PRÉ FACE
monde de Pline, ami lecteur, avait deux points, qui par té plusieurs, et même gens de bon savoir, de la lecture de cette histoire de nature, laquelle néanmoins comprend tout ce qui peut être dit de cet univers et de toutes i sont sous le pourpris du Ciel. Car, en premier lieu, perle était si contaminée de fautes que, quelque dilie qu'on ait mise après, n'a été possible à cerveau d'homme miser. Et toutefois tant de gens de savoir y ont travaillé, gnamment {notamment) le docte Hermolaûs Barbarus, :ius Agricola, Sigismundus Gelenius, Ferdinandus Pintianus et plusieurs autres, que ce serait quasi témérité de voulaner après tels moissonneurs, tant se sont essayés d'épi liée qui était digne d'annotation. D'ailleurs, il n'y a eu cin, cosmographe, astrologue ou simpliste qui n'ait donné pinçade à la correction de cette histoire, ni même ceux qui ont écrit des animaux et des choses minérales. Encore aujourd'hui attendons-nous les annotations sur Pline de Monseigneur le rendissime évêque de Montpellier, lesquelles il a tenues >US la lime. Et néanmoins Dieu veuille que quelquefois nous puissions gentilhomme véronois net de toute ordure. Quant à moi, l'ordre que j'ai tenu fautes que j'ai trouvées a été par la conférence {comparaison) de pli .emplaircs, et par avoir recours aux originaux dont Pline aurait transompté {pris pour le transporter dans le sien), son dire, comme Ai héophraste, Cornélius Tacitus,
i2o = LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI*. III
Columella, Varro, Cato, Scribonius Largus, Dioscoride, Vitruvius et plusieurs autres; au moyen de quoi, avec l'aide de plusieurs modernes, j'ai restitué plus de douze cents sages corrompus. Même, pour ne celer l'honneur des i maître Jacques d' Aliénant, médecin fort studieux d antiques, m'y a aidé en quelques endroits, esquels je l'ai toujours allégué en marge; et en userai de même à l'endroit de ceux qui me feront cette faveur de me remontrer quelque chose par moi non entendue, ou inadvertamment passée en ma traduction. L'autre point qui dégoûtait les personnes de la lecture de cette histoire naturelle dépendait de la difficulté du sujet et de l'obscurité du style de Pline. Car en premier lieu, pour lire avec jugement cette histoire, il faut qu'un homme soit versé en toutes choses naturelles et qu'il ait la connaissance de tout ce qui est en cet univers. Secondement Pline a été tant affecté en son style que, quelquefois, il a parlé en astrologue ou en cosmographe, et, d'autres fois, il charge un style de médecin ou de chirurgien, parlant la plupart du temps en épicier et apothicaire; et néanmoins, quelquefois, il tranche du paysan ou du forgeron, et, parfois, il s'habille en rechercheur de mines, en arpailleur (orpailleur) et en lapidaire, servant aucunes fois d'ingéniaire {ingénieur), de peintre ou de maçon; et le tout, en termes usités de son temps et si propres que, pour les entendre, faudrait susciter quelques esprits des artisans du passé, comme Apion fit de l'esprit d'Homère, pour se résoudre avec lui sur le lieu de sa nativité. Toutefois cela soit dit par jeu, car telles diableries et invocations méchantes répugnent directement à la majesté de Dieu. Pour venir donc à notre point, ce n'est de merveille si ce trésor était délaissé de plusieurs. Joint que la plupart, pour n'oser confesser leur ignorance, accusaient le pauvre Pline d'avoir écrit à la volée tout ce qui lui était venu au cerveau, sans discerner la vérité du mensonge. Mais telles gens sont semblables au renard qui ne pouvant atteindre à certains raisins pendant à une treille, dit qu'il ne s'en souciait trop, pource qu'il savait les raisins être contraires à sa santé. Et certes si ces messieurs voulaient mettre la main à l'estomac et confesser ce qui en est, ils diraient qu'ils ne mirent jamais le nez dans Pline. Cary eut-il onques {jamais) homme à qui le mensonge déplut tant qu'à Pline? Pourquoi en veut-il tant aux Grecs, auxquels il donne atteinte quasi en toutes les pages de son histoire, sinon pour les voir écrire tant à la volée et sans aucune assurance de vérité?
TDK DU PINET
magiciens et charmeurs, et comme testonne-il [accommode-f-il) ces médecins à douzaine qui ne servent que de taire mourir les gens à crédit? Vrai est
qu'eu trouve des Choses fort absurdes eu cette histoire. Mais
mme Pline les couche et de qui il les prend; car il ne
jamais une chose douteuse en avant qu'il n'allègue son
auteur, pour montrer la de celui qui l'a écrite. Et si
considération nous entrons en la lecture de Pline,
nous trouverons que ce qu'il afferme est bien certain, et qu'il
vait rien en ce monde qu'il haït tant qu'une mensonge pour mépriser et circonvenir le monde. De sorte que, hormis la connaissance de Dieu, de laquelle il était privé, on peut dire Pline avoir été ami de l'homme, si jamais homme le tut. car tout son dessein ne tendait qu'à la conservation d'icelui, et pour le perpétuer, s'il lui eût été possible. Et par
. laissant ces calomniateurs à part. i\ bien avertir,
ami lecteur, que les difficultés que j'ai mises ci-dessus ne
aient inconnues lorsque j'entrepris cette traduction. Et d'ailleurs je savais bien que ce labeur requérait un homme non seulement en toutes sciences libérales, mais aussi en tous arts et métiers requis à l'entretien de l'homme, ayant d'ailleurs la connaissance de toutes choses créées, hormis des esprits, jaçoit {encore) que selon son paganisme et la superstition d'alors il en parle pertinemment. Et toutefois le désir que j'ai de servir a notre republique française m'y a fait entrer tête b ans craindre le venin de ceux qui, par blasoimer
{critiquer) le labeur d' autrui, veulent acquérir réputation d'avoir bon jugement. De moi je n'aurai jamais honte d'une ch«>se qui est commune à tous hommes, et signamment {notamment) où il est question d'une variété si grande que celle qu'on peut remarquer en cette histoire, en laquelle on trouvera plus de vingt mille choses toutes diverses et toutes d'importance, selon le calcul qui en est fait au premier livre d'icelle. rte que tout gentil cœur y trouvant quelque erreur ou inadvertance m'en avertira libéralement, ou bien l'excusera. Joint aussi que durant quinze mois que j'ai sue après ce labeur, j'ai ete souvent malade et pre.se de quelques affaires, pour le service d'aucuns {certains) grands seigneurs à la dévotion néanmoins me remettant devant les yeux
rand nombre de livres qu'il m'a fallu feuilleter pour cet effet, et comme je me suis vu attache aux chartes pour rapporter la cosmographie de Pline a la moderne, et les discours qu'il
m'a fallu avoir avec paysans et artisans comme fond arpailleurs, gens de mine, affineurs de mine, monnay peintres, verriers, potiers, orfèvres, imageurs, ingéniaires, maçons, menuisiers, lapidaires, épiciers, teinturiers, chirurg et plusieurs autres, pour parler respectivement les terme chaque art, il m'est avis que c'est un songe. Quant au fait des simples et des choses minérales, Dieu sait combien la conférence {comparaison) des auteurs m'a été fâcheuse {pénible). Et néanmoins le malheur des hommes est si grand que jamais on ne mesure le labeur d'une chose quand on la voit faite, et signamment {notamment) d'une chose où jamais homme ne mit la main, comme est cette-ci. Car, quant à la traduction, je n'ai eu aide de personne que par le moyen que dessus, et à cercher çà et là ce qu'y faisait à propos. Et toutefois ce que j'en dis n'est pour prêcher mes reliques, ains (mais) seulement pour montrer à nos gens que si meilleur j'eusse, meilleur je leur donrais {donnerais). Car mon principal dessein a été de faciliter tellement la lecture de Pline que tout le monde pût jouir de ce trésor qui avait été si longtemps caché à notre peuple fra'nçois. Et de fait, j'ai tâché de mettre en vulgaire tous noms, tant des villes, îles et contrées que des simples, maladies et plusieurs autres choses dont cette histoire est enrichie, ajoutant néanmoins en marge leurs noms latins ou grecs, pour contenter aussi en cet endroit les gens de savoir et leur donner occasion de pouvoir juger sur-le-champ de la vérité de notre traduction. Joint aussi que je pense avoir par ce moyen éclaira une bonne partie de la médecine, et même celle qui dépend de la connaissance des simples. Auquel endroit trouvant diversité d'opinions entre les auteurs, je les ai allégués respectivement en marge, pour éclaircir le dire d'un chacun. Et quant aux noms des maladies, je ne les ai laissés en grec, sinon ceux qui sont déjà naturalisés et françoisés: ains ai usé de périphrases, pour donner entendre à notre vulgaire l'importance desdites maladies, avec leurs noms grecs ou latins en marge. Item, quand Pline met quelque ville ou contrée en jeu, j'y ai toujours ajouté la région ou contrée où telle ville serait assise, pour éclaircir davantage l'histoire. Et pource que la plupart de cet œuvre traite du fait de l'agriculture et de la médecine, où de nécessité faut procéder par poids et mesures, j'ai prémis {mis en tête) un petit abrégé traitant des poids et mesures, tant des anciens que des modernes. Finalement, pour montrer de. quel pied je marche, j'ai mis ci-
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par ordre alphabétique les noms et surnoms des péril auteurs du savoir desquels je me suis aidé en cette m. pour rendre à chacun son devoir e1 ne l'honneur d'autrui. T'avertissant, ami lecteur, que si j'ai pris grande peine après cette traduction, Monsieur de V Ardais qui la fait imprimer n'y a épargné la dépense; dont un chacun lui doit savoir gré, et signamment [notamment) vu le zèle qu'il a de mettre toutes choses bonnes en avant. Pour concludon,-, tu recevras notre Pline français d'un bon œil; et, considérant en icelui la grandeur de cet univers, diras a\ Psalmi
O notre Dieu et Seigneur amiable
ien ton nom 1 admirable
ut ce val terrestre et spacieux
jusqu'aux deux.
gneur te veuille conserver en sa sainte, grâce.
Je n'ai parlé jusqu'à présent que des lettres profanes. lettres sacrées n'eurent pas moins d'influence. En revenant aux anciens textes, on crut reconnaître que la tradition de l'Église s'était écartée de la foi et des rites primitifs, que de faux dogmes s'étaient imposés aux esprits, et qu'on avait altéré la sainte morale de l'Évangile. Ainsi c'est la Renaissance qui, en ressuscitant les textes originaux et en réveillant partout le culte des lettres anciennes, provoqua le mouvement de la Réforme, et l'on sait de quelle importance fut le mouvement de la Réforme sur les idées religieuses et morales. L'idée d'une autorité religieuse destinée à interpréter la parole divine et à fixer les croyances des hommes fut sapée dans son fondement : désormais on pouvait interpréter autrement que le corps des évêques et que le pape les vérités révélées, et par degrés chacun pouvait en venir à comprendre à sa façon la religion du Christ. Des conceptions nouvelles devaient se faire jour en grand nombre et, grâce au prosélytisme inhérent à toute pensée religieuse, chercher à se répandre dans le monde. Mais surtout la Réforme prétendait agir sur les mœurs, imposer aux esprits des concepts moraux plus rigides et plus austères. Elle mit dans les mains de tous ses adhérents la Bible en langue vulgaire, leur commanda d'en faire leur lecture quotidienne. Qui dira l'influence d'un livre ainsi constamment feuilleté, médité, commenté, qui passe du père au fils et du fils au petit-fils, et qui, de génération en génération, dépose chaque jour sa semence dans les esprits de tous les membres de la famille? Trois traductions de la Bible furent répandues chez nous au seizième siècle. Marot, Théodore de Bèze, Poitevin, Louis Budé, Robert Estienne, Gabriel du Pui Herbault, Renaud de Beau ne, Desportes traduisaient les psaumes. Les catholiques étaient
VRA< s LATINS ET MODERNES ias
le répondre par des traductions aux traductions s, qu'ils jugeaient tendancieuses. On pouvaii
ncore en français quelques œuvres îles .saints P surtout la Cite de Dieu de sain: Augustin.
Réforme française semble originale, : elle a jailli spontanément du contact avec les textes anciens. Il serait puéril :ndant de nier, comme quelques-uns ont tenté de le . qu'elle a été influencée par la Réforme allemande.
. mouvements d'idées aussi semblables ne peuvent guère se développer aussi près l'un de l'autre sans se connaître et sans se faire des emprunts réciproques. Presque nulle sur notre littérature, l'influence de l'Allemagne a pu être appréciable sur nos idées religieuses et morales. On a traduit chez nous quelques opuscules de Luther; mais ce n'est pas surtout par les traductions que s'est exercée cette influence; c'est plutôt par les œuvres latines des réformateurs dont les idées, connues de nos savants, ont été vulgarisées par eux. La prédication était un moyen très effi-
pour les répandre dans les masses. D'ailleurs, dans
} ne tous les domaines de la pensée, nous sommes redevables aux œuvres modernes écrites en latin.
lin même temps que la langue de l'Église, le latin était durant tout le moyen âge la langue de la science, dont îse était dépositaire. Quand les sciences et les lettres revinrent en honneur, ce fut tout naturellement en latin qu'elles parlèrent. Tout le trésor de l'antiquité qui se répandait sur le monde était rédigé en grec et en latin; on ne pouvait en jouir qu'à condition de connaître les langues anciennes. Il parut d'abord inséparable de ces langues. Tout ce qui s'écrivait en vulgaire apparaissait à priori comme d'essence inférieure. Ainsi on eut une langue commune à toute l'Europe occidentale, parlée par les savants
de tous les pays, qui se comprenaient entre eux et qui collaboraient à une même œuvre. On conçoit combien état de choses était favorable à la communication des i< Le bénéfice d'un ouvrage n'était pas réservé à un petit coin de terre, tous les pays pouvaient en avoir leur part, et l'Utopie de Thomas Morus, par exemple, se lisait . bien en France, en Hollande, en Allemagne, en Italie, en Espagne qu'en Angleterre où elle avait été compo
Mais si cet état de choses était très favorable à la communication des idées d'un pays à un autre, il était, en revanche, très défavorable à leur vulgarisation. On pouvait profiter partout d'une même œuvre; mais dans chaque pays, même dans celui où elle avait été écrite, n'en pouvaient profiter que ceux qui lisaient le latin, c'est-à-dire une infime minorité. La jouissance des idées de luxe était le privilège de quelques mandarins, qui disposaient des loisirs nécessaires pour consacrer plusieurs années à l'étude des langues anciennes. La nécessité de faire profite/ tout le monde des bienfaits de la Renaissance détruisit bientôt ce privilège. De même qu'on se mettait à traduire les œuvres anciennes, les savants s? décidèrent à écrire en langue vulgaire. Ainsi à l'unité succéda la division. L'Europe scientifique fut partagée par les idiomes en régions distinctes, dont les frontières coïncidaient avec les frontières politiques. Les littératures nationales se formèrent une à une et se détachèrent du tronc commun plus ou moins rapidement, selon que le tempérament des peuples et les circonstances politiques le permirent. Mais beaucoup résistaient. La transformation ne se fit que lentement. Durant tout le seizième siècle, et longtemps encore après, il a existé une littérature européenne en langue latine.
Toutefois, dans chaque pays ceux qui ne lisaient pas le latin et qui commençaient à lire des œuvres en langue vulgaire, voulaient jouir même de cette littérature européenne. On se mit donc à traduire si s principales productions, comme on traduisait les meilleures œuvres écrites dans les diverses langues étrangères, anciennes ou modernes.