Henry, p
du moi, il fallait mourir au monde extérieur, elle avait de grandes ressemblances avec plusieurs des écoles philosophiques issues du védisme. — Puis, après avoir vécu côte à côte avec le 'Brahmanisme pendant une dizaine de siècles, le Boudhisme a disparu peu à peu de son pays d'origine, en même temps qu'il conquérait le Thibet, la Chine, le Japon, le Siam, et l'Inde est redevenue brahmaniste. Elle l'est encore.
Ce qui caractérise le néo-brahmanisme, c'est-à-dire la religion qui est celle de l'Inde depuis le moyen-âge, c'est la Trinité fameuse : Brahma, Visnou, Civa. Toute l'Inde la confesse, mais de bouche seulement. Brahma est le dieu des théologiens. Le peuple sait tout juste son nom et ne lui rend aucun culte. Il ne connaît et n'adore que Visnou ou Civa, dieux d'origine populaire, ceux-là, et non créations de la pensée philosophique.
Civa est issu du féroce Rudra des Védas. Son nom signifie propice, et il est bien nommé : car si nous vivons, c'est qu'il ne nous a pas tués et nous devons à sa pitié chaque jour que nous ajoutons à notre existence. Sa légende n'importe guère à l'intelligence du poème que nous étudions. Puisque Leconte de Lisle l'a fait figurer dans un coin du ciel de Bhagavat, qu'il nous suffise de dire que le poète l'a bien décrit tel que se le représente l'imagination populaire : hideux, grinçant des dents, le ventre noir, le dos rouge, secouant les chapelets de crânes humains qui pendent à ses épaules.
Visnou, le Bhagavat de Leconte de Lisle, apparaît déjà dans les Védas, où l'on ne sait rien de lui, sauf qu'en trois
enjambées il a franchi tout l'univers : c'est donc un dieu solaire. Sa légende, depuis les Védas, a pris un magnifique développement. L'imagination populaire se le représente gracieux et souriant, pourvu de quatre bras, image du rayonnement solaire, les yeux mi-clos, la tête reposant, comme sur un oreiller, sur le serpent Cèsa, qui contient la terre et dont les sept têtes lui font un dais.
Dieu aussi bon que tout puissant, son histoire est celle des efforts qu'il a faits pour guérir la misère humaine et sauver le monde. Sans se lasser, il s'est incarné jusqu'à neuf fois pour cette œuvre de pitié : par exemple, il fut le poisson qui sauva la vie de Manu, le législateur; il fut le sanglier qui repêcha la terre engloutie par le déluge au fond de l'abîme. En devenant populaire, « il s'est confondu avec les héros d'autres légendes dont les croyants sont venus grossir la masse de ses fidèles » '. Rama lui-même a fini par être une de ses incarnations.
Son histoire est contée dans six des Puranas.
Le mot « purana » est un adjectif qui signifie ancien. Les Puranas sont donc des récits du temps jadis. Ce sont des livres qui ont été faits pour la foule des croyants à l'époque où les brahmanes, menant la lutte contre les derniers sectateurs du Buddha, ont rallié sous leur drapeau les adorateurs de Visnou et ceux de Civa. On y a mis tout ce qui pouvait instruire la foule en lui plaisant : beaucoup de ces récits légendaires chers aux masses, mais aussi de larges emprunts aux écoles qui professaient la théorie de FUn
i. Henry, Les littératures de F Inde.
absolu. Ces Puranàs, qui sont au nombre de dix-huit, sont les livres sacrés du néo-brahmanisme. Six sont consacrés à chacun des membres de la grande trinité.
Les plus populaires sont ceux qui sont consacrés à Visnou et parmi ceux-ci aucun ne l'est plus que le Bhagavata- Purana ou Livre du Bienheureux (un des surnoms de Visnou). Il doit sa notoriété à son mérite littéraire. Il la doit aussi à l'ensemble de sa doctrine qui a de quoi contenter tout le monde: la foule, car la légende de Visnou y est contée avec toutes les merveilles créées par l'imagination populaire ; — les philosophes panthéistes, car Visnou y est franchement considéré comme le grand Tout, et ce que le Védanta pensait de Brahma y est appliqué sans réserve à Visnou, qui hérite de tous les noms dont le grand Tout avait été décoré par les diverses écoles : Prajâpati, Hârir Purucha (l'âme) ; — enfin les bouddhistes eux-mêmes, à qui la bienfaisance de ce Visnou rappelle celle de leur maître Buddha et qui peuvent aisément se reconnaître dans ces solitaires visnouites aspirant à se dégager de l'étreinte du monde extérieur. Leconte de Lisle n'avait donc point tort de penser que du Bhagavata-Purana, qu'il connut par la traduction de Burnouf ', il pourrait tirer des poèmes où revivrait toute la pensée de l'Inde moderne.
Le Bhagavâta-Puràna se compose d'une série de conversations où des personnages divers se racontent entre eux les efforts qu'eux-mêmes ou que d'autres ont faits pour
i. Le Bhdgavata purdna ou Histoire poétique de Krichna, traduit et publié par Eugène Burnouf; Paris, imprimerie royale, 1840.
résoudre le grand problème. Ils se sont demandé un jour : qui suis-je ? qu'est-ce que le monde ? quel est le but de la vie ? Par leurs propres réflexions ou par le conseil de quelque sage, ils ont su que pour obtenir la réponse ils devaient faire pénitence, s'immobiliser, contenir leur souffle et mériter ainsi de voir Bhagavat. L'ayant vu, ils ont compris l'homme et le monde.
L'ouvrage est plein de redites : c'est dix fois, c'est vingt fois qu'on y trouve la définition de Bhagavat et l'histoire de la création ; mais souvent des formules un peu nouvelles jettent un surcroît de lumière sur les formules précédentes.
Parmi les personnages qui se demandent anxieusement un jour : Qu'est-ce que je suis ? l'auteur du Bhagavata- Pitrana a mis Brahma lui-même, « le créateur Brahma », Brahma « le chef des créatures ». — Rappelons-nous que pour les visnouites Brahma n'est pas le supérieur, ni même l'égal de Visnou : il est son subordonné, ou plutôt une de ses émanations. —
Brahma venait de paraître au sein d'un lotus sorti du nombril de Bhagavat. Quoique reposant au sein de ce lotus, le premier des dêvas ne put connaître « ni le principe des mondes, ni ce qu'il était lui-même ». Il se disait : « Qui suis-je donc, moi qui me trouve placé sur ce lotus, et d'où vient ce lotus qui s'élève solitaire sur les eaux ? Car il doit certainement exister sous cette plante quelque chose sur quoi elle repose. » Brahma se rendit maître de sa respiration, contint sa pensée, et alors il vit « resplendissant au milieu de son cœur, celui qu'il n'avait pas vu auparavant », Bhagavat. Il le vit tel que l'imagination populaire a conçu Visnou :
Il vit Purucha, solitaire, couché sur un lit étendu, blanc comme les fibres de la tige du lotus, formé par le corps de Cècha et porté sur l'océan [qui submerge l'univers] à la fin de chaque Yuca, et dont l'obscurité était dissipée par les feux des joyaux placés sur les têtes du serpent qu'ornaient les ombrelles de ses crêtes.
Purucha effaçait la splendeur d'une montagne d'émeraude à la ceinture de chaux rouge et aux nombreux pics d'or, ayant pour guirlande des joyaux, des lacs, des végétaux, des parterres de fleurs, pour bras des bambous, et pour pieds des arbres.
Son corps, qui était sa mesure à lui-même et qui en longueur et en étendue embrassait les trois mondes, était couvert d'un vêtement brillant de l'éclat des parures et étoffes variées et divines...
Son visage, dont le sourire dissipe la douleur des mondes, orné par des pendants d'oreilles étincelants, rougi par V éclat de ses lèvres semblables au Bimba, embelli par un nez et des sourcils agréables, exprimait le respect en retour du respect...
Entourés des plus beaux joyaux et des plus riches bracelets, ses bras étaient comme des milliers de rameaux ; sa racine était le principe invisible ; les mondes formaient l'arbre vigoureux dont les branches étaient environnées des crêtes du Roi des serpents.
C'était Bhagavat, semblable à une montagne, réceptacle de ce qui se meut comme de ce qui ne se meut pas, ami du Roi des serpents, environné par les eaux ; ses milliers d'aigrettes étaient comme des pics dorés ; sur son sein apparaissait le joyau Kâustubha.
C'était Hari, au col duquel était suspendu une guirlande faite de sa propre gloire et qu'embellissaient les Védas semblables à des abeilles '.
1. B.-P., liv. III, ch. vin : Brahma voit Bhagavat; Bumouf, t. I, p. 351. Je ne cite pas tout ce long portrait. Je mets en italique les passages dont Leconte de Lisle s'est particulièrement inspiré. De même, dans les citations qui suivent.
Aussitôt qu'il vit Bhagavat, Brahma se mit à chanter ses louanges : toute difficulté s'était évanouie alors pour lui ; il comprenait clairement que rien n'existe sauf Bhagavat, que ce qui semble exister en dehors de lui est une illusion, qui se dissipe, y compris la douleur, dès qu'on s'est réfugié dans le sein de Bhagavat :
Les craintes que font naître en nous nos parents, notre corps et nos biens, le chagrin, le désir, la détresse, la cupidité insatiable, la fausse notion, source de douleurs, qui nous fait dire : « Ceci est à moi », tous ces maux durent tant que le monde ne s'est pas réfugié à tes pieds qui donnent la sécurité r.
Bhagavat, ayant reçu l'hommage de Brahma, prit à son tour la parole et, après divers propos un peu languissants, lui donna en quelques phrases incisives l'explication du monde :
Pratique et de nouvelles austérités et la science qui me prend pour objet ; à l'aide de ce double secours, ô Brahma, tu verras les mondes à découvert dans ton cœur. Ensuite, livré à la dévotion et au recueillement, tu me verras dans ton âme et dans le monde où je suis étendu, et tu verras contenus en moi le monde et les âmes 2.
Ceci dit, « le maitre de la nature et de l'esprit » disparut, emportant « sa véritable forme ».
Ainsi est racontée par l'auteur du Bhagavata-Purana, dans deux chapitres intitulés : Brahma voit Bhagavat, Hymne
i. B.-P., liv. III, ch. IX: Hymne de Brahma ; Burnouf, t. I, p. 359 et suiv.