Les Romans de la Table ronde, p
Comme le Dragon du Karn, l'Avank est un monstre emprunté à la mythologie des anciens Bretons ; on en peut dire autant de la grotte ou dolmen qui lui sert de retraite, et du pilier de pierre ou menhir qui lui permet de voir sans être vu. Son histoire occupe une place importante dans un conte bardique fort ancien dont les Triades offrent le résumé.
Hu-Gadarn avait bâti sa demeure au bord d'un lac immense appelé le Lac des Lacs, qui menaçait toujours d'engloutir la terre, malgré les fortes digues qu'on lui opposait ; mais l'Avank ennemi les perça, et l'univers fut submergé. Cependant tous les hommes ne périrent pas : un sage nommé Névez-naf-Neivion avait préparé à l'avance un vaisseau où il se sauva avec un mâle et une femelle de toutes les créatures vivantes ; et, quand les eaux se furent écoulées, Hu, pour prévenir un nouveau malheur, fit traîner l'Avank hors du lac par ses bœufs Ninio et Pibio â la tête puissante '.
Voici, dans la traduction de Fauriel 2, les Triades auxquelles La Villemarqué fait allusion. On remarquera qu'elles transportent le déluge dans le cercle particulier de l'histoire de la Grande-Bretagne après le passage des Kimris d'Asie en Europe, tandis que Leconte de Lisle le recule dans un lointain passé :
1. Leconte de Lisle parle du dohnenn de l'Avank ; il emploie l'expression le Lac des Lacs ; i] place la demeure d'Hu-Gadarn près du lac : ces détails prouvent qu'il a connu la note de La Villemarqué. Il a, d'autre part, connu les Triades, puisqu'il s'est servi de l'expression les Grandes Eaux. — Il a imaginé lui-même plus d'un détail, par exemple le portrait de ce dragon mystérieux qui engloutit le monde et qui rappelle de fort près le serpent Cèsa des Indiens (mythe de Visnou) ; ce serpent Cèsa a sept têtes, comme l'Avank de Leconte de Lisle.
2. Article, cité plus haut, des Archives philosophiques... 1818. Voir une autre traduction des Triades dans l'ouvrage de Loth, les Mabinogion, t. II, p. 280 et 299.
[Des] trois grands désastres de l'île de Prydain, le premier est la rupture du lac des Grandes Eaux : l'inondation couvrit la surface de tout le pays, et toutes les créatures y furent submergées, à l'exception de Dwyfan, et de [sa femme] Divyfach, qui se sauvèrent dans un vaisseau nu; et ce fut par eux deux que l'île de Prydain fut repeuplée...
Les trois œuvres parfaites de l'île de Prydain [sont] i°le vaisseau de Nefyi Naf Noivion, dans lequel furent transportés un mâle et une femelle de chaque espèce d'animal, lors de la rupture du lac des Grandes Eaux; [20] les taureaux à bosse (Ychain- Bannog) de Hu-le-Puissant, qui tirèrent à terre le Castor ' du lac des Grandes Eaux, de sorte que le lac ne se rompit plus ; [30] la pierre de Gtvyxpn-Ganhebon, sur laquelle se lisaient tous les arts et toutes les sciences du monde.
C'est d'après deux autres Triades traduites par Fauriel qu'a été composée la page magnifiquement colorée où Leconte de Lisle a conté la migration des Kimris :
Voici les trois noms donnés à l'île de Prydain depuis le commencement. Avant d'être habitée, elle se nommait Clas Meriin 2 ; après qu'elle fut habitée, elle s'appela Inys-Fel (l'île du Miel); lorsque Prydain, fils d'Aen le Grand, en eut pris le gouvernement, elle s'appela l'île de Prydain. Et personne n'a jamais eu de droit sur elle, si ce n'est la race des Kynmri, parce que ce sont eux qui l'occupèrent les premiers, quand il n'y avait encore en elle aucun homme vivant, et qu'elle était remplie d'ours, de loups, de castors exd'ychain bannos (bœufs à bosse).
[Des] trois colonnes de la nation de l'île de Prydain, le" premier est Hu-le-Puissant, qui amena anciennement la race des
1. « Le texte dit VAvanc, et ce nom est effectivement celui du castor dans le gallois moderne ; mais il est fort douteux qu'il doive être pris dans un sens aussi déterminé. » (Note de Fauriel.)