‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 35 sur 114 · Poèmes barbares, VIII · texte numérisé non relu

Poèmes barbares, VIII

prophétesse de la race des géants raconte la formation de l'univers et en annonce la ruine. Son chant est ainsi, comme le dit Ampère, la Genèse et Y Apocalypse du Nord. De grandes lacunes et de grandes obscurités indiquent, non un poème primitif, mais un résumé incomplet de traditions qui remontent à une plus haute antiquité. Telle qu'elle est, c'est une œuvre confuse et bizarre, mais grandiose et tragique.

Leconte de Lisle, pour l'étudier, ne manqnait pas de guides. Il trouvait la Voluspa analysée, traduite par fragments, commentée dans l'Histoire de Dannemarc par Malet ', dans divers ouvrages d'Ampère, d'Ozanam, de Xavier Marinier 2.

La cosmogonie Scandinave débute comme celle de tous les anciens peuples. « Au commencement il n'y avait ni ciel, ni terre, ni flots, mais Wibimc béant; au nord de l'abîme était le monde des ténèbres, 'et au sud le monde du feu. D'une source jaillissant du monde des ténèbres, découlaient douze fleuves qui roulaient un poison vivant. (Leconte de Lisle réduira ces douze fleuves à quatre.) Ces tristes eaux se gelèrent, la vapeur que le poison distillait se condensa en givre, cette glace et ce givre tombèrent dans l'abîme. Les étincelles qui jaillissaient du monde de

i. Lvon, Duplain, 1766; t. I, p. 92-103.

2. Ampère, Littérature et voyages, Allemagne et Scandinavie; Paris,. Poulin, 1833. Ozanam, Les Germains avant le christianisme; Paris, Lecoffre, 1847. X. Marinier, Lettres sur /' Islande: Paris, Bonnaire. 1 <S >7 : Chants populaires eu Nord, introduction, p. xxiv et suiv.

feu rencontrèrent cette glace et la fondirent, et les gouttes qui s'en détachèrent produisirent le corps du géant Ymer '. »

Ymer dans son sommeil enfanta un homme et une femme qui formèrent la race des géants. Peu après lui, naquit, des gouttes de la glace fondue, une vache merveilleuse, nommée Audumla; quatre fleuves de lait coulaient de ses mamelles et abreuvaient le géant. Elle-même se nourrissait en léchant le givre dont les rochers étaient couverts. Le premier jour, des cheveux poussèrent sur ces rochers; le deuxième jour, il en sortit une tête; le troisième jour un homme tout entier : c'était Buri, l'aïeul d'Odin. (Leconte de Lisle l'appelle le roi des Ases (dieux), change un peu les circonstances de sa naissance et le nourrit des fleuves de lait coulant des mamelles de la vache.)

Buri eut trois petits-fils: Odin, Vili et Vé. Tous trois se réunirent pour combattre Ymer. Us le tuèrent, et les torrents de sang qui s'échappèrent de son corps noyèrent toute sa race, à l'exception de Bergelmer qui se sauva avec sa famille dans un bateau. Alors, les fils de Buri démembrèrent le corps d'Ymer et ils en formèrent le monde. De sa chair, ils rirent la terre; de son sang, la mer; de ses os, les rochers; de ses cheveux, les forêts; de son crâne, la voûte du ciel ; de sa cervelle, les brumes; de ses sourcils, la palissade qui environne l'univers et protège les hommes contre les attaques des géants ; des vers qui s'étaient développés dans sa chair corrompue, ils firent les nains, race malfaisante et habile, comme celle des géants.

i . Ampère, ouv. cité, p. 394.

Mais riiomme n'existait pas encore. Un jour, les petitsfils de Buri, en passant sur le rivage de la mer, aperçurent un rameau de frêne et un rameau d'ilulne qui flottaient. Ils lés ramassèrent. Odin leur donna le souffle, un autre l'intelligence, un autre le sang et un beau visage. Et ainsi furent formés l'homme et la femme. L'homme s'appela Aske, la femme Embla.

Alors commença le règne des dieux, qui dure encore, mais qui n'est point exempt d'inquiétudes et qui a subi déjà de terribles assauts. Caria race de leurs ennemis n'est point éteinte. Du géant qui échappa au grand déluge de sang est issu Loki, le génie du mal, qui trompe, tente et raille les dieux. Il a donné naissance à trois monstres : Héla, la mort, qui règne sur l'empire ténébreux ; le serpent Midgard, qui entoure la terre de ses longs anneaux, comme fait dans la légende de Visnou le serpent Cèsa ; enfin le loup Fenris. Les dieux, après de longs efforts, sont parvenus à enchaîner Fenris. Ils ont aussi réduit à l'impuissance Loki pour le punir d'avoir tué Balder.

Balder, le bon Balder, fils d'Odin et de Frigga, était le plus doux et le meilleur des dieux. Depuis longtemps des rêves sinistres lui annonçaient qu'il devait mourir bientôt. Il fit part de ses craintes auxAses, qui, pour prévenir un si grand malheur, firent jurer à toutes les choses existantes, aux éléments, aux métaux, aux pierres,, aux arbres, aux maladies, de ne point attenter à la vie de Balder. Un arbrisseau fut par mégarde oublié. Loki cueillit la tige et la remit au frère de Balder, l'aveugle Holder, qui en frappa son frère, et le dieu mourut. Holder alla le chercher dans l'em-

pire des morts. La déesse Héla promit de laisser Balder revenir sur la terre si tous les êtres morts ou animés le pleuraient. Les Ases convoquèrent donc tous les objets de la création. Tous pleurèrent sur le bon Balder, sauf une vieille femme, que nulle prière ne put émouvoir, et le dieu fut condamné à rester dans le ténébreux séjour. Cette vieille femme était Loki. Pour le punir, les dieux l'ont enchaîné et ont placé sur sa tête un serpent qui lui jette du venin au visage. Sa femme Signie est assise auprès de lui et reçoit dans un grand vase tout le poison vomi par le serpent. Quand le vase est plein, le venin tombe sur le corps de Loki et lui cause de telles douleurs qu'il ébranle le sol dans ses convulsions.

Mais sa délivrance approche. Voici venir la lutte suprême des dieux et des géants. Voici venir la destruction du monde. Des signes effrayants annoncent ce jour de calamité : à trois longues années d'un continuel hiver succèdent trois années de combats sanglants ; les amis se trompent, les. frères s'entretuent ; plus de dévouement, plus de vérité, plus de vertu, plus d'amour; puis, la terre tremble, les rochers se fendent, les hommes meurent, le ciel se déchire. Et les dieux s'avancent contre leurs ennemis déchaînés. Chacun choisit son adversaire : Odin est dévoré par le loup Fenris, et le loup est tué par Vidar ; le dieuThor écrase la tête du serpent, mais périt du venin que le serpent a vomi ; Loki et le dieu Heimdal se tuent l'un l'autre, et le noir Surtur, — le dieu suprême, à ce qu'il semble, — embrase le monde.

Mais quand le monde est détruit, il renaît. Du milieu

des flots surgit une création nouvelle. C'est l'âge d'or. La terre porte d'elle-même des fruits. Il n'y a plus ni vices, ni douleurs. Le bon Balder revient régner en paix dans un paradis plus beau que l'ancien Yalhalla, et les justes jouissent d'une éternelle félicité.

Leconte de Lisle n'a conservé que les scènes essentielles i de ce grand drame cosmogonique.

Dans le tableau du passé, c'est-à-dire de la formation du monde, il supprime tous les noms propres, sauf celui d'Ymer, et tous les détails qui n'étaient que curieux. Il simplifie et conte en deux mots la naissance du couple humain. Il conte à peine plus longuement la naissance du premier des dieux. Il ne décrit avec complaisance que le démembrement du corps d'Ymer et la mort sinistre des géants engloutis dans les flots du sang paternel.

Dans le tableau du règne des dieux, c'est-à-dire du présent, il simplifie tout, nous montre les génies du mal, Loki, le serpent, le loup Fenris, réduits à l'impuissance ; et Balder venant de naître, recevant l'hommage des dieux, n'ayant encore aucun pressentiment de sa mort prochaine.

Dans le tableau de l'avenir, c'est-à-dire de la destruction du monde, il annonce en quelques mots un peu obscurs la mort de Balder, ainsi reculée dans l'avenir, supprime les signes de la fin des temps et retrace dans ses grandes lignes, sans donner le détail de la lutte, ce gigantesque combat des génies du mal contre les dieux qui aura comme dénouement la chute des astres et la destruction de la terre.

Son exposé de la cosmogonie du nord est complet,

quoique succinct. Aussi bien il importait moins de nous en donner les détails que de nous en faire comprendre les caractères. Et le plus saillant de ces caractères est bien celui que le poète met en relief quand il décrit avec tant de force le déluge de sang où sombrent les géants, quand il commente de ses réflexions si mélancoliques la chute de la terre, c'est-à-dire une1 indicible tristesse. Oui, Ampère le dit bien, ce drame cosmogonique des Scandinaves est un drame lugubre, sur lequel plane d'un bout à l'autre « une tristesse belliqueuse et un pressentiment sinistre ». On y voit la vie sortir des ténèbres, l'univers se former des débris d'un cadavre et d'un déluge de sang, les dieux souffrir et combattre, sachant qu'ils doivent mourir, Balder périr de la main de son frère, l'univers s'engloutir. « En présence de ces redoutables scènes, ajoute Ampère, on est transporté au milieu des fantômes du nord, on croit sentir son âme, pressée par le froid et la nuit, se dissoudre avec ce nébuleux univers. Si l'on entrevoit, vers la fin, l'aurore d'une vie nouvelle, plus douce et plus sereine, elle est comme ces feux polaires qui brillent d'une lueur vague au sein des longs hivers, sans en dissiper les ténèbres '. » Et Marinier dit fort bien à son tour : « La théogonie orientale s'est amoindrie en passant dans les régions hyperboréennes. Le vent du nord a effrayé toutes ces myriades de nymphes, de sylphes, d'anges ailés qui voltigent à travers les forêts de l'Himalaya et les vertes vallées de Kachemire. Quand cette armée de dieux s'en venait avec les bataillons

i . Littérature et vcfyages, p. 363-364.

d'Odin, lu plupart n'ont pas eu le courage de continuer une si longue route, et sont retournés vivre dans leur paradis de fleurs. Les autres ont perdu le long du chemin leur manteau de pourpre, et les déesses. ont laissé tomber leur écharpe d'or et leur ceinture magique. Le ciel Scandinave est pauvre... et les dieux qui l'habitent sont les plus malheureux dieux que je connaisse... Les mythes indiens se sont développés comme des rameaux de fleurs sous un ciel d'azur, sur une terre riante. Les mythes Scandinaves sont restés sombres comme les nuages qui flottent au dessus de la mer Baltique, tristes comme le vent qui gémit dans les montagnes de Norvège ou dans les plaines désertes de "l'Islande '. »

C'est ce que Leconte de Lisle a bien compris; mais il "*" ne s'est pas contenté de relever le caractère lugubre de la cosmogonie du nord ; il a fait plus : il a retranché de cette cosmogonie la toute dernière page, celle qui vient un peu l'éclairer d'un sourire : la renaissance du monde et l'immortalité promise aux justes. Peut-être, par cette audacieusesuppression, voulait-il moins ajouter une dernière tristesse a un sombre tableau qu'exprimer ses idées personnelles. S'il lui avait été tort agréable de trouver dans des poèmes très antérieurs aux siens la prédiction de la mort des dieux, il lui eût été désagréable, fût-ce pour faire parler conformément à ses croyances un personnage d'une mythologie primitive, d'annoncer une vie. future.

I*. Lettres sur l'Islande, p. 160-162.

Le cadre du poème est une vraie trouvaille.

Au cours de son étrange prophétie, la Vola explique que le grand conseil des dieux se rassemble sous le frêne Yggdrasill, image du temps. C'est l'arbre le plus beau, le plus vigoureux qui existe. Il a trois racines qui s'étendent à une immense distance l'une de l'autre : la première touche à la demeure des Ases, la seconde à la source de la sagesse, la troisième à la source des serpents. Ses rameaux couvrent le monde. Là est l'aigle qui sait tout, le serpent qui ronge les racines de l'arbre et les quatre cerfs qui en mangent les feuilles ; là est l'écureuil qui court de branche en branche pour animer l'un contre l'autre le serpent et l'aigle. Là sont aussi les trois Nomes qui président aux destins des hommes. Citons la Voluspa :

Je connais un frêne que l'on nomme Yggdrasill... Là viennent les vierges qui savent beaucoup. Elles viennent de la source qui est près de l'arbre. L'une se nomme Urd (passé), l'autre Verdandi (présent) : elles gravent des tablettes. La troisième est Skuld (avenir). Elles donnent des lois, elles déterminent la vie et fixent la destinée des enfants des hommes '.

Ce sont ces trois Nornes que Leconte de Lisle a prises comme héroïnes. Chacune d'elles ignorant ce que savent les deux autres, Urda conte les origines du monde, Verdandi le règne des dieux, Skulda la fin du monde. La cosmogonie Scandinave se divise ainsi, dans le poème de Leconte de Lisle, en trois grands tableaux distincts. La

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