Cbaats populaires du Nord, p
2. Quatrième édition, p. 47 ; note au chant III. le Seigneur Nanti et Li fée. La Villemarqué appelle le héros Olaf.
3. Œuvres de Henri Heine; Paris, Renduel, 1835 : t. VI, p. 143.
— Bien venu, seigneur Oluf, laisse aller ton désir, , Arrête-toi un peu et danse avec moi.
Mais la danse, etc.
— Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement, Car c'est demain mon jour de noces.
Mais la danse, etc.
— Ecoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : Je te donnerai deux bottes de peau de bélier. Mais la danse, etc.
Deux bottes de peau de bélier vont si bien à la jambe Les éperons dorés s'y attachent bien joliment. Mais la danse, etc.
Écoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : Je te donnerai une chemise de soie.
Mais la danse, etc.
Une chemise de soie, si blanche et si fine ! Ma mère l'a blanchie avec du clair de lune. Mais la danse, etc.
— Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement, Car c'est demain mon jour de noces.
Mais la danse, etc.
— Écoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : Je te donnerai une écharpe d'or.
Mais la danse, etc.
— Une écharpe d'or, je la prendrais volontiers ; Mais je ne dois point danser avec toi.
Mais la danse, etc.
— Et si tu ne veux pas danser avec moi,
La maladie et la peste te suivront désormais. Mais la danse, etc.
Et elle lui donna au milieu du cœur un. coup Comme il n'en avait jamais ressenti.
Mais la danse, etc.
Elle l'éleva sur son cheval rouge :
— Maintenant, chevauche vers ta fiancée. Mais la danse, etc.
Et quand il arriva à la porte du château, Sa mère v était, elle y était appuvée. Mais la danse, etc.
— Écoute donc, seigneur Oluf, mon fils chéri, Pourquoi ta joue est-elle si pâle ?
Mais la danse, etc.
— Et je puis bien avoir la joue aussi pâle : J'ai été à la danse du roi des Elfes.
Mais la danse, etc.
— Écoute, mon fils, toi qui es bien prudent : Ta jeune fiancée, que vais-je lui dire ?
Mais la danse, etc.
— Dis-lui que je suis dans le bois à cette heure Pour essayer mon cheval et mes chiens.
Mais la danse, etc.
Le lendemain, quand il fut jour,
La fiancée vint avec le cortège des noces.
Mais la danse, etc.
Ils versèrent de l'hydromel, ils versèrent du vin :
— Où est le seigneur Oluf, mon fiancé ? Mais la danse, etc.
Les sources de Leconte de Liste. f 10
14e LKS SOURCES DE LliCONTE DE LISLK
— Le seigneur Oluf vient de chevaucher dans les bois, à
[cette heure, Pour essayer son cheval et ses chiens.
Mais la danse, etc.
Lit fiancée leva le drap écarlate :
Le seigneur Oluf était étendu et mort.
Mais la danse, etc.
Le lendemain, de grand matin, au petit jour, Trois cadavres étaient emportés hors du château. Mais la danse va si vite par la forêt l.
L'histoire est déjà bien poétique, Leconte de Lisle l'a encore poétisée.
Son héros devient un chevalier romantique : il va campé sur un cheval noir; son éperon d'or brille dans la nuit; quand il traverse un rayon de lune, on voit sur sa chevelure resplendir un casque d'argent.
A ce voyageur, vraiment digne d'être aimé des fées, qu'importeraient une paire de bottes en peau de bélier, une fine chemise et même une écharpe d'or ? Aussi, pour le séduire, les Elfes se couronnent de marjolaine et leur jeune reine lui promet l'opale magique, l'anneau doré
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune,
non pas une chemise, mais sa robe à elle,
Sa robe filée au clair de la lune.
1. Marmier, dans ses Chants populaires du Nord, p. 187, donne une autre chanson suédoise, où les Elfes offrent leur amour au duc Magnus : elles lui promettent sept paires de bœufs blancs, une épée d'or, un faucon d'or; il refuse et leur échappe. Il n'est pas question de sa fiancée.
Le dénouement est plus poétique encore. Quand, de son doigt blanc, la reine des Elfes a touché au cœur le guerrier qui refuse son amour, il ne meurt pas, il n'est pas blessé. Il fuit pendant que les Elfes continuent à danser. Son noir cheval court et bondit. Mais tout à coup le chevalier au casque d'argent frissonne ; car il voit sur la route une forme blanche qui lui tend les bras. C'est encore l'odieuse fée-?. Non, c'est sa fiancée, morte : c'est elle que la reine des Elfes a tuée en touchant le cœur qui était sien. D'amour, alors, le chevalier tombe mort lui-même. Les Elfes, couronnées de marjolaine, dansent toujours.
En faisant mourir la fiancée du coup porté au cœur de son fiancé, Leconte de Lisle donne, on en conviendra, une grâce nouvelle à la vieille légende suédoise, sans en altérer l'esprit. Par son dramatique dénouement, où la jeune fille accourt dans son blanc linceul au devant du jeune homme, il a, d'ailleurs, rattaché l'histoire du chevalier frappé par la reine des Elfes à tout un groupe d'autres histoires Scandinaves, fort touchantes : celles qui font rester ou revenir un mort sur terre pour revoir et consoler un être aimé '.
Le poème suédois intitulé la Puissance de la douleur, que Marmier traduit dans ses Chants populaires du Nord 2 et que Leconte de Lisle a imité dans sa Christine, appartient à ce cycle de légendes :
1. Voir dans les Chants populaires du Nord, p. 108, la touchante histoire de la première femme de Dvring qui revient consoler et soigner
ses enfants maltraités par leur marâtre».
La petite Christine et sa mère ont mis de l'or dans le cercueil. La petite Christine pleure son fiancé qui est dans la tombe.
Il frappe à la porte avec ses doigts légers. — Lève-toi, petite Christine, et tire le verrou.
Lève-toi, petite Christine, tire le verrou; je suis le jeune fiancé que tu aimais autrefois.
La jeune fille se lève à la hâte, et tire le verrou.
Elle le fait asseoir sur un coffre d'or ; elle lave ses pieds avec du vin pur.
Us se mettent au lit, et causent beaucoup, et ne dorment pas.
Les coqs commencent à chanter. Les morts ne peuvent rester plus longtemps absents.
La jeune fille se lève, prend ses souliers et suit son ami à travers la longue forêt.
Et quand ils arrivent au cimetière, les cheveux blonds du fiancé commencent à disparaître.
— Vois, jeune fille, comme la lune a rougi tout à coup. Ainsi tout à coup disparaît ton bien-aimé !
Elle s'asseoit sur son tombeau, et dit : — Je resterai jusqu'à ce que le Seigneur m'appelle.
Alors elle entendit la voix de son fiancé qui lui disait : — Petite Christine, retourne dans ta demeure.
Chaque fois que tu laisses tomber une larme, mon cercueil est plein de sang.
Chaque fois que ton cœur est gai, mon cercueil est plein de feuilles de rose.
Leconte de Lisle a suivi très fidèlement son modèle jusqu'au départ du fiancé. Mais à ce moment Christine demande à accompagner dans la mort celui à qui elle a donné sa foi virginale. Lui ne répond rien. Ils vont sur la mousse humide, à travers la longue forêt, arrivent au vieux cimetière.
— Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin ; Mon unique amour, entends ma prière ! — Mais Elle au tombeau descend la première, Et lui tend la main.
Et Leconte de Lisle, par ce dénouement nouveau, mais très Scandinave, ajoute une histoire de plus à toutes celles qui nous montrent une jeune tille mourant d'avoir vu mourir son bien-aimé.