‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 21 sur 114 · Pohnei barbares, XXIII · texte numérisé non relu

Pohnei barbares, XXIII

l'emporta, Aurang-Ceyb (l'ornement du trône) ; il était fils de la fille du grand- vizir Azaph-Jah, frère de Nurmahal : il était donc le petit-neveu de la favorite. Il battit ses frères, qu'il fit mettre à mort, mais bien après son avènement (beaucoup plus tard, par conséquent, que ne le dit Leconte de Lisle). Il déposséda son père et se fit proclamer empereur de son vivant sous le nom d'Alam-Guîr, le conquérant du monde. Il régna de 1658 à 1707, fit de grandes choses et porta à son apogée la puissance mongole, pour laquelle devait commencer aussitôt après sa mort une lamentable décadence.

Quand Aurang se fit proclamer à Agra, le vieil empereur Scha-Djihan fut abandonné de tout le monde, sauf de sa fille Djihan-Arâ. Il acheva sa vie dans la forteresse d'Agra, ayant tout ce qui lui était nécessaire pour sa subsistance, mais privé de liberté. Il ne pouvait entendre sans horreur prononcer le nom du fils qui l'avait dépouillé. Sa fille ne le quitta point, et ce fut dans ses bras qu'il expira en 1666, après huit ans d'emprisonnement.

A la nouvelle de sa mort, Aurang-Ceyb feignit une grande douleur. Il partit sur le champ pour Agra et demanda à sa sœur la permission de la voir. Celle-ci, raconte de Mariés, s'attendait à cette demande. Elle vint à son frère, portant dans un grand bassin d'or toutes les pierreries de Scha-Djihan. Ce présent magnifique disposa favorablement Aurang, et il fut facile à la jeune fille, . ajoute l'historien, de faire accueillir son apologie. L'empereur l'emmena à Delhi, où elle sembla d'abord exercer beaucoup d'influence, mais très peu de temps après elle mou-

rut subitement. Le voyageur Tavernier, qui l'appelle Bégum-Saheb et qui la vit passer sur son éléphant au moment où elle quittait Agra avec la cour, croit, — et il ajoute que tout le monde en est persuadé comme lui, — qu'elle fut empoisonnée pour avoir trop aimé son père.

Leconte de Lisle, qui a un peu chargé la mémoire de Xurmahal, a, au contraire, un peu embelli la figure de PAntigone mongole. îl la fait mourir de la tristesse d'avoir perdu son père : mais peut-être avait-il le droit de faire cette hypothèse, la seule chose certaine dans cette mort étant, après tout, qu'elle suivît de près celle du vieillard. Il prête à son héroïne, sans qu'aucun document précis l'y autorise, mais avec vraisemblance, cette pitié pour le pauvre et le délaissé, cette soil de guérir les maux du monde, dont nous savons que des princesses indiennes ont donné réellement l'exemple. Ce n'est pas après la mort de leur père qu'il place son entrevue avec Aurang, quand, son devoir accompli jusqu'au bout, et ayant bien alors le le droit de songer à elle-même, elle acheta sa vie par le présent des pierreries impériales ; il transporte leur entretien après la dépossession du vieil impereur et donne à Djihan-Arâ une attitude tout autrement fière : mais ne pouvait-il pas supposer sans invraisemblance que le frère voulut voir sa sœur à ce moment et qu'elle lui reprocha sévèrement sa conduite ? Rien n'empêchait donc que le personnage fût, comme il l'a été, un peu idéalisé.

Il s'oppose ainsi, par un contraste fort dramatique, à celui que Leconte de Lisle appelle « l'ascétique assassin »

et dont la foi sectaire l'a intéressé autant qu'il l'a détestée. Des quatre fils de Scha-Djihan, Aurang était le seul qui affectât de ne pas vouloir de l'empire. Il s'était toujours montré mahométan pieux et austère; il s'était défendu d'avoir une autre ambition que défaire le pèlerinage de La Mecque. Il déclara accepter l'empire seulement parce qu'Allah l'avait désigné et voulait se servir de lui pour la défense de la vraie foi. Le croyait-il réellement, ou bien dissimulait-il ainsi son ambition ? Il est difficile de se prononcer. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il essaya, pendant son règne, de convertir en masse les Indiens à l'islamisme et que bien des gens excusèrent ses violences envers sa famille parce qu'ils les crurent ordonnées par le Seigneur. Hypocrite ou sectaire, Aurang-Ceyb était de toutes façons voué à l'antipathie de Leconte de Lisle, heureux de flétrir une fois de plus des crimes qui, de bonne foi ou non, on ne sait, n'en furent pas moins accomplis au nom de la divinité.

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