LA MORT DE SIGURD
Le mot edda signifie grand'mère. Les Eddas sont donc les récits de la grand'mère. On désigne sous ce nom deux recueils islandais, l'un en vers, l'autre en prose. Le premier est le plus ancien. Découvert au milieu du xvne siècle, il semble avoir été fait à la fin du xie. On l'appelle l'ancienne Edda ou, du nom de son auteur, Y Edda de Soemund, pour la distinguer de Y Edda en prose, composée un siècle plus tard par Snorri Sturleson.
Les poèmes de l'ancienne Edda appartiennent sans doute à des dates diverses. Plusieurs ont pu être composées par Soemund lui-même d'après des traditions' orales. D'autres ont été vraisemblablement transcrits par lui tels qu'il les recueillit de la bouche de ses contemporains, et dans le nombre plus d'un s'était transmis peut-être de génération en génération sans être altéré depuis une haute antiquité. On peut même affirmer que certaines des traditions racontées dans ces poèmes remontent jusqu'aux temps les plus reculés, jusqu'à l'époque de l'émigration des tribus Scandinaves dans le Nord.
L'ancienne Edda se divise en trois parties. La première renferme des chants mystiques et cosmogoniques, et ce sont les plus précieux monuments qui nous restent de la mythologie primitive de la race Scandinave. La deuxième partie renferme des compositions didactiques et morales. La troi-
i. Poèmes barbares, XV.
sième, des chants guerriers et historiques. Marmier a traduit quelques-uns de ceux-ci dans ses Chants populaires du Nord. E. de Laveleye en a traduit dix-neuf dans le volume intitulé : La Saga des Nibelungen dans les Eddas ' .
La plupart de ces chants guerriers appartiennent à ta légende des Niebelungen. Je n'ai pas à rechercher les origines de cette légende, ni à montrer le développement qu'elle a pris en Allemagne. Il me suffira, pour l'intelligence du poème que Leconte de Lisle en a tiré, de résumer l'histoire de Sigurd, telle que la raconte YEdda.
Le héros a tué le dragon Fafnir, s'est emparé de ses trésors, a surpris Brynild dans son sommeil, lui a juré un éternel amour. Il va alors chez le roi Giuki, mari de Grimhild, père de Gudrun, de Gunnar et de Hôgni (que Leconte de Lisle appelle Hagen). Grimhild, qui veut avoir Sigurd pour gendre, lui donne un philtre magique : il oublie sa bien-aimée et se marie avec Gudrun. Ils vivent heureux pendant quelque temps. Mais un jour Gudrun et Brynild se rencontrent et se disent des injures. Brvnild fait assassiner Sigurd par les frères de sa femme et se tue sur son corps. Gudrun désolée se retire en Danemark, où elle épouse Atli, frère de Brynild. Atli ayant tué les frères de sa femme, celle-ci tue son mari. Et là ne s'arrêtent pas ses lamentables aventures ; mais nous n'avons pas à poursuivre son histoire.
1. Collection des épopées nationales, Paris, Marpon et Flammarion, s. d.
Il n'y a pas de chant plus dramatique dans YEdda que celui qui est intitulé: Premier chant de Gudrini ' .
Auprès du corps inanimé de Sigurd est assise sa veuve désolée. Elle ne se tord pas les mains, elle ne sanglote point, elle ne pleure point, comme font les femmes : sa douleur est muette. Des chefs s'approchent avec compassion pour adoucir son sombre, désespoir : elle ne peut pas pleurer. De nobles femmes lui racontent leurs malheurs et lui montrent que d'autres en ont éprouvé de plus grands : elle ne les entend pas.
Alors sa sœur dit :
— Vous ne savez pas ce qui peut consoler une jeune épouse.
Et elle enlève le linceul qui cache Sigurd, pose la tète du héros sur les genoux de sa femme :
— Regarde ton bien-aimé, lui dit-elle, mets ta bouche sur ses lèvres, comme s'il était vivant.
Gudrun voit la chevelure du chef roidie par le sang,, ses yeux sans regard, son cœur transpercé. Alors elle peut pleurer; un torrent de larmes inonde ses genoux.
Et elle commence une plainte touchante :
Comme l'ail altier s'élève au-dessus des herbes, comme sur un baudrier brille une pierre précieuse enchâssée dans l'or ; ainsi, parmi les chefs, près des fils de Giuki, brillait mon Sigurd.
Et moi aussi je paraissais aux guerriers du roi supérieure aux
i. Il est traduit par Marinier, p. 47, et par Laveleye, p. 245. Je terai toutes mes citations d'après la traduction Laveleye, qui est plus colorée.
Dises de Herian '. Ht maintenant, depuis que le roi est mort, je suis moins qu'une branche morte que la tempête brise dans la forêt.
Sur mon banc et dans mon lit, il me manque l'ami avec qui je m'entretenais...
Et Gudrun accuse son frère Gunnar, le meurtrier, met en cause Brvnild, l'instigatrice du meurtre. Brvnild, qui est là, prend la parole pour maudire celle qui a consolé Gudrun.
Elle se tenait près du pilier en bois d'aulne: elle le saisit. Les yeux de Brvnild, fille de Budli, lancèrent des flammes, et du poison sortit de sa bouche quand elle vit les blessures de Sigurd.
Ainsi s'achève le poème. Le compilateur de YEdda, qui tait souvent précéder et suivre les chants recueillis par lui de quelques lignes de prose, pour les rattacher à d'autres poèmes, ajoute :
Brvnild ne voulut plus vivre après la mort de Sigurd. Elle fit égorger huit de ses serviteurs et cinq de ses suivantes, puis elle s'enfonça une épée dans le corps, comme cela est raconté dans le plus court des Chants de Sigurd.
C'est le Premier chant de Gudrun que Leconte de Lisle a refait dans la Mort de Sigurd. Il en a conservé les parties principales, mais en les modifiant, et il a incorporé à son
i. « Herian est le nom d'Odhin en tant qu'il règne dans le Vv'alhalla, et les Dises reçoivent les guerriers morts en combattant. Gudrun veut dire qu'elle pa'raissait supérieure même aux YYalkvries. » Note de I.aveleye.
récit un morceau pris au Second chant de Gudtun. Comme celui-ci n'est pas traduit dans le volume de Marinier, notre poète s'est donc servi, soit d'une traduction latine de YEdda, soit de la traduction de Laveleye, si elle est antérieure à son poème.
Avec son entente habituelle de la composition, Leconte de Lisle commence par nous présenter tous ses personnages groupés en un tableau saisissant : le roi Sigurd est mort; un lourd tissu de laine couvre, du crâne aux pieds, son beau corps couché sur la dalle ; quatre femmes sont là: la Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, sanglote ; la reine des Huns et la reine des Norrains pleurent à ses côtés ; seule, la Burgonde Brunild contemple leur angoisse d'un œil sec.
Dans le poème islandais, la première femme qui prend la parole pour consoler Gudrun est sa tante Giaflôg:
Je nie considère comme la plus affligée qui soit au monde. J'ai perdu cinq époux, deux filles, trois fils et huit frères : seule je survis.
Leconte de Lisle supprime ce discours incolore et le personnage qui le prononce.
La deuxième femme qui conte ses malheurs est Htrborg, reine du Hiunenland :
J'ai à rappeler de bien plus grands malheurs. Mes sept fils et mon époux, le huitième, sont tombés sous le fer ennemi dans les pays du sud.
La tempête fit périr, dans les flots, mon père, ma mère et quatre frères; les vagues brisèrent les bordages de leur navire.
Je fus obligée de leur rendre moi-même les honneurs funéraires et de préparer leur voyage vers le royaume de Hel. J'ai éprouvé toutes ces pertes dans l'espace d'une demi-année, et personne ne m'apporta de consolation.
Avant la fin de cette même demi-année, je fus faite prisonnière et enchaînée. Chaque matin, je devais préparer les ornements et attacher les chaussures de la femme du Jarl.
Par jalousie, elle me menaçait sans cesse et me frappait durement. Jamais je ne vis maître aussi bon ni aussi méchante maîtresse.
Leconte de Lisle conserve le personnage, son nom et sa qualité de reine des Huns. Il la fait, comme dans YEdda, tomber en esclavage. Mais elle était vieille, il la rend jeune. Elle avait sept fils et quatre frères, il supprime ses fils en conservant ses frères, et il attribue à ceux-ci le sort de ceux-là :
Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l'arçon des Suèves ?
De ces changements on voit aussitôt la raison principale : si Herborga n'a plus de mari, ni de fils, c'est pour qu'elle tombe vierge entre les mains du vainqueur, c'est pour qu'elle ne connaisse pas d'autre amour que la brutale passion du chef dont elle est esclave, c'est pour que sa destinée devienne ainsi tout à fait barbare, comme il convient à l'héroïne d'un poème figurant dans un recueil qualifié dece terme. Et le poète, impitoyable pour cette malheureuse Herborga, lui enlève jusqu'à la satisfaction d'avoir trouvé
un peu de pitié chez son maître ; pour elle, rien qu'humiliations et sévices :
Moi-même, un chef m'a prise, et j'ai, durant six ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure. Vois ! n'ai-je point gardé l'immonde flétrissure Du fouet de l'esclavage et des liens cuisants ?
Après Herborg le poète islandais fait parler Gullrônd. Elle est fille de Giuki ; elle est donc sœur de Gudrun. C'est elle qui, pour faire verser à la veuve des larmes bienfaisantes, découvre le corps de Sigurd :
Alors parla Gullrônd, fille de Giuki : « Quoique tu saches beaucoup de choses, ô tutrice, tu ne sais pas comment il faut adoucir la douleur d'une jeune épouse. » Et elle fit découvrir le corps du héros.
Elle enleva le linceul qui cachait Sigurd, et posa sa tête suites genoux de sa femme : « Regarde ton bien-aimé et pose ta bouche sur ses lèvres, et embrasse-le comme tu faisais quand il vivait encore. »
Chez Leconte de Lisle, le personnage ne conserve que son nom (arrangé en Ullranda) ; il perd sa qualité, son âge, son rôle. Ullranda devient reine des Norrains. Elle était jeune sans doute, étant sœur de Gudrun, si jeune elle-même ; Leconte de Lisle en fait une vieille femme ; il lui donne des enfants, et pour leur attribuer quelles aventures ? celles que YEdda attribuait aux frères de la reine des Huns :
N'ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers, Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ? Ils ne reviendiont plus baiser mes tresses grises ; Mes enfants sont couchés dans les limons amers !
Ce qui avait été supprimé tout à l'heure a donc été utilisé ici, et il y a eu entre Herborga et Ullranda un double chassé-croisé, chacune des héroïnes ayant pris l'âge de l'autre et les fils de celle-ci ayant reçu la destinée des frères de celle-là.
Cependant:, qui est-ce qui soulèvera le linceul de Sigurd, puisque Ullranda ne le fait plus ? Ce sera Brunild, et le poème, par suite, continuera à être transformé dans le sens où il a commencé a l'être, c'est-à-dire qu'au lieu d'être surtout touchant, il sera surtout tragique ; dans YEdda, c'est la pitié qui découvre le corps de Sigurd ; chez Leconte de Lisle, ce sera la haine :
Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des framées, Montre le mâle sein, les boucles enflammées, Tout l'homme, fier et brave, comme il l'était vivant.
Le corps de Sigurd ayant été découvert par un geste de haine, Gudrun devra faire entendre, à ce spectacle, moins des cris de douleur que des cris de vengeance. C'est bien aussi ce qu'elle fait, et Leconte de Lisle, pour approprier les paroles de son personnage à une situation un peu nouvelle, a imité ici, non le Premier chant de Gudrun, qui est plutôt une plainte, mais le Second, où domine le ressentiment et où d'ailleurs la mort de Sigurd est racontée :
Ma mère m'éleva, moi, la vierge des vierges, dans des salles brillantes. J'aimais mes frères, jusqu'à ce que Giuki, me couvrant d'or, me donna à Sigurd.
Les sources de Leconte de LisU. g
Près des fils de Giuki, Sigurd était semblable à une noble plante qui s'élève au-dessus des herbes, à un cerf superbe parmi des lièvres, ou à de l'or aux rouges reflets, à côté de l'argent à la couleur grisâtre.
Ainsi fut-il jusqu'à ce que mes frères devinssent jaloux de mon époux, le premier des guerriers. Ils ne pouvaient ni se reposer, ni juger les contestations avant qu'ils eussent tué Sigurd.
J'entendis résonner les sabots de Grani qui revenait ; mais je ne vis pas Sigurd lui-même. Tous les chevaux avaient le flanc ensanglanté par l'éperon ; poussés par les assassins, ils étaient blanchis d'écume.
L'âme affligée, j'allai parler à Grani, et, les joues humides de pleurs, j'interrogeai le cheval. Grani courba la tête jusqu'à terre : il savait bien que son maître était mort.
J'hésitai longtemps ; mon cœur faiblit avant de demander au chef des peuples où était Sigurd.
Gunnar baissa la tête ; mais Hôgni me dit, au sujet de la mort de Sigurd : « Il git assassiné de l'autre côté du fleuve. Celui qui a tué Guttorm est en proie aux loups.
<( On peut voir le corps de Sigurd sur le chemin du sud. On v entend crier les corbeaux, les faucons joveux battent de l'aile et les loups hurlent à Tentour du héros. »
— « Comment, ô Hôgni, as-tu pu m'apprendre à moi, malheureuse, une si triste nouvelle ? Personne ne te recevra, et les corbeaux te dévoreront le cœur sur une terre lointaine. »
C'est la page qu'on vient de lire qui, librement traduite, forme dans le poème de Leçon te de Lisle la plainte de Gudruna :
Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave. Le col, le sein parés d'argent neuf et d'or fin, Je fus donnée, ô ciel ! ce fut un jour sans fin, Ht je dis en mon cœur : Fortune, je te brave.
Femmes ! c'était hier ! et c'est hier aussi Que j'ai vu revenir le bon cheval de guerre : La fange maculait son poil luisant naguère, De larges pleurs tombaient de son oeil obscurci.
D'où viens-tu, bon cheval ? Parle ! qui te ramène ? Qu'as-tu fait de ton maître ? — Et lui, plovant les reins, Se coucha, balayant la terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine.
Va ! suis l'aigle à ses cris, le corbeau' croassant, Reine, me dit Hagen, le Frank au cœur farouche ; Le roi Sigurd t'attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang
Aux derniers mots de Gudruna, le poète fait lever brusquement Brunhild. Elle impose silence aux autres femmes, elle avoue son amour et sa vengeance : elle aimait le roi Sigurd, ce fut Gudruna qu'il aima ; elle a noyé sa haine dans le sang de ces dix plaies ; si elle eût égorgé l'épouse, Sigurd l'aurait pleurée ; il était mieux de faire ce qu'elle a fait : c'est au tour de Gudruna de pleurer, de veiller, de languir, de blasphémer. Ainsi parle la Burgonde et, se frappant au cœur, elle tombe raide, en travers, sur le Frank.
Sauf le dernier geste, toute la fin du poème appartient en propre à Leconte de Lisle, qui suppose que Gudruna ignorait encore la part prise par Brunild au meurtre de son époux, et même l'amour de sa rivale.
Admirablement composée, avec un souci manifeste de l'effet dramatique, la Mort de Sigurd ne respire guère que la haine et l'esprit de vengeance. Rien que des destinées
atroces et des infortunes lamentables ; plus d'humanité chez le maître d'Herborga, plus de pitié chez les compagnes de Gudrun, qui ne content plus leurs malheurs, comme elles font dans le poème de YEdda, pour adoucir son chagrin : n'est-ce pas là un excès de barbarie ? En revanche, on ne peut nier, non seulement qu'il y ait dans beaucoup de vers une couleur intense, mais que chacune des existences racontées ait permis au poète de nous présenter une des faces de la vie des jarls Scandinaves: dans les plaintes d'Herborga il a su résumer leurs guerres ; dans celles d'Ullranda leurs courses sur mer, dans celles de Gudruna et de Brunild leurs rivalités de famille, les jalousies et les atroces vengeances de leurs femmes. Et s'il a fait de toutes ses héroïnes des reines, des reines appartenant à des nations différentes, c'est parce que rien n'est fréquent, dans cette primitive histoire des Scandinaves, comme les expéditions de tribus contre tribus, se terminant par la conquête de la fille ou de la femme du chef vaincu. Encore qu'il ait eu tort d'éteindre toute pitié dans le cœur de ses personnages, il a donc réussi à condenser toute une époque dans ce court poème.
LA LEGENDE DES NORNES l
Le chant mythologique le plus important de l'ancienne Eddà est celui qui est intitulé la Voluspa, c'est-à-dire la prédiction de la devineresse. Devant les dieux réunis une