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Poèmes barbares , XIX

2. Les Triades historiques ont été traduites en français et commentées par J. Loth dans un appendice à sa traduction des Mabinogiou (Cours de littérature celtique par d'Arbois de Jubainville et J. Loth, t. III et IV; Paris, Thorin, 1889).

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Le Mystère des Bardes de l'île de Bretagne ou La doctrine des bardes gallois du moyen âge sur Dieu, la vie future et la transmigration des âmes ; enfin V Histoire de France d'Henri Martin (à partir de la quatrième édition).

Leconte de Lisle connut ces travaux, les étudia et, essayant d'enfermer dans un seul cadre toute l'histoire du druidisme, il écrivit le Massacre de Mona, vaste composition, d'une magnifique et simple ordonnance, d'un pittoresque plein de relief et qui put passer pour une solide page d'histoire tant que l'autorité des documents où elle reposait ne fut pas infirmée.

C'est .au temps où le christianisme commence à conquérir les pays du Nord.

Autour de Mona, l'Ile sainte, qui, du milieu de la mer haute et rude,

Dresse rigidement les granits de sa côte,

de Mona, la vénérée, autel central du monde, tous les Dieux Kymris se sont assemblés. Innombrables, ils se sont assis sur les rocs ou sur le sable. Il y a l'Esprit du vent et l'Esprit de la tempête, les Esprits des algues et des monts, ceux des cavités, ceux de Kambrie, ceux d'Erinn, ceux d'Armor, les Dieux mâles et les Fées.

Les Bardes sont aussi venus là. Ils ont leur rhote et leur large glaive. Ils se serrent autour de leur chef sacré, le Très-Sage, le Pur, le Saint, l'Auguste, vénérable vieillard, couvert d'une robe aux longs plis blancs. A ses côtés, couronnée de verveine et de primevères,

La .pâle Uheldeda, prophétesse de Sein,

tient ta Faucille immortelle et le vase d'eau sacrée. Derrière elle, huit prêtresses portent le Gui divin dans une arche d'or.

Le chef des Bardes prend la parole : il dit les antiques croyances des Kymris sur les origines et la destinée de l'homme. Quand il s'est tu, un autre Barde chante l'histoire primitive de sa race, le déluge, puis la migration des Kymris, venus du pays de l'été dans la région qu'ils habitent aujourd'hui.

Uheldeda parle à son tour : — Les temps sont révolus, dit-elle ; voici venir Murdoc'h, le faucheur des chênes sacrés ; mais qu'aucun de ceux qui sont là ne survive à la ruine de ses Dieux ; c'est en chantant que vierges, prêtres, bardes doivent recevoir l'outrage et l'agonie ; la mort leur ouvrira la route par où ils monteront vers leurs destins sacrés.

Elle dit, et l'innombrable essaim des Dieux, prenant son vol, disparaît dans le rayonnement de la nuit.

Alors s'avance une nef, où, debout près de leur chef, se tiennent cinquante guerriers, dont le désir du meurtre élargit les narines. Sur la proue, Murdoc'h se dresse pour mieux voir. C'est un Kambrien, traître à sa race. Il a courbé le front sous le joug du Dieu des temps nouveaux; mais l'eau dont il a été baptisé n'a pas lavé ses mains sanglantes ; en changeant de foi, il n'a pas changé de cœur. Il reste un barbare ivre de sang, et il prêche, le fer à la main, la foi du jeune Dieu, qui, toujours doux et clément,

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pria et bénit jusqu'au tombeau, ne versa pas d'autre sang que le sien.

Le voilà devant les Bardes, le Persécuteur. Impassible à leurs chants sacrés, comme à l'auguste aspect du grand vieillard assis sur le granit, il rit et blasphème. — Silence, adorateurs du Diable ! — clame-t-il.

Mais le Très-Sage ne daigne pas lui répondre. D'une voix calme, il invite ses frères à fermer l'opeille aux vains bruits d'un moment, pour songer à l'impérissable vie qui les attend, et tous ceux qui saisissaient déjà les haches de granit s'inclinent autour du vieillard par qui parlent les Dieux de la patrie.

Murdoc'h fait signe à ses guerriers : les arcs tintent, les traits s'enfoncent dans les flancs, hérissent les dos et les seins, déchirent les gorges. Et tout fut dit. A l'aube.

Un long vol de corbeaux tourbillonnait dans l'air.

Le poème a trois parties principales: celle où Leconte de Lisle expose par la bouche du Très-Sage les croyances des Kymris sur les destinées de l'âme ; celle où il fait par la bouche d'un Barde l'histoire de leur race ; celle où il raconte le massacre des druides et des prêtresses.

Il faut citer intégralement la première :

Qu'enseigne à l'homme pur la Parole immortelle ? Voici ce qu'elle dit : J'étais en germe, clos Dans le creux réservoir où dormaient les neuf Flots. Et Dylan me tenait sur ses genoux énormes, Quand au soleil d'été je naquis des neuf Formes :

De l'argile terrestre et du feu primitif,

Du fruit des fruits, de l'air et des tiges de l'if;

Des joncs du lac tranquille et des fleurs de l'arbuste,

Et de l'ortie aiguë et du chêne robuste.

Le Purificateur m'a brûlé sur l'autel,

Ht j'ai connu la mort avant d'être immortel,

Et dans l'aube et la nuit j'ai fait les trois Voyages,

Marqué du triple sceau par le Sage des sages.

Or, serpent tacheté, j'ai rampé sur les monts ;

Crabe, j'ai fait mon nid dans les verts goémons ;

Pasteur, j'ai vu mes bœufs paître dans les vallées.

Tandis que je lisais aux tentes étoilées ;

J'ai fui vers le couchant; j'ai prié, combattu ;

J'ai gravi d'astre en astre et de vice en vertu,

Emportant le fardeau des angoisses utiles ;

J'ai vu cent continents, j'ai dormi dans cent îles,

Et voici que je suis plein d'innombrables jours,

Devant grandir sans cesse et m'élever toujours !

Que dit enepr la Voix à la race du Chêne ?

Voici ce qu'elle dit : La flamme au feu s'enchaîne,

Et l'échelle sans fin, sur son double versant,

Voit tout ce qui gravit et tout ce qui descend

Vers la paix lumineuse ou dans la nuit immense,

Et l'un pouvant déchoir quand l'autre recommence.

Cette page, sauf deux ou trois expressions dont l'origine m'échappe, est traduite librement de diverses phrases du Kad Goddeii, poème symbolique attribué à Taliésin. Le poète avait trouvé ces phrases traduites en français dans une note de l'Histoire de France d'Henri Martin « :

Existant de toute ancienneté dans les océans, depuis le jour 1. Quatrième édition, t. I, p. 76. nou- î

où le premier cri s'est fait entendre, nous avons été pousses dehors, décomposés et simplifiés par les pointes dit bouleau (nous avons été individualisés par les forces génératrices). Quand ma création lut accomplie, je ne naquis point d'un père et d'une mère, mais des neuf formes élémentaires, du fruit des fruits, du fruit du Dieu suprême, des primevères' de la montagne, des fleurs des arbres et des arbustes. J'ai été formé par la Terre dans son état terrestre '... J'ai été marqué par Math (la Nature2) avant de devenir immortel. J'ai été marqué par le Voyant (Gwyddon ou Gwyon), le grand purificateur de la multitude des enfants de Math. Quand le changement (par le feu) se fit, je fus marqué par le Souverain, à demi consumé. Par le Sage des Sages, je fus marqué dans le monde primitif, au temps où

1. L'auteur du Kcui Goddeu ajoute ici qu'il fut « formé de la fleur des orties ». Or, Leconte de Lisle place, on l'a vu, « l'ortie aiguë » parmi les neuf Formes élémentaires. Ce n'est probablement pas là une simple coïncidence. La curiosité du poète avant été éveillée par l'extrait que donnait Henri Martin, je pense qu'il s'est fait traduire le reste du Kad Goddeu par quelque celtisant. — Le Kad Goddeu dit encore : « Je suis entre les genoux des rois », et Leconte de Lisle: « Dylan me tenait sur ses genoux énormes ». — Cependant on remarquera qu'il indique seulement les trois transformations en serpent, en crabe (il a substitué le crabe à la vipère d'eau), en berger ; et Henri Martin n'en indique pas d'autres, parce qu'il ne donne qu'un extrait du Kad Goddeu ; mais l'auteur du Kad Goddeu en indique bien d'autres : il a étéun aigle, un pont, un cours d eau, un bateau, une goutte d'eau, une épée, un bouclier, une corde de harpe, un livre, et même un mot écrit en lettres, etc. — A défaut de traduction française du Kad Goddeu. on peut consulter la traduction anglaise de Skene, The Four Aucient Books of Wales , Edinbourg, 1868 ; t. I, p. 276-283.

2. Leconte de Lisle appelle plusieurs ibis les Kimris « les fils de Math ». Sur la foi d'Henri Martin, il entend sans doute par Math la Nature. Mais, d'après les Triades, Math est un des trois grands magiciens de l'île de Prydein (la Grande Bretagne), et la quatrième branche des Mabinogi (romans qui sont le plus ancien monument de la langue galloise) est intitulée Math. Voir Loth, les Mabiuogiou, t. I, p. 120, note 2, et ailleurs.

je reçus l'existence... je jouai dans la nuit ; je dormis dans l'aurore. En vérité, j'étais dans la barque de Dylan, le fils de la mer... lorsque, semblables à des lances ennemies, les eaux tombèrent du ciel dans l'abîme... J'ai été serpent tacheté sur la montagne ; j'ai été vipère dans le lac ; j'ai été étoile chez les chefs supérieurs ; j'ai été dispensateur de gouttes (de l'effusion du gui), revêtu des habits du sacerdoce et tenant la coupe. Il s'est écoulé bien du temps depuis que j'étais pasteur ; j'ai transmigré sur la terre avant de devenir habile dans la science ; j'ai transmigré, j'ai circulé, j'ai dormi dans cent îles, dans cent villes j'ai demeuré.

Sans prétendre expliquer dans le détail ces lignes obscures, qu'y faut-il chercher ? Une doctrine sur les destinées de l'âme, et cette doctrine, Henri Martin l'avait bien vu après Adolphe Pictet ', est analogue à celle qui est enseignée dans un recueil de Triades connu sous le nom de Mystère des Bardes. La voici en substance :

Tout être a reçu une individualité distincte. Mais il n'en a pas d'abord conscience. Car l'être est créé au moindre degré de toute vie dans l'abîme ténébreux, le fond d'Abred. « Là, enveloppé dans la Nature, soumis à la Nécessité, il monte obscurément les degrés successifs de la matière inorganique, puis organisée 2. Sa conscience

1. Adolphe Pictet, dans l'article de la Bibliothèque universelle ie Genève cité plus haut, traduit intégralement les Triades sur la transmigration et les commente. Dans ses notes, il rapproche ces Triades du Kad Goddcu. dont il cite ou analyse divers passages.

2. Voir dans une note précédente quelques-unes des transformations du pseudo-Taliésin. 11 a été encore chien, cerf, taureau, étalon, sanglier, bouc, coq, saumon, etc.

s'éveille enfin. Il est homme ! » Le bien et le mal s'offrent à lui. Choisit-il le mal, qui est une diminution de l'être, il retombe après la mort dans une vie moindre, renaît homme inférieur ou animal irraisonnable ; il peut même, quand il a péché trop gravement, être rejeté jusqu'au fond de l'abîme, dans le chaos des germes, d'où il recommence tout le cours de la transmigration. L'homme fait-il, au contraire, des progrès vers la connaissance et le bien, il monte les degrés supérieurs d'Abred. « Quand enfin il est parvenu au plus haut point de science et de force dont la condition humaine soit susceptible, il échappe par la mort au cercle de la transmigration et du mal, il atteint Guynfyd, le cercle du bonheur. » Alors son génie propre lui étant pleinement révélé, il entre dans une nouvelle série d'états successifs où il développe sa vocation par des progrès qui n'auront pas de fin. L'habitant du ciel conserve, toutefois, la faculté de redescendre aux sphères inférieures dans un dessein de perfectionnement scientifique *. Telle est la doctrine développée dans le livre du Mystère des Bardes. Mais déjà Henri Martin faisait observer que, ce livre ayant été écrit à diverses époques du moyen âge par des bardes plus ou moins imbus de christianisme, il fallait, pour y retrouver le druidisme primitif, « une méthode circonspecte et prudente ». Aujourd'hui, la critique, beaucoup plus réservée encore qu'Henri Martin, ne reconnaît

1. H. Martin, quatrième édition, t. I, p. 76 et suiv. On remarquera sans peine que le héros de Leconte de Lisle s'inspire non seulement du Kad Goddeii, mais çà et là du Mystère îles Bardes ou plutôt de l'analyse qu'en donne H. Martin.

presque aucune autorité à ces Triades sur la transmigration, si longtemps fameuses.

Elle a aussi cessé de croire à l'authenticité des poèmes attribués à Taliésin, dont elle ne juge pas que les plus anciens soient antérieurs au xie siècle. Comme elle ne nie pas cependant que ces poèmes n'aient dû conserver une part des vieilles croyances celtiques, il n'est pas impossible que le héros de Leconte de Lisle, en répétant le Kad Goddeu, nous donne quelque chose des idées druidiques sur la destinée de l'âme. Mais il ne répète certainement pas, comme le croyait le poète, un chant authentique du xie siècle. Et l'obscurité de ses propos tient sans doute en partie à l'altération que les traditions galloises ont dû subir en passant de l'époque où florissait le druidisme à l'époque beaucoup moins ancienne où le pseudo-Taliésin les a rédigées.

Une autre partie importante du poème que nous étudions est celle où un Barde chante longuement l'histoire de sa race.

Il invoque d'abord les chanteurs anciens :

Hu-Gadarn ! dont la tempe est ceinte d'un éclair !

Régulateur du ciel, dont l'aile d'or fend l'air !

Et vous, chanteurs anciens, chefs des harpes bardiques '..!

1. Cette invocation est empruntée à un poème, h Dragon du Karn, dont Hersart de La Villemarqué donne la traduction, — en le disant de la plus haute antiquité, — dans une note qu'il met à sa traduction du Les sources de Lccomtc de Lisle. 1 3

Puis il dit la jeunesse du monde et le déluge.

Les grandes Eaux luisaient, transparentes, dans le lit où Gadarn les comprimait. Dans son palais de nacre, le roi Dylan J dormait, bercé par les flots ; ses fils riaient au soleil dans l'herbe des îles, et l'homme était heureux, la terre étant bonne et douce étant la mort.

Quand ce jour eut compté mille années, le vieux dragon Avank, aux sept têtes et aux sept becs d'aigle, sortit de sondolmenn, contempla la vie et, jaloux, mordit les digues de la mer.

Cent longues nuits durant, l'horrible Bête rongea les blocs : le granit s'effondra enfin et le Lac des Lacs noya la terre. Bois, animaux, races humaines, tout fut englouti ; et, joyeux de son crime, le Dragon cria : — Hors moi, qui suis impérissable, les heureux sont couchés dans l'oubli !

conte de Pérédur (Les Romans de la Table Ronde et les Contes des anciens Bretons, 3e édition, Paris, Didier, 1860; p. 419-420). Voici le passage imité par notre poète :

Hu ! toi dont les ailes fendent l'air, toi dont ie fils était le protecteur des grands privilèges, ton héraut bardique, ton ministre, ô père généreux...

Soutien de la Bretagne, Hu, dont le front rayonne, soutiens-moi, régulateur du ciel, ne rejette pas mon message !...

Gloire à toi, victorieux Beli...

Au mot Beli, La Villemarqué note que les Triades le comptent avec Idris, l'inventeur de la harpe, et Eidiol, le magicien, parmi les trois bardes primitifs. Or, notons qu'après avoir ^invoqué Hu, le héros de Leconte de Lisle invoque « les chanteurs anciens, chefs des harpes bardiques ».

1. Je ne sais ce que Leconte de Lisle fait au juste de ce personnage mythologique qui apparaît dans le Kad Goddeu, où il est appelé « le fils de la vague ».

Mais sur l'océan voguait la Nef par qui tout est vivant et que les deux bœufs de Nevez traînaient de leurs cornes.

A cette vue, l'Avank, convaincu d'impuissance, se creva les yeux pour ne pas voir sa défaite et roula dans le gouffre. Alors le soleil sécha le sol, et mille ans plus tard la terre était de nouveau couverte d'hommes.

Mais, comme ils restaient tristes, la race des Purs désira voir d'autres cieux : elle quitta le berceau des clans antiques, le Pays de l'Eté.

L'innombrable tribu partit avec tentes, chars et troupeaux. Elle allait à travers l'étendue,

Laissant les os des morts blanchir sur ses chemins.

Une mer apparut, qui semblait la gardienne des mondes défendus aux vivants. La foule des Kymris, guidée par Hu- Gadarn, y jeta ses barques, et après sept jours de tempête elle aborda dans les saintes contrées : Cambrie, Armor, où croissent les guerriers et les chênes, Erinn, qui berce les aigles sur ses verts peupliers. Bravant marais et torrents, aurochs et loups, les Purs s'assirent enfin sous les divines ombres des forêts, qu'ils n'ont plus quittées.

Le Barde qui chante l'histoire de sa race se borne, on le voit, à rappeler deux faits : le déluge universel et la migration des Kimris.

C'est d'après une note de La Villemarqué qu'est contée l'histoire du déluge ' :

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