‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 62 sur 67 · NICOLAS DE NICOLAÏ · texte numérisé non relu

NICOLAS DE NICOLAÏ

dépens d'autrui, sous couverture de leur pérégrinante religion.

La plupart d'eux sont bons artisans, et les autres adonnés aux lettres, et ceux-ci se délectent de décrire tous leurs

les pi entrées qu'ils ont courus et traversés. Faisant

Srégrinations ils ne portent pour tous vêtements qu'un petit saie sans manches de couleur de pourpre, fait et façonné à peu près à la mode d'une tunique de diacre, si court qu'il ne leur vient qu'au-dessus des genoux, ceint par le milieu d'une large et longue ceinture de soie et d'or de non médiocre beauté et valeur, es bouts de laquelle sont attachées certaines cymbales d'argent mêlé avec d'autre métal clair sonnant, et en portent ordinairement chacun six ou sept tant à la ceinture qu'au-dessous des genoux. Puis sur la tunique, au lieu de manteau, sont endossés par-dessus les épaules d'une peau de lion ou de léopard, tout entière en son poil naturel, laquelle ils attachent devant la poitrine avec les deux jambes premières. Au reste, toutes les autres parties de leur corps sont nues, sinon qu'aux oreilles ils portent Lfros anneaux d'argent OU autre métal, et es pieds une manière de souliers à l'apostolique, tissus de cordes: et. pour être déguisés et sembler mieux sanctifiés, laissent croître leurs cheveux fort longs et les portent épars sur les épaules, comme font les épousées en ce pays. Et pour les faire croître et apparaître plus longs, ils usent de continuel artifice de térébmthe et vernis, y appliquant encore quelquefois pour les agrandir du poil de chèvre duquel on fait melot. Et. en tel superstitieux habit vaguant par pays, portent en main un livre écrit en langage persien, rempli de chansons et sonnets amoureux, composés selon l'usance de leur rime. Mais, se trouvant plusieurs de compagnie, leurs sonnettes et cymbales font de près et de loin un son tant harmonieux que les écoutants y prennent assez délectable plaisir; et si de fortune ces jolis religieux d'amour rencontrent par les rues quelque bel adolescent, incontinent le mettent au milieu d'eux et, ! it, lui font une belle et gracieuse musique

de voix et sons de leurs cymbales, pour laquelle écouter chacun accourt à telle assemblée.

Vrai est que, pendant qu'ils chantent, sonnent seulement une de leurs sonnettes ou cymbales, chacun homme faisant teneur ou autre ton accordant à leur voix, et puis font sonner toutes les autres ensemble. En cette manière discourent, visitant les artisans et autres gens pour les induire à leur donner quelque pièce d'argent.

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Entre ces dévots pèlerins d'amour s'en trouvent bien aucuns qui secrètement et nous prétexte de religion attirent à eux d'un ardent amour les cœurs des plus belles femmes, aussi des plus beaux jouvenceaux, desquels ils ne sont moins amoureux que des femelles, tant sont adonnés à l'abominable péché de luxure contre nature. Ainsi donc en tel état vont triomphant sur l'amour, la volupté et le plaisir, en se donnant du bon temps par tous pays que bon leur semble, si bien que sous cette couleur ils sont appelés d'aucuns Turcs les hommes de la religion d'amour, comme en effet ils le sont; tellement que si un tel ordre était entre nous, je crois bien que la plupart de notre jeunesse se vouerait, rendrait et ferait plutôt profession à telle religion qu'à celle de l'observance.

De la seconde secte des religieux turcs appelés calenders (1).

La religion et manière de vivre des calenders est beaucoup différente de la susdite religion d'amour, nommément en ce que les religieux et observateurs d'icelle pour la plupart, au contraire des géomailers, se disent vierges, faisant état et gloire non de lasciveté et luxure, mais de fort étroite abstinence et pure chasteté, laquelle si elle n'est sainte, pour le moins est feinte. Ceux-ci ont pour leur habitation certaines petites églises qu'ils appellent téchies, sur les portes desquelles ils écrivent telles paroles : Caeda normac, dû ersin cusciunge, al chachec dur, qui est à dire en notre langue que, qui voudra entrer en leur religion, faudra qu'il fasse les mêmes œuvres qu'ils font et comme eux observer virginité et abstinence.

Ces calenders se vêtent d'une petite robe courte sans manches à la façon d'une haire tissue de laine et poil de cheval, et ne laissent croître leurs cheveux longs comme les géomailers, ains se font faire tout le poil, couvrant leur tête de certains chapeaux de feutre, comme ceux des prêtres grecs, à l'entour desquels ils ajoutent des franges pendantes la longueur d'une paume, qui sont fortes et roides parce qu'elles sont faites de poil de cheval. Aux oreilles portent gros anneaux de fer et semblablement au col et aux bras; et sous le membre viril se percent la peau où ils passent un anneau de fer ou d'argent assez gros et pesant, afin qu'étant ainsi bouclés ne puissent

(i) Liv. III, chap. xvi.

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Ml aucune manière exercer la luxure, encore qu'ils en eussent envie et commodité. Ceux-ci vont aussi lisant quelques chants et rimes vulgaires composes par un de leur ordre nommé nerzimi, qu'ils tiennent et réputent entre eux le premier saint de leur religion, lequel, pour avoir dit aucune chose contre la loi de Mahomet fut, en Azamie, qui est Assyrie, écorché tout vif, moyen le premier martyr de leur religion.

De Li tierce secte des religieux turcs appelés demis (1).

Beaucoup plus étrange et bestiale est la vie et façon de faire des dervis. en tout diverse et autre que celle des géomaflers et calenders. Car ceux-ci vont la tête nue et se font raser les cheveux et la barbe et généralement toutes les autres parties du corps ayant poil et, en outre, se brûlent et cautérisent les temples (tempes) avec un fer chaud ou vieil drap brûlé, ayant les oreilles céesoù ils portent pendus certains gros anneaux de jaspe en diverses couleurs de très rare beauté. Pour tous habits ils ne

tent que de deux peaux de mouton ou de chèvre avec le poil, séchées au soleil, mettant l'une devant et l'autre derrière, embrassantes le corps en forme de ceinture. Les autres parties de leur corps restent toutes nues, soit hiver ou été. Ils habitent hors des villes par les faubourgs et villages en divers lieux de la Turquie: et tout l'été vont courant le pays d'un lieu en autre,

trant sons couleur de sainteté et religion infinies méchan-

et voleries. Car ils sont tons grands larrons, paillards et voleurs, ne faisant conscience de détrousser, tuer et meurtrir (s'ils se trouvent les plus forts) ceux qu'ils rencontrent en leur chemin, avec une petite hache qu'ils portent à la ceinture, et

icelle assommer et saquementer les viateurs {voyageurs) étrangers, de quelque loi <>u nation qu'ils soient. Outre laquelle inhumanité encore sont-ils remplis de plusieurs autres malheureux vices. Car ils sont merveilleusement adonnés au détestable

• de sodomie, se mêlant contre tout droit et honneur de nature non seulement les uns aux autres d'un même sexe, mais vilainement et dénaturellement avec les betes brutes: combien que, pour couvrir leur orde [sale] turpitude et adombrer leur hy-

ie, et pour faire apparoir en eux quelque divinité, mangent en cheminant par pays d'une herbe par eux appelée matslach,

(1) Liv. III, chap. xvii.

laquelle par sa violente opération les fait devenir mania enragés et hors du sens, en tel dévoiement que par certaine fureur ils se détaillent avec un couteau ou un rasoir les le col, l'estomac et les cuisses, jusques à ce qu'ils sont pleins de très horribles plaies, pour lesquelles consolider appliquent un champignon, le laissent sur la blessure tant qu'il soit du tout consumé et réduit en cendres, en tolérant ce pendant une extrême douleur avec merveilleuse patience. Et cela font-ils pour se montrer vrais imitateurs de leur prophète Mahomet, disant que, pendant qu'il était dans la caverne ou spelonque, par les grandes abstinences qu'il faisait vint un jour en telle fureur qu'il voulut se précipiter de la sommité d'icelle; et pour cette cause ils ont en grande révérence les fols, disant qu'ils sont agréables à Dieu. Ces dévots dervis vivent d'aumônes comme les autres religieux, laquelle ils mendient avec telles paroles : Sciai mer daneschine, qui est à dire, faites l'aumône en l'honneur de ce vaillant homme Ali, gendre de Mahomet, qui a été le premier à l'exercice des armes entre nous. Ils ont encore en la Natolie la sépulture d'un autre saint appelé par eux Scidibattal, lequel ils disent avoir été celui par lequel la plupart de la Turquie a été conquise. Et au lieu de sa sépulture il y a une habitation et convent; où demeurent de ces desvis en grand nombre, et là une fois chacun an tiennent leur chapitre général, où préside leur prieur ou supérieur qu'ils appellent assambala, nom signifiant père des pères. Ces bons religieux ne sont trop bienvenus à Constantinople, parce qu'autrefois un d'entre eux osa bien entreprendre de vouloir avec une courte épée qu'il portait cachée sous son bras tuer le grand seigneur sultan Méhémet, deuxième du nom. Toutefois à cause que les Turcs sur toutes choses ont la charité en grande recommandation, ils ne laissent de leur faire aumône pour l'amour de Dieu.

La quatrième secte des religieux turcs appelés torlaquis (1).

Les torlaquis, par autres appelés durmislars, se vêtent de peaux de mouton et de chèvre, ainsi que les dervis, et outre, par-dessus, s'affublent en mode d'un manteau d'une grande et entière dépouille d'ours avec le poil, sur le devant de l'estomac attachée par les jambes. En tête portent un haut bonnet

(i) Liv. III, chap. xvin.

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utre blanc plié par menues canelatures, ayant le reste du

tout nu. Ils se Stigmatisent aussi les temples (Umpâs)

111 vieil drap brûlé, pour divertir et assécher les humeurs du

.111 et empêcher qu'elles ne leur descendent sur les yeux et les privent de la vue. Les Lybiens, ainsi qu'écrit Hérodote en

quatrième livre, avaient telle coutume d'ainsi brûler les veines du cerveau OU celles des temples de leurs enfants, quand

aient parvenus en l'âge de quatre ans, avec laine à tout le suin, peur éviter la descente du catarrhe durant leur vie, et avaient opinion que cela les rendait beaucoup plus sain forme et manière de vivre de ces torlaquis est plus brutale et

aie que celle des mêmes bètes brutes, car ils ne savent ni

eulent savoir n'écrire, ne faire aucun acte civil ou utile, ains ocieusement vivent d'aumônes comme les autres. Et le plus souvent vont vaguant seuls par les villes et bourgades, suivant les bains, tavernes et assemblées pour avoir la repue franche. Mais, allant en grande troupe par les déserts, s'ils trouvent quelques-uns a leur avantage garnis de bons habillements, ils les font dépouiller et les contraignent aller tout nus comme eux. Et en telle vague (errantes) mendicité font accroire aux simples gens des villes et villages qu'ils savent deviner et prédire la bonne ou mauvaise fortune en regardant aux linéaments des mains, comme s'ils étaient bien entendus en l'art de chiromancie. Car la bestialité de ce peuple est si lourde et grossière que ces pauvres idiots accourent de tous endroits vers

abuseurs comme s'ils étaient prophètes, ayant en opinion et fausse persuasion qu'ils sont possédés de l'esprit prophétique; et surtout les simples femmes, pour avoir de ces gentils vaticinateurs quelque vaine prédiction ou abusive promesse de leurs désirs, nu pour le présent ou pour l'avenir, leur portent force pain, œufs, fromage, et autres viandes à eux non moins

ibles que nécessaires. Mais ces imposteurs torlaquis, sous couleur et couverture de leur fausse religion, commettent encore d'autres beaucoup plus grands abus, non seulement faux et disconvenables, mais très énormes et de fort grand blasphème contre la divine providence. Parce que souventes fois ils mènent avec eux un vénérable' vieillard qu'ils révèrent et adorent comme un dieu, et, arrivés qu'ils sont en quelque ville ou village, ils le logent s'ils peuvent en la meilleure et plus riche maison, eux se parquant à l'entour de lui en grande et feinte humilité et hypocrite révérence. Puis le bon hypocrite, qui n'est pas moins envieilli en malice que vieil d'ans, se feint

être ravi en esprit, prononçant de fois à autre peu de paroles et icelles pleines de gravité et spirituels commandements, et comme s'il était en extase, élève les yeux au ciel, puis peu à peu après se tournant vers ses disciples leur parle en cette manière : « Mes bien-aimés enfants, je vous prie de m'ôter et transporter incontinent hors de cette ville, car élevant les yeux au ciel j'ai vu et entendu par divine révélation grande tribulation être préparée sur icelle. » Alors ces gentils disciples, bien instruits en telles cafarderies et faits au badinage, le prient ensemblement de grande affection de faire oraison à Dieu afin d'apaiser et mitiguer l'ire qu'il a justement déterminée contre celle désolée cité et les habitants d'icelle. Le révérend vieillard, se démontrant être exoré et bien enclin à ce faire, avec sa simulée sainteté commence à faire une feinte prière à Dieu avec ostentative déprécation de sa menaçante fureur et du mal imminent. Adonc ce pauvre barbare et ignorant peuple, épouvanté de la menace divine et consolé de confiance en la déprécation de ce vénérable révélateur et intercesseur, accourt vers lui de toutes parts, ajoutant si grande foi à la masquée hypocrisie de ce vieil renard qu'ils ont ferme persuasion toutes ces abusives et diaboliques œuvres être divins miracles, dont par admiration charitable lui portent tant d'aumônes que puis après ces faux religieux au départir de ce lieu se chargent de toutes sortes de bribes comme vrais sommiers (bêtes de somme), et ainsi pourvus retournent en leurs maisons, triomphants de leurs impostures et faisant joyeuse et grasse chère aux dépens des trop crédules gens qui leur ont donné, de la sotte simplicité desquels ils se vont moquant entre eux. Ils mangent aussi de l'herbe appelée matslach, ainsi que les dervis, et dorment sur la terre non moins nus de vergogne que d'habillements, en usance de leur abominable et damnable luxure sodomitique les uns avec les autres, plus bestialement et dénaturell ement que ne feraient les bêtes brutes et sauvages. Voilà donc comme, sous prétexte et apparence de leur sainte, mais plutôt feinte et abusive religion, ces imposteurs mendiants perpètrent tant horribles et exécrables abominations.

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