‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 24 sur 67 · S AMYOT · texte numérisé non relu

S AMYOT

qui s'épgndenl si clairement sur toutes choses, ains (mais) nt à plein fond regarder le cercle même de son corps, en

osant se promettre qu'ils pénétreront sa clarté et entreront yeux à force au beau milieu, ils s'aveuglent. Kt pourtant {pour ce motif) Philippide, le joueur de comédies, répondit un jour bien sagement au roi Lysimaque qui lui disait: « Que tu que je te communique de mes biens, Philippide? — plaira. Sire, dit-il, prouvu (pourvu) que ce ne soit point de vos secrets. »Car ce qu'il y a de plus beau et de plus plaisant en l'état des rois se montre au dehors, exposé à la l'un chacun, comme sont leurs festins, leurs richesses, leurs . leurs libéralités et magnificences, mais s'il y a quelque ■ de cach '. ne VOUS en approchez pas. La joie

d'un roi en prospérité ne se cache point, ni son ire (colère) ses quand il est en bonnes, ni quand il se prépare à faire quelque quelque libéralité; mais s'il y a quelque chose de ia qui est formidable, triste, non approchable, et où il n'y a pas matière de rire; car ce sera ou un amas de rancune couverte, ou un projet de quelque vengeance, OU une jalousie de femme, ou une défiance de quelques-uns de ses mignons, ou une suspicion de son fils. Fuis cette épaisse et noire nuée, tu verras bien quel tonnerre et quel éclair elle jettera quand ce qui est maintenant caché viendra à se crever. Quel moyen donc y a-t-il de la fuir? C'est de détourner et tirer ailleurs la curiosité, mèmement à rechercher les choses qui sont et plus belles et plus honnêtes: recherche ce qui est au ;i est en la terre, en l'air, en la mer. Tu demandes à >u de grandes OU de petites choses? Si tu en aimes à voir de grandes, recherche le soleil, enquiers-toi là où il descend, de la où il monte: cherche la cause des mutations qui se font en la lune comme tu ferais les changements d'un homme : comment qu'elle a perdu une si grande lumière, d'où est-ce qu'elle l'a depuis recouvrée, et comment est-ce que

Premièrement de non point apparente Elle se montre un petit (un peu éclairante, Eml

Kt r<

inuant

nier néant.

mais elle i marrie

Liand on les recherche. Te défies-tu de pouvoir trouver les

88 =s= LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. III

grandes choses ? Recherche les petites : comment est-ce qu'entre les arbres les uns sont toujours verts, fleuris, revêtus de leurs beaux habillements et montrent leurs richesses en tout temps ; les autres sont aucunes fois semblables à ceux-là, mais, puis après, ayant, comme un mauvais ménager, tout à coup mis hors et dépendu {dépensé) tout leur bien, ils demeurent tout nus et pauvres; et pourquoi est-ce que les uns produisent leurs fruits ronds, les autres longs, et les autres angulaires; car il n'y a mal ni danger quelconque à toutes ces enquêtes-là ; mais, s'il est force que la curiosité s'applique toujours à chercher choses mauvaises, comme un serpent venimeux se nourrit et se tient toujours en lieux pestilents, menons-la à la lecture des histoires et lui présentons abondance et affluence de tous maux; car là elle trouvera des ruines d'hommes, pertes de biens, corruptions de femmes, des serviteurs qui se sont élevés contre leurs maîtres, calomnies d'amis, empoisonnements, envies, jalousies, destructions de maisons, eversions {renversement) de royaumes et de seigneuries ; soûle-t-en, remplis-t'en, prends-y tant que tu voudras de plaisir, tu ne fâcheras ni n'ennuieras personne de ceux avec qui tu converseras; mais il semble que la curiosité ne se délecte pas de maux qui soient déjà rances et vieux, ains tout frais et tout récents, et qu'elle prenne plus de plaisir à voir toujours de nouvelles tragédies; car, quant aux comédies et spectacles de joyeuseté, elle ne s'y arrête pas volontiers. Et pourtant {four ce motif) si quelqu'un raconte l'appareil d'une noce, ou d'un sacrifice, ou d'une montre, le curieux P écoutera froidement et négligemment, et dira qu'il ' l'aura déjà entendu d'ailleurs, commandera à celui qui fait le conte qu'il passe cela ou qu'il l'abrège; mais si quelqu'un assis bec à bec raconte comme une fille aura été dépucelée, ou une femme violée, ou un procès qui se va commencer, ou une querelle dressée entre deux frères, alors il ne sommeille ne il ne vague pas,

Ains pour ouïr le conte il s'appareille En approchant soigneusement l'oreille.

Et cette sentence :

Hélas! que l'homme est prompt à écouter Plutôt le mal que le bien raconter.

Cela proprement est dit, à la vérité, touchant la curiosité ; car, ainsi comme les cornets et ventôses attirent du cuir ce qu'il

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y a de pire, aussi les oreilles des curieux attirent tous les plus mauvais propos qui soient; ou, pour mieux dire, comme les

portes maudites et malencontreuses,

par lesquelles elles t'ont sortir ceux que Ton mène exécuter

a la mort, et par où elles jettent hors les ordures et les hosties

.ration et de malédiction, et jamais n'y entre ni

n'en sort chose qui soit nette, sainte ni sacrée: aussi les oreilles

du curieux sent de pareille nature; car il n'y passe rien qui

gentil, ni bon, ni honnête, ains toujours y traversent et

hantent paroles sanglantes, apportant quand et elles (avec

des cou; Mes, poilus et contamii

Larmes cl pleurs sont en toute saison

'1 qu'on oit ma maison.

la seule muse, la seule silène des curieux; il n'y a rien qu'ils oient (entendent)» plus volontiers, car curiosité est une 0 d'ouïr les choses que l'on tient closes et cael

v a-t-il personne qui cache un bien qu'il possède, vu que

bien souvent on simule Scn avoir que l'on n'a pas. Ainsi le cu-

ivoitant de savoir et entendre des maux, est entaché

•te malheureuseté que les Grecs appellent épichaire-cacia, qui signifie joie du mal d'autrui, passion qui est sœur germaine de l'envie d'autant qu'envie est douleur du bien d'autrui, et l'autre perversité est joie du mal : toutes lesquelles deux passions procèdent d'une perverse racine et d'une autre ' cruelle, qui est la malignité. Or, est-il si

ux et si moleste [pénible) à un chacun de découvrir les maux secrets qu'il a que plusieurs ont mieux aime se laisser mourir que de découvrir aux médecins les maladies cachées qu'ils enduraient; car, suppose/. qu'Érophile ou Érasistrate, OU bien Esculape même, du temps qu'il était encore homme, vînt en votre maison vous demander, à un homme s'il aurait une fistule au fondement, ou, si c'était une femme, si elle aurait point un chancre en la matrice, ayant en sa main les utils (outils) de chirurgie et les drogues qui Sont propres à la guarisoil de tels maux; qui est celui qui ne chassât bien au loin un tel médecin qui, sans attendre que l'on eut affaire de lui et que l'on l'eût mande, vint de cœur et de son propre

motif (mouvement) pour entendre les maux d'autrui, encore que la Oiiiosil -111 de bien particulièrement enquérir soit

salutaire en cet art-la, [boa (tandis que) les curieux recherchent

en autrui ces mêmes maux-là et d'autres encore pires. Ii vrai que ce n'est pas pour les guarir, mais seulement pour les découvrir, au moyen de quoi ils sont à bon droit haïs de tout le monde ; car nous haïssons les gabeleurs (commis de la gabelle) et sommes marris contre eux, non quand ils font payer la gabelle pour les hardes que l'on fait entrer à découvert en la ville, mais quand ils viennent rechercher et fureter les bes<» et hardes d'autrui, encore que l'autorité publique leur donne loi de ce faire, et qu'ils reçoivent dommage quand ils ne le font pas; mais, au contraire, les curieux laissent perdre et abandonnent leurs affaires propres pour vaquer à enquérir ceux d'autrui. Ils ne vont pas souvent aux champs, d'autant qu'ils ne peuvent supporter le requoi (calme) ni le silence de la solitude ; mais, si, d'aventure, après un long espace de temps, il leur advient d'y aller, ils jetteront plutôt l'œil sur les vignes de leurs voisins que sur les leurs, et s'enquerront combien de bœufs seront morts à leur voisin, ou combien de muids de vin lui seront aigris, et soudain après qu'ils se seront emplis de telles curieuses demandes, ils s'en refuiront à la ville, car il dit :

Puis en marrant (labourant* il me racontera Sous quelles lois paix faite se sera ; Car le méchant fait métier de s'enquerre (s'enquéi Allant par tout, et de paix et de guerre.

Mais les curieux, fuyant le labourage et l'agriculture comme chose vaine et froide qui ne produit point de grands cas, se jettent, au beau milieu d'un sénat, d'une tribune où les harangues se font au peuple sur la place au plus fréquent lieu du port où abordent les navires : Eh bien! y a-il rien de nouveau? Comment, n'as-tu pas été ce matin sur la place? Penses-tu que la ville se soit changée en trois heures? Si quelqu'un d'aventure lui fait ouverture de tels propos, s'il est à cheval, mettant pied à terre, il l'embrassera, il le baisera et dressera les oreilles; mais si celui qu'il rencontrera en son chemin lui dit qu'il n'y a rien de nouveau, il lui répondra lors : Que dis-tu? N'as-tu pas passé par la place? N'as-tu point été au palais? Et n'as-tu point parlé à ceux qui sont venus d'Italie? Voilà pourquoi j'estime que les magistrats de la ville de Locres font bien, car, si quelqu'un de leurs bourgeois, revenant des champs en la ville demande :« Eh bien! y a-t-il rien de nouveau? » ils le condamnent à l'amende, parce que, comme les cuisiniers pour bien ruer en cuisine ne demandent autre chose que qu'il y ait

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heurs force poisson, aussi les curieux •uhaitent que qu'il y ait grande abondance de maux el l nombre d'affaires, grandes nouveautés, grands chânlle fin qu'ils aient: toujours de quoi chasser et que tuer. Aussi tit sagemenl le législateur des Thuriens quand il défendit de farcer ne mocquer aucun es jeux publiques et . sinmi les adultères et les curieux, car il semble que l'adultère soit une espèce de curiosité de rechercher la volupté d'autrui, et une inquisition et recherche de ce que l'on garde que l'on ne veut pas être vu de tout le monde, et la curiosité semble être un déliement, violement et découvrement crêtes. Or est-il que communément ceux qui enquièrent et savent beaucoup parlent aussi beaucoup; c'est pourquoi Pythagoras ordonna aux jeunes gens cinq années de silence qu'il appela échémythie, c'est-à-dire tenir sa langue. il est du tout nécessaire que médisance soit conjointe à curiosité, car ce qu'ils oient volontiers, ils le redisent aussi volontiers, et ce qu'ils recueillent soigneusement des autres, ils le départent encore plus volontiers à d'autres; d'où vient qu'outre les autres maux que ce vice-là contient, encore a-t-il celui-là qu'il est contraire à sa propre convoitise, car il convoite r beaucoup et chacun le fuit et se donne garde.de lui. ►n n'a pas à plaisir de faire qu'il voie ne dire rien qu'il oie, :de) ains s'il est question de consulter quelque affaire, on en remet la délibération et en diffère l'on la conclusion jusques que celui-là tel s'en soit allé; et si l'on tient quelque propos de secret ou que l'on fasse aucune chose de conséquence, et urvient un curieux, on l'ôte incontinent et la cache l'on, ne plus ne moins que de la viande qui est en prise, quand on voit passer un chat ; de manière que le plus souvent ce que l'on dit et que l'on fait devant les autres, on le tait et le cèle devant celui-là seul. Voilà pourquoi conséquemment il est privé de toute foi, que nul ne se fie plus en lui, tellement que nous fions plutôt des lettres missives ou notre cachet à des serviteurs ou a des étrangers que non pas a des parents, familiers et amis, qui aient ce vice d'être curieux. Bien autrement tit le sage rophon, lequel ne voulut pas ouvrir les lettres qu'il portait, encore qu'il sût bien qu'elles fussent écrites contre lui, et s'abstint de toucher à la missive du roi, tout ainsi qu'il n'avait pas voulu toucher a sa femme, par la même vertu de continence; car la curiosité est une incontinence comme l'adultère, mais outre l'intempérance, il y a uue folie et une rêverie extrêmes;

car c'est bien être insensé et hors du sens extrêmement que, laissant tant de femmes communes et publiques, vouloir p trer à grands frais et grande dépense jusques à une qui tenue sous la clef et qui bien souvent sera laide. Tout autant en font les curieux; car, mettant en arrière plusieurs belles et plaisantes choses à voir et à ouïr et plusieurs bonne' temps et exercices, ils se mettront à crocheter les lettres missives d'autrui, ils approcheront l'oreille contre les paroi maisons d'autrui pour écouter ce qui se dit et se fait au dedans, ils iront oreiller {écouter) ce que des valets ou des chambrières caquetteront en un coin, quelquefois avec danger, mais toujours avec honte et déshonneur. Pourtant serait-il très utile aux curieux, pour les divertir de ce. vice-là, se ressouvenir des choses qu'ils auraient auparavant sues et entendues; car, si, comme Simonide soûlait dire {avait coutume de dire) que, quand par intervalles de temps, il venait à ouvrir ses cofifres, il trouvait toujours celui des salaires plein et celui des grâces vuide, aussi si quelqu'un après une espace de temps venait à ouvrir l'armoire ou l'arrière-boutique de la curiosité et regardait au fond, la trouvant toute pleine de choses inutiles, malplaisantes et vaines, à l'aventure lui semblerait cet amas-là bien fâcheux, et que celui qui l'aurait fait aurait eu bien peu d'affaires. Car voyez si quelqu'un, feuilletant les écrits des anciens, en allait élisant et triant ce qu'il y aurait de pire et. en composait un livre, comme des vers d'Homère défectueux, commençant par une syllabe brève, ou des incongruités que l'on rencontre es tragédies, ou des objections vilaines et déshonnêtes qne fait Archiloque à rencontre du sexe féminin, en se diffamant lui-même, celui-là ne serait-il pas digne de cette triste malédiction,

Maudit soi;-tu qui vas faisant recueil Des maux de ceux qui gisent au cercueil!

Mais sans cette malédiction, c'est à lui un amas qui ne lui apporte ni honneur ni profit, d'aller ainsi partout recueillir les fautes d'autrui, comme on lit que Philippe fit un amas des plus méchants et des plus incorrigibles hommes qui fussent de son temps, lesquels -il logea ensemble dans une ville qu'il fit bâtir et l'appela Ponéropolis, c'est-à-dire la ville des méchants; aussi les curieux, en recueillant et amassant de tous côtés les fautes et imperfections, non des vers, ni des poëmes, mais des

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font de leur mémoire un archive et registre fort malplaisant et de fort mauvais,' grâce, qu'ils portent tour jours quand e1 te aux), lit tout ainsi comme a Rome

il y a «mus qui ne se soucient point d'acheter de belles

arcs ni de belles statues, non pas même de beaux garçons ni de belles tilles de celles que l'on expose en vente, ains s'adonnent à acheter affectueusement des monstres en nature, comme qui n'ont point de jambes, ou qui ont les bras tournés au contraire, qui ont trois yeux, ou la tête d'une autruche, prenant plaisir à les regarder et à rechercher s'il y a point

De corps mêlé de diverses espèces, Moi le l'un et l'autre sexes.

Mais qui nous mènerait ordinairement voir de tels specfâcherait incontinent et feraient mal au cœur voir; aussi ceux qui curieusement vont rechercher les imperfections des autres, les infamies des races, les fautes et erreurs advenues es maisons d'autrui, ils doivent rappeler on leur mémoire comme les premières telles observations ne leur ont apporté ni plaisir aucun ni profit. Or, l'un des plus grands- moyens pour divertir cette vicieuse passion, c'est

utumance, si, commençant de loin, nous nous exerçons et accoutumons à cette continence, car l'accroissement se fait par l'accoutumance, gagnant le mal toujours petit à petit en avant; mais comment il s'y faut accoutumer, nous le sau-

et entendrons en parlant de l'exercitation. Premièrement donques nous commencerons aux plus petites et plus légères

s, car quelle difficulté y a-t-il en passant chemin de ne s'amuser point à lire les inscriptions des sépultures, ou quelle peine est-ce qu'en se promenant passer des yeux outre les écriteaux qui s'écrivent contre les murailles, en supposant une maxime qu'il n'y a rien qui soit ni profitable ni plaisant, ra quelqu'un qui fera mention d'un autre en bonne part, ou celui-là est le meilleur ami que j'aie, et plusieurs autres pleins de telle badinerie, lesquels semblent n'apporter point de mal pour les lire, mais ils en apportent secrètement beaucoup, d'autant qu'ils engendrent une coutume de rechercher ce que l'on ne doit pas enquérir; et comme les veneurs n'endurent pas que leurs chiens ;it ni qu'ils pour-

suivent toutes odeurs, ains les retiennent et retirent en arrière avec leurs traits pour garder le nez; et le sentiment pur et net

à ce qui est propre à leur office, afin qu'ils soient plus ardents à suivre la trace,

Suivant avec le sentiment du nez

animaux qui seront détournés;

aussi faut-il ôter au curieux ses saillies et ses courses à vouloir tout écouter et tout regarder, et, en le tenant de court, le tirer et détourner à voir et ouïr seulement ce qui est utile; car, ainsi comme les aigles et les lions en marchant resserrent leurs ongles au dedans de peur qu'ils usent et émoussent les pointes, aussi estimant que la curiosité a quelque partie du désir de beaucoup savoir et apprendre, gardons-nous que nous ne l'employons et la rebouchons (émoussons) en choses mauvaises et viles. Secondement accoutumons-nous en passant par devant la porte d'autrui, de ne regarder point dedans et ne toucher point de l'œil à chose qui y soit, comme étant l'œil l'une des mains de la curiosité, ains ayons toujours devant les yeux le dire de Xénocrate qui disait qu'il n'y avait point de différence entre mettre les yeux ou les pieds en la maison d'autrui, car ce n'est chose ni juste, ni honnête, ni plaisante à voir,

Laid à voir est le dedans, étranger.

Car qu'est-ce, pour le plus ordinaire, sinon telles choses, des ustensiles de ménage qui seront l'un deçà, l'autre delà, des chambrières assises, et rien d'importance ni de plaisir; mais cette torse de regard qui tord l'âme quand et quand {en même temps), et ce détournement en est laid, et la coutume n'en vaut rien qui soit. Diogène, voyant un jour Diôxippus qui faisait son entrée sur un chariot triomphal en la ville pour avoir gagné le prix es jeux Olympiques, et observant qu'il ne pouvait retirer ses yeux de contempler une belle jeune dame qui regardait l'entrée, ains la suivait toujours de l'œil et se retournait vers elle : « Voyez, dit-il, notre champion victorieux et triomphant qu'une jeune garce emmène par le collet. » Aussi verriez- vous que les curieux ordinairement sont sujets à tordre le col et se retourner à tout ce qu'ils voient et qu'ils oient {entendent), après qu'ils ont fait par accoutumance une habitude de jeter les yeux partout; car il ne faut pas, à mon avis, que le sentiment extérieur vague et rage à son plaisir, comme une chambrière dissolue et mal apprise,

===== JA< hyo r

ai ns faut que, quand il est envoyé par la raison devers des avoir communiqué et liait lies, qu'il

retourne incontinent devers sa maîtresse pour en faire son rapport, et puis derechel se rasseoir au dedans de l'âme, étant toujours attentif à ce que la raison lui commandera; mais maintenant il se fait ce que dit Sophocle,

:ime chevaux effrénés et sans bride ■ iree emportent qui les guide.

sentiments qui n'ont pas été bien instruits ne bien exer- . courant devant le. commandement de la raison, tirent quand et eux {avec eux) bien souvent et précipitent l'entendement là où il ne faudrait point. Pourtant (aussi) est-ce chose iit communément que Démocritus le philosophe jnitlavueen fichant et appuyant ses yeux sur un miroir verbération delà lumière d'icelui, afin qu'ils ne lui apportassent aucun détourbier {trouble) en évoquant souvent la pensée au dehors, ains la laissassent au dedans en la maison, pour vaquer au discours des choses intellectuelles, étant comme fenêtres repondantes sur le chemin bouchées. Bien est-il vrai que ceux qui besognent beaucoup de l'entendement se servent bien peu du sentiment. C'est pourquoi ils saient anciennement les temples des Muses, lieux desa l'étude, qu'ils appelaient musées, le plus loin qu'ils pouvaient des villes, et appelaient la nuit Euphroné, comme qui dirait la sage, estimant que la solitude, le repos et le n'être point détourbé (troublé) servent beaucoup à la contemplation et invention des choses que l'on cherche de l'entendement. Davantage il n'est pas non plus malaisé ne difficile, quand il y a d'aventure quelques hommes qui tancent (se querellent) et s'injurient les uns les autres sur la place, de ne s'en approcher point, ni, quand il se fait un concours de plusieurs personnes pour quelque occasion, ne s'en bouger point, ains (mais) demourer en sa place; et si tu ne t'y peux tenir, se lever et s'en aller ailleurs, car tu ne gagneras rien à te mêler parmi les curieux, et recevras grand profit en divertissant à force la curiosité, et la réprimant et contraignant par accoutumance d'obéir à la raison, rit pour tendre et roidir encore plus l'exercitation, il sera bon quand il se jouera quelque jeu dedans le th qui retiendra fort les spectateurs, passer outre et repousser tes amis qui te voudront mener voir un excellent baJadin ou un

excelleni joueur de comédies, ni se retourner quand on oira (entendra) quelques clameurs ou quelque bruit procédant de la carrière où l'on fait au jeu de prix courir les che\ ainsi comme Socrate conseillait de s'abstenir des viandes qui provoquent les hommes à manger quand ils n'ont point de faim, et des bruvages qui convient à boire encore que l'on n'ait point de soif, aussi faut-il que nous fuyions et nous gardions de voir ni d'ouïr chose quelle qu'elle soit qui nous arrête ou retienne quand il n'en est point de besoin. Le bon C.yrus ne voulait pas voir la belle Panthéa, et, comme Araspe, l'un de ses mignons, lui dit que sa beauté était bien chose digne de voir : « Voilà pourquoi, dit-il, il vaut donques mieux du tout s'abstenir de l'aller voir; car si maintenant à ta persuasion je l'allais voir, à l'aventure' que ci-après elle-même m'induirait d'y aller, encore que je n'en eusse pas le loisir, et me seoir auprès d'elle pour contempler sa beauté, en laissant cependant aller plusieurs affaires de grande importance. Semblablement, Alexandre ne voulut point aller voir la femme de Darius, bien que l'on dît que c'était une fort belle jeune dame, ains allant visiter sa mère qui était déjà vieille, s'abstint de voir l'autre qui était belle et jeune. Mais nous jetant les yeux jusque dans les litières des femmes et nous pendant à leurs fenêtres, ne cuidons (pensons) pas commettre aucune faute, en laissant ainsi la curiosité glisser et couler à tout ce qu'elle veut. Aussi est-il expédient pour l'exercer à la justice, laisser à prendre quelquefois ce que l'on pourrait bien justement faire, afin de s'accoutumer de s'abstenir tant plus de orendre rien injustement. Semblablement aussi pour s'accoutumer à la tempérance, s'abstenir quelquefois d'habiter avec sa propre femme, afin que jamais on ne soit ému de la convoitise de celle d'autrui. Te servant donc de cette façon de faire encore contre la curiosité, parforce-toi de ne faire pas semblant devoir ni d'ouïr quelque chose qui t'appartienne ; et si quelqu'un te veut faire quelque rapport de ta maison, passer outre et rejeter arrière quelques propos qui sembleraient avoir été dits de toi à ton désavantage; car à faute de cela la curiosité enveloppa Œdipe en de très grands maux, parce que, voulant savoir qui il était, comme n'étant pas de Corinthe, en allant à l'oracle pour lui demander, il rencontra Laïus par le chemin, qu'il tua, et épousa sa propre mère, par le moyen de laquelle il obtint le royaume de Thèbes;et lorsqu'il semblait être très heureux, encore se voulut-il chercher soi-même, combien que sa femme

l'en détournai le plus qu'elle pouvait, el plus elle le priait de

ne le faire pas, plus il en pressa un vieillard, qui savait toute la

• î du fait, en le contraignant par toutes voles, tant que le

discours de l'affaire l'ayant déjà mis sur le bord de la suspicion,

comme le vieillard se l'ut écrié :

Hélas! jr suis sur (e point dangereux De déclarer un cas bien malheureux,

toutefois, étant déjà surpris de sa passion de curiosité, et le cœur lui en battant, il répond :

Et moi aussi sur le point de l'entendre; Mais toutefois i! me la faut apprendre;

tant est aigre-doux et malaisé à contenir le chatouillement de la curiosité, comme un ulcère qui, plus on le gratte, et plus

anglante lui-même. Mais celui qui est entièrement net et délivre {libre) de telle maladie, et qui est de nature paisible, quand il aura ignoré quelque mauvaise nouvelle, il dira :

O saint oubli de passée tristesse,

Tant tu es plein de très grande sagesse!

Et pourtant (en conséquence) se faut-il petit â petit accoutumer i. quand on nous apportera des lettres de ne les ouvrir pas vitement et à grande hâte, comme font la plupart, que si les mains demeurent un peu trop à leur gré à délier la ficelle, ils la mâchent à belles dents, et. s'il arrive un messager de quelque part, ne courir pas incontinent à lui, ni ne se lever à l'étourdie de sa place soudain que quelqu'un viendra dire : « J'ai quelque chose de nouveau â vous conter. » Mais bien eusses-tu quelque chose de bon et utile à me dire. Un jour que je déclamais â Rome, Rusticus, celui que Domitien depuis fit mourir pour l'envie qu'il portait â sa gloire, y était qui m'écoutait. Au milieu de la leç »n, il entra un soudard (soldat) qui lui bailla une lettre missive de l'empereur : il se lit là un silence, et moimême tis une pause a mon dire, jusques â ce qu'il l'eût lue; mais lui ne voulut pas, ni n'ouvrit point sa lettre devant que j'eusse achevé mon discours et que l'assemblée de l'auditoire fût départie; dont toute la compagnie prisa et estima beaucoup la gravité du personnage. Mais quand on nourrit la curio-

.site de ce qui est bien loisible, on la rend à la fin si fori violente que, puis après, on ne la peut pas facilemenl retenir, quand elle court aux chi idues, pour la longue a<

tumance. Ains telle, sorte de gens ouvrent les lettres, ils s'ingèrent aux conseils secrets de leurs amis, ils veulent à découvert les choses saintes qu'il n'est pas licite de voir, ils se vont enquérant des faits et dits secrets des princ. toutefois il n'y a rien qui rende tant odieux les tyrans que les mouches, c'est-à-dire les espions qui vont partout épiant ce qui se fait et qui se dit, encore qu'ils soient contraints de tenir de telles gens auprès d'eux. Or le premier qui eut rière (derrière) soi de telles mouches que l'on appelle otacoustes, comme qui dirait les oreilles du prince fut le jeune Darius qui ne se fiait pas de soi-même et avait tout le monde suspect. Mais ceux que l'on appelle prosagogeas, comme qui dirait courtiers ou rapporteurs, ce furent les tyrans de Sicile, Denys, qui les mêlèrent parmi les bourgeois et le peuple de Syracuse. Aussi, quand vint la mutation de l'État, ce furent les premiers que les Syracusains massacrèrent, car même la nation des sycophantes, c'est-à-dire des calomniateurs, est de la confrérie des curieux. Toutefois encore ces calomniateurs-là recherchent s'il y a aucun qui ait commis ou voulu commettre quelque maléfice. Mais les curieux, découvrant les mésaventures fortuites de leurs voisins, les exposent en vue de tout le monde. Aussi dit-on que ce mot d'alitérius, qui signifie méchant, a été premièrement ainsi dénommé de la curiosité ; car, étant la famine bien grande à Athènes, ceux qui avaient du blé en leurs maisons ne le portaient pas au marché, ains le moulaient secrètement la nuit en leurs maisons, et cette manière de curieux allaient çà et là, oreillant (écoutant) là où ils entendaient le bruit des moulins, et de là en furent ainsi appelés. Pareillement aussi dit-on que le nom des sycophantes est venu de semblables occasions, car ayant été prohibé et défendu par édit d'emporter hors du pays des figues, ceux qui allaient épiant et découvrant ceux qui en emportaient en furent de là appelés sycophantes. Et pourtant (pour ce motif) ne sera-t-il point inutile que les curieux pensent à cela afin qu'ils aient honte en eux-mêmes d'être trouvés semblables en mœurs et façons de faire à ceux qui sont les plus haïs et les plus mal voulus du monde.

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