‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 32 sur 114 · P. XXXIX · texte numérisé non relu

P. XXXIX

mier appelait de ses vœux : il mettrait de sombres poèmes du Nord à côté de ses étincelants poèmes d'Orient et, ayant chanté Bhagavat, les Apsaras, l'arc de Civa, il chanterait le géant Ymer, les Elfes, l'épée d'Angantyr.

Parmi les poèmes islandais traduits dans le volume de Marinier, il trouvait deux chants guerriers très remarquables, le Chant de Hervor et le Chant de mort de Hialinar '. Il les choisit entre tous comme caractéristiques de la poésie héroïque des Scandinaves et, sous ces titres nouveaux, FEpée d'Angantyr, le Cœur de Hialmar, il les refit, en les rendant plus significatifs encore. Il se sentit d'autant plus à l'aise pour les modifier que le traducteur ne lui donnait aucun renseignement sur les personnages qui eu sont les héros et qui semblent appartenir à une légende assez obscure, mettant aux prises, dans des combats successifs, deux familles ou deux tribus rivales.

Le Chant de inort de Hialmar est un dialogue. Hialmar vient d'être frappé. Œrvarod, son compagnon d'armes, l'interroge et le plaint. Mais le guerrier sent qu'il va mourir ; il songe avec mélancolie à ses amis qui boiront désormais la bière sans lui, à sa jeune fiancée qu'il ne reverra pas ; il lui fait envoyer un dernier souvenir :

Œrvarod.

Comment te trouves-tu ? Ton front pâlit, Hialmar ; je te vois épuisé par ta large blessure ; ton casque est brisé, ton armure^ est rompue : la vie est prête à te quitter.

!. P. 62 Ct 6}.

Les sonnes de LeconU de Liste. 8

HlAI.MAR.

J'ai seize blessures et mon armure est rompue. Tout devient noir devant moi ; je chancelle en marchant. L'épée d'Angantvr m'a atteint au cœur, cette épée sanglante, pleine de venin.

Quand j'aurais cinq maisons dans les champs, je n'en habiterais jamais une. Il faut que je reste à Samsoe sans espoir et blessé mortellement.

A Upsal, dans la demeure de Josur, bien des jarls boivent joyeusement la bière, bien des jarls échangent de vives paroles; moi, je suis dans cette île frappé par la pointe du glaive.

La blanche tille de Hilmer m'a suivi à Aguafik, au delà des écueils ; ses paroles se vérifient, elle me disait que je ne retournerais jamais près d'elle.

Tire de mon doigt cet anneau d'or rouge, porte-le à ma jeune lngeborg, il lui rappellera qu'elle ne doit jamais me revoir.

A l'est s'élève le corbeau de la bruyère ; après le corbeau arrive l'aigle plus grand encore. Je serai la pâture de l'aigle qui viendra boire le sani* Je mon cœur.

Lecontc de Lisle fait mourir Hialmar plus tristement.

Il est nuit, il vente, la neige couvre le sol. Mille braves sont là qui dorment, l'épée au poing. Pas un ne bouge. Quand Hialmar se soulève, appuyé au tronçon de sa lame, c'est en vain qu'il interpelle les joyeux et robustes garçons qui, ce matin, chantaient avec lui comme des merles: tous sont muets. Aucun humain ne peut recevoir ses adieux. Il les confiera donc, — et ce sera bien digne d'un héros du Nord. — au corbeau de la bruyère. Hialmar appelle ce rôdeur, et le prie de porter à sa fiancée un dernier souvenir. Son anneau d'or ? Non, certes ; car, depuis qu'il a appris à parler français, Hialmar a des inventions beaucoup plus islandaises:

Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ! Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon cœur t6ut chaud à la fille d'Ylmer.

Dans Upsal où les Jarls boivent la bonne bière,

Et chantent, en heurtant les cruches d'or, en chœur,

A tire d'aile vole, 6 rôdeur de bruyère !

Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.

Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime, Et que voici mon cœur. Elle reconnaîtra Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême ; Ht la fille d'Ylmer, Corbeau, te sourira *.

L'antique cantilène n'a-t-elle pas pris ainsi une saveur vraiment barbare? Peut-être même estimera-t-on qu'elle est maintenant plus barbare qu'il ne fallait. Mais le tableau de

i . Leconte de Lisle s'est peut-être inspiré ici d'une des légendes du Romancero : Durandart, blessé mortellement à la bataille de Roncevaux, demande à son compagnon d'armes Montesimos de lui arracher le cœur et de le porter à sa dame. La pièce Oh! Bêle i nia! Oh! Belerma! n'est pas traduite, il est vrai, dans la traduction du Romancero par Damas- Hiuard, dont Leconte de Lisle s'est servi pour ses poèmes espagnols. Mais il put connaitre la légende de Durandart envoyant son cœur à Belerme par le Don Quichotte de Cervantes (IIe partie, ch. xxm). Lope de Vega a mis en action la mort de Durandart dans le Mariage dans la Mort : il montre aux spectateurs Montesimos arrachant avec sa dague le cœur de son ami. (Œuvres aromatiques de Lope de Vega, traduction Je M. Eugène Baret, t. I, p. 513.)

lié LKS SOURCKS DE LKCONTK DE LISLE

la salle où boivent les jarls est si pittoresque! le portrait de la blanche fiancée si poétique ! et la dernière strophe si juste de ton !

Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m 'asseoir parmi les Dieux, dans le soleil !

C'est à peu près ainsi que se termine le fameux chant de Regnar Lodbrok.

Vers la fin du vme siècle, Regnar Lodbrok, roi de Danemark, après la vie guerrière et romanesque la plus extraordinaire, fut fait prisonnier par Ella, roi en Angleterre. Sa mort fut aussi étrange que sa vie. Son ennemi le fit jeter dans un cachot plein de vipères. Au milieu de ses tortures, Regnar composa, dit-on, le chant où il conte ses exploits et qui a été traduit dans toutes les langues de l'Europe : ce ne sont que flèches qui tombent en pluie sur des boucliers, casques qui se fendent sous le choc des épées, ruisseaux de sang qui rougissent des fleuves entiers, loups et aigles qui se rassasient de cadavres. Le héros se vante d'avoir rougi des flèches dès sa jeunesse, tué des comtes et des rois, bataillé parfois six jours de suite, livré cinquante et une fois de grands combats. Il a conscience que pas un homme ne fut plus valeureux. Aussi meurt-il sans regret, et sa dernière parole, dont Leconte de Lisle s'est si heureusement inspiré pour donner au Cœur de Hialmar une fin brillante, respire-t-elle la joyeuse allégresse d'un guerrier qui a rempli glorieusement sa vie :

Les Ases ' peuvent m'appeler. Je ne regrette pas la vie. A présent, je désire mourir. Les messagères envoyées par Odin viennent m'inviter à entrer dans ses salles. Joyeux, j'irai boire avec les Ases, assis sur des sièges élevés. Les heures de la vie sont écoulées. Je meurs avec joie 2.

Comme le Chant de Hialmor, le Chant de Hervor est un dialogue. Près de la tombe où Angantyr dort son dernier sommeil, Hervor, sa fille, hurle pour l'éveiller. Elle réclame la forte épée du brave, l'épée forgée par les nains. Angantyr nie d'abord que l'épée soit dans son tombeau ; puis, il refuse de la céder : s'il s'en dessaisit, elle détruira toute la race de Hervor. Mais Hervor réclame l'héritage qui appartient à l'unique enfant d'Angantyr; elle veut l'épée, meurtrière de Hialmar, et tant qu'elle ne l'aura pas, elle troublera le repos des morts :

Hervor.

Éveille-toi, Angantyr, c'est Hervor qui t'appelle, Hervor, l'unique fille de la Svafa. Du fond de ta tombe, donne-moi ta forte épée, ta svafurlama forgée par les nains...

Angantyr.

Hervor, ma fille, pourquoi cries-tu ainsi à l'aide des armes qui causent ton tourment ? Es-tu folle, as-tu le vertige pour venir ainsi éveiller les morts ? Je n'ai été enseveli ni par mon père, ni par mes proches. Deux de mes amis qui me nourrissaient ont pris Tvrfing, l'un d'eux la possède.

i. Les dieux.

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