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CHAPITRE PREMIER

Les Destinées de la Littérature hétérodoxe primitive

S1 nous voulions parler d’une « hérésie » moderne, celle de Luther, par exemple, ou celle de Calvin, notre première source d'informations serait indubitablement les œuvres de Calvin ou de Luther. Il serait bon ou même indispensable d'élargir notre enquête jusqu'aux écrits contemporains suscités par les innovations doctrinales de ces deux penseurs, y compris les réfutations auxquelles elles donnèrent lieu. Mais nous n'’oserions nous fier, pour connaître leurs théories authentiques, qu'à l’expression même dont ils les ont l’un et l’autre revêtues.

Cette méthode, d’élémentaire loyauté, est inapplicable à la plupart des hérésies et schismes primitifs, spécialement aux hérésies et schismes anténicéens. L’immense littérature hétérodoxe des premiers siècles chrétiens a presque totalement péri, telle qu’elle était du moins en sa teneur originelle. Sa disparition a été favorisée par des causes diverses, que je rappellerai sommairement 10].

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En premier lieu, une obligation de conscience fut imposée aux fidèles de fuir tout contact avec le dissident avéré et d'éviter toute lecture susceptible d’altérer la pureté de leur foi : « 51 quelqu'un vient à vous et n'apporte pas cette doctrine (est-il écrit dans la seconde Épiître de saint Jean [ro-r1]),

X INTRODUCTION

ne le recevez pas dans votre maison, ne lui dites pas même « salut ». Car celui qui dit « salut », communique à ses œuvres mauvaises. » En cette prescription se résume excellemment l'esprit dont furent constamment animés les chefs et les guides des Églises 1. Se sentant charge d’âmes, ils avaient mesuré la faiblesse du commun des âmes et ne croyaient pas à la vertu de la libre discussion : « Nam et multi rudes, constate Tertullien 2, et plerique sua fide dub, et simplices plures quos instrui, dirigi, muniri oportebit. » Non moins. que la lecture des livres païens 3, celle des livres hérétiques fut interdite en principe 4. 1] va de soi que les doctes qui entreprenaient d’en fournir la réfutation, un Justin, un Tertullien, un Hippolyte, étaient bien obligés de les compulser. Pareille nécessité s’imposait souvent aux évêques, par devoir d'état : mais avec quelle antipathie précautionneuse ils en usaient alors, comme honteux de se fourvoyer en si détestable compagnie 5! Pour le gros des fidèles, l’abstention faisait loi.

Cette hostilité systématique mit obstacle à la diffusion des livres hérétiques ; elle leur ferma l'entrée de telle bibliothèque où ils auraient trouvé abri6, et elle en compromit la transmission aux générations ultérieures.

D'autre part, l’inimitié des pouvoirs publics, postérieurement à l’édit de Milan, leur fut souvent meurtrière. « Intercipere scripta et publicatam

1 Cf. Didaché, κι, 2 ; l’anecdote relative à Polycarpe, dans Eusèbe, H. E., V, xx, 7; Tertullien, de Praesc., passim (voir mon introduction à ce traité, dans la collection HEMMER-LEJAY, Paris, 1907, Ὁ. XLV et s.). 26 De Res: ce, ARR /ADA28% 123) CS Corp AIR EE D OA AO 8 Const. apost., 1, VI (FUNK, 1? [1905], p. 13) « … τῶν ἐθνιχῶν βιβλίων πάντων ἀπέχου ». Cf. 4me Concile de Carthage (398), c. xV1, dans Gratien, c. 1, dist. XXXVII «ut episcopus gentilium libros non legat, haereticorum autem pro necessitate et tempore ». À. HARNACK, Mission. u. Ausbr. des Christ., I ?, 256. 4 Const. Apost., VI, κνι (FUNK, I ?, p. 339). Défense de lire « βιβλία τῶν ἀσεβῶν ». en particulier les apocryphes de Simon, de Cléobius, d’autres encore. 5 Aveu caractéristique de Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., VII, vrr, 1-3. Denys confesse qu'il s’est « souillé l’âme » à lier commerce avec les doctrines hérétiques. Un de ses prêtres lui déconseillait ces investigations malsaines ; et il n’a fallu rien de moins qu’une vision d’en haut pour le décider à les poursuivre. 5 Par exemple, celle que Pamphile constitua à Césarée (Palestine), et qui fut à Eusèbe d’un si grand secours pour son Histoire ecclésiastique. Cf. HARNACK, ACL. p. XXIX et 544. — Pourtant d’après une anecdote racontée par saint Augustin (Breuic, coll. cum Donatistis, II, xr1), les bibliothèques des Églises en contenaient parfois un certain nombre, soit comme témoins des doctrines réprouvées, soit pour les soustraire à de coupables curiosités : HARNACK, ACL., p. XxXx.

INTRODUCTION XI

uelle submergere lectionem non est deos defendere, sed ueritatis testificationem timere. » Tel est le principe qu’au début du IVme siècle, Arnobe avait arboré fièrement 1, à l'encontre de certains païens qui auraient voulu faire supprimer par décret du Sénat les livres favorables à la religion chrétienne. Le point de vue changea dès que l’État romain, ayant mis sa force au service de l'Église et lié partie avec elle, eut été amené par là même à traiter tout dissident en sujet rebelle, en ennemi de la santé publique. Contre ces « entêtés ? », ces « déments 3 », ces « pervers 4 », contre cette « cohorte sacrilège 5 » de « perfides $ » — tel est, au IVe et au Ve siècles, le ton habituel des constitutions impériales relatives aux hérétiques —, toutes les mesures de coercition furent jugées légitimes 7, y compris la destruction de leurs ouvrages. Déjà Constantin n'avait pas hésité à faire brûler les livres d’Arius, et à menacer de mort quiconque les conserverait chez soi 8. En 331, il prescrivit encore de rechercher les ouvrages des Novatiens, Valentiniens, Marcionistes, Pauliens, Cataphrygiens 9, Plus tard, quand l’orthodoxie fut devenue loi d'État 1, quelques proscriptions ou exécutions analogues — en très petit nombre d’ailleurs, il convient de le reconnaître 11 — furent officiellement édictées. C’est ainsi

Adu. Nat., III, vit (REIFFERSCHEID, P. 116, |. 12).

Ὁ ΟΝ πο EN 205) bed, GEL 7:

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Ibid. (sacrilega cohors ; haereticorum polluta contagia).

Ibid., 12 (a. 383) ; 65 (a. 428).

GOTHOFREDUS en a dressé la liste dans son Commentaire du Code Théodosien, Lugduni, 166, t. VI, p. τοῦ et s. — On notera que dès longtemps l’État romain s'était adjugé le droit de faire disparaître les livres qu’il jugeait dangereux pour sa propre sécurité, par exemple les écrits relatifs à la magie, qu’Ulpien appelle /1br2 emprobatae lectionis (HEUMANN-SECKEL, Handlex. zu den Quellen des rüm. Rechtes, 9me éd., Iéna, 1907 ; 5. u. lectio). Une procédure analogue avait été quelquefois employée à Athènes, par ex. contre les ouvrages de Protagoras d’Abdère (Diog. Laërce, 1x, 52-54 ; Cicéron, de Nat. Deovum, 1, xxinx, 63 ; Minucius Felix, Octautius, VIII, 3 [WALTZING].)

8 Lettre conservée dans Socrate, H. E., I, τὰ (HussEev, 1, 60). Constantin y fait allusion aussi à une mesure analogue prise contre les écrits de Porphyre. (La référence que donne HARNACK, dans ACL., p. xxiv [= Eusèbe, Vita Const., 11], LXVII] est inexacte.)

9 Sources, p. 87, ligne 1 ets.

10 Code Theod., XVI, v, 5. Cf. MOMMSEN, Droit pénal romain, trad. DUQUESXE, IT (1907), p. 303. |

H D'après BROCHET, Saint Jérôme et ses ennemis littéraires, Paris, 1906, P. 410, Honorius aurait interdit la lecture des livres d’Origène, conformément au vœu exprimé par les évêques de Rome, de Milan et d’Aquilée. Les textes ne portent la trace que

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XII INTRODUCTION

que tout détenteur des livres de Nestorius ! ou d'Eunomius ? s’exposa à être frappé capitalement. La littérature montaniste elle-même — retenons le fait, qui nous intéresse spécialement en la présente étude — tomba sous le même ostracisme à.

Il n’est pas douteux que ces mesures rigoureuses n'aient exercé leur effet, plus ou moins actif selon les contrées et selon le zèle ou l’apathie des fonctionnaires chargés de les appliquer.

Mais un autre facteur, beaucoup plus décisif, encore qu’indépendant de toute mauvaise volonté consciente, coopéra au même résultat.

Les livres hérétiques subirent le sort commun de cette littérature anténicéenne qui avait eu une efflorescence si remarquable, et dont pourtant un 51 petit nombre d'œuvres sont venues intactes jusqu’à nous. La sollicitude dont l'Église entoura l'Ancien et le Nouveau Testament ne pouvait envelopper tous les écrits de circonstance que suscitait la prédication de la foi chrétienne. Abandonnés à leur destin, ceux-ci ne survécurent qu'autant qu'on sentit le besoin de les faire durer en en copiant de nouveaux exemplaires. Or 1l était inévitable que, de la plupart, la curiosité du public chrétien se détournât peu à peu. Outre qu'ils portaient souvent l'empreinte de doctrines tombées depuis lors dans le décri (par exemple, le millénarisme), ils pouvaient paraître, au point de vue strictement pratique, faire double emploi avec les ouvrages de substance plus riche et de facture plus savante que l’époque ultérieure avait mis à la disposition des fidèles. A quoi bon sauver les Χρονογραφίαι, de Jules l’Aïfricain, du moment qu'on avait à portée les Χρονιχοὶ Kavéves d'Eusèbe ἡ Pourquoi transcrire les anciennes sources antihérétiques, Épiphane, l’érudit évêque, en ayant extrait tout le suc pour son Panarion ? Beaucoup d'ouvrages n'étaient plus demandés, on se lassa de les transcrire, et 115. disparurent progressivement au bénéfice des écrivains « classiques » du IVe et du Ve siècles ; ou, bien pis, ils cédèrent la place aux florilèges et compilations byzantines. Ce qui est surprenant — selon la juste remarque d’Ehrhard# —,

d’une expulsion des Origénistes hors d'Alexandrie et hors de l'Égypte. νου. BARONIUS- THEINER, Annales, ad Ann. 400, 33, 35 ; 403, 20.

1 Code Théod., XVI, v, 66.

2, Tbid., ΧΑ v,534.

$ Ibid. Voir plus loin Sources, n° 158.

Die altchristl. Litt. u. ihre Erforsch. von 1884-1900, Fr. i. B., 1900, p. 600.

INTRODUCTION XIII

c'est que, parmi des conjonctures si peu favorables à leur conservation, des parties relativement importantes de la littérature chrétienne primitive aient réussi à se défendre de l’insouciance des lecteurs et de l'injure du temps.

Donc, même à défaut de l’animosité spéciale qui travailla contre les livres sortis des sectes, 1] est probable que par l'effet du phénomène qui vient d'être caractérisé, la plus grande partie d’entre eux auraient glissé dans un oubli profond. |

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