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I. PoéitKS barbares, XIII

15e LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE

runas publiées par Lônnrot et qui avaient été traduites en français, dès 1845, par Léouzon Le Duc '. Il connut certainement aussi l'article de Xavier Marinier sur les Chants populaires de la Finlande (Revue des Deux Mondes, Ier octobre 1842).

Le principal personnage du Kalewala est le dieu Wainàmôinen, appelé généralement le vieux ou le brave Wâinàmôinen. Wainàmôinen ! C'était là un nom que nos oreilles françaises auraient trouvé bien dur pour être celui d'un dieu qui inventa la musique. Aussi Leconte de Lisle n'a-t-il jamais désigné son héros autrement que par un de ces beaux surnoms qui lui sont parfois donnés dans le Kaleivala : le Roi des Runes ou l'étemel Runoïa.

Wainàmôinen est le dieu suprême des Finnois. Ce n'est pas un dieu unique, car autour de lui gravite une multitude de dieux inférieurs. Ce n'est pas un dieu qui ait existé de tout temps, car on sait qu'il demeura trente étés et trente hivers dans le sein de sa mère, et on connaît le nom de son père, Kalewa le géant, qui rentra d'ailleurs dans le silence aussitôt qu'il eut donné naissance à son fils. Mais s'il n'est pas le plus ancien de tous les êtres, Wainàmôinen a créé le monde que nous habitons. De quelle manière ? La première runa nous le raconte dans un récit plein de contradictions bizarres qui font supposer que des légendes différentes y ont été juxtaposées.

1. La Finlande, son histoire primitive, sa mythologie, sa poésie épique, avec la traduction complète de sa grande épopée le Kalewala, son génie national, sa condition politique et sociale depuis la conquête russe par Léouzon Le Duc; Paris, Labitte, 1845, 2 vol.

Wâinâmôinen reposait dans le sein de sa mère depuis trente années, et le temps lui paraissait long. Il supplia le soleil, la lune et les brillantes otawas (les étoiles de la grande ourse) de venir le délivrer. Mais les astres demeurèrent sourds à sa voix. Alors il ouvrit lui-même la porte de sa prison. Il vit avec bonheur l'éclat de la lune, du soleil et des otawas ; il se réjouit de respirer le souffle de l'air. Puis il se forgea un cheval léger comme la paille, et il se mettait à chevaucher sur la terre frémissante, quand un vieux Lapon animé contre lui d'une haine implacable blessa son cheval et le précipita dans les flots. Pendant qu'il se promenait sur les flots, Wâinâmôinen créa la terre par une série de gestes :

Partout où il élève sa tète, il crée une île ; partout où il tourne la main, il crée un promontoire ; partout où son pied touche le sable, il creuse des tombes aux poissons. Quand il approche de la terre, il y enchante les filets des pêcheurs ; quand sa course le plonge dans l'abîme, il y fait surgir des rochers, il v enfante des écueils où se brisent les navires,, où les marchands trouvent la mort '.

A ce moment apparut un aigle, et le dieu lui offrit un asile sur son genou. Là, l'oiseau bâtit un nid, pondit et couva un œuf, et Wâinâmôinen, ayant jeté l'œuf dans l'abîme, dit : « Que la partie inférieure de l'œuf soit la terre ; que la partie supérieure soit le ciel ; que tout ce qu'il renferme de blanc soit la splendeur du soleil, que

i. Léouzon Le Duc, t. I, p. 7.

tout ce qu'il renferme de jaune soit l'éclat de la lune, que toutes les autres parties de l'œuf soient les étoiles. »

Voilà assurément un singulier tissu d'obscurités, et rien n'est étrange comme le spectacle de ce dieu admirant le ciel, chevauchant sur la terre, puis créant ce même ciel, cette même terre. D'autant que pour la formation du ciel d'autres runas lui donnent comme collaborateur son frère Ilmarinnen, qu'elles appellent le forgeron éternel : celui-ci aurait forgé le couvercle de l'air, où n'apparaissent ni les trous du marteau, ni les morsures de la tenaille.

Toutes ces légendes peuvent cependant être conciliées à la rigueur : il n'est que de changer l'ordre des faits, d'éliminer des interpolations évidentes, de ne pas trop entrer dans les détails. Et c'est ainsi que les choses s'arrangeront chez Leconte de Lisle : Wàinàmôinen fera fabriquer d'abord le couvercle du monde par l'éternel forgeron Ilmarinnen ; il fera sortir ensuite les germes de l'œuf primitif; puis il fera battre la mer, monter les caps, verdir les bouleaux et gronder les ours.

Il est inutile à l'intelligence des deux poèmes finnois de Leconte de Lisle que nous contions ici la vie mythologique de Wàinàmôinen, ses expéditions dans les forêts ténébreuses, ses voyages sur mer, ses luttes contre les mauvais génies, les habitants de Pohja (ou Pohjola), et notamment contre la vieille magicienne Louhi, que le poète appelle, comme font les runas, la vieille de Pohjola. Le Kalewala est plein des épreuves et des exploits de Wàinàmôinen. Il est plein aussi de ses bienfaits. Car c'est un dieu souverainement bon : guerriers, pêcheurs, chasseurs, tous

l'invoquent avec fruit. Il est l'Esculape, le Prométhée, l'Orphée des Finnois : de la sueur qui coule de son corps il guérit toutes les maladies ; il a apporté le feu céleste aux mortels ; il leur a donné le kantele, l'instrument national de la Finlande, la lyre à cinq ou six cordes. Il l'a même créé deux fois, et on comprend que Leconte de Lisle ait été séduit par les deux récits, car il n'y en a guère dans le. K a lava la de plus éloquents.

Le vieux Wâinâmôinen naviguait quand sa barque fut arrêtée par un brochet gigantesque. D'un seul coup de glaive, il fendit le dos du poisson. Puis, lui retirant ses dents pointues, il songea à faire le kantele. D'un prunier et d'un sapin il forma la caisse ; les vis, des dents du grand brochet ; il prit les cordes dans la crinière du coursier d'Hiisi (le génie du mal). Il donna ensuite l'instrument aux vieillards, aux jeunes gens, à son compagnon le joyeux Lemmikainen, à son frère le forgeron Ilmarinnen, à l'hôtesse de Pohjola, à bien d'autres encore : sous tous ces doigts sortirent des sons affreux. Un vieillard endormi dans le foyer s'éveilla tout à coup : - Cessez, cessez, s'écria-t-il ; ce bruit me déchire jusqu'à la moelle, il blesse mes oreilles et me brise la tête... Qu'on jette cet instrumenta l'eau ou qu'on le rende à celui qui l'a fait. — Alors l'instrument parla : — Rendez-moi, dit-il, à celui qui m'a fait.

Le vieux Wâinâmôinen, s'assevant au bord de la mer, commence à chanter. Son chant est si doux que pour entendre le runoia tous les êtres de la nature se précipitent.

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Le loup déserte ses marais et l'ours sa caverne de sapin. L'aigle descend des nuages, le faucon fend les airs, la mouette s'élance des marais profonds, le cygne du sein des ondes limpides; les légers pinsons, les alouettes rapides, les gracieux serins viennent se poser sur les épaules du dieu. Les vierges de l'air (c'est-à-dire le soleil et la lune, que les Finnois se représentent comme deux jeunes filles filant un fin tissu) laissent tomber de leurs mains la navette d'or et le peigne d'argent. Du fond des eaux arrivent aussi les poissons aux mille nageoires, les saumons, les truites, les brochets, les chiens de mer, les grands poissons et les petits ; le roi des ondes s'élève sur un nénuphar, l'hôtesse de la mer laisse tomber le peigne dont elle peignait sa longue chevelure. Et tous pleurent, les jeunes gens, les vieillards, les vierges, les petites filles, les héros, les hommes les plus durs. Le vieux Wàinàmôinen lui-même sent les sources de ses larmes s'enfler. Bientôt elles tombent de ses yeux, plus nombreuses que les baies des collines, que les têtes des hirondelles, que les œufs des gelinottes. Elles pénètrent ses cinq vêtements de laine, ses six ceintures d'or, ses sept robes bleues, ses huit tuniques épaisses. Elles deviennent un fleuve et se précipitent dans les profondeurs de la mer. Là, elles fleurirent et ainsi furent formées les perles *..

Cependant le dieu laissa tomber son kantele dans la mer. Vainement essaya-t-il de l'en retirer avec un râteau long de cinq cents brasses que lui avait forgé le forgeron

i. Vingt-deuxième runa ; Léouzon Le Duc, t. II, p. 5 3->K.

POÈMES FINNOIS l6l

Ilinarinnen. Il s'en revenait tout triste quand il entendit pleurer le bouleau.

Il lui dit : — Pourquoi pleures-tu, beau bouleau ? Pourquoi gémis-tu, arbre au vert feuillage ? Pourquoi te plainstu, arbre qui portes une blanche ceinture ? Est-ce parce qu'on ne te mène point à la guerre ?

L'arbre commence une longue plainte, dont la profonde vérité, dit dans une note le traducteur du Kalewala, sera bien comprise par tous ceux qui ont vu la physionomie si mélancolique du bouleau du Nord :

Déplorable opprimé que je suis, les bergers me déchirent pendant l'été, ils découpent ma blanche robe, ils sucent tout mon suc «... Déjà trois fois dans cet été, sous l'ombrage de mes rameaux, des hommes se sont assis aiguisant leurs haches et conspirant contre ma tête. C'est pourquoi toute ma vie se consume à pleurer et à gémir ; car je suis sans secours, sans protecteur contre les coups de la tempête, contre les "orages de l'hiver. Chaque année la douleur me change avant le temps. Ma tête est fatiguée par les soucis, ma peau devient blanche lorsque je pense aux jours froids, au temps maudit. La tempête m'apporte la souffrance, le froid des jours fatals; la tempête déchire mes flancs, me dépouille de toutes mes feuilles, et me laisse ainsi nu exposé à toutes ses rigueurs.

Le vieux Wainâmôinen dit : — O vert bouleau, ne pleure point, je vais changer ton deuil en joie, tes jours de douleur en jours de fête.

i . « Le bouleau distille une liqueur fort appréciée des Finnois. »(Léouson Le Duc.)

Les sources de Lecéttte de Liste. n

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Wàinàmôinen coupa les branches du bouleau et de son bois il fit un nouveau kantele. Sur un chêne qui s'élevait là, des coucous gémirent, des globules d'or tombèrent de leur bouche, et Wàinàmôinen en fit les vis de l'instrument. Une vierge pleurait, la plus belle jeune fille de la vallée; elle chantait, attendant celui qui devait l'épouser. — O Vierge, dit le vieux Wàinàmôinen à la tendre enfant, donne-moi six de tes beaux cheveux. — Elle les donna, et le dieu en fit les cordes de son joyeux kantele. Puis il commença à chanter.

Le bouleau au doux feuillage palpita de joie, le présent d'or du coucou frémit, la belle chevelure de la vierge retentit.

Ht les vallées s'élevèrent, et les collines s'abaissèrent, et les montagnes d'airain tremblèrent, et tous les rochers résonnèrent. Les tiges des arbres s'agitèrent en dansant, les pierres du rivage se fendirent, les pins tressaillirent de joie... Les oiseaux se précipitèrent en foule vers le grand runoia.

Un aigle du haut de son aire entendit aussi la douce harmo*nie, et il oublia ses petits, et il vola vers des régions qu'il n'avait jamais visitées, pour y jouir des merveilles du kantele.

Le roi du désert et son cortège à la peau hérissée dansa sur ses deux pieds, aux sons admirables de l'instrument de Wàinàmôinen...

Lorsque Wàinàmôinen sortit pour aller dans la forêt, les sapins vinrent s'incliner devant lui, les pins lui donnèrent un salut ami, les bouleaux abaissèrent leur cime jusqu'à terre. Fa quand il alla dans les champs incendiés, les fleurs surgirent sous ses pas, le gazon fit renaître sa verdure '.

Pour composer les Larmes de l'Ours, Leconte de Lisle

i. Vingt-neuvième runa, /</., t. II, p. 108-111.

s'est inspiré surtout de cette dernière runa, où il avait particulièrement remarqué la plainte du bouleau et le spectacle pittoresque du roi du désert à la peau hérissée dansant sur ses deux pieds aux sons admirables de l'instrument de Wainàmôinen.

Le Roi des Runes, raconte-t-il, écoutait gronder la mer, l'ours rugir et pleurer le bouleau. Il les interrogea et chacun lui fit sa plainte.

— Roi des Runes, dit l'Arbre au feuillage blême,

Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement,

jamais je n'ai vu rayonner la vierge sous le regard de son bien-aimé.

— Roi des. Runes, dit la Mer infinie, mon sein froid n'a jamais connu la splendeur de l'été ; je n'ai jamais chanté, joyeuse, au soleil.

— Roi des Runes, dit à son tour l'Ours, hérissant ses poils rudes, comme j'envie l'agneau qui paît l'herbe embaumée !

Alors le Skalde prit sa harpe : l'Arbre fut baigné d'aurore, un rire éclatant courut sur la Mer, l'Ours charmé se dressa sur ses pattes et des larmes de tendresse ruisselèrent à travers ses poils rudes.

Nous n'assistons plus ici à la fabrication du kantele; nous ne voyons plus tous les êtres de la nature suspendus aux lèvres du dieu ; la plainte du bouleau a perdu une part de son éloquence; le rôle de l'ours a pris tant d'impor-

tance qu'il a fourni, avec le mot de la fin, le titre du poème; et ce sont là des atteintes à la légende. Mais ces changements n'en ont point altéré le fond. Le poète en a même dégagé plus clairement le sens en ajoutant, par une heureuse invention, .les plaintes de l'ours et de la mer à celle du bouleau : dans ces pays déshérités la musique est née du besoin d'oublier les tristesses ambiantes. Et cette tristesse des paysages d'extrême nord, en pouvait-on parler avec plus de vérité, avec plus de sympathie que l'a fait Leconte de Lisle ?

le runoïa '

Le vieux Wàinâmôinen était si sympathique à son peuple que la force seule put le détrôner. La Finlande ne perdit sa foi primitive qu'après avoir perdu son indépendance ; elle ne devint chrétienne qu'en devenant suédoise, vers le milieu du xnc siècle. Encore l'ancienne religion garda-t-elle longtemps des attaches dans le pays. Quand les Finnois eurent enfin accepté Jésus et sa mère, ils ne voulurent pas pour cela exiler le vieillard qui leur avait donné la musique. Ils essayèrent de les faire vivre en bonne harmonie, et naïvement ils installèrent la Vierge Marie à côté de l'ouvrier Ilmarinnen dans la barque où naviguait l'éternel Runoïa.

Le conflit des deux religions avait lait une impression si forte sur les imaginations populaires qu'il suscita de nom-

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