‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 33 sur 114 · Marmier, Chants populaires du Nord, p · texte numérisé non relu

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Hkkvor.

Ce que tu dis est faux ; j'en atteste les Ases qui te tiennent là; tu as certainement Tyrfing près de toi. Tu as bien de la peine, Angantyr, à donner à ton unique enfant l'héritage qui lui appartient.

Angantyr.

Je te dirai, Hervor, ce qui doit arriver : Tyrfing, crois-en ma parole, détruira toute ta race. Tu enfanteras un fils qui possédera Tyrfing, et le peuple l'appellera Heidrek.

Hervor.

Par la vertu de mes enchantements, ô morts ! vous n'aurez point de repos si Angantyr ne me donne Tyrfing, qui fend les boucliers ; Tyrfing, meurtrière de Hialmar.

Angantyr.

Tu es une femme, mais tu as le cœur d'un homme ; tu viens la nuit errer autour des tombeaux avec une lance enchantée, avec le casque et la cuirasse, ouvrant l'asile de la mort.

Hkrvor.

Avant de venir te chercher dans ta tombe, je te regardais comme un homme fidèle. à sa parole. Donne-moi du sein de ta tombe cette œuvre des nains, cette épée ennemie des boucliers, tu ne peux plus t'en servir.

Angantyr.

Elle repose sur mes épaules, cette épée meurtrière de Hialmar, elle brille comme le feu. Je ne connais pas femme assez hardie pour oser la prendre en ses mains.

Hervor.

Moi, j'oserai bien la tenir en mes mains, cette épée brillante,

si je puis m'en emparer. Je ne crois pas qu'il brûle, le feu qui brille autour du visage des morts.

Angantyr.

Intrépide Hervor, tu te laisserais, dans ton égarement, saisir par les flammes ! J'aime mieux te donner l'épée; mais tu ne pourras t'en servir.

Hkrvor.

Tu fais bien, descendant des héros, de me donner ce glaive. A présent, je suis plus joyeuse que si je possédais toute la Norvège...

Le dialogue se poursuit encore : Angantyr renouvelle sa lugubre prophétie; Hervor exprime son dédain pour ce qui se fera après elle ; mais, depuis qu'elle a conquis l'épée, l'intérêt s'est bien affaibli.

Il n'a jamais été très vif pour nous; car trop de détails nous échappent, il est fait trop d'allusions à des événements obscurs, nous ne connaissons pas assez l'histoire des personnages pour être touchés des arguments qu'ils échangent.

Leconte de Lisle s'en est bien rendu compte. Aussi, tout en conservant le cadre, si dramatique, du vieux poème, en a-t-il très heureusement modifié le sens.

Il suppose qu'Angantyr est mort sans vengeance. C'est pour châtier les meurtriers de son père que Hervor réclame l'épée forgée par les nains. Qui vengera, si elle ne le fait pas, l'honneur de la famille, puisque les enfants d' Angantyr. hormis elle, roulent tous, nus et sanglants, dans l'onde où les poissons déchirent leur blanche chair ? En vain Angantvr objecte-t-il, pour la forme, que le fer est pour les hommes,

la quenouille pour les femmes ; c'est, de sa part, une simple épreuve; car, lorsque sa fille se révolte contre l'injure et souhaite à ce père, qui ne veut pas être vengé, d'être déterré par les loups, le vieux brave, à ce mâle langage, reconnaît avec orgueil la fille des héros. Alors, le don Diègue Scandinave, tout joyeux, donne son épéeà ce Rodrigue féminin, en disant comme l'autre : va, cours, vole, venge-nous.

Angantyr ajoute : et meurs en brave. Leconte de Lisle a trop bien le sens de la composition pour prolonger le dialogue après ce mot héroïque.

Il s'est beaucoup écarté de son modèle. Mais son poème n'en est devenu que plus significatif. Ce n'est plus seulement l'histoire de la fille d'Angantyr qu'il nous donne, c'est l'histoire de cent autres héroïnes Scandinaves. Car ce qui reparaît à chaque instant dans les traditions du Nord, « c'est un esprit de vengeance farouche, impitoyable : une jeune fille poignarde l'amant qui l'a trompé; une reine. empoisonne la femme qui la rend jalouse; deux sœurs empruntent des vêtements de chevalier et s'en vont venger la mort de leur père : elles tuent l'homme qui l'a tué et le coupent en morceaux '. »

En expliquant la démarche de Hervor par l'esprit de vengeance, Leconte de Lisle, s'il a peut-être porté une atteinte légère à une légende particulière, a donc tait de son personnage un type très réussi d'héroïne Scandinave.

Il était d'autant plus fondé à transformer l'histoire d'Angantyr dans le sens où il l'a fait, qu'un poème analogue

j. Chants populaires du Nord) introduction, p. xi.ii.

POEMKS SCANDINAVES 121

au Chant de Hérvor nous montre aussi un père réveillé dans son tombeau par son entant, qui veut son épée, et cette fois, il s'agit bien d'un père mort sans vengeance.

Le géant Berner a provoqué les guerriers du roi de Danemark, et seul le jeune Orm a relevé l'insolent défi. Mais il veut l'épée de son père Siegfried, qui est enterré dans une montagne. Il va frapper à la porte du tombeau ; il frappe si fort qu'il brise le rocher, et le père se réveille.

— Ne puis- je dormir en paix sous la lourde pierre ? Quel est le téméraire qui ose troubler mon repos ?

— C'est moi, ton jeune fils Orm.

— Que veux-tu ? Je t'ai donné, l'année dernière, des monceaux d'or et d'argent.

— C'est vrai, mais aujourd'hui je ne me soucie pas de ces trésors; je veux Birting, ta bonne épée.

— Tu n'auras pas Birting, avant que tu n'aies été en Irlande venger la mort de ton père..

— Donne-moi l'épée, ou je brise en mille morceaux la montagne qui te sert de tombe.

Le vieux guerrier donne son épée. Orm tue le géant et s'en va ensuite tuer le meurtrier de son père '.

La Mort de Sigurd, elle aussi, est une histoire d'atroce vengeance. Leconte de Lisle l'a empruntée au plus ancien recueil de poèmes Scandinaves que nous ayons : YEdda.

I. Chants populaires du Nord, p. 91 : Le combat du géant Berner et

il'Oriii le jeune caixer.

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