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I. Le Jargon de V Argot reformé

S'il est permis de considérer la « Vie généreuse » comme une vulgarisation, elle trouve une suite tout indiquée dans le u Jargon de l'Argot reformé », dont la deuxième édition, la seule qui nous soit parvenue, date de l'année 1628. C'est l'œuvre capitale dans cet ordre de recherches, et les noml)reuses éditions de cet opuscule qui se succédèrent jusqu'au milieu du xix° siècle, résument, à elles seules, l'historique de l'argot pendant plus de deux siècles.

L'auteur, ou plutôt l'éditeur, s'intitule : Un pillicr de boutanche, qui maquille en moUanehe, en la vergne de Tours, c'est-à-dire : a Un maître de boutique, qui travaille en laine, en la ville de Tours. » C'était un drapier, tourangeau d'origine, qui a publié entre autres traités ui\e histoire rimée des archevêques de Tours. Son nom nous est révélé par l'acrostiche d'une pièce de vers liminaire du « Jargon » : OlliviEu Chereau. On ignore en quelles circonstances il est entré en possession des matériaux qui lui ont servi à rédiger ce petit livre d'une soixantaine de pages. Les données qu'il fournit sont parfaitement authentiques et l'ensemble reflète une image fidèle du monde argotique au début du xvii" siècle.

Le but que se proposait notre laineur tourangeau en vulgarisant cet opuscule, qui fait une figure

5o INTRODUCTION ' .

singulitMC parmi ses autres publicalions pieuses, a dû être éminemment moral : en dévoilant le langage et les tours des gueux, il a voulu mettre en garde les honnêtes gens contre les ruses des malfaiteurs.

Le titre d' <( Argot reformé » fait allusion aux changements lexiques indispensables nécessités par l'expansion de certains termes jargonnesques en dehors de leur milieu spécial. Voici les principaux exemples que notre auteur cite à cet égard, en juxtaposant les termes antérieurs et ceux de son temps :

On disait : On dit :

Briffer ou goiisser, manger. Morjîer.

Calle, tête. Tronche.

Crolle, écuelle. Saliverne,

Ditre, fressure. Encensoûer.

Jaffe, potage. Menestre.

Limogere, chambrière. Cambrousc.

Pelle, chemin. Triniard.

Plant, chapeau. Comble.

Troilins, pieds. Pasturons.

Volant, manteau. Tabar ou Tabarin.

La plupart des termes de la première colonne — crolle, gousser, limogere, pelle, trottln, volant — se retrouvent dans la cVie généreuse » ; quelques autres — briffer, calle, ditre, plant (chapeau) — ne nous sont pas connus en dehors du Jargon de 1628, tandis qu'au contraire, plusieurs des prétendus néologisme»

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— comble, joffe, morfier, saliverne, trimard — remontent en fait au xvi" siècle.

La (( Vie généreuse » renfermait déjà les ék^ments d'une hiérarchie argotique qu'on trouve parfaitement constituée dans le « Jargon ». Nous avons rencontré les noms que portaient le chef de ce royaume, le Coesre, le gros gueux, le gueux par excellence (= bœuf engraissé), et ses lieutenants provinciaux, les Cagoiis. Nous pouvons maintenant y ajouter les Archisuppôts, véritables maîtres de la corporation, à la fois législateurs et professeurs, qui pouvaient innover et modifier, élargir ou restreindre, le domaine du jargon. C'est à ces escaliers desbauchez qu'on doit l'introduction dans l'ancien argot de quelques vocables grecs (tels avion et ornie), ainsi que les diverses transformations qu'a subies le vocabulaire jargonnesque. Ces représentants en quelque sorte intellectuels du royaume de l'Argot ont existé à toutes les époques, et, dans la bande des brigands d'Orgères de 1800, on verra figurer un inslHuleur, qui s'appliquait à apprendre aux jeunes voleurs, aux mioches, à parler l'argot et à pratiquer les tours du métier.

La hiérarchie d'Olivier Chereau renferme les trois classes qui, de tout temps, ont constitué la corporation : les merciers (Marcandiers) , les soldats vagabonds {Narquois ou Drilles), et les mendiants ou gueux proprement dits, affublés de noms diflerents suivant les maladies qu'ils simulaient, ou suivant les ruses

auxquelles ils avaient recours pour apitoyer les cœurs sensibles.

Il y avait, d'une part, de faux teigneux (Gallois j ou faux épileptiques (Sabouleax), de faux estropiés (Pielres) ou de faux infirmes (Malingreux), de faux malades {Francs-mitoux) ; d'autre part, de faux pèlerins (Coquillards) ou faux croyants (Convertis), de prétendus enragés (Hubiiis) ou ruinés par le feu {Rifodés).

Venaient ensuite les mendiants porteurs de bissacs (Millards), les gueux solitaires (Orphelins) et ceux qui vagabondaient presque nus (Polissons), les coupeurs de bourses (Capons) ^ et les voleurs de boutique (Courtauds de houtanche).

Les Narquois et les Polissons sont, à côté des Capons, les seules catégories de gueux dont les noms aient survécu dans la langue-.

1. Le mot a passé dans le bas-langage et dans l'argot scolaire. Cf. d'Haute}, Dictionnaire du bas langage (i8oS) : a Capon, câlin, llatteiir, hypocrite, homme lâche et poltron. Les écoliers appellent capon celui de leurs camarades (|ui va se plaindre ou rapporter au maître. Le mot capon signifie aussi parmi le peuple un joueur rusé et de mauvaise foi, qui est très habile au jeu. »

2. Voir, sur l'évolution du mot narquois, ce que nous dirons plus loin (p. 3oo) à propos d'un sonnet du capitaine Lasphrise ; quant à celle de polisson, deux citations suffiront :

Le Dictionnaire de l'Acadi'mic de 169/i : « Polisson. Terme d'injure qui se dit d'un petit garçon malpropre et fripon, qui s'amuse à jouer dans les rues, dans les places publiques. C'est un vrai polisson.-»

Le Dictionnaire comique de Le Roux (1718) : a Polisson, qui aime à folâtrer, à jouer, à badiner, à rire, à niaiser. C'est ainsi qu'on appelle à Paris tous les petits drôles qui jouent et font des folies dans les rues, qui sont vagabonds et débauchés. »

Une pièce de lOgS, Le Retour delà Foire de Bezon, insérée dans le VI' tome du Théâtre italien de Gherardi, donne cette définition du

Ces quinze catégories argotiques trouvent leurs pendants dans les vingt-huit espèces de gueux qu'énumère le « Liber Yagatoiiim » (i5io), document capital du rotwelscJi. On y rencontre les mendiants culs-de-jatte {Klenckner) , répondant à nos Piètres ; des gueux affligés de la danse de Saint -Guy (Granlner), nos Sahouleax ; des gueux qui mendient devant les églises presque nus (Schwanfelder), nos Polissons : des mendiants qui portent des cliquettes, comme s'ils étaient lépreux (Jwickfrawen), nos Cagous ; des gueux qui se font passer pour des marchands ruinés (Rtindierer), nos Marcandlers ; d'autres qui se font passer pour des pèlerins chargés de coquilles {Christianer), nos Coquillards ; de prétendus infirmes (Seffer), nos MalUigreux ^ .

Plus nombreuses encore étaient ces espèces de gueux en Italie, où Raphaël Frianoro n'en cite pas moins d'une quarantaine, dans son ouvrage a II Yagabondo » (1637). On y rencontrait des F«/5i i^o/*doni, de faux pèlerins, nos Coquillards ; des Attarantati, qui feignaient avoir été mordus de la tarentule,

mot (se. m) : «Un air élourdy, beaucoup de négligence, débraillement complet, sottise?, jeux de mains, mots équivoques, mines, mouches et tabac. Tenez, madame, je suis polisson au suprême degré, et de polisson à petit maître il n'y a que la main. »

I. On trouve des appellations analogues dans le plus ancien livre du cant ou argot anglais, dans le Caveat de Thomas Harman (i566). Les Bufjlers, prétendus soldats blessés, y représentent les gentilshommes de la gueuserie, semblables à nos Narquois ; les Bogues, gueux perclus, nos Piètres; les Pallyards, gvieux aux fausses plaies, nos Malingres ; les Counterj'eit Crânes, ou épileptiques, nos Sabouleux, etc.

répondant à nos Hubins ; des Accadenti, ou épileptique, nos Sabouleux ; des Accaponi, f*-ueux couverts de fausses plaies, nos Mallngreux ; des Cocchini, qui allaient nus même en hiver, nos Polissons ; des Jucchi ou Ribatlezzati, Juifs ou Rebaptisés, nos Convertis ; des Attremanti, gueux prétendus paralytiques qui tremblaient toujours, nos Piètres ; des Ruffiti, ou Brûlés, nos Riffodés.

Les classes de gueux que nous venons d'énumérer constituaient la monarchie argotique, gouvernée par le grand Coesre, assisté de plusieurs Cagous, ses lieutenants provinciaux. Montaigne fait déjà allusion à cette organisation hiérarchique {Essais, 1. lll, ch. xiii) : « Les gueux ont leurs rnagnificences et leurs voluptez, comme les riches, et, dict on, leurs dignitez et ordres politiques. »

Mais ce qui caractérisait tout particulièrement les habitants du royaume de l'Argot, c'étaient les fausses apparences de leurs maladies et de leurs difformités. Grâce à certains procédés empiriques, les argotiers étaient passés maîtres à simuler toutes sortes d'infirmités, dont ils se débarrassaient comme par miracle une fois rentrés dans leur quartier. Aussitôt les prétendus estropiés se mettaient à marcher, les infirmes devenaient bien portants : c'était la Cour des Miracles.

La plus ancienne description de ce séjour des gueux — après celle que du Fail nous a laissée dans ses « Propos rustiques » (ch. viii), à propos de la Rue des Miracles à Bourges, — se trouve dans une face-

tie parue à Paris en 1616 : u Le Carabinage ou Matoiserie soldatesque » de Drachier d'Amorny, pseudonyme de Richard de Romany :

Les gueux suivaus la Cour des Miracles, et autres qui ont fait tout le jour les estropiez, mutilez, hydropiques, venans le soir au gisle, portent sous le bras un alloyau, ou morceau de veau, quelque gigot de mouton, sans oublier la bouteille qu'ils ont pendue à leur ceinture, et entrans en ladite Cour, ils quittent leurs potences, reprennent leurs dispositions et cn-bon-point, et à l'imitation des anciennes bacchanales, chacun ayant son trophée à la main, attendant que l'iioste leur prépare le soupper, dancent toutes sortes de dances, principalement la sarabande. Peut-on voir de plus grands miracles que les boitteux marcher droit en cette Cour ^ ? (p. 3i.)

Le (( Recueil de plusieurs illustres Proverbes » , que Jacques Lagniet publia à Paris entre 1657 et i663, offre la meilleure illustration des faits et gestes des argotiers. Le troisième livre, contenant la Vie des Gueux en proverbes, représente, dans une trentaine de pièces gravées, les habitués de la Cour des Miracles avec des devises explicatives ^.

I. Cf. Diclionnaire de Trévoux, au mot miracle : « A Paris il y avoit iiii lieu où s'assenibloient les gueux après leurs quêtes de la journée jjour l'aire bonne chère ensemble, et on nommoit ce lieu-là Cour des miracles, parce qu'après avoir contrefait les estropiés, les aveugles, les l)lcssés, etc., ils quittoient leurs emplâtres, leurs béquilles et toutes les autres marques de leurs infirmités qui n'étaient qu'apparentes. Au ballet de la nuit, dansé par sa Majesté en iG53, la quatorzième entrée de la première partie étoit la Cour des miracles où se rendent le soir toutes sortes de gueux et estropiés, qui en sortent sains et gaillards. » — Voir, sur les cours des Miracles, l'ouvrage de P. Lacroix et F. Seré, Le Moyen Age et la Benaissance, Paris, i8/i8, t. I, ch. IX (article de Fr. -Michel).

2- En voici quelques-unes : La ix' planche porte comme devise le

Une autre description de la Cour des Miracles se trouve intercalée dans l'édition du « Jargon » de Troycs, 1660, et la plus complète a été fournie un demi-siècle plus tard par Henri Sauvai, dans ses « Antiquités delà Ville de Paris » (1724).

Le « Jargon de l'Argot reformé » eut un succès considérable. Auparavant, nous l'avons montré à plusieurs reprises, des expressions isolées avaient pénétré à diverses époques dans les milieux étrangers à l'Argot : mais jamais on n'avait tenté un exposé aussi systématique et en quelque sorte définitif des faits et gestes des gueux. Aussi l'impression sur ces derniers fut-elle très forte, s'il faut prendre h la lettre la « Responce et complaincte au grand Coesre » (i63o), composition argotique qui n'est pas dépourvue de valeur et qui constitue le meilleur commentaire du Jargon^.

proverbe : Pauvreté n'est pas vice, mais c'est une espèce de ladrerie. La x' rex>r6sente les Gueii£ de l'hoslicre, ou de l'hôpital, dont parlent la plupart des écrivains du xvi' siècle.

La XXV' donne sous les images des gueux ces explications tirées du Jargon de l'Argol :

Marquise est le nom dos femmes des gueux, qu'on appelle mor-

pant.

Le grand Coesre est le Maistre des Gueux, lequel est assis sur

le dos d'un inion de boulle, qui est un coupeur de bourccs. Archisupposts sont les escoliers desbauchcz. Cagous sontceuv qui font porter honneur au grand Coesre. La xxvi" représente les portraits d'un Rifodé, d'un Marcandier et d'un Millard ; la xxviT, ceux d'im Malingreux, d'un Calot et d'un Orphelin ; la xxviii% ceux d'un Coquillard, d'un Convcrty et d'un Sabouleux ; la xxix°, ceux d'un Ilubin. d'un Polisson et d'un Francmitou ; la xxx% ceux d'un Courtaud de boutanche, d'un Drille et d'un Narquois.

1. Etienne Clcirac cite dans ses Us et coutumes de la Mer (Rouen.

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L'époque de ces publications coïncide d'ailleurs avec plusieurs tentatives du même genre.

Dans une facétie de lô'^S, le « Pasquil du rencontre des cocus à Fontainebleau », on lit une chanson entremêlée d'expressions d'argot.

La (( Comédie des Proverbes » (i633), d'Adrien de Montluc, en est également farcie et toute une scène, la première de l'acte 111, est argotique.

'2. Le style burlesque.

La poésie burlesque, en tirant parti de la langue archaïque et vulgaire ^ ne dédaigna pas le jargon.

Scarron, dans son u Virgile travesti », en parlant des compagnons d'Enée, qui viennent de quitter Cartilage, les assimile aux habitants de la Cour des Miracles :

Pauvres d'habits comme de mine.

Sales maofazins de vermine.

Enfin véritables Cagoas, Et le roi le plus gueux de tous -..,

1G71, p. [^Sç)) des Commentaires du Jargon de l'Argot, imprimés à Poitiers par Abr. Mounin, i03i. Ce titre manque à la biblioti^rapliie poitevine de M. A. de La Bouralière : L'Imprimerie et la librairie à Poitiers pendant le XVII* et le XVIW siècles (Mémoires des Antiquaires de l'Ouest de kjo/j), Poitiers, 1900. Cependant, la concordance de la date et du nom de l'imprimeur, très exact, nous font croire que l'opuscule a réellement paru. Son titre paraît d'ailleurs avoir suggéré à Benj. Fillon — suivant une remarque ingénieuse de M. Henri Clouzot — cet autre titre ; Les us et coutumes du pays de Vargot, Poictiers, sans nom d'imprimeur, 1G09 — qui semble entièrement de son invention. Voir Poitou et Vendée, Niort, 1861, t. 1, p. 6a.

1. Voir les pages instructives que M. Brunot consacre au burlesque dans son Histoire de la langue française, t. 111, p. 75 à 80.

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