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Jetons maintenant un coup d'œil sur le contenu des documents mis en œuvre par Eusèbe.
En ce qui regarde les chapitres XVI et XvI1 du livre V, il est une question qui se pose préalablement.
L'auteur de ces fragments figure dans la plupart des récentes histoires de la littérature grecque chrétienne sous la rubrique « Anonyme » 2. Cette étiquette n’est pas une invention toute moderne. Des critiques déjà un peu anciens, tels que l'historien allemand Gottiried Centner, dans une dissertation de 1738 8, avaient déjà reconnu qu'Eusèbe exploite un auteur qu'il ne nomme pas.
Des tentatives ont été faites pour identifier cet auteur : examinons les plus spécieuses et voyons à quels résultats elles ont abouti 4.
A) Saint Jérôme déclare au ὃ xxxvII de son de Var. 1llustribus que Rhodon composa, parmi d’autres écrits « aduersus Cataphrygas insigne opus ». Un peu plus loin, au ὃ ΧΧΧΙΧ, 1] ajoute que dans cet opus antimontaniste était cité un certain Miltiade, lequel combattit les mêmes adversaires.
Si l’on tient compte de ce fait que Jérôme puise chez Eusèbe toutes les données de sa courte notice sur Rhodon 5, on est bien obligé de reconnaître en cet 2nsigne opus l'ouvrage d’où Eusèbe a tiré les morceaux des
1 «...the enorme debt of gratitude which we owe to him » (LIGHTFOOT, art. Eusebius, DCBSTII 722}.
2,ACL;:.; TI, 240.;:Chron., L'SOA SARL I 23 ΒΑ ΤΟΙ, El ePreCQUe po
3 Recueillie par ŒHLER, Tertullianti quae supersunt omnia, III, 515 ets.
4 Je néglige, comme purement fantaisiste, l'opinion de PrTRA (Spicil. Solesm., IT, p. vin), qui songeait à Méliton ; pareillement la conjecture proposée par LiPpsius dans Quellenkr. des Epiph., p. 225 (— Miltiade), puis désavouée par lui dans les /ahrbücher für deutsche Theol., 1869, p. 158, et que DE SOYRES a cependant reprise, Montanism and the prim. Church, London, 1879, p. 27 ets.
5 Cf. ST. v. SycHowsxr, Hieronymus als Litterarhistoriher, Eine Quellenkrihische Untersuchung der Schrift des hl. Hieronymus de Viris illustribus dans les Kirchengeschichtliche Studien, herausg. von KNÔPFLER, SCHRÔRS, STRALEK, II Bd. I HET -Münstér We g4MD ri 7
INTRODUCTION XXI
chapitres xvI et XVII. On lit, en effet, au début du chapitre ΧΙ : « Il (—l’Anonyme) mentionne encore dans ce livre l'écrivain Miltiade, comme ayant écrit, lui aussi, un livre contre l’hérésie susdite.. « J'ai trouvé ces remarques, déclare-t-1l, dans un écrit où... ce Miltiade démontre qu'il ne faut pas qu’un prophète parle en extase et je les ai résumées. »
Jérôme considérait donc Khodon comme l’auteur de ces fragments.
A. Hilgenfeld ! accepte cette donnée. Il admet que, sur ce point spécial, Jérôme en a su plus long qu'Eusèbe, et que sans doute 1] avait lu de ses yeux l’ouvrage en son entier.
C’est faire à Jérôme trop de crédit. L'hypothèse serait plausible si, dans les notices relatives à Rhodon et à Miltiade, on pouvait relever wn seul trait par où Jérôme eût manifesté quelque indépendance à l'égard d'Eusèbe. En fait, c'est d'Eusèbe que procède tout ce qu'il rapporte de ces écrivains : il se contente d’agrémenter ses emprunts d’épithètes laudatives ?.
Pour s'étonner que Jérôme ait été chercher ce Rhodon, signalé par Eusèbe trois chapitres plus haut (V, xvI, 13) comme un énergique adversaire du Gnosticisme, et qu’il lui ait gratuitement attribué l’opuscule anonyme, il faudrait oublier sa légèreté coutumière en matière d’érudition, et aussi ses ignorances parfois surprenantes sur la littérature chrétienne du second siècle 4 Ne lui arrive-t-il pas, dans la notice suivante (XL) relative à Apollonius de faire précéder une citation authentique d’Apollonius d’une donnée qui appartient, non pas à Apollonius, mais à l’Anonyme 5 ? On sent que, dans une lecture rapide, il a collectionné pêle-mêle un grand nombre de notes qu'il distribue ensuite sans se donner le loisir de vérifier à nouveau ses sources, au moment de les mettre en œuvre.
1 Ketzergesch., p. 565, n. 960.
? Plurima, praecipuum, elegantes, insigne (XXXVII) ; praecipuum (XXXIX).
3 On notera que, d’après Eusèbe, l’activité littéraire de Rhodon se développe à Rome, bien plutôt qu’en Orient.
4 νου. sur ce point SYCHOWSKI, op. cit., p. 49 et s.; GRÜTZMACHER, Hieronymus, II, 134.
5 «quo asserit Montanum et insanas uates eius perisse suspendio ». Cf. Eusèbe, V, XVI, 13. — Toutefois il me paraît inexact de dire, comme le fait TH. ZAHN (Forschungen, V, p. 10 et 16) que Jérôme attribue l’ouvrage anonyme tantôt à Rhodon, et tantôt à Apollontus. C’est bien à Rhodon et à Rhodon seul que Jérôme songe. S'il prête à Apollonius la responsabilité d’une indication qui appartient en propre à l’Anonyme, c’est par une de ces confusions si fréquentes dans le de Viry. ll., et dont on aurait tort d’abuser pour lui imputer supplémentairement une contradiction si grossière.
XXI INTRODUCTION
B) Il n’y a guère lieu de s'arrêter longtemps devant une autre attribution qu’on s'étonne que des critiques aussi perspicaces que Valois 1, Tillemont ? et Gallandi $ aient préconisée : l’auteur de l'ouvrage ne serait autre, à leur gré, que cet Asterius Urbanus, auquel 1] est fait allusion H.E., V, xvi1, 17 ἃ. Contre-sens dont une traduction lttérale fait apparaître aussitôt l'évidence : c’est l’Anonyme qui cite lui-même l'ouvrage d’Asterius Urbanus et qui en extrait, pour le réfuter, un des oracles qui s’y trouvaient réunis 5. Il n'y aurait doute que si l’on pouvait lier les mots ἐν τῷ αὐτῷ λόγῳ etc. à γράφει : or la structure de la phrase ne le permet pas. On suppose, 11 est vrai, que les mots ἐν τῷ αὐτῷ λόγῳ τῷ χατὰ ᾿Αστέριον ᾿᾽Ορβανόν seraient une glose marginale, due à Eusèbe ou à quelque ancien commentateur, puis introduite après coup dans le texte, et qui nous livrerait le nom cherché. À cette hypothèse, la tradition manuscrite ne prête aucun appui.
C) Beaucoup plus compréhensible est l’opimion qui fait endosser à Apollinaire d'Hiérapolis la paternité de l’opuscule. Quand, au début du Ve siècle, Rufin transposa en latin, sur le conseil de Chromatius, évêque d'Aquilée, l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, c’est à Apollinaire qu'il attribua nommément les citations des chapitres xvI et xvir 6. 51 faible que soit son autorité — car on sait avec quelle inexactitude 1] paraphrase le grec qu'il ἃ sous les yeux —, le fait est à retenir. Le traducteur syriaque de l'Histoire ecclésiastique, dont la rédaction remonte à peu près à la même époque, ἃ compris le texte comme Rufin 7. Nous voyons, au XIVe siècle, l'historien Nicéphore Calliste, lequel reproduit Eusèbe presque littéralement, prendre soin de préciser que c’est Apollinaire qui parle dans les fragments susdits $#. Cette identification a été admise par un certain nombre de critiques modernes jusqu’en ces tout derniers temps ὃ.