‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 52 sur 67 · CLAUDE GR · texte numérisé non relu

CLAUDE GR

marier; toutefois on pensait qu'il le dit plus par moquerie que

peur opinion qu'il en eût. Or, tout ainsi que Diogène était libre

. aussi l'était-il en paroles. Car, passant un jour par

une rue où était un fort beau logis appartenant à un seigneur

de mauv: : mal renommé, et voyant en écrit sur le

portail ces mots : « Que rien de méchant n'entre par cette porte »,

tourna par devers plusieurs personnes là présentes, auxquelles il demanda : « Par où est-ce que le maître de céans entre en son lo^is ? » Allant un jour par les champs, il arriva en une fort petite ville et encore moins peuplée, les portes de laquelle étaient fort grandes: au moyen de quoi il se prit à écrier, en disant : « Citoyens, fermez les portes, de peur que la ville ne sorte hors. » Il voyait un jour des arbalétriers qui tiraient à une butte, entre lesquels il y en avait un qui tirait très mal

nnait toujours fort loin du blanc (but). Venant le tour duquel, Diogène se mit contre la butte à l'endroit du but, dont chacun s'ébahissait, et il dit : « Je me mets ici, afin que cettui-là ne me frappe, pource qu'il tire si loin du lieu où vous visez que je ne sais où me tenir plus sûrement qu'à l'endroit même de la butte. » A un jeune fils qui était beau et bien dispos, mais malin et déshonnête, il demanda pourquoi il portait une si méchante épée en une si belle gaine. Quelques-uns louaient un homme de ce qu'il avait fait un certain don à Diogène, et Dio-

leur dit : « Mais que ne me louez-vous plutôt, moi qui ai mérité de ravoir;- a voulant ce sage philosophe montrer par sa

se qu'il est meilleur mériter le bénéfice (bienfait) que le faire. Une fois il demandait contre sa coutume, car il ne requérait jamais argent en don, à un qui était fort prodigue, une aumône de grand prix: par quoi l'autre s'enquit pourquoi il demandait à lui seulement une si grande somme. « C'est, dit-il, pource que des autres j'en pourrai avoir plusieurs fois, mais de toi 'en aurai jamais plus », taxant (blâmant) par là sa dépense démesurée. Étant un jour enquis d'où procédait que les hommes donnaient plutôt aux boiteux, borgnes, bossus, goutteux et Stropiats (infirmes), qu'aux philosophes et hommes de savoir, lit réponse, a mon jugement fort ardue et spirituelle, disant: « Ils le font, pource qu'ils craignent devenir plutôt boiteux et maléficiés que philosophes et savants, et partant ils secourent plutôt ceux qui sont en l'état où ils pensent quelquefois être. » Les sentences et sages réponses de ce philosophe sont infinies, lesquelles nous tairons pour être vulgaires (connues). Il était fort sage et docte eu toul .11 fut disciple d'Antis-

thène, du temps de Platon et Aristote. Il déprisait les ai sciences qui étaient sans profit, et ceux qui étudiaient plus pour savoir que pour exercer la vertu. Il reprenait les a logues qui se travaillaient à contempler le ciel, et cependant ne regardaient à ce qu'ils avaient entre les mains. Il disait aux musiciens qu'ils savaient bien modérer les instruments et non pas les affections et inclinations mauvaises. A un a logue, qui parlait fort assurément (avec beaucoup d'assurance) du cours des étoiles, il demanda combien il y avait de temps qu'il était revenu du ciel. A un logicien qui avec ses sophistiques arguments voulait prouver qu'il n'y avait aucun mouvement, il ne fit autre réponse en commençant à cheminer : « Cela te semble- t-il point mouvement? » Or était la renommée de ce philosophe déjà. tant épandue par le monde que, venant Alexandre le Grand en Athènes, il voulut le voir et visiter, et devisa avec lui de quefques points concernant la vertu ; puis Alexandre lui dit : « Je vois bien, Diogène, que tu es pauvre et as besoin de beaucoup de choses; demande ce que tu voudras, je te le donnerai. » Auquel Diogène répondit : « Lequel te semble de nous avoir le plus de nécessité, ou moi qui ne désire que ma tasse de bois avec un petit (un peu) de pain, ou toi qui, étant roi de Macédoine, t'exposes à tant de périls pour étendre ton règne, tant qu'à peine le monde suffit à ton avarice ? » Diogène fut une fois pris de certains corsaires athéniens ; toutefois il ne perdit jamais le cœur ni la parole en la prison, et, étant conduit en la place, pour être vendu au plus offrant, quelqu'un se trouvant là demanda au trompette qui avait charge de le vendre quelle autorité il avait de l'exposer et mettre en vente, et s'il était serf (esclave) ou non. Diogène dit adonc au trompette : « Réponds-lui que tu vends un serviteur qui sait commander aux maîtres et les gouverner. » Aulu-Gelle et Macrobe dient qu'il donna cette réponse à Géniade, qui fut celui qui l'acheta et le fit pédagogue de ses enfants. Le jour qu'il l'acheta, en le menant en son hôtel, Diogène lui disait, comme s'il fût l'acheteur : « Regarde, Géniade, il -faut que tu m'obéisses en tout ce que je te conseillerai et commanderai. » A quoi lui répondit Géniade : « Ce serait contre droit et raison que le serviteur commandât au maître, et Diogène lui dit : « Ne te semble-t-il point si un malade achetait un docte médecin qu'il ferait bien de lui obéir et suivre son conseil ; et tout en pareil cas un marinier, s'il achetait un bon pilote? Si donc cela est véritable pour la maladie et infirmité corporelle, combien plus celui qui a

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in de doctrine et de conseil pour l'âme doit-il obéir au philosophe et savant? » Toutes ces choses observa Géniade,

car il prenait l'avis de Diogène, son serviteur, en toutes affaires, fit maître de ses enfants, que depuis il instruisit et enseigna. En c ices, Diogène vécut nonante

ans. Quelques-uns dient qu'il mourut par la morsure d'un chien. Autres dient que, se voyant vieil et caduc, sans force et eni ivre, avec cette même constance qu'il avait vécu,

ausa la mort le même jour que mourut Alexandre le Grand. Un peu devant qu'il rendit Pâme, ses disciples, le voyant fort vieil et près de son trépas, lui demandèrent par la bouche de l'un d'eux où il voulait être enseveli; auquel il répondit qu'il voulait qu'on le laissât sur la terre. De quoi tous émerveillés lui dirent qu'il était mal conseillé; pource que, le laissant ainsi, seaux et les bêtes le mangeraient. Et il leur fit cette réponse, que, pour empêcher que les oiseaux et les bêtes s'approchassent, on mît son bâton près de lui. De laquelle réponse ils se prirent tous à rire, lui disant que ce serait folie de faire telle chose, car les morts ne voient ni ne sentent. « Et s'ils n'ont ne vue ni sentiment, dit-il encore, que me chaut-il si plutôt les oiseaux me becquétent et les bêtes me mangent que d'être dévoré des de la terre? » Diogène n'avait point désir d'employer son r en sépulcre, comme font aujourd'hui les hommes aveuglés.

.niables natures des hommes contre les naturelles inclinations, ci d'où procède la cause (1).

La diversité des complexions et inclinations des hommes est chose émerveillable et moult à considérer, car, entre tant qu'il y en a, il ne s'en voit point ou bien peu qui soient conformes de nature l'un à l'autre. L'on trouvera un homme qui aura en horreur une sorte de viande (nourriture), et les autres diront n'y en avoir point de plus savoureuse. Les uns disent ne pouvoir manger qu'en compagnie, et les autres n'avoir plaisir en leurs repas s'ils ne sont seuls. Toutes lesquelles choses rendent témoignage de la grande puissance de Dieu et de son infini savoir, qui a su et voulu donner tant de variables complexions entre tant de multitudes. Pareillement l'on connaît combien grande est la force des étoiles et corps célestes, comme secondes

iv. i,r, chap.

23o = LES SOU RTF. S D'IDÉES. — CHAP. V

causes sur l'inclination des hommes. Car, posé le cas que l'homme ait toujours son libéral arbitre, si est-ce que {néanmoins) les diverses dispositions et actions, les variables promptitudes, complexions et conditions sont causées, après la voloni par l'influence des étoiles et planètes, comme causes secondes et instruments avec lesquels Dieu est servi, parce qu'ils op es corps inférieurs. Et, pource qu'en cette infinie multitude il y a des choses plus notables et apparentes que les communes, nous traiterons d'aucunes choses tirées d'auteurs bien approuvés. Sénèque écrit d'un nommé Sénèce, qui était riche, mais de complexion fort étrange, car tout ce qu'il voulait pour son service, il cherchait excessivement grand, et n'en voulait point autrement. Les tasses en quoi il buvait, il les achetait si grandes qu'à peine les pouvait-il soutenir à deux mains. Il cherchait chevaux de monstrueuse grandeur, et, ce qui était encore plus ridicule, c'est qu'il chaussait des souliers plus grands quatre ou cinq points que ses pieds. Il allait à grands pas et sur le bout des pieds pour sembler plus grand qu'il n'était. Il avait en horreur les petites femmes, aimait et cherchait celles qui étaient de hauteur démesurée. Il ne mangeait jamais de figues, olives, pois chiches et semblables autres petits fruits. Il avait cette même fantaisie en toutes autres choses. Il portait ses robes si longues qu'elles traînaient fort en terre. Le semblable faisait-il en lits et en tables, en sorte qu'il était surnommé Sénèce le Grand. Pline écrit de- Marc Crasse, aïeul de l'autre Marc Crasse triumvir, qui fut occis {tué) par les Parthes, et le nomme Agélaste, pource qu'il ne fut jamais vu riant. Nous trouvons de Socrate que jamais on ne le vit ni joyeux ni mélancolique plus à une fois qu'à l'autre; et de Pomponius le poète que jamais il ne rota; de l'autre Antoine qu'il ne cracha onques. C'est aussi chose contre toute commune nature ce que de soimême dit le docte Pontan, qu'il ne sentit onc {jamais) aucune pointure ou douleur en son corps, et quelquefois il se laissait choir tout exprès, et néanmoins n'en sentait rien. Au même lieu, qui est dans le livre des choses célestes il récite avoir été un homme qui ne but jamais ni vin ni eau, et qu'une fois le roi Ladislas de N api es lui en fit boire, mais il sentit bien que cela lui faisait grand mal. Je ne sais s'il est {cela est) plus émerveillable que ce que Théophraste écrit d'un nommé Pénin, qui tout le temps de sa vie ne mangea ni ne but autre chose que de l'eau. Aristote écrit d'une fille, laquelle, ayant été en enfance nourrie de venin, s'en nourrit tout le reste de sa vie, comme nous de viandes

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naturelles. Albert le Grand assure avoir vu à Cologne, en Allemagne, une jeune tille qui s'accoutuma de tirer les araignées murailles et les manger, tellement que le reste de sa vie

elle en vécut. I i chose digne de grande merveille que

saint Augustin écrit avoir vu en son temps un homme qui remuait ses oreilles ainsi qu'un cheval, maintenant l'une, tantôt l'autre, et ores toutes deux ensemble, combien qu'Aristote maintienne l'homme seul entre tous les animaux ne pouvoir remuer l'oreille. Il dit encore plus, que, sans remuer la tête et

ucher des mains, il soulevait tous ses cheveux et se

sur la face, puis les relevait et retournait derrière son chef, 1 rtainement étrange et de merveilleuse dex-

>nte davantage qu'il y avait des hommes qui contrefaisaient le chant des oiseaux avec telle perfection que les mêmes oiseaux y étaient trompés, témoin le Viscontin moderne.

: ait-il encore une autre étrange dextérité, assez sale toutefois, d'un homme qui, avec le vent inférieur et sortant parties basses de l'homme, faisait tel son qu'il voulait, et avec une telle mesure qu'il semblait qu'il chantât. Bref, on lit une infinité de choses contre le commun usage, soit ou au ,1e l'ouïe, de la vue, ou en légèreté de course. Solin et Pline écrivent d'un qui était nommé Strabon, lequel, du temps de la guerre punique, voyait d'un des promontoires de Sicile partir les navires du port de Carthage, en Afrique, et les comptait tous, encore qu'il y eût plus de cinquante-cinq lieues de distance; et d'Anistis, Lacédémonien, lui étant opposé Philonide, nourri et élevé d'Alexandre le Grand, ils coururent mille deux cents stades, qui sont plus de cent soixante mille pas. Ils racontent encore d'un laquais de l'âge de neuf ans, qui, du temps de Pline avait couru, depuis midi jusques à la nuit, la distance de septante-cinq mille pas. Quinte-Curce, en l'histoire d'Alexandre, écrit d'un nommé Philippe, qui était frère de quel, étant armé, suivit sans repos Alexandre, qui chevauchait à grande bâte, jusques à deux cents stades, qui sont vingt-quatre mille pas en géométrie. Platon écrit de itc qu'homme vivant ne pouvait supporter tant de peine que lui, ni jamais s . encore qu'il le pût faire; au con-

traire, il supportait sans peine la faim et la suif qui tuaient les autres; et quelquefois allait à la guerre sans se trouver las ni débile; et, quand il avait abondance de viande {nourrilurc), il ne mangeait point plus que les autres. Au temps des grandes froidures et gelées que nul n'osait sortir hors des tentes et des

loges sans être bien fourré, Socrate allait seulement vêtu de la même robe qu'il portait en été, et si (pourtant) marchait sur la neige à pieds nus, sans souffrir plus que ceux qui étaient chaussés. Aucunes fois il se tenait tout un jour debout sur pieds sans bouger de la place ni se remuer, et passait puis après toute la nuit ensuivant sans faire un seul semblant de sommeil. Pline fait mention d'un homme ayant la vue si excellente et la main si subtile qu'il écrivit toutes les Iliadcs d'Homère en une carte si petite et déliée qu'on l'enfermait entièrement dedans une coque de noix. Le même Pline et Solin disent d'un nommé Callicrate qu'il était si bon graveur et sculpteur qu'il faisait en ivoire des mouches et des fourmis entières et parfaites, et si petites qu'il fallait avoir la vue bien subtile pour les voir. C'est encore chose fort émerveillable de la propriété et qualité de plusieurs hommes soit en bien, soit en mal ; car il est tout notoire qu'il y a des hommes et des femmes en certains endroits, qui ont les yeux venimeux, et que, seulement en regardant ententivement quelque chose, moyennant l'acuité de la vue, la rendent infecte et y font dommage manifeste, ce qui s'appelle ensorcellement, pour le regard des enfants. Aussi Solin et Pline disent qu'il y a eu en Afrique une famille qui avait ce privilège que, regardant un pré par courroux, il se séchait incontinent, et pareillement les arbres, et si (aussi) faisaient mourir les enfants. Il y avait aussi en Scythie des femmes de cette même qualité. Les médecins antiques affirment y avoir des hommes au monde qui sont venimeux, non seulement de la vue, mais aussi de la salive, et que le sang d'un homme rousseau, s'il est tiré lui étant en courroux, c'est venin; et, au contraire, Dieu a donné privilège à quelques hommes de guérir la morsure d'un chien enragé. Ces propriétés se connaîtront encore en cas de moindre efficace; car c'est chose certaine que telle personne tuera une pièce de volaille qui viendra soudain à si grande putréfaction que l'on n'en pourra manger. Encore sera-t-il telle heure que telle personne salera de la chair qui ne prendra sel, ains se corrompra incontinent, ce qui n'adviendra pas à d'autres. Le même Pline assure que de son temps il y avait près de Rome une lignée dont les hommes passaient par dedans le feu sans brûler, et une autre famille qui était nommée Marses, qui guérissait les morsures des serpents avec le seul toucher de la main, de quoi sont d'accord plusieurs auteurs. Et si (pourtant) est chose assurée que, quand Pline affirme quelque chose pour certaine, chacun lui prête foi, encore qu'il die maintes fois des choses

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