‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 29 sur 114 · POEME EGYPTIEN · texte numérisé non relu

POEME EGYPTIEN

Ramsès, ou, sur son lit virginal, enveloppée de fines bandelettes, se meurt Néférou-Ra, la Beauté du Soleil '. Hier, elle courait parmi les roses,

La joue et le front purs polis comme un bel or 2,

et souriait, sou cœur étant encore paisible, de voir les ibis roses voler dans le ciel bleu. Aujourd'hui, un rêve mystérieux consume sa vie. Et depuis que Néférou-Ra, palmier frêle, a ployé sous un souffle ennemi, la terre de Khèmi est plongée dans la tristesse. Mais le dieu la guérira sans doute. Il approche : des cris d'allégresse s'élèvent. Le cortège monte les escaliers : la foule se prosterne. Néférou-Ra, ouvrant ses grands yeux pleins de crainte et d'amour, tressaille, sourit, s'incline, s'endort. Que fait-elle? Hélas ! Khons a guéri la beauté du Soleil, il l'a guérie en la rendant à la vie immortelle. Que Ramsès ne gémisse pas : ce jeune cœur était blessé sans remède,

Et la mort, déliant ses ailes de colombe, L'embaumera d'oubli dans le monde divin !

En imaginant cette histoire touchante, qu'il pouvait inventer sans aucune invraisemblance, — car ce n'est pas une hypothèse bien extraordinaire que de supposer qu'un Ramsès a perdu sa fille, — qu'a fait Leconte de Lisle ?

i. La fille supposée de Ramsès est donc nommée d'après la femme épousée par le roi dans le récit de la stèle.

2. En Egypte les hommes se peignaient le visage en rouge, les femmes en jaune, et elles se comparaient à l'or. La reine Hatshopsitou, de la X Ville dynastie, déclare quelque part qu'elle est « comme une pluie d'or ». Voir Maspéro, Histoire ancienne..., t. II, P- 252.

Il nous a montré quelle était, chez les Égyptiens, l'importance de la femme dans les successions ptïncières. Il n'exagère nullement en mettant toute la terre de Khêmi en deuil parce qu'une fille de sang royal se meurt ; car il était plus utile à un roi thébain d'avoir une fille que d'avoir un fils : c'était la femme qui transmettait le sang divin, le sang du Soleil ; il importait peu, au contraire, quel fut le père charnel d'un enfant royal, le vrai père étant toujours censé être Amon-Ra lui-même.

Le poète nous a montré encore avec quel charme pénétrant les anciens Egyptiens savaient parler de la femme et de la jeunesse. Ici non plus, il ne sort point de la vérité historique en réunissant, pour peindre la grâce de son héroïne, de si pittoresques images : c'est ainsi que dans leurs rescrits et dans leurs inscriptions funéraires les rois d'Egypte décrivaient celles qu'ils avaient aimées '.

Leconte de Lisle, enfin, après avoir condensé dans les premiers vers de son poème les articles essentiels de la théogonie des Thébains, a condensé dans les derniers leurs idées sur la vie future. Il les a, toutefois, quelque peu altérées. Car si les Egyptiens, à l'époque thébaine, croyaient que l'âme après la mort était associée à la vie du Soleil,

i . Voici le portrait que dans une inscription funéraire un roi thébain trace de sa femme : « C'est une palme, une palme auprès de tous les hommes, un amour auprès des femmes que la princesse, une palme d'amour gracieuse entre les femmes, une jouvencelle dont on n'a jamais vu la pareille. Noire est sa chevelure plus que le noir de la nuit, plus que les baies du prunellier ; rouge sa joue plus que les grains du jaspe rouge, plus que l'entame d'un régime de dattes... » Maspéro, Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. 1, p. 44.

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