POÈME ÉGYPTIEN IO
tion dans ses Contes populaires de l'ancienne Egypte ', elle l'aurait été aux premiers temps des invasions éthiopiennes : « la charge de grand-prêtre d'Amon venait de tomber en désuétude, et les sacerdoces qui subsistaient encore devaient chercher à hériter par tous les movens de la haute influence qu'avait exercée le sacerdoce disparu. »
Les faussaires n'eurent pas besoin de faire beaucoup de frais d'imagination, car ils construisirent leur conte sur un thème fréquent dans toutes les littératures populaires : un esprit, entré au corps d'une princesse, lutte avec succès contre les exorcistes, et il ne s'en va qu'à de certaines conditions. Voulant, d'autre part, pour la plus grande gloire de leur dieu, mettre l'histoire de la princesse guérie au compte de l'illustre Ramsès II, ils attribuèrent au souverain dont parle leur inscription le nom et les prénoms du fameux conquérant 2, et ils s'inspirèrent d'un fait vrai :
1. P. 159-167 : La fille du Prime de Bakhtan et V Esprit possesseur.
2. La stèle de la princesse de Bachtan donne, entre autres titres, à Ramsès un titre que Rougé traduit dans sa version latine par dominas duarum regtonwnet dans son commentaire par roi de la haute et de la basse Egypte. (M. Maspéro traduit : roi des deux Égyptês.) Plus loin, le prince est décoré de titres que Rougé traduit : roi de la région notre, prime des régions rouges, et le traducteur explique que Kêmi, la région noire, c'est l'Egypte, qu'il y a deux régions rouges formant ensemble la Nubie. CM. Maspéro traduit ici : roi de I1 Egypte, prince des tribus du désert.) Kst-ce à ce double titre de roi de la région noire, prince des [deux] régions rouges que songe Leconte de Lisle quand il parle des trois empires ?
(Les vingt nomes, les trois empires sont en deuil.)
Je le pense. Mais l'expression les trois empires, dont le poète a l'air de faire en quelque sorte le nom officiel du rovaume de Ramsès, semble bien a\oir été forgée par lui. — Il n'y a pas plus d'exactitude dans l'expression, en apparence si précise, les vingt nomes. Car l'Egypte, primitivement soumise au régime féodal, continuait bien à être subdi-
Ramsès II avait épousé une princesse asiatique et lui avait donné le nom de Ouïrimabunofirouri (celle qui voit les beautés du soleil). Cette princesse était fille de Khâtourasou, souverain de Kâti, pays où s'est développée une civilisation curieuse, connue sous le nom de civilisation hittite. Le mariage avait été purement politique, et non romanesque : Khâtourasou était un puissant souverain indépendant, et Sésostris était devenu son gendre pour sceller une alliance utile. Ne voulant pas reléguer une princesse de si haut rang dans la foule des femmes de son harem, il l'avait épousée en grande pompe et lui avait donné ce beau nom de Ouirimaounofirouri, faible consolation sans doute pour une jeune fille qu'on mariait avec un homme plus que sexagénaire '.
Ainsi, pour la composition de son poème de Nèféron-Ra, Leconte de Lisle, sans le savoir, s'est inspiré d'un faux. Ce faux est toutefois, ne l'oublions point, de fabrication égyptienne et le style des monuments authentiques y a été adroitement imité. Bien que le document fût une supercherie, la couleur que le poète en a tirée ne devait donc pas être nécessairement de mauvaise qualité.
Le plan de son poème lui a été suggéré par la disposi-
visée sous la suzeraineté des rois de Karnak en principautés féodales, que les Grecs appelèrent nomes ; mais, si le nombre des nomes, qui tut variable, s'éleva parfois jusqu'à cinquante, il ne descendit jamais, d'après M. Maspéro, au-dessous de trente-six.
i. Ramsès II a raconté lui-même son mariage dans un monument qu'on a retrouvé à Ypsamboul. Voir Maspéro, Histoire ancienne.. ., t. II, pi 405.
POÈME ÉGYPTIEN IOy
tion de la stèle : le poème, comme la stèle, nous présente un tableau suivi d'un récit.
Dans le tableau du poème, comme dans la partie gauche du tableau de la stèle, on voit dix prêtres porter une barque peinte où Khons siège sous un parasol '. Autour de la barque, le poète, — c'était son droit et son devoir, — - a développé un beau décor, décor très sobre, mais où est condensé en quatre vers tant de couleur et de vérité qu'il y a peu de pages qui donnent du paysage égyptien une impression plus exacte et plus forte :
Un matin éclatant de la chaude saison
Baigne les grands sphinx roux couchés au sable aride,
Et des vieux Anubis ceints du pagne rigide
La gueule de chacal aboie à l'horizon.
On admirerait de même le portrait du dieu Khons, si le poète ne s'était pas trompé de modèle. Ayant eu, en effet, l'imprudence d'ouvrir le naos que le tableau de la stèle tenait fermé, il a prêté au dieu « un col raide, un œil fixe, une épaule carrée » ; il lui a « allongé les mains sur ses genoux aigus » ; il a enclos « ses tempes lisses » d'une double bandelette, « qui pend avec lourdeur sur son sein et son dos ». Et rien n'est plus égyptien, sans doute, que ce personnage, mais on reconnaît immédiatement en lui le roi Sovkhotpou du premier empire thébain, dont le
1. Si ces prêtres ont « le front incliné vers le sol », c'est sans doute pour que sol rime avec parasol : car dans la stèle ils ont plutôt le front relevé.
IOtS LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
Louvre possède la statue colossale ', et non pas Khons. Celui-ci n'avait pas les mains étendues sur les genoux : la droite s'appuyait sur le bras du siège, la gauche était soulevée à mi-hauteur entre le genou et le menton ; et il était bien coiffé de la double bandelette, mais elle était surmontée d'un large croissant que surmontait un énorme disque. C'est ainsi, du moins, que nous le représente une statue de bronze appartenant au musée de Gizeth 2. Mais quand Leconte de Lisle composait son poème, Khons n'avait pas encore été exhumé de la couche de sable où il gisait depuis des milliers d'années.
L'ayant ainsi installé, comme l'avait fait l'auteur de la stèle, dans une barque portée par dix prêtres, mais lui ayant donné à tort l'attitude d'un roi du premier empire thébain, où Leconte de Lisle envoie-t-il le fils d'Amon ? Khons, « tranquille et parfait », ne s'en va pas chez son double, Khons, conseiller de Thèbes, dieu puissant qui chasse les rebelles, pour revêtir celui-ci de sa vertu divine et l'expédier ensuite chez une princesse malade : le poète français, simplifiant, et il a bien fait, la théogonie, d'ailleurs si variable, des Thébains, n'admet plus qu'un seul et unique Khons. Khons, « tranquille et parfait », s'en va directement chez la malade. Mais cette malade n'est plus une princesse asiatique, et voici la mélancolique histoire qui nous est contée.
Le divin Guérisseur s'en va dans la vaste demeure de
i. Reproduction dans Maspéro, Hist. anc, t. II. p. 528. 2. Reproduction dans Maspéro, Hist. anc, t. H, p. 552.