Même chapitre
de Brahma, la légende que Leconte de Lisle a racontée à son tour dans sa Vision de Brahma.
Divers emprunts à d'autres parties du vaste poème et des additions tout originales lui ont permis d'ajouter beaucoup à la splendeur et à la portée du récit indien.
Et d'abord, ayant enlevé à l'image de Bhagavat, telle qu'elle s'était montrée à Brahma, nombre de traits fades ou trop obscurs, ils les a remplacés par des traits empruntés au récit d'autres personnages, admis eux aussi à l'honneur de voir le dieu. Ainsi, il a tiré deux belles strophes de la description que fait un certain Uddhava :
Il était noir et beau, exempt de toute souillure ; ses yeux d'un rouge foncé étaient calmes ; il était reconnaissable à ses quatre bras et à son vêtement de soie de couleur jaune.
Il avait placé sur sa cuisse gauche le lotus de son pied droit ; son dos sf appuyait contre le tronc d'un jeune Açvatha ; il avait renoncé au bonheur des sens, et reposait dans la plénitude de la perfection •-.
Il vit celui que nul n'a vu, l'Ame des âmes,...
Hâri, le réservoir des inertes délices, Dont le beau corps nageait dans un rayonnement, Qui méditait le monde, et croisait mollement Comme deux palmiers d'or ses vénérables cuisses.
Un Açvata touffu l'abritait de ses palmes ;
Et, dans la bienheureuse et sainte Inaction,
Il se réjouissait de sa perfection,
Immobile, les yeux resplendissants, mais calmes.
1. B.-P., liv. III, ch. IV, versets 7-8 ; Burnouf, t. I, p. 315.
Il a tiré deux autres strophes de la description que fait Brahma après avoir vu un jour Bhagavat se manifester en sa présence à deux solitaires :
Les solitaires virent, au milieu de ses insignes que portaient ses serviteurs, le Dieu qui est la /orme visible de la récompense promise à la contemplation dont il est l'objet, couvert des gouttes de pluie tombant des guirlandes de perles suspendues à son parasol blanc comme la lune, et agitées par le vent favorable de deux éventails brillants comme deux cygnes.
Sa belle figure exprimait la bienveillance pour tous ; asile des qualités les plus aimables, il touchait le cœur d'un seul de ses regards affectueux ».
De son parasol rose en guirlandes flottaient Des perles et des fleurs parmi ses tresses brunes, Et deux cygnes, brillants comme deux pleines lunes, Respectueusement de l'aile l'éventaient.
Oh ! qu'il était aimable à voir, l'Être parfait, Le Dieu jeune, embelli d'inexprimables charmes, Celui qui ne connaît les désirs ni les larmes, Par qui l'Insatiable est enfin satisfait !
Ce sont les mêmes solitaires qui ont vu les splendeurs dont Leconte de Lisle a entouré Bhagavat :
Là, montés sur des chars avec leurs femmes, les Dêvas... chantent les histoires où leur maître parait uni à la condition misérable de l'humanité. 0
Le bruit des voix réunies des colombes, des kôkilas, des grues, des canards, des tchâtakas, des cygnes, des perroquets,
i. B.-P, liv. III, ch. XV, v. 38-39.
des alouettes et des paons s'interrompt à peine un instant pendant que le roi des abeilles chante en quelque sorte l'histoire de Hâri...
Ce séjour est rempli des chars faits d'or, d'émeraudes et de lapis-lazuli, dont la vue ne s'obtient que par la dévotion aux pieds de Hâri ; ils sont montés par des sages..., auxquels les nymphes douées de belles formes et d'un visage où brille le sourire ne peuvent, par leurs charmes, inspirer la passion de l'amour ».
Parmi les coqs guerriers, les paons aux belles queues, L'essaim des Apsaras qui bondissaient en chœur, Et le vol des Esprits bercés dans leur langueur, Et les riches oiseaux lissant leurs plumes bleues;...
Un autre épisode du Bhagavata-Purana a fourni le chœur de mille vierges, que Leconte de Lisle a réuni sous les regards charmés de Hâri :
Là elle vit dans une maison, au fond de l'étang, mille vierges, toutes à la fleur de l'âge et parfumées de santal 2.
A son ombre, le sein parfumé de cantal, Mille vierges, au fond de l'étang circulaire, Semblaient, à travers l'onde inviolée et claire Des colombes d'argent dans un nid de cristal.
Pour mettre le comble à la splendeur de la cour groupée aux côtés du Dieu suprême, Leconte de Lisle a pris sur lui de placer auprès de Hâri des divinités dont aucun personnage du Bhagavata-Purana ne l'a vu entouré : d'abord, les
i. B.-P., liv. III, ch. XV; Bumouf, t. I, p. 421. 2. B.-P., liv. III, ch. XXIII, v. 26.
dieux védiques, l'ardent Archer penché sur ses cavales, l'Aurore aux doigts de rose; puis le Géant sinistre qui porte des crânes chevelus en ceinture à ses hanches, le dévorateur de l'univers palpitant, dont le poète nous laisse deviner le nom : Çiva. Et de lui-même encore, étalant aux pieds de Bhagavat la terre entière, il nous y montre, pour préparer la question angoissée qu'il va mettre sur les lèvres deBrahma, toutes les formes de la souffrance : les tigres et les pythons chassant les gazelles, les races mortelles mêlant au rire les lamentations.
Quand Leconte de Lisle a mis Brahma vis-à-vis de l'Êtreprincipe, il lui prête la claire conscience de l'identité du monde et du moi que l'auteur du Bhagavat a-Purana prête si souvent à ses héros ' : la concavité de son crâne se distend et contient l'espace ; les constellations jaillissent de ses yeux; l'Océan croît dans son sein; sagesse et passions, vertus et vices, haines et amours, maux et félicité, tout rugit dans son cœur ;
Il ne dit plus : Je suis ! mais il pense : Nous sommes !
Alors, pris de vertige, il ose interroger Bhagavat et hardiment il lui pose le problème de la souffrance : — Je ne puis concevoir, dit-il, le cours tumultueux des choses. Si rien n'existe, sinon toi, ô Dieu suprême, si rien n'a d'em-
1. Voir, par exemple, Hv. III, ch. XXIV, v. 46 : « Il (Kardama) vit, résidant au sein de tous les êtres, Bhagavat, qu'il reconnaissait comme son propre esprit et il vit tous les êtres au sein de son esprit qui était Bhagavat lui-même. »
pire sur ton essence, ni l'action, ni l'état, ni le temps, ni le lieu, d'où vient donc que ta force hurle avec les flots ?
D'où vient que, remplissant la terre de sanglots,
Tu souffres, ô mon Maître, au sein de l'âme humaine ?
Et moi, qui porte un doute cuisant, ravivé par le désir, qui suis-je ? Suis-je l'âme d'un monde errant à travers l'infini? Suis-je quelque antique Orgueil puni de ses actes,
Qui ne peut remonter à ses sources divines ? —
Il semble que ce soit là une plainte toute moderne. Mais le poète, dans ce couplet qui parait répondre aux pensées et aux sentiments d'aujourd'hui, est cependant beaucoup plus près qu'on ne croit de son modèle indien.
Nombreux sont les personnages du Bhagavata-Purana qui s'inquiètent devant l'énigme du monde. C'est un solitaire qui se plaint que les actions du divin Hâri soient « difficiles à comprendre, même aux chantres inspirés ' ». C'est Brahma qui s'étonne que lui, chef vénéré des chefs des créatures, lui « dont les austérités forment la substance », ait dû reconnaître, après de longues méditations, « l'impossibilité de comprendre la cause à laquelle il doit l'existence2 ». Mais voici qui est plus intéressant encore; car voici, posée au sage Maîtreyâ par Vidura, sinon avec
i. Liv. II, ch. IV; trad. Burnouf, t. I, p. 223.
2. Liv. II, ch. VI, v. 34; Burnouf, t. I, p. 243. — Voiries questions que Brahma pose à Bhagavat sur l'énigme du monde dans un épisode qui est certainement une variante de la Vision de Brahma; liv. II, ch. IX ; Burnouf, t. I, p. 269.
autant d'angoisse, du moins avec la même précision, et dans les mêmes termes, le problème dont le héros de Leconte de Lisle demande la solution à Bhagavat : si Bhagavat est tout, comment a-t-il pu vouloir être l'ignorance, être la douleur ?
Yidura dit : Comment les qualités et les actions peuvent-elles s'unir, ne fût-ce qu'en se jouant, à Bhagavat qui est tout esprit et qui est aussi inaccessible au changement qu'aux qualités?...
Bhagavat, dis-tu, a créé l'univers à l'aide de sa Mâyâ qui est douée de qualités ; c'est par elle qu'il le conserve et par elle encore qu'il le fera rentrer dans son sein.
Celui qui est en soi une intelligence sur laquelle n'ont d'empire, ni le lieu, ni le temps, ni l'état, ni elle-même, ni rien d'étranger, comment s'unirait-il à l'ignorance ?
C'est Bhagavat, l'Etre unique, qui réside, dis-tu, dans toutes les âmes : d'où viennent donc la misère et la douleur auxquelles les œuvres le condamnent au sein de Vâme humaine ' ?
Quand Brahma eut fini, poursuit Leconte de Lisle, l'Esprit suprême fixa sur lui ses yeux d'où naissent les aurores ; du rouge de ses lèvres s'éleva un rire éblouissant, et le ciel tout entier, l'Açvatha et les cygnes, Surya et l'Aurore, les Apsaras, le Fleuve, le Géant lui-même se tinrent attentifs pour écouter
La Voix de l'Incréé parlant à l'Éternel 2.
i. Liv. III, ch. VU, Questions de Viditra; trad. Burnouf, t. I, p. 343.
2. Brahma est appelé le dieu incréé au liv. III, ch. XXIV, v. 10. — Ce beau vers a peut-être été inspiré par les vers de Vignv : Et la terre trembla sentant la pesanteur Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.
Or cette voix, grave, paisible, immense, que disait-elle ?
Elle disait d'abord, mais avec infiniment moins d'ambages et de circonlocutions ce que le sage Maîtreyâ explique à Vidura, déjà nommé, le réveil de l'énergie de Bhagavat et la formation de l'œuf qui contient tout en germes :
Au commencement, cet univers était Bhagavat, l'âme et le souverain maître de toutes les âmes ; Bhagavat existait sans qu'aucun attribut le manifestât, parce que tout désir était éteint en son cœur.
Alors, il regarda, et il ne vit rien qui pût être vu, parce que lui seul était resplendissant ; et il songea qu'il était comme s'il n'était pas, parce que son regard était éveillé et que son énergie sommeillait.
Or, l'énergie de cet être doué de vue, énergie qui est à la fois ce qui existe et ce qui n'existe pas [pour nos organesj, c'est là ce qui se nomme Mâyâ, et c'est par elle, illustre guerrier, que l'Être qui pénétre toutes choses crée cet univers...
Reconnaissant l'état de ces énergies sorties de lui qui restaient isolées les unes des autres et en qui sommeillaient les moyens de créer l'univers, le souverain Seigneur, dont la puissance est immense, portant avec lui son énergie divine, que le temps avait manifestée, pénétra d'un seul coup la réunion des vingt-trois principes...
Les vingt-trois principes, dont l'activité était éveillée, mis en mouvement par le Destin, engendrèrent de leurs propres éléments Adhipurucha.
Ce Purucha, qui était d'or, habita pendant mille années sur les eaux, renfermé dans l'intérieur de l'œuf [de Brahma] et réunissant en lui toutes les existences '.
i. Liv. III, ch. V et VI ; trad. Burnouf, t. I, p. 327 et suiv. — Voir aussi, sur l'œuf, liv. III, ch. XXVI.
Et cette Voix disait : — Si je gonfle les mers, Si j'agite les cœurs et les intelligences, J'ai mis mon Énergie au sein des Apparences, Et durant mon repos j'ai songé l'Univers.
Dans l'Œuf irrévélé qui contient tout en germe, Sous mon souffle idéal je l'ai longtemps couvé ; Puis, vigoureux, et tel que je l'avais rêvé, Pour éclore, il brisa du front sa coque ferme.
Puis, résumant en trois strophes des chapitres ou plutôt des livres entiers du Bhagavatà-Purana , la Voix contait la naissance des dieux, la création de l'homme l, l'invention des sacrifices, les incarnations de Visnou 2 :
Dès son premier élan, rude et capricieux,
Je lui donnai pour lois ses forces naturelles ;
Et, vain jouet des combats qui se livraient entre elles,
De sa propre puissance il engendra ses Dieux.
Indra roula sa foudre aux flancs des précipices ; La mer jusques aux cieux multiplia ses bonds ; L'homme fit ruisseler le sang des étalons Sur la pierre cubique autel des sacrifices.
i. On se demandera peut-être, en lisant chez Leconte de Lisle le récit de la création, ce que Bhagavat se propose bien d'apprendre à Brahma, puisque c'est Brahma qu'il avait chargé de créer le monde. Je me le demande aussi. Il y a là dans le poème de Leconte de Lisle quelque chose d'inexplicable. Dans les versions indiennes de la Vision de Brahma, Bhagavat se définit à Brahma, mais il ne lui raconte pas la création du monde, le monde n'étant pas encore créé et Brahma n'ayant même voulu voir Bhagavat que pour savoir comment il fallait le créer.
2. Elles sont réduites aux incarnations humaines. Non pas que les autres, plus merveilleuses, aient été dédaignées par Leconte de Lisle comme des légendes puériles et sans signification ; mais il les avait utilisées dans son poème de Bhagavat.
Et moi je m'incarnai dans les héros anciens ; J'allai, purifiant les races ascétiques ; Et, le cœur transpercé de mes flèches mystiques, L'homme noir de Lanka rugit dans mes liens.
Enfin la Voix répétait ce que Bhagavat dans le poème indien explique à Brahma, mais elle le répétait, heureusement, avec moins de pédantisme :' car ce Bhagavat se complaît d'une façon û"n peu agaçante pour nous à étaler l'obscurité de sa personne avant d'en livrer le secret :
Bhagavat répond : « Reçois de moi la connaissance de ce que je suis ; cette connaissance la plus mystérieuse de toutes et qui est accompagnée de la science parfaite, je vais te la révéler avec ses secrets et avec les moyens faits pour la procurer.
« Apprends qui je suis, quelle est ma nature, quels sont ma forme, mes qualités, mes actes, et obtiens ainsi par ma faveur l'intuition claire de mon essence.
« J'étais, oui, j'étais seul avant la création, et il n'existait rien autre chose que moi, ni ce qui est, ni ce qui n'est pas [pour nos organes], ni le principe élémentaire de cette double existence ; depuis la création, je suis cet univers ; et celui qui doit subsister, quand rien n'existera plus, c'est moi. — Ce qui passe sans raison pour être dans l'Esprit, comme ce qui passe pour n'y être pas, c'est cela qui est la Mâyâ dont je m'enveloppe ; c'est comme la réflexion ou l'éclipsé d'un corps lumineux «
i. Liv. II, ch. IX ; tr. Burnouf, t. I, p. 269 et suiv. Maîtreyâ tient à peu près le même langage à Vidura dans l'épisode déjà cité : « Ce qui répugne à la raison, c'est la Mâyâ dont s'enveloppe Bhagavat, c'est la misère et l'esclavage de l'Être suprême qui est [naturellement] libre. [Mais] cette apparence n'est qu'une illusion sans réalité, semblable au rêve de l'homme qui, pendant son sommeil, s'imagine, par exemple, qu'il a la tête tranchée... » Vidura, après ces explications, déclare que « ses doutes sont tranchés », et il ajoute : « Tu l'as bien expliqué, sage Brahmane : cet état [de l'Être suprême qui paraît dépendant] se montre
La Màyâ dans mon sein bouillonne en fusion, Dans son prisme changeant je vois tout apparaître ; Car ma seule Inertie est la source de l'Être : La matrice du monde est mon Illusion.
C'est Elle qui s'incarne en ses formes diverses, Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux, Et qui mêle, toujours impassible en ses jeux, Aux sereines vertus les passions perverses.
Ayant ainsi répondu à Brahma, par la bouche de Bhagavat, que la souffrance est, comme le ciel, les corps, les monts et les flots, une illusion, Leconte de Lisle lui conseille de ne plus interroger l'Auguste Vérité : car alors, que serait-il, sinon la propre vanité de Bhagavat
Et le doute secret de son néant sublime ?
On pensera sans doute que ce mot de la fin est trop spirituel pour ne pas être purement français. Cependant peut-être a-t-il été inspiré par un mot de Vidura qui, après avoir si bien appris du sage Maîtreyà ce qu'est Bhagavat, dit ingénieusement au dieu :
« Reconnaissant qu'il n'y a rien de réel dans ce qui n'est pas l'Esprit et que c'est seulement le fruit d'une opinion vaine, j'écarte jusqu'à cette opinion par le culte que je rends à tes pieds ». »
On n'aurait pas tout dit sur les sources de la Vision de Brahma, si l'on ne faisait pas observer combien ce poème
comme le théâtre de la Mâyâ de Hâri, de cette illusion dont l'Esprit est le jouet ; cet état est sans réalité, sans base ; l'origine de l'univers n'est pas hors de là. » Liv. III, ch. VIII, v. 9-10, 16. 1. Liv. III, ch. VIII, v. 18.
ressemble au Mont des Oliviers d'Alfred de Vigny. La situation est la même. Ici la plainte de l'humanité est portée au Créateur par le Sauveur du monde, là elle est portée par un dieu à un dieu plus grand que lui-même. Et la plainte reste pareille : c'est de ne pas savoir d'où vient la vie et où elle va, c'est surtout de ne pas comprendre la raison de tant de souffrances, que gémit le porte-paroles des créatures.
Si des deux poèmes celui de Leconte de Lisle est le moins émouvant, est-il besoin d'expliquer pourquoi ? L'histoire de Visnou nous est si étrangère, à nous Occidentaux ! On ne peut pas 'dire cependant que ce poème soit obscur. A quelques détails près, il est, au contraire, immédiatement intelligible, même pour qui n'a jamais entendu parler de Visnou. De nombreux qualificatifs, clairs par eux-mêmes, tels que l'Être pur, l'Esprit suprême, l'Ame des âmes, l'Etre-principe, disent, sans ambages possibles, que Bhagavat est le Dieu suprême, le Grand Tout ; pour éviter toute confusion, Leconte de Lisle ne lui donne pas d'autres noms propres que ceux de Bhagavat et de Hâri. Et la personne de Brahma reste bien un peu énigmatique pour le lecteur qui ne connaît pas la légende visnouite ; mais rien du moins ne nous est dit qui puisse faire naître une équivoque ; nous voyons bien vite que Brahma est un dieu inférieur à l'autre et qu'il parle au nom de la création tout entière : cela suffit.
Dans ces poèmes de Leconte de Lisle auxquels on a reproché parfois d'être pédants, ce que j'admire le plus, c'est qu'ils le soient si peu quand ils pouvaient l'être tant,
et c'est qu'il y ait tant d'humanité là où il y a cependant une couleur historique si intense et en général si juste.
BHAGAVAT '.
Leconte de Lisle écrivait dans la Préface des Poésies antiques : « Un dernier poème, Bhagavat, indique une voie nouvelle. On a essayé d'y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l'Inde, le caractère métaphysique et mystique des Ascètes visnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes budhistes. » Le poète ne se vantait pas à tort : son Bhagavat est une œuvre très synthétique, 'et plus encore qu'il ne l'a dit. Ce qu'on y trouve, c'est non pas toute l'histoire de Visnou, mais une partie assez notable de cette histoire pour qu'on en comprenne bien les caractères essentiels, qui sont, en somme, ceux de la plupart des légendes populaires de l'Inde. Ce qu'on y trouve aussi, c'est la conception que la religion visnouite se fait du monde, de ses origines, de son unité : conception qui ne la distingue pas profondément des religions rivales, puisque les adorateurs de Visnou voient dans leur dieu, ce qu'en définitive les adorateurs de Civa et ceux de Brahma voient dans le leur, c'est-à-dire le Grand Tout. Ce qu'on trouve encore dans le poème de Bhagavat, c'est ce sentiment si vif de la misère humaine qui avait été la principale origine de la prédication du Budha et que le boudhisme, en disparaissant de l'Inde, a légué aux religions
i . Poèmes antiques, III.
éo LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
brahmanistes. Ce qu'on y trouve enfin, c'est le paysage qui a vu naître, — à moins qu'on ne veuille dire qui a fait naître, — toutes ces légendes et toutes ces doctrines.
Un tableau d'une merveilleuse opulence sert d'introduction au poème, et il a un tout autre intérêt que de déterminer le théâtre de l'action : il la prépare, il l'explique d'avance tout entière.
Regardons ces êtres si pleins de force qu'un soleil accablant ensevelit pourtant dans la torpeur : ces grands reptiles qui se laissent pendre du sommet des palmiers, ces crocodiles qui flottent comme des troncs pesants le long des vertes îles, ce tigre qui dort tapis dans l'herbe, — et nous ne nous étonnerons plus de voir les brahmanes immobiles, perdus dans leur rêve intérieur. Suivons la course de ces gazelles, les bonds de ces antilopes, le glissement de ces coulœuvres, le vol diligent de ces abeilles, — et bientôt notre œil, comme celui des brahmanes, se fermera, las d'être sollicité par tant de formes. Arrêtons nos regards sur les calices de ces nymphéas, sur ces lys d'argent, sur ces oiseaux au bec d'or, — et nous serons préparés à comprendre la grâce de certains mythes populaires nés sur le sol de l'Inde. Reportons-les sur les corps gigantesques de ces éléphants et de ces crocodiles, sur l'immense nappe de ce fleuve aux eaux lentes, — et nous serons prêts à écouter l'histoire des efforts prodigieux du colossal Visnou. Non ! le poème de Bhagavat ne pouvait avoir une préface plus splendide, ni plus intelligente, que cette description de la forêt indienne, où, dans mille plantes et dans mille ani-
POÈMES INDIENS 6l
maux, la Vie immense, la Vie auguste, palpite, rêve, étincelle, soupire et chante.
Donc, en face d'un somptueux décor, trois sages méditent, assis dans les roseaux. Vers le soir, ils interrompent leur mystique silence pour se raconter leur triste histoire.
Le Bhàgâvata-Purana se compose, nous l'avons dit, d'une série de conversations où des personnages divers racontent les efforts qu'eux-mêmes ou d'autres ont faits pour comprendre l'énigme du monde. Mais, tandis que tous les autres ont été amenés à chercher la solution du grand problème par une curiosité purement philosophique, un d'eux y a été poussé par un chagrin domestique, d'ailleurs vite oublié.
Il s'appelle Narada. L'esclave, sa mère, n'avait pas d'autre enfant que lui et il n'avait pas d'autre appui qu'elle. Une nuit qu'elle était sortie de la maison pour traire sa vache, son pied toucha dans le chemin un serpent envoyé par Kala (la mort). Mais ce fils fut prompt à se consoler, comme on va le voir par son récit :
Pour moi, regardant ce malheur comme un bienfait de l'Être suprême, qui désire le salut de ceux qui lui sont dévoués, je partis pour la région du nord. Après avoir traversé seul de fertiles contrées, des villes, des villages, des enclos pour le bétail, des mines, des hameaux de laboureurs, des bourgs, des vergers, des forêts et des bois ; des montagnes riches en métaux variés, couvertes d'arbres dont les branches étaient brisées par les éléphants, des lacs dont l'eau donne le salut, des étangs fertiles en lotus..., je vis une forêt impénétrable, pleine de roseaux, de bambous, de cannes, de touffes d'herbes et de plantes à tiges
creuses, une forêt immense, redoutable, effrayante, habitée par des serpents, des chacals, des grenouilles et des chouettes. Le corps épuisé de lassitude, dévoré par la faim et par la soif, après avoir bu et fait mes ablutions, je me baignai dans le courant d'une rivière et mes fatigues disparurent. Là, dans cette forêt solitaire, assis au pied d'un pippala, je dirigeai mon esprit sur cette âme résidante dans ma propre âme, ainsi que je l'avais entendu.
A mesure qu'il se plongeait dans sa méditation, Narada sentait l'Être divin descendre peu à peu en lui; son cœur se brisait sous le poids excessif de la joie; il était noyé dans un déluge de béatitude. Il finit cependant par tomber dans le trouble du découragement : car il reconnaissait que son regard ne pouvait découvrir Bhagavat.
Pendant qu'il s'épuisait en vains efforts, Bhagavat lui parla d'une voix douce et profonde : « Ami, lui dit-il, tu ne dois pas me voir dans cette vie; car je suis insaisissable aux regards des Yogins (contemplateurs) imparfaits dont les fautes ne sont pas complètement effacées. La forme que je t'ai laissé voir un instant avait pour but de t'inspirer de l'amour pour moi; celui qui m'aime, se purifiant peu à peu, se délivre des désirs qu'il a dans le cœur. » Et Bhagavat promit à son fidèle qu'un jour il irait prendre place au nombre de ses serviteurs ',
Leconte de Lisle a conservé le personnage, il a conservé son histoire : il lui fait perdre sa mère, pendant la nuit, au moment où elle allait traire sa vache, de la morsure d'un serpent envoyé par Kala; il le fait errer ensuite de
i. Bhagavata-Purana, liv. I, ch. VI ; trad. Burnouf, t. I, p. 49-53.
vallée en colline, de fleuve en forêt; il le fait asseoir au pied d'un pippala ; il le fait pénétrer» dans un bois « redoutable », d'où il ne bannit les serpents et les grenouilles que pour donner un rôle plus important aux chacals et aux chouettes, animaux qui ont plus de caractère, comme disaient les romantiques :
Dans le bois redoutable, ou sous l'aride nue, Les chacals discordants saluaient ma venue, Et la plainte arrachée à mon cœur soucieux Éveillait la chouette aux cris injurieux.
S'il a conservé avec un soin jaloux tous les éléments pittoresques de l'histoire de Narada, si même il les a développés, Leconte de-Lisle a modifié assez profondément les sentiments du héros. Chez lui, Narada ne se félicite plus comme d'un bonheur envoyé par PEtre suprême d'avoir, en perdant sa mère, rompu les liens qui l'attachaient aux choses d'ici-bas ; au contraire, il a une longue et profonde douleur ; quand après s'être plongé dans la méditation, il se décourage, ce n'est point de ne pas avoir vu encore TEtre-principe en face, c'est de n'avoir pu tarir la source de ses pleurs, et il demande à Bhagavat d'être enfin délivré de l'amer souvenir des tendresses maternelles.
Aux côtés de ce Narada, qu'il a pris dans le Bhagavata- Purana, mais à qui il a donné une physionomie plus humaine, Leconte de Lisle a placé un personnage dont le Bhagavata-Purana lui a fourni seulement le nom : Maitreya. Celui-ci, c'est un chagrin d'amour qui l'a poussé à la vie d'anachorète. Il était jeune, il jouait dans le vallon natal au bord des bleus étangs, quand il aperçut une vierge aux
doux yeux longs, modeste et gracieuse. Elle s'avançait de loin. Ses pieds blancs résonnaient de mille anneaux. Sa voix était comme l'abeille qui s'enivre à la coupe de la rose. Les bengalis allaient boire le miel de ses lèvres, et toute sa beauté rayonnait dans le cœur du jeune homme. Elle disparut. En vain depuis ce jour Maitreya a-t-il cherché, en méditant sur l'Essence des choses, à effacer de son cœur ces pieds, ces lèvres roses, ces yeux doux et noirs, et il demande à Bhagavat d'être enfin délivré de l'amer désir qui trouble son repos.
Ce Maitreya de Leconte de Lisle n'a rien de commun avec son homonyme du Bhagavatâ-Purana. Est-il donc sorti tout entier de l'imagination du poète ? Non ; car, soit dans le Bhagavata-Purana , soit dans le Maha-Bharata, il a lu plusieurs histoires de pieux anachorètes dont les dieux éprouvent la vertu en leur envoyant des apsaras ou courtisanes célestes ' ; elles les tentent : les uns succombent, les autres résistent, et ces histoires ne sont pas sans doute identiques à celle de Maitreya, mais elles lui ressemblent assez pour qu'on soit certain que Leconte de Lisle s'en est inspiré, ne serait-ce que pour tracer le portrait de la vierge dont Maitreya ne peut plus perdre le souvenir.
Auprès de Maitreya et de Narada, Leconte de Lisle nous montre un troisième personnage qui fait écho à leurs plaintes. C'est le plus triste des trois. Quels chagrins
i. Voir, par exemple, dans le Maha-Bharata, traduction Fauche, t. III,. p. 223, l'histoire de la séduction du fils de •Prithâ par l'apsara Ourvaçî, qui échoue d'ailleurs dans sa tentative...
celui-ci a-t-il donc traversés ? Avide de savoir, il a beaucoup appris, beaucoup médité, tendu l'oreille au récit de beaucoup de sages; mais de tant d'études il n'a rapporté qu'un mal intérieur, plus terrible que tous les chagrins domestiques, plus terrible que toutes les déceptions de l'amour: le doute, et il demande à Bhàgavat de chasser enfin ce doute amer qui le consume.
Ce personnage s'appelle Angira. Si son nom est indien, son histoire est celle de Leconte de Lisle et de beaucoup de ses contemporains. Cependant, bien que sa physionomie soit un peu moderne, l'auteur du Bhagavata-Purana n'aurait point été surpris autrement de ses discours. Car voici comment Vyâsa lui-même, l'auteur présumé du Bhagarata-Purana 1, conte une conversation qu'il eut avec Narada :
Narada dit : Illustre fils de Paraçara, l'àme qui anime ton corps et qui réside dans ton cœur s'y trouve-t-elle, ou non, contente d'elle-même ? Tu as désiré et tu as obtenu de posséder la .science ; tu as accompli une grande merveille en composant le Bharata, trésor de toutes les choses utiles. Tu as désiré connaître et tu as lu le Véda éternel; et cependant, pourquoi te désoles-tu comme si tu n'avais pas atteint ton but ?
Yvàsa dit : Je possède en effet toutes les connaissances que tu viens d'énumérer, et cependant mon âme n'est pas satisfaite. C'est à toi qui est né du corps.du Dieu qui naquit de lui-même que j'en demande la cause, que je ne puis saisir, dont le secret m'est inconnu.