui soit; car il prend son commencement des objets que l'on voit, lesquels, par manière de dire, lancent celle passion comme un vent au dedans de l'âme par les conduits des yeux et non pas sans grande raison, car, étant l'œil le plus remuant, le plus prompt et le plus vif de tous les sens et conduits naturels de notre corps, il en est plus susceptible de toutes dérivations et défluxions, attirant à soi par le moyen de ses esprits vifs et enflammés l'amour de ce qui lui est présenté. »
Je laisse à part la valeur de cette explication, dont le matérialisme amusera peut-être, pour retenir seulement que