Poèmes barbares, XXI
leurs moindres serviteurs. Tel fut leur faste que jusqu'au tond de l'Occident leur nom devint synonyme de magnificence. Il l'est resté, et en France ceux qui ne savent rien de l'histoire des Indes n'ignorent pas du moins que, s'il y eut jamais de vrais décors de féerie, ce furent les palais du Grand Mongol.
Ces palais assistèrent à bien des tragédies et, par un de ces contrastes dont l'Inde est coutumière, ils virent à quelques années de distance deux femmes qu'une conduite fort différente éleva à une haute renommée : Nurmahal et Djihan-Ara.
La première fut une favorite, et son histoire dépasse en romanesque toutes les légendes populaires.
Le fondateur de la dynastie, l'empereur Akbar, régnait encore. Un Tartare, d'une famille ancienne, mais pauvre, et qui avait épousé par inclination une jeune fille pauvre comme lui, résolut d'aller chercher fortune dans l'Inde, ressource ordinaire des gens de sa race. Il s'appelait Chaja- Ayas. Quand il se mit en route avec sa femme, qui attendait un enfant, tout leur bien consistait en un mauvais cheval et en quelques provisions. Celles-ci étaient épuisées quand ils parvinrent aux confins du grand désert qui sépare la Tartarie du Caboul. Ce fut alors que la jeune femme accoucha d'une petite fille. Vainement les deux émigrants attendirent le passage d'un voyageur. Ils durent se remettre en route. La mère, hissée avec peine sur le cheval, ne put tenir, tant elle était faible, son enfant dans les bras ; le père essaya de la porter et la laissa tomber ; alors, ils se décidèrent à l'abandonner et la déposèrent dans un berceau
de feuillage, au pied d'un arbre ; puis, ils repartirent. Au bout d'une heure de marche, la jeune femme tomba tout à coup de cheval, criant au milieu de ses sanglots : Ma fille ! ma fille ! Son mari revint sur ses pas, arriva en vue de l'arbre : un énorme serpent avait enveloppé l'enfant dans les replis de sa queue. Chaja poussa un tel cri d'épouvante que le reptile effrayé rentra dans le creux de l'arbre. Le père ramassa sa fille, rejoignit sa femme, et à ce moment apparurent enfin des voyageurs qui donnèrent des vivres aux deux malheureux et les conduisirent jusqu'à Lahore.
Si les historiens arabes qui nous ont conté la vie de la fille de Chaja ont peut-être mis un peu de légende autour de son berceau, la suite de son histoire n'est pas moins extraordinaire, quoique parfaitement authentique.
Un omrah, nommé Azof-Khan, parent éloigné de Chaja, l'accueillit avec bienveillance et en fit son secrétaire. Le Tartare se distingua dans ses fonctions, fut présenté à l'empereur, obtint un commandement, attira l'attention du maître et devint grand trésorier de l'empire. Sa fille reçut une brillante éducation ; on lui donna le nom de Mher-oul-Nissa (soleil des femmes).
Le prince Sélim, fils aîné d'Akbar et désigné pour lui succéder, dînait un soir chez le grand trésorier. Après le banquet, on apporta du vin et des coupes ; les femmes du harem, voilées, vinrent chanter et danser. Mher-oul- Nissa était du nombre. A peine eut-elle vu le prince qu'elle songea à devenir impératrice. Elle chanta, elle dansa des danses voluptueuses : puis, quand elle lut le désir dans les yeux du prince, elle laissa comme par mégarde tom-
ber son voile et demeura en apparence tout interdite. Cette teinte confusion, ajoutant à sa beauté, le prince en devint éperdument amoureux.
Il la demanda à son père. Mais celui-ci avait promis sa fille à l'omrah Schère-Af-Koum, et il ne voulut pas devenir parjure. Sélim s'adressa à l'empereur: Akbar ordonna 'à son fils d'oublier cette femme, et Mher-oul-Nissa devint l'épouse de Schère.
Schère était un Turcoman, fier de sa noblesse et de ses exploits. Il passait pour être le plus brave officier de l'armée.
Il se retira dans le Bengale, où il était gouverneur du district de Bourdwan, et vécut en paix tant que régna Akbar.
.A peine Sélim fut-il monté sur le trône sous le nom de Djihan-Guîr ■ qu'il appela Schère à Delhi, l'accueillit avec empressement, lui accorda des distinctions nouvelles. Schère crut que sa femme était oubliée: Djihan-Guîr ne songeait qu'à la lui enlever.
Il partit pour la chasse, accompagné, suivant l'usage, de toute sa cour. Un énorme tigre fut lancé. « Y a-t-il quelqu'un -qui se sente le courage d'aller seul attaquer ce monstre ? » demanda l'empereur. Tous les yeux se tournèrent vers Schère, qui, devinant le dessin de Djihan-Guîr, ne bougea pas. Alors, trois omrahs réclamèrent l'honneur d'abattre la bête. Schère, piqué dans son amour-propre, ne songea qu'à sa gloire et demanda à combattre le tigre sans
i . Les historiens français écrivaient jadis ce nom Jéhan-Ghire.
armes. Djihan-Gu'îr feignit de l'en détourner ; Schère, s'obstina, alla sans armes au tigre, et l'étouffa.
Quelque temps après, il eut à se défendre contre un éléphant qu'on lâcha dans une rue étroite contre son palanquin : il triompha encore ; mais, voyant que l'empereur était à sa fenêtre et attendait l'issue de la lutte, il comprit qu'à la cour sa vie serait sans cesse menacée et il se retira dans son château de Bourdwan.
Le sou bah du Bengale, Kouttoub, résolut de satisfaire à tout prix la passion du prince. Quarante soldats armés pénétrèrent un jour dans la chambre de- Schère endormi. Un d'eux eut honte de frapper un homme sans défense : il l'éveilla. Schère saisit son épée, tua plusieurs des assassins, mit les autres en fuite, récompensa magnifiquement celui qui l'avait éveillé.
Le soubah imagina alors de faire une inspection générale de sa province et il passa sans affectation auprès de Bourdwan. Schère sortit de la ville pour recevoir le gouverneur. Se trouvant tout à coup entouré de cent épées nues, il comprit qu'il était tombé dans un guet-apens. Il poussa son cheval vers l'éléphant du soubah, s'élança sur la croupe de l'animal et trancha la tête à Kouttoub ; puis, il tourna sa fureur contre les autres. Il en Ht un grand massacre ; mais, visé enfin par des mousquets, il comprit que sa mort était . inévitable, se tourna vers La Mecque et tomba, percé de plusieurs balles.
Aussitôt on apprit à Mher-oul-Nissa qu'elle était délivrée de son mari. Ayant peine à contenir sa joie, elle se fit conduire au palais impérial. Une grande humiliation l'y
attendait. L'empereur était-il mécontent de la mort de Kouttoub, qu'il aimait beaucoup ? Était-il dominé alors par une nouvelle passion ? Mher-oul-Nissa cessait-elle de lui paraître désirable depuis qu'elle était en sa possession ? On ne sait. Mais il refusa de la voir, lui donna le pire appartement du harem et ne lui assigna pour son entretien qu'une somme misérable.
Elle dissimula son dépit en feignant de 'pleurer la mort de son mari, et attendit son jour. Elit attendit de longs mois en vain et dut enfin se résigner à travailler pour vivre. Elle se mit à broder, et, comme elle y excellait, toutes les femmes de la ville voulurent avoir de ses ouvrages. Elle les vendait très cher et put ainsi se donner un grand luxe.
Elle était depuis quatre ans au harem sans que l'empereur, qui ne cessait d'entendre parler d'elle, eût manifesté le moindre désir de la revoir, quand un jour il se rendit chez elle à l'improviste, sous prétexte de voir ses broderies. Il tomba à ses pieds et jura de tout lui sacrifier. C'est ce qu'il fit; car elle n'eut jamais de rivales et resta jusqu'à la mort de l'empereur la souveraine maîtresse de l'empire. Dès le lendemain de cette première entrevue, Djihan-Guîr l'épousa solennellement et par un firman impérial changea son nom de Mher-oul-Nissa en celui de Nour-Mahal (lumière du harem).
Son père Chaja devint grand-vizir et « prouva dans ce poste éminent qu'aucun talent ne lui était étranger ». Ses deux frères devinrent omrahs de première classe ; l'un d'eux, Asaph-Jah, succéda par la suite à son père et fut l'un des
plus grands ministres que l'empire mongol ait vus à sa tête. Tous ses parents de Tartarie accoururent dans l'Inde et reçurent des emplois. Ils surent se faire aimer, et de toute sa famille il n'v eut qu'elle-même que le peuple finit par détester.
Peu après que son frère eut succédé à leur père dans la charge de grand-vizir, l'empereur ordonna par un édit qu'on la distinguât de ses autres femmes par le titre de Schaha (impératrice), qu'elle parût dans les cérémonies à côté de lui-même, que son effigie et son nom tussent placés sur la monnaie, que ses parents prissent rang après les princes de la famille impériale. En même temps il changea son nom de Nour-Mahal (lumière du harem) pour celui de Nour-Djihan (lumière du monde). Ce tut vers 1616 qu'elle reçut, pour le malheur du peuple, ce surcroît d'honneurs; car, dès lors, enivrée d'orgueil, elle devint tyrannique et se fit haïr. C'est ce que veulent dire, dans le poème de Leconte de Lisle, ces deux vers, inintelligibles, on en conviendra, pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire de Nour-Mahal :
Ne sois pas Nurdjéham, la lumière du monde ! Sois toujours Nurmahal, l'étoile du palais!
Djihan-Guîr mourut en 1627 à cinquante huit ans, après un règne de vingt-deux ans. Nour-Mahal favorisait un des fils de l'empereur défunt. Mais ce fut un autre fils, Khorroum, qui l'emporta, grâce à l'appui du grand-vizir, frère de Nour-Mahal. Celle-ci, trop fière pour vouloir reparaître à la cour sans crédit après avoir gouverné l'em-
pire, se retira dans son palais de Lahore et se livra à l'étude. Elle mourut en 1645, dix-huit ans après son mari.
A deux milles au nord de Lahore se voit un superbe mausolée : il contient les restes de l'empereur Djihan-Guîr, fils d'Akbar. Auprès de lui repose, dans un autre monument, le grand-vizir Chaja-Ayas, père de Nour-Mahal. Un peu plus loin s'élève un troisième mausolée, sans inscription : c'est celui de la favorite.
Les aventures de Nurmahal avaient paru si extraordinaires à l'auteur de l'Histoire générale de F Inde ancienne et moderne, M. de Mariés1, qu'il y consacra tout un appendice. C'est d'après cet appendice que je viens de les raconter, et c'est de là que Leconte de Lisle a tiré son poème de Nurmahal.
Voici comment il raconte à son tour le mariage de la favorite de Djihan-Guîr.
Djihan-Guîr, fils d'Akbar, est assis sur la tour qui regarde Lahore. Deux Umrahs sont debout derrière lui; chacun d'eux, immobile en ses habits flottants, tient un sabre d'acier mat au pommeau constellé de rubis. Le soleil se couche, et le souffle du soir, chargé d'odeurs suaves, soulève jusqu'à l'empereur l'âme errante des fleurs. Il contemple en silence la terre des Aryas conquise par ses aïeux et sa ville impériale. Aux carrefours, où son œil s'égare, roule un tourbillon léger de cavaliers mahrattes, passent
1. Paris, 1828, 6 vol.; l'appendice où est racontée l'histoire de Nour-Mahal est au t. VI, p. 177-189.
des éléphants vêtus de housses, des bœufs de Nagare, des fakirs et de noirs cavaliers aux blanches draperies, escortant au travers de la foule
Le palankin doré des Radjahs indolents.
Mais Djihan-Guîr reste morne, oublieux de son peuple innombrable. Il n'aime plus l'éclair de la lance, ni sa cavale à l'œil bleu qui se cabre au cliquetis des cymbales, ni le rire harmonieux des femmes, ni les perles de Lanka qui chargent son front lassé. Le Roi du monde est triste, un désir le blesse.
Avant d'aller plus loin, ai-je besoin de faire remarquer comme dans ce tableau, dont je donne un sec résumé, revit le décor opulent où s'est déroulée l'histoire de Nurmahal et avec quel sens de la composition il est incorporé au récit ? Ai-je besoin d'ajouter que ce début de poème est heureusement imité du début de Zitn-Zi^imi ?
Cependant la nuit tombe, les constellations se lèvent, le fleuve réfléchit dans ses eaux
La pagode aux toits lourds et les minarets longs.
Mais voici qu'une voix, jeune, éclatante et pure, remplit l'air nocturne. Djihan-Guîr écoute ; son cœur bat et son œil luit : il sent un frisson d'aise courir en lui, comme le tigre qui flaire l'antilope. Jamais pareille ivresse n'a inondé son cœur. Qui donc chante ainsi ? C'est la blanche Nurmahal. Son époux Ali-Khân est parti, la guerre le réclamait; mais le nom du Prophète incrusté sur sa lame garantit la fidélité de Nurmahal : elle lui a juré dans leurs adieux
derniers de lui être fidèle jusqu'au tombeau, et c'est pour aiguillonner l'heure trop lente qu'elle chante sous les tamariniers. Mais peut-elle s'opposer à sa destinée, écrite au ciel même ?
Les jours se sont enfuis. Nurmahal repose sous un dôme constellé de diamants roses ; deux rançons de radjahs pendent à ses oreilles ; elle siège,. au milieu des merveilles, aux côtés du fils d'Akbar, sur le trône mongol. Et la maison d'Ali-Khàn est muette ; les jets d'eau se sont tus dans les marbres taris. Mais Nurmahal n'a point été parjure : elle peut régner, puisque son mari est mort. Il revenait vainqueur, ayant sur les lèvres le nom de sa femme, quand le fer de la haine lui a percé le cœur. Et le poète rend gloire à celle qui, fidèle jusqu'au bout à son époux vivant, a dédaigné de trahir et tué auparavant.
On voit que le poète ne s'est pas abstenu d'arranger l'histoire de Nurmahal. Il donne à son héroïne dès son premier mariage, — et ce n'est pas là une entorse bien grave à la vérité, — le nom de Nurmahal qu'elle reçut seulement en épousant l'empereur. Il change le nom de son mari Schère-Af-Koum en celui d'Ali-Khàn. S'il suppose que le prince a senti le premier éveil de la passion en écoutant la voix de la jeune femme, ce qui est conforme au récit des historiens, il ne fait pas commencer, semble-t-il, cet amour sous le règne d'Akbar. Il supprime les quatre longues années d'humiliation qui succédèrent pour Nurmahal à son veuvage. Il supprime aussi toutes les tentatives de meurtre auxquelles son mari échappa par son courage et
sa prudence : s'inspirant de l'histoire de David et de Bethsabee, il fait mourir son personnage au retour d'une guerre où celui-ci 'n'est jamais allé, et il le frappe d'un coup de poignard, alors que Schère est tombé d'un coup de mousquet. Il fait prêter par Nurmahal à son mari un serment" qu'elle ne lui a jamais prêté, et, tandis qu'elle n'a pas probablement contribué à la mort qui la rendit impératrice, tout en l'appelant de ses vœux, c'est à elle qu'il semble attribuer l'initiative du meurtre.
L'histoire a-t-elle donc été profondément altérée ? Non, si l'essentiel a été, non seulement conservé, mais mis en relief. Et l'essentiel, quel était-il ? C'était la passion violente et exclusive de Djihan-Guîr, qui nous est bien représentée telle qu'elle fut réellement, telle que l'on comprend qu elle devait être chez un homme rassasié de gloire et plongé dans un milieu où il trouvait partout des excitations à la volupté, des conseils de meurtre. L'essentiel, c'était encore cette singulière crainte de violer la parole donnée chez ceux qui ne reculent pas devant un grand crime, ce scrupule de deux amants ne voulant point être adultères, mais, pour ne l'être point, voulant bien devenir assassins. L'histoire nous dit, il est vrai, que ce fut l'empereur qui montra cet étrange respect du lien conjugal avec ce non moins étrange mépris du sang versé: ce fut lui qui refusa d'enlever par la force Nurmahal à son mari et organisa des pièges adroits où celui-ci devait trouver une mort en apparence accidentelle. Mais, si cet hypocrite assassinat est plutôt imputable à l'amant de Nurmahal qu'à elle-même, elle n'en fut pas moins moralement responsable de tout ce qui se fit. Leconte de Lisle ne l'a
donc point calomniée, tout en la chargeant un peu, et il . n'a modifié son histoire dans le détail (ce qui est toujours regrettable, j'en conviens, quand il s'agit d'un personnage ayant réellement existé), que pour la transformer en un type plus général qu'elle-même, celui de la favorite orientale.
DJIHAN-ARA '
L'Inde musulmane, qui connut d'autres Nurmahals, quoique de moindre envergure, connut aussi de très nobles femmes. Mais aucune ne fut plus managnime que Djihan- Arâ, fille de Scha-Djihan.
Celui-ci fut le successeur de Djihan-Guîr, dont il était le troisième fils (avant son avènement il s'appelait Khorroum). Il régna d'abord paisiblement, et ce fut l'époque la plus fastueuse de l'empire mongol. Ce fut alors que l'on construisit ce trône dont, quelques années plus tard, le voyageur français Tavernier estimait les joyaux à plus de 150 millions de livres, et que l'on réunit ce trésor que l'empereur Aurang-Ceyb étala un jour aux yeux éblouis de notre compatriote. Scha-Djihan étant tombé malade, ses fils se disputèrent aussitôt sa succession, qui n'était pourtant pas ouverte. Ils étaient quatre (et non trois, comme dit Leconte de Lisle, soit par inadvertance, soit parce que le mot trois entrait plus facilement dans son vers) : ce fut le plus jeune qui