CLAUDE GRUGET
qui méritent peu de créance, nuis si faut-il noter que jamais il
n'affirme ce qu'il a oui dire à autrui, ains seulement ce qu'il a
rimenté. C'est aussi chose émerveillableccque Suétone
ir. 11 dit que, quand il se levait île nuit, bien qu'il fût en lieu ODSCur et sans lumière, il voyait clair par le long 'inme s'il eût eu une chandelle allumée,
puis après il perdait la vue entièrement. Quinte-Curce et plusieurs autres dient que, quand Alexandre le Grand suait, sa sueur rendait une odeur douée et suave. Beaucoup d'autres .ut de plusieurs autres hommes qui furent ainsi priviléen aucunes {certaines) choses; mais, pource que j'ai toujours d'être bref, je m'en tais, présupposant que, pour montrer la diverse propriété des hommes, il suffira des exemples >nt vrais et témoignés par anciens historiens dignes de foi, et non point par poètes ni fables, dont je ne fais compte, pour en tirer vérité, car ils ne recitent que choses trop merveilnme Virgile écrit de la légère promptitude de Camille, reine mile, Ovide d'Atalante, et ce qu'écrit Stace de l'idin, et Sidonie d'Olfet, marinier d'Alexandre, Iginie d'Orien, fils de Neptune, Claudien de Lycaste, et plusieurs semblables de maints autres.
L'apport principal de l'Espagne est dans les récits de voyages, dans les histoires des Indes occidentales et orientales. Ces ouvrages-là représentent sa contribution originale. Ils versaient sur l'Europe une masse considérable d'idées vraiment nouvelles. Je ne veux pas dire, bien entendu, que les Espagnols aient été seuls à nous parler des pays lointains. Les Italiens ont voyagé, eux aussi, et ils ont conté leurs voyages. Ils ont écrit des histoires des Indes, qui ont été traduites en français. Mais ces histoires, celle de Benzoni, par exemple, que Chauveton nous a fait connaître, empruntaient beaucoup aux récits espagnols. Les grands colons et les grands conquérants à cette époque sont les Espagnols et les Portugais. Pour eux, décrire les pays lointains, conter leurs découvertes et leur colonisation, les expéditions qui y furent envoyées, c'était écrire l'histoire nationale.
Il ne faut pas croire que ces récits aient été pour les esprits de simples divertissements sans conséquence. Si l'on en veut comprendre l'importance, voir tout le bouleversement qu'ils apportaient dans les intelligences réfléchies, il suffira de lire les Essais de Montaigne. Il y recherche les coutumes singulières et les collectionne avec une curiosité bien significative. Lisez cette page entre tant d'autres (1) :
« En ce monde des Indes nouvelles on trouva des grands peuples, et en fort divers climats qui vivaient d'araignées, en faisaient provision, et les appâtaient, comme aussi des sauterelles, fourmis, lézards, chauves-souris, et fut un crapaud vendu six écus en une nécessité de vivres; ils les cuisent et apprêtent à diverses sauces. Il en fut trouvé d'autres auxquels nos chairs et nos viandes étaient mortelles et venimeuses... J'estime qu'il
Essais, I, xxin, édit. de Bordeaux, p. 137, 139 et suivantes.
►mbe en l'imagination humaine aucune fantaisie si I
mi ne rencontre l'exemple de quelque usage public, et par
quent que notre discours n'étaye el ne fonde.
peuples où on tourne le dos à celui qu'on salue, el
igarde l'on jamais celui qu'on veut honorer. Il en est où quand le roi crache, la plus favorie des daines de sa cour tend la main: et, en autre nation, les plus apparents qui sont autour île lui se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure... 11 est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, aucun ne parle au roi que par sarbatane {sarbacane, intermédiaire), lin une même nation et les vierges montrent à découvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement: à quoi cette autre coutume, qui est ailleurs, a quelque relation : la chasteté n'y est en prix que pour le service du mariage, car les tilles se peuvent abandonner à leur poste (disposition), et, angroissées (enceintes), se faire avorter par
caments propres, au vu d'un chacun. Et ailleurs, si c'est un marchand qui se marie, tous les marchands convies à la
couchent avec l'épouse avant lui ; et plus il y en a, plus a-t-elle d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité. Si un officier se marie, il en va de même ; de même si c'est un noble, et ainsi des autres, sauf si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple, car lors c'est au seigneur à faire; et si (néanmoins), on ne laisse pas d'y recommander étroitement la loyauté pendant le mariage. Il en est où il se voit des bordeaux publics de mâles, voire et des mariages; où les femmes vont à la guerre quant et (avec) leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où, non seulement les bagues se portent au nez, aux lèvres, aux joues, et aux orteils des pieds, mais des verges d'or bien pesantes au travers des tétins et des fesses. Où, en mangeant, on s'essuie aux cuisses et à la bourse des génitoires et à la plante (.les pieds. Où les enfants ne sont pas héritiers, ce sont les frères et neveux: et ailleurs les neveux seulement, sauf en la succession du prince; où, pour régler la communauté des biens qui s'y observe, certains magistrats souverains ont charge univer-
de la culture des terres et de la distribution des fruits selon le besoin d'un chacun. Où l'on pleure la mort des enfants, et festoie l'on celle des vieillards. Où ils couchent en des lits dix ou douze ensemble avec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les autres non. Ou l'on estime si mal de la condition
des femmes qu'on y tue les femelles qui y naissent, et achètet-on des voisins des femmes pour le besoin. Où les maris peuvent répudier sans alléguer aucune cause, les femmes non pour i quelconque. Où les maris ont loi (permission) de les veiu; elles sont stériles. Où ils font cuire le corps du trépassé, et puis piler jusques à ce qu'il se forme comme en bouillie, laquelle ils mêlent à leur vin et la boivent. Où la plus désirable sépulture est d'être mangé des chiens, ailleurs des oiseaux. Où l'on croit que les âmes heureuses vivent en toute liberté *n des champs plaisants, fournis de toute commodité, et que ce sont elles qui font cet écho que nous -oyons (entendons). Où ils combattent en l'eau, et tirent sûrement de leurs arcs en nageant. Où pour signe de subjection il faut hausser les épaules et baisser la tête, et déchausser ses souliers, quand on entre au logis du roi. Où les eunuques qui ont les femmes religieuses en garde ont encore le nez et lèvres à dire (en moins), pour ne pouvoir être aimés, et les prêtres se crèvent les yeux pour accointer leurs démons, et prendre les oracles. Où chacun fait un dieu de ce qui lui plaît, le chasseur d'un lion ou d'un renard, le pêcheur de certain poisson, et des idoles de chaque action ou passion humaine : le soleil, la lune et la terre sont les dieux principaux, et la forme de jurer, c'est toucher la terre regardant le soleil ; et y mange l'on la chair et le poisson crus. Où le grand serment, c'est jurer le nom de quelque homme trépassé qui a été en bonne réputation au pays, touchant de la main sa tombe. Où les étrennes annuelles que le roi envoie aux princes, ses vassaux, c'est du feu. L'ambassadeur qui l'apporte, arrivant, l'ancien feu est éteint tout partout en la maison. Et de ce feu nouveau le peuple dépendant de ce prince en doit venir prendre chacun pour soi, sur peine de crime de lèse-majesté. Où quand le roi, pour s'adonner du tout (entièrement) à la dévotion, comme ils font souvent, se retire de sa charge, son premier successeur est obligé d'en faire autant, et passe le droit du royaume au troisième successeur. Où l'on diversifie la forme de la police selon que les affaires le requièrent : on dépose le roi quand il semble bon, et substitue l'on des anciens à prendre le gouvernement de l'Etat, et le laisse l'on parfois aussi es mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés. Où le soldat qui en un ou divers combats est arrivé à présenter à son roi sept têtes d'ennemis est fait noble. Où l'on vit sous cette opinion si rare et incivile de la mortalité des âmes. Où les femmes s'accouchent sans plainte
is effroi... Où l'on salue mettant le doigt à terre, et puis le
haussant jusqu'au ciel. Où les hommes portent les charges sur
rimes sur les épaules; elles pissent debout, les
homn ipis. Où ils envoient de leur sang en signe d'ami-
:it comme les dieux les hommes qu'ils veulent honorer. Où non seulement jusques au quatrième degré, mais en aucun plus éloigné, la parente n'est Soufferte au mai Où les entants sont quatre ans en nourrice, et souvent douze : et la même, il est estimé mortel de donner à l'entant à téter tout le premier jour. Où les pères ont charge du châtiment des maies, et les mères à part des femelles; et est le châtiment de
imer pendus par les pieds. Où on fait circoncire les femmes. Où l'on mange toute sorte d'herbes, sans autre discrétion que
jeter celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur. Où
tout est ouvert, et les maisons pour belles et riches qu'elles
irte, sans fenêtre, sans coffre qui ferme, et sont
lirons doublement punis qu'ailleurs. Où ils tuent les poux
dents comme les magots, et trouvent horrible de les
voir escacher {écraser) sous les ongles. Où l'on ne coupe en toute
la vie ni poil ni ongle; ailleurs on ne coupe que les ongles de
la droite, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse...
les pères prêtent leurs enfants, les maris leurs femmes à jouir aux hôtes en payant. Où on peut honnêtement faire des enfants à sa mère, les pères se mêler à leurs filles, et à leurs
Montaigne n'accumule pas des faits pour le plaisir de cumuler ou de scandaliser son lecteur. Il recueille des matériaux pour sa réflexion philosophique, et à chaque instant nous le voyons dégager les conséquences des observations que ses histoires des Indes lui suggèrent. Il vous a parlé de peuples qui vont tout nus : c'est donc que nos ■i îents, qui nous paraissent à nous, Français, si nécessaires pour nous garantir contre le froid, ne le sont pas en réalité, et que notre corps tout entier pourrait rester découvert aussi bien que notre visage et nos mains. Il vous a parlé de nations qui se nourrissent d'aliments que nous ne pourrions pas supporter, ou qui nous font horreur : c'est donc que notre corps est plus souple que nous ne le supposons, et qu'il s'habitue à prendre ce qu'on lui donne.
238 i KS D'IDÉES. — CHAI' V
Voila des peuples OÙ les femmes accouchent sans douleur; voila (.les hommes qui se font de la mort, de la douleur physique, des biens et des richesses, des idées diamétralement opposées aux nôtres : ne serait-ce pas que là même la coutume est pour beaucoup? Les idées que nous nous faisons de la politesse, de la propreté, de la beauté, et presque de toutes choses, sont également relatives à nos usages. Relisez les exemples que nous venons de citer : vous en remarquerez là des preuves nombreuses. La coutume est notre grande maîtresse. Elle fait de nous ce qu'elle veut. Et Montaigne s'en souviendra lorsqu'il traitera de l'éducation des enfants. Le grand point, à ses yeux, sera de leur donner de bonnes habitudes, sans les assujettir à aucune, d'assouplir leurs corps et leurs esprits en tout sens. Il s'en souvient surtout lorsqu'il juge notre raison humaine. N'avez-vous pas remarqué l'observation qu'il jetait tout à l'heure comme en passant? Notre « discours » (c'està-dire notre raison), trouve moyen de justifier et d' « étaver > toutes les idées que la coutume lui impose. Elle est faussée et rétrécie par la coutume. Elle est obstruée de préjugés qui lui viennent de la coutume. De là cette conséquence que nous ne devons user d'elle qu'avec une extrême défiance et en nous entourant de toutes les ressources dont nous pouvons disposer pour critiquer nos jugements.
Mais voici qui est plus grave : la pudeur, la chasteté nous apparaissent comme des devoirs sacrés, des devoirs que la nature nous impose, et auxquels nous ne saurions faillir sans l'offenser. Simple habitude pourtant que tout cela. Il n'y a qu'une infime minorité d'êtres humains qui s'en préoccupent. Et de même les devoirs qui nous lient envers les autres hommes, les devoirs des enfants envers leurs parents, ceux des parents envers leurs enfants, du moins sous la forme que nous leur donnons, sont méconnus de la race humaine presque entière. Sont-ce vraiment des devoirs? Et Montaigne conclut hardiment :
« Les lois de la conscience que nous disons naître de nature, naissent de la coutume, chacun ayant en vénération interne
pinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne s'en peut déprendre sans remords, ni .s'y appliquer sans applaument. »
Que dire de la religion et de la politique? Aux Français du seizième siècle la monarchie des Valois paraît seule raisonnable. Toute autre forme de gouvernement semble
absurde. Or, voici tics gouvernements de toutes formes, établis dans des pays très divers de traditions et d'étendue. Voici même des peuples qui changent la tonne de leur police au fur et à mesure des besoins. Voici des lois infiniment diverses, dont quelques-unes nous étonnent ou nous font horreur. C'est donc la coutume qui rétrécit nos imaginations et asservit notre pensée à ne concevoir qu'un régime politique et à mépriser tous les autres. N'est-ce pas encore par sa puissance que chaque peuple, avec une obstination plus grande encore, affirme que sa religion, quelle qu'elle soit, est la seule vraie et la seule bonne? ht quelques esprits critiques sont tentés de se demander : pourquoi la religion chrétienne jouirait-elle d'un privilège particulier? Pourquoi ne devrait-elle pas, elle aussi, son autorité à l'usage? Ses mystères, ses rites se retrouvent, presque identiques, dans beaucoup de religions des barbares, el chez des barbares qui n'ont eu aucune communication avec notre civilisation, qui certainement ne nous ont rien emprunté. Les croyants en concluent sans doute que Dieu a voulu communiquer, dans sa grande bonté, même aux sauvages, quelques vestiges de la vérité, pour les préparer à la mieux recevoir; mais ceux que tente l'incrédulité sont portés à admettre que les religions sont des créations humaines, et qu'elles ont entre elles des points de ressemblance, parce que tous (es hommes se ressemblent.
Ce n'est pas tout. L'idée qu'on se faisait de notre terre est transformée. On l'imaginait aplatie et habitée sur une
seule face; et l'Église, dépositaire de la science de l'antiquité, semblait même à quelques-uns avoir fait de cette erreur un dogme de foi. Voici qu'on démontre par expérience qu'elle est ronde, puisqu'on en fait le tour, et qu'elle
est habitée sur des faces opposé* s. C'eût été pyrrhoni dit Montaigne, il y a mille ans que de mettre en doute la science de la cosmographie et les opinions qui en étaient reçues d'un chacun. C'était hérésie (l'avouer les antipodi L'hérésie d'hier s'imposait à tous aujourd'hui, i point du moins on ne pouvait mettre en doute les i des voyageurs.
Et puis que pouvait-on et que devait-on penser des habitants des Indes occidentales? C'étaient incontestablement des hommes, et ils ressemblaient trop à des Européens pour qu'on ne fût pas obligé de leur donner ce nom. Mais on ne voyait point qu'il eût pu jamais exister des relations entre le nouveau monde et l'ancien, que les descendants d'Adam aient jamais colonisé le continent américain. Fallait-il donc renoncera l'idée si solidement établie de l'origine commune de la race humaine? Et dès lors que devenait la croyance aux récits bibliques? Si on les révoquait en doute, c'était tout le problème de l'origine du monde qui revenait en question.
Il est clair que, pour la plupart des esprits, tous ces doutes pouvaient être résolus, et l'Eglise a rassuré la grande majorité de ses fidèles. Il n'y en avait pas moins là des causes sérieuses de trouble intellectuel, des ferments de pensée d'une singulière activité.
Les Indes occidentales et les Indes orientales nous ont été révélées par quelques ouvrages d'importance secondaire qu'il est inutile de citer. Nous nous arrêterons seulement aux deux principaux : pour les Indes occidentales X Histoire générale des Indes, de Lopez de Gomara; pour les Indes orientales, Y Histoire de la découverte et de la conquête de VInde par les Portugais de Castarïeda. Toutes deux, écrites vers le milieu du seizième siècle, n'ont été connues chez nous que plus tard, la première à partir de 1569 (1), la seconde à partir de 1581. C'est dire que leur influence ne fut guère sensible qu'à la fin de la période que
(i) Encore la première traduction était-elle incomplète. L'édition de i > 84 :ombla d'importantes lacune
étudions. Mais, comme elles résument les ouvrages antérieurs, par elles nous pouvons aisément saisir comment
se fit la diffusion des idées nouvelles.
Lopez de Qomara (I) est un écrivain très fantaisiste et qui ne semble mériter que fort peu d'autorité. J'imagine qu'il a souvent induit Montaigne en erreur, car c'est chez lui que Montaigne a pris la plupart des coutumes que nous citions tout à l'heure. Il a le goût de tout ce qui est singulier, étrange, déroutant, et il manque totalement de critique. lit peut-être une raison de plus pour que son ouvrage fût accueilli avec faveur. Il satisfaisait ainsi davantage les curiosités, et la traduction de Martin Fumée, à laquelle sont empruntés les passages qui vont suivre, a joui chez nous d'une grande faveur.
François Lopez de Gomara (15 io-i$6o) avait voyagé en Amérique en qualité de secrétaire de Fernan.1 Corlez, l'illustre conquérant du Mexique.