Poèmes barbares, XIV
POÈMES FINNOIS l6)
hreuses légendes. Ce sont deux de ces légendes qui ont servi de sources au poème que Leconte de Lisle a intitulé le Runoïa. Toutes les deux sont probablement anciennes et remontent, Léouzon Le Duc le pense, à l'époque où le nouveau culte triompha définitivement de l'ancien.
L'une de ces légendes est racontée dans la trente-deuxième et dernière runa du Kalnuala publié par Lônnrot et traduit par Léouzon Le Duc.
Mariatta, la belle enfant, qui toujours avait vécu innocente, qui toujours avait cultivé avec amour la fleur de sa chasteté, fut envoyée pour paître les troupeaux. C'était là une tâche difficile ; car le serpent se glisse dans l'herbe, les lézards se roulent dans le gazon '.
Sur la colline, une petite baie rouge se balançait, suspendue à son rameau. — Viens me cueillir, ô vierge, disait-elle, avant que le ver ne m'ait rongé, que le serpent noir ne m'ait souillée de son baiser. — Mariatta ne put cueillir la baie avec la main ; elle la fit tomber à terre avec un pieu et lui demanda de monter jusqu'à ses lèvres. La baie v monta, puis de là descendit dans la gorge, dans la poitrine. Et Mariatta fut fécondée par la petite baie.
Quand le dixième mois fut arrivé, elle envoya sa servante au village demander un bain. (Les femmes de la Finlande accouchent dans un bain.) La servante arriva à la maison de l'horrible Ruotas (Hérode). Vêtu d'une longue robe de
i . Les lézards se roulenl-Ws dans le gazon en Finlande ? — Je cite textuellement ici la traduction de Léouzon Le Duc.
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lin, il mangeait et buvait. Sa femme était digne de lui. Elle rudoya la servante. — Que ta maîtresse, lui dit-elle, s'en aille dans la forêt de pins ; c'est là que les filles perdues mettent leurs enfants au monde.
Mariatta alla dans la forêt, entra dans une étable et dit à un cheval : — Bon cheval, exhale ton haleine dans le sein de celle qui souffre. — Le cheval obéit aussitôt et la suave vapeur de sa bouche fut pour Mariatta un bain chaud qui inonda son corps. (Si les deux animaux de l'étable de Bethléem se sont changés en cheval, c'est sans doute que ni le bœuf, ni l'âne ne sont communs en Finlande.) La vierge mit au monde un petit enfant et le déposa dans une crèche sur du foin séché par l'été.
11 grandit, mais son origine resta inconnue. Il fut appelé par l'époux de sa mère Ilmori (air, c'est-à-dire sans doute seigneur de l'air, du ciel), par elle enfant du désir,' par ses frères enfant de l'oisiveté, par ses sœurs héros du combat, par tous les autres être sans nom.
Cependant, pour l'introduire dans le royaume du Christ, on le baptisa. (Détail bizarre, puisqu'il s'agit du Christ luimême.) Avant le baptême (soit en souvenir du vieillard- Siméon, soit parce qu'en Finlande après la naissance d'un enfant on fait toujours venir le sorcier pour tirer son horoscope), le prêtre dit : — Qui viendra maintenant pour prononcer un jugement sur ce malheureux enfant ? —
Ce fut le vieux Wàinàmôinen, le Runoïa éternel, qui s'avança.
Et il dit :
* Qu'on porte l'enfant dans un marais, qu'on lui écrase la tête, qu'on lui brise les membres avec un marteau !
Le petit enfant, âgé de deux semaines, lui dit :
« Vieillard des pavs lointains, runoïa de Karjala, tu as prononcé un jugement insensé, tu as injustement interprété la loi. »
Ht le prêtre baptisa l'enfant, et il le couronna roi de la forêt, et il lui donna la garde de l'île des trésors.
Alors le vieux Wàinàmôinen, rougissant de colère et de honte, chanta son dernier chant; et il se fit une nacelle d'airain, une barque à fond de fer, et sur cette barque il navigua au loin, dans les espaces sublimes, jusqu'aux régions inférieures du ciel.
Là sa barque s'est arrêtée, là s'est terminée sa course. Mais il a laissé sur la terre son kantele et ses grandes runas pour l'éternelle joie de la Finlande.
De cette runa, Leconte de Lisle a simplement tiré la malédiction et le départ du Runoïa :
Chasseurs d'ours et de loups, debout, 0 mes guerriers ! Ecrasez cet Enfant sous les pieux meurtriers ; Jetez, dans les marais, sous l'onde envenimée, Ses membres encor chauds, sa tête inanimée.
Dépossédé d'un monde, il lança sur la mer Sa nacelle d'airain, sa barque à fond de 1er,... Et nageant dans l'écume et les bruits de l'abîme, Il disparut, tourné vers l'espace sublime.
Une autre source a donné bien davantage à l'auteur du Runoïa.
Dans un drame intitulé le Glaive runique, qui a pour sujet les derniers conflits du paganisme et du christianisme
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en Finlande, le poète finnois Nicander « fait raconter une saga par un vieux guerrier païen. Le vieillard la tient, ditil, de son père, et c'est bien, à ce qu'il semble, une saga authentique et fort ancienne que l'auteur du Glaive Tunique met ainsi dans la bouche de son personnage. Elle a fourni à Leconte de Lisle tout le cadre de son poème. Elle commence ainsi :
Dans le haut nord, un puissant château s'élevait, bâti sur un rocher. De là la vue pouvait s'étendre au loin sur la terre et sur la mer. Autour de lui des montagnes, des collines, des forts armés de tours se dressaient ainsi que des vassaux." Il y avait dans l'intérieur une salle magnifique. La voûte de son plafond ressemblait à la voûte bleue du ciel ; quatre ours d'or la soutenaient.
Grand, puissant était le roi, maître de ce château. Un nombre infini de guerriers, revêtus de cuirasses, formaient sa cour. Ils étaient joyeux et buvaient. Des scaldes chantaient leurs exploits sur des harpes d'or. Un de ces guerriers se nommait Inquiétude.
Le grand roi était assis sur un trône d'argent orné d'images. Il était vêtu de fer, et sa cuirasse avait Y éclat de la mer aux heures de son calme; son front était ombragé d'un beau casque; sa barbe flottait jusqu'à sa ceinture. L'âge avait pâli son visage, mais ses traits avaient conservé leur puissance. Il tenait dans sa main gauche une grande tablette d'or et dans sa main droite un glaive qui lui servait de burin.
i. Charles-Auguste Nicander naquit à Strengans en 1799 et mourut à Stockholm en 1839. Ses principales œuvres sont : le Glaive runique, la Mort du Tasse, Souvenirs du midi, Hespérides, des traductions d'Othello. des Brigands, de la Vierge d'Orléans. L,e Glaive runique a été traduit du suédois par Léouzon Le Duc (Paris, Sagnier et Bray, 1846). La saga qui en est la principale curiosité est citée tout entière par Léouzon Le Duc dans une note de sa traduction du Kalewala, éd. citée, t. II, p. 284-288.
Et il traçait des rimas sur la peau d'un serpent bleu, roulé en tortueuse spirale autour de la tablette ; il gravait des runas belles, profondes, une pour chaque jour de victoire, conduisant la pointe de son glaive depuis la queue du serpent jusqu'à la tête. Quand le char du soleil roulait à l'occident et que sa lumière dorée flottait sur l'onde comme une écume de feu, unissant le ciel et la mer dans une même plaine, où nageaient les cygnes blancs, quand les guerriers vainqueurs revenaient à leurs foyers, alors il gravait une runa, et le chant mêlé à l'harmonie des harpes retentissait dans le château.
Leœnte de Lisle a conservé tout l'essentiel de ce début : le château qui se dresse sur un haut promontoire, les ours d'or qui soutiennent la voûte, les chanteurs avec leurs harpes, la tunique de fer, la cuirasse et la grande barbe du dieu, la peau du serpent bleu qu'il couvre de runas et, debout près de lui, « le guerrier muet qu'on nomme Inquiétude ». Mais, pour plus de pittoresque, il a accroché aux piliers quelques-uns de ces ornements sans lesquels une salle de château ne peut pas décemment se dire finnoise : de grands arcs, des pieux, des boucliers, des carquois,
Des peaux de loups géants et des rameaux de rennes;
il a changé en harpes de pierre les harpes d'or ; il a mis des cruches d'or aux mains des buveurs et de l'hydromel dans ces cruches ; il a transporté du bouclier du dieu à ses yeux le reflet azuré de la mer ; il a dressé le château dans un paysage saisissant, où l'on est toutefois un peu étonné de voir évoquer le souvenir du géant Ymer et des Nornes, personnages Scandinaves et non finnois. Par un changement plus important, car il intéresse, nous le verrons, non
pas seulement le décor, mais le fond même de l'œuvre, les buveurs, de guerriers qu'ils étaient, sont devenus des chasseurs.
Le poète va maintenant beaucoup ajouter à son modèle.
La nuit vint ; la runa nouvellement gravée brillait, et son éclat était l'éclat du jour.
Les années s'écoulèrent ; le serpent n'avait plus de place pour l'œuvre du glaive. Les guerriers étaient sombres et tristes, les guerriers que le roi avait vus revenir vainqueurs, car le roi n'écrivait plus de runas.
Alors Inquiétude se leva et dit : « Père des runas, es-tu mort ? »
Le roi répondit par un douloureux sourire. Tous attendaient la nuit, croyant que le soleil se couchait. Mais le soleil s'élevait plus haut et refusait de se coucher. Il s'approcha du château. Le roi voulut écrire, il ne put pas. Soudain les portes s'ouvrirent ; les guerriers tremblèrent. Inquiétude se mit à chanter :
« Le roi est pâle, plus pâle que la runa. Ah ! qui me dira ce qui agite le père des runas ? La harpe est muette et ses cordes palpitent. Inquiétude va mourir. »
A cette scène presque muette, dont seul le guerrier Inquiétude interrompt le silence, Leconte de Lisle substitue un dialogue très animé. Et d'abord, pendant que le vieux roi du Nord reste songeur sur son trône, les Runoïas évoquent, en face de leurs descendants occupés à boire, le souvenir des héros d'autrefois :
— Où sont-ils, ces rois de la haute mer, ^
Qui heurtaient le Mot lourd du choc des nefs solides,
POEMKS FINNOIS iyi
qui ne craignaient point que l'âpre vent d'hiver meurtrît leurs intrépides faces ? Honte à leurs enfants ! La hache du combat pèse à leurs mains débiles ; le sang est tari dans leurs veines ; guerriers énervés, ils ne savent que chasser par les monts
Les grands élans rameux, source de l'abondance.
Qu'ils mangent donc et qu'ils boivent, race sans gloire, enfants dégénérés des forts !
Mais ces reproches laissent les chasseurs insensibles : la paix est sur terre, le repos est nécessaire aux braves. Et joyeusement ils content leur vie : le gai départ du matin, la poursuite des cerfs sur les mousses rudes, le retour pacifique du soir, l'accueil des filles aux yeux clairs, qui accourent au devant d'eux, promptes comme le renne, le pétillement du feu sous les broches de frêne, l'écume de l'hydromel débordant des cruches d'or. Admirable couplet, plein de couleur et plein de sens ; car maintenant nous comprenons bien que si la religion de Wàinâmôinen va disparaître, c'est que déjà ont disparu les mœurs qui l'avaient suscitée : mythologie conçue par une race aventurière et belliqueuse, pouvait-elle garder longtemps son empire sur une population devenue indifférente aux aventures et aux guerres ? Et nous sentons aussi que, tout en représentant pour Leconte de Lisle l'esprit de la population finnoise au moment où elle laissait tomber le culte du Runoïa, les chasseurs représentent encore pour lui ceux qui, par tout pays, indifférents à la querelle des dieux, ne croient à rien, sauf à la bonté de la vie présente, et n'ont d'autre culte que de vivre joyeusement.
Cependant le Runoïa sort de son long mutisme et il dit ses pressentiments : — Voici venir le Roi des derniers temps. Il sourit à la mer furieuse, et les flots courbent leur dos d'écume ; l'aube d'un grand jour jaillit de ses yeux. — ■ Mais comme, à cette prophétie, les chasseurs font retentir de joyeux éclats de rire, demandent au vieillard si la reine des sorcières n'aurait point brûlé ses paupières, et l'engagent, pour oublier ses tristesses, à boire avec eux, le dieu maudit son œuvre : puisque ses fils devaient outrager son nom, pourquoi, hélas ! a-t-il créé l'homme ? pourquoi a-t-il créé le monde ? (Dans les regrets du Runoïa, Leconte de Lisle trouve ainsi un excellent prétexte pour insérer au cœur même de son poème un exposé de la cosmogonie finnoise, d'où, naturellement, ont disparu les contradictions, où tout est simplifié, où tout s'enchaîne : après la formation du ciel par l'ouvrier Ilmarinnen, se produit l'éclosion de l'œuf, et après que les germes sont sortis de l'œuf, la» création de la mer, de la terre, des animaux et des végétaux, enfin de l'homme.)
Le Roi du Nord n'a pas plus tôt exhalé sa plainte que le rival attendu par lui fait son entrée. Leconte de Lisle, ici encore, va ajouter beaucoup à son modèle et même en modifier beaucoup l'esprit.
Le soleil rayonna à travers les portes. Alors-, le château fut inondé de flammes lumineuses et les guerriers se couvrirent le visage. Les uns murmuraient, les autres tombaient à genoux. Mais tout à coup la lumière s'adoucit et une belle vierge, vêtue de blanc, s'avança au milieu de ses rayons. Sa blancheur croissait toujours plus éblouissante ; les flammes qui l'environnaient
étaient seules rouges et brûlantes. Un enfant d'une merveilleuse beauté reposait dans ses bras, et chassait avec une branche de palmier les rayons qui voilaient le visage de la vierge.
Le vieux roi dit : « Enfant, quel est ton nom et d'où vienstu ? »
La vierge dit: « Le roi de l'Orient est venu ici. »
Alors le roi des salles du Nord dit : « Tu es bien petit pour être roi. Veux-tu t'asseoir auprès de moi et lire mes runas ? »
Le roi de l'Orient dit : « Je veux m'asseoir auprès de toi. » Et il regarda la tablette remplie de runas ; car la vierge l'avait assis sur les genoux du vieillard. « Elles sont belles, tes runas ; mais il en manque encore une ; je n'en vois point au milieu. Yeux-tu que je la grave, roi ? »
Le roi v consentit.
Dans la saga finnoise, l'entrevue des deux rivaux, on le voit, n'a rien encore de tragique. Le vieillard accueille avec égard son successeur ; il le fait asseoir sur ses genoux et, comme pour abdiquer entre ses mains, il lui laisse écrire la dernière runa. La légende n'est donc point hostile au christianisme, encore que Nicander en ait mis le récit dans la bouche du personnage qui défend le paganisme.
Chez Leconte de Lisle, la rencontre des deux dieux se fait avec moins de douceur. A peine l'enfant a-t-il franchi le seuil de la salle, que le vieillard, empruntant la malédiction qui est dans la trente-deuxième runa du Kakiuala, demande qu'on l'écrase sous les pieux et qu'on jette sa tête dans les marais '.
Mais l'enfant, d'une voix forte et douce, explique son origine. Dernier né des familles divines, il est le fruit de
i. Voir plus haut, p. 167.
leur sillon et la fleur de leurs ruines (poétique formule pour signifier que le christianisme à la fois continue et contredit les religions précédentes). Puis il dit sa doctrine, et par sa bouche Leconte de Lisle nous fait du christianisme un long portrait, celui qu'on pouvait s'attendre qu'il nous en fît. Eclose dans un monde trop vieux et conçue par des gens épuisés, la religion apportée d'orient par le fils de la vierge vient pour combattre toutes les aspirations de la nature et de la raison : les liens des cœurs seront rompus ; la vierge maudira sa grâce et sa beauté ; l'homme reniera sa virilité ; les sages, honteux d'avoir vécu et d'avoir pensé, jetteront leurs travaux au feu ; les siècles écoulés rentreront dans la nuit, et l'oubli sera versé suites anciens dieux. Le Roi du Nord, lui aussi, est donc voué à la mort : qu'il fasse ses adieux au soleil.
Mais de cette condamnation le Runoïa en appelle au monde « qu'il a conçu » et qu'il invoque dans une éloquente apostrophe, magnifique description de la nature du nord :
O neiges, qui tombez du ciel inépuisable, Houles des hautes mers, qui blanchissez le sable, Vents qui tourbillonnez sur les caps, dans les bois Et qui multipliez en lamentables voix, Par de là l'horizon des steppes infinies, Le retentissement des mornes harmonies !
Et vous, brises du jour, qui bercez les bouleaux ;
Vous, îles, qui flottez sur l'écume des eaux ;
Et vous, noirs étalons, ours des gorges profondes,
Loups qui hurlez, élans aux courses vagabondes ! Ht vous, brouillards d'hiver, et vous, brèves clartés, Qui flamboyez une heure au front d'or des étés ! Tous ! venez tous, enfants de ma pensée austère, Forces, grâces, splendeurs du ciel et de la terre ; Dites-moi si mon cœur est près de se tarir : Monde que j'ai conçu, dis-moi s'il faut mourir !
En d'autres termes, le Runoïa demande pourquoi sa religion mourrait, puisque la nature dont elle est issue est toujours vivante.
Elle mourra, lui répond l'enfant, parce que ni la neige, ni la mer, ni la nuit, ni le vent, ni les fleuves n'ont plus de voix pour toi, parce que si la nature n'a point changé, l'homme a cessé de la comprendre : la nature divine est morte sans retour.
C'est là un arrêt irrévocable ; le Runoïa sent bien que son ennemi est victorieux, et sa bouche se lie. Vainement les Runoïas. ses prêtres, l'invoquent-ils encore : l'enfant leur prédit la fin de leur vaine sagesse, que les peuples vont désormais railler, et leur conseille de mourir muets, comme il sied aux cœurs forts. Vainement les Chasseurs opposent-iis leur indifférence à la prédication du nouveau roi ; car que leur importe à eux la querelle des dieux, pourvu que les ours continuent à se laisser prendre, les arcs à être solides et l'hydromel à fermenter dans les coupes ? l'enfant condamne ces épicuriens eux-mêmes à mourir (ce qui signifie qu'il ne tolérera ni la libre pensée, ni l'indifférence) ; et il leur montre leurs fils incapables de résistance, oublieux du passé, voyant sans plaisir ni regret
tomber la majesté de leurs vieilles forêts (c'est-à-dire qu'il leur annonce l'asservissement du peuple finnois, qui fut en effet contemporain de sa conversion).
Au dénouement, Leconte de Lisle se rapproche d'abord un peu de son modèle, mais pour s'en écarter bientôt une fois de plus.
L'enfant se mit à graver la rima sur la tablette avec le bout lumineux de son doigt, et partout où son doigt passait l'or fondait.
Et c'était une runa de sang. Elle ressemblait à une rose nouvellement épanouie, belle et pleine de parfums.
Mais alors, ô prodige ! on vit les autres runas ramper et marcher, comme effrayées par la nouvelle, et lutter entre elles.
Tantôt elles se joignaient, tantôt elles se dispersaient de côtés divers, et puis elles revenaient à la charge, et l'on entendait dans la salle un cliquetis terrible. Elles marchaient ainsi deux à deux autour de la tablette, et la première fit un pas en arrière, et toutes les autres tombèrent. Mais bientôt elles se réunirent l'une à l'autre, et elles ondulèrent comme des vagues, et elles se changèrent en écailles. Le serpent agitait ses anneaux et menaçait de sa gueule béante la runa de sang. Et ils tombèrent tous les deux sur le parquet de la salle, détachés de la tablette, et ils engagèrent le combat. Tous ceux qui vovaient cela frissonnaient, mais l'enfant riait.
La tablette devint noire, et lorsque le vieux roi, que la mort avait frappé pendant le combat, roula par terre, la tablette roula sur lui, avec un bruit sourd, comme une pierre de sépulcre, sur laquelle les traces des runas apparaissent encore. La runa de sang grandit, et le roi de l'Orient la mit sur sa poitrine, et lui et le serpent combattirent.
Alors tous les guerriers se levèrent, les uns pour le serpent,
les autres pour le roi. La terre trembla sous cette puissante lutte. Des héros tombèrent et leur sang enfanta des rocs, et bientôt la vaste salle ne fut plus qu'un parterre de fleurs. Mais la belle vierge pleurait. Le serpent se roulait en mille replis, ses écailles retentissaient avec un bruit affreux ; il redoubla d'efforts, et d'un bond terrible il s'élança sur le roi de l'Orient.
« Ici, ajoute le narrateur, la voix de mon père s'affaiblit, sa tête retomba sur son sein ; tout fut fini ; et il emporta avec lui dans le tertre la clé de l'énigme. »
Leconte de Lisle n'a garde de supprimer ce combat symbolique des Runoïas et des Guerriers qui prennent les armes, les uns pour l'ancien dieu, et les autres pour le nouveau ; il le développe au contraire et en montre la rage insensée. Mais il ne fait pas graver par l'enfant une dernière runa contre laquelle s'avance, gueule béante pour la dévorer, un serpent formé des autres runas : ni cette lutte singulière des runas, ni la métamorphose qui l'a précédée ne lui ont semblé dignes d'être conservées ; il faitïr simplement fondre sous le doigt de l'enfant les runas gravées par le vieillard. Puis, tandis que le personnage du Glaive tunique laisse son récit sans dénouement définitif, — ainsi le voulait le sujet du drame, — Leconte de Lisle donne à son poème un dénouement conforme aux idées générales qu'il y a exprimées : la tour du Runoïa s'écroule ; le dieu dépossédé descend, lance sur la mer, comme il fait dans la trente-deuxième runa du Kalewala,
Sa nacelle d'airain, sa barque à fond de fer,
et disparaît dans l'espace ; mais il ne s'en va pas avant
d'avoir crié au dieu des âmes nouvelles à peu près ce que le Prométhée d'Eschyle crie à Zeus : — Tu mourras à ton tour, tu mourras comme moi ! Car l'homme survivra et, après vingt siècles de douleurs, qui feront saigner sa chair et ruisseler ses larmes, il secouera ton joug, rira de tes temples, blasphémera tous les dieux.
Quoiqu'on pense de la prédiction de l'éternel Runoïa, on ne peut nier que Leconte de Lisle n'ait tiré un magnifique parti de la vieille saga conservée par Nicander, qu'il n'ait fait admirablement revivre la physionomie de la Finlande, ni qu'en disant des choses si particulières au pays qui a vu naître le culte de Wâinâmôinen il n'en ait su dire aussi de générales : car dans le conflit de la religion chrétienne avec une des religions naturalistes qu'elle a remplacées ne nous fait-il pas reconnaître les caractères du conflit qu'elle eut avec les autres ?