CHAPITRE VI Poèmes espagnols
l'apothéose de mouça-al-kébyr '
Quand il emprunta le sujet des poèmes de Nurmahal et de Djihan-Ara à Y Histoire générale de Vlnàe ancienne et moderne, par M. de Mariés, Lecome de Lisle fut frappé du titre dont l'historien avait fait suivre son nom : auteur de Y Histoire de là domination des Arabes en Espagne. Le plaisir que lui avait donné le premier ouvrage l'engagea à lire le second, et il ne dut point être déçu, car elle est pleine d'intérêt Y Histoire de la domination des Arabes en Espagne et en Portugal, rédigée sur V Histoire traduite de V arabe en espagnol de M. Joseph Conde, par M. de Maries 2.
M. de Mariés, on le voit, indiquait loyalement dans son titre même que son histoire était une simple adaptation d'une histoire écrite en espagnol. Celle-ci, qui avait paru à Madrid en 1821, avait jeté un jour tout nouveau sur un sujet réputé épuisé. C'est que jusque-là ce sujet était connu des Espagnols et des autres peuples chrétiens seule-
2. Paris, 1825, 3 vol. — En disant que Lecome de Lisle lut YHistoire de la domination des Arabes seulement après avoir lu VHistcire générait de l'Inde, je fais une hvpothèse, niais elle me parait très vraisemblable.
Les sources de Leconte de Lisle. i >
ment par des histoires ayant utilisé des sources espagnoles, et Conde, au contraire, avait utilisé exclusivement des sources arabes, dont ses compatriotes ne soupçonnaient pas l'existence. Son livre, il en convenait lui-même dans sa préface, n'était au fond que « l'extrait fidèle d'un grand nombre de livres écrits en arabe » . Aussi prévenait-il ses lecteurs de ne pas s'étonner s'il ne leur donnait presque aucun renseignement sur les princes et les généraux chrétiens. « En un mot, disait-il, mon ouvrage peut être regardé comme le revers de nos annales. »
C'était donc une histoire de la domination arabe en Espagne faite d'après des Arabes, et l'on peut même dire faite par des Arabes, que Leconte de Lisle trouvait dans les trois volumes de M. de Mariés. Aussi les lut-il certainement avec la passion qu'il apportait à toutes les choses d'Orient. Et le désir lui étant venu d'en tirer des poèmes, une idée se présenta bien vite à son esprit, celle d'opposer les deux gigantesques figures de celui qui fonda la domination des Arabes en Espagne et de celui qui la porta à son apogée : Mouça-le-Grand (al-Kébyr) et Mohammed-1'Invincible (al-Mançour).
Mouça ben Nozéir fut le conquérant de l'Espagne.
Lieutenant aux ordres du gouverneur de l'Egypte, il avait soumis les Berbères jusqu'à l'Atlantique. Il reçut alors du khalyfe Walid (Al-Oualyd) le titre de wali (ouali) du Maghreb, et l'Afrique occidentale fut détachée du gouvernement de l'Egypte. Maître de Tanger, Mouça rêvait de conquérir l'Espagne, dont il devinait les richesses : et puis,
n'était-il pas obligé d'occuper, pour les maintenir dociles, les populations qu'il avait asservies? L'occasion vint ellemême le chercher. L'Espagne, qui était depuis 472 sous la domination des Goths, avait pour roi, en 710, Roderic, vingt-quatrième successeur d'Euric. Il avait été élu à la place de Vitiza dépossédé. Les fils de Vitiza se révoltèrent, s'entendirent avec le comte Julien, gouverneur de la Mauritanie gothique, qui, d'après la légende, avait reçu de Roderic une offense personnelle, et Julien appela les Arabes.
Mouça consulta le khalyfe, qui approuva son projet. En 710, il envoya en reconnaissance 500 cavaliers, qui débarquèrent sans difficultés. L'année suivante, le principal lieutenant de Mouça, Thâriq, traversa le détroit, se fortifia sur une hauteur, qu'il appela de son nom Gebal-Thâriq (mont de Thâriq), et brûla ses vaisseaux pour enlever à ses soldats toute idée de retraite. Il prit Cadix et Sidonia, puis marcha contre toutes les forces espagnoles, coalisées sous le commandement du roi Roderic. La bataille eut lieu en 71 1 ou 712, sur les bords du Guadaleté (al-Ouad-al-Lethé), près de Xérès de la Frontera. Elle dura trois jours, quelquesuns disent huit, et elle décida pour de longues années du sort de l'Espagne. Roderic disparut. Les Espagnols affirmera qu'il s'échappa et se réfugia dans un couvent du Portugal. Les Arabes prétendent qu'il périt dans la bataille et que, reconnu à ses insignes royaux, il fut décapité par ordre de Thâriq, qui envoya sa tête à Damas.
Mouça, jaloux de Thâriq, lui enjoignit de l'attendre. C'était compromettre le succès. Thâriq, se laissant forcer la
main par ses lieutenants, continua ses conquêtes. Il poussa jusqu'à Tolède, qui se rendit : il s'empara de tous les trésors des rois goths et en particulier des vingt-cinq couronnes d'or qui avaient ceint l'une après l'autre les fronts royaux. (Leconte de Lisle, souvent inexact quand il donne un chiffre, réduira ces vingt-cinq couronnes à vingt.)
Cependant Mouça ben Nozéir débarqua avec 18.000 chevaux, prit Séville, puis Mérida, d'où il emmena comme otage la veuve de Roderic et rejoignit Thâriq à Tolède. Il reprocha à son lieutenant sa désobéissance, et, bien que celui-ci lui eût remis tout le butin, il lui enleva son commandement; mais le khalyfe le lui fit rendre.
Et la conquête continua. Thâriq, Mouça et son fils Abdelaziz rivalisaient de bravoure et d'audace. En 714, les Arabes étaient maîtres de presque toute la péninsule. Mouça, montant en Catalogne, avait pris Tarragone, Barcelone, Port-Vendres, et avait même fait une incursion dans la Gaule narbonnaise, que les Arabes appelaient le pays d'Afranc. Mais les querelles ne s'apaisaient point entre le général et son premier lieutenant, jaloux l'un de l'autre et d'ailleurs fort différents de caractère : Thâriq abandonnait tout le butin aux soldats, Mouça gardait pour lui d'immenses richesses. Le khalyfe se décida à les rappeler tous les deux. Thâriq obéit immédiatement et alla rendre compte de sa mission. Mouça ne s'éloigna qu'à regret et lentement.
Quand il arriva en Syrie, le khalyfe Walid était gravement malade. Le frère du khalyfe, Suléïman, fit dire à Mouça de s'arrêter en chemin jusqu'à la mort du prince : il
voulait sans doute que les trésors rapportés d'Espagne fussent pour lui. Mouça méprisa cet avis et parut devant le khalyfe, qui interrogea les deux généraux sur leur conquête : ils s'accusèrent mutuellement, mais Mouça fut convaincu par Thâriq de mensonge.
Peu de jours après, Walid étant mort, Suléïman, qui lui succéda, envoya Mouça en prison, le fit battre de verges et le condamna à une forte amende.
Puis il donna l'ordre d'exterminer les fils du conquérant de l'Espagne, ayant peur qu'ils ne se rendissent indépendants. On tua sans difficulté ceux qui étaient en Mauritanie. Mais on n'osait mettre la main sur Abdelaziz, qui, depuis le départ de son père, avait achevé la conquête du Portugal. Pour le perdre dans l'esprit de ses soldats, on le représenta comme un mauvais musulman, parce qu'il avait épousé en grande pompe à Séville Egilone, veuve de Roderic, et on le frappa pendant sa prière.
Sa tête fut envoyée au khalyfe, qui la montra à Mouça. — Maudit soit de Dieu, dit celui-ci, le barbare qui a assassiné l'homme qui valait mieux que lui. — Il quitta Damas et s'enfonça dans l'Arabie, où il mourut de chagrin en 716.
On s'expliquerait mal les changements que Leconte de Lisle apporte à l'histoire de Mouça ben Nozéir, si l'on ne comprenait pas qu'il n'a pas voulu simplement faire revivre la physionomie du conquérant de l'Espagne. Son poème est beaucoup plus synthétique : du lieu où il nous place, au centre de l'histoire des khalyfes, le poète essaye de nous faire apercevoir tout le développement de cette histoire.
Il nous transporte un matin dans la cité des khalyfes et nous la dépeint telle qu'elle fut aux plus beaux jours de sa splendeur. Dans la plaine embaumée, parmi les caroubiers, les jasmins et les palmes, elle monte, la royale Damas, comme un grand lys empli de gouttes d'or ; ses tourelles pétillent, ses dômes reluisent, des toits plats de ses maisons les cigognes fidèles
Regardent le soleil jaillir d'un bond puissant.
Dans les rues s'agite, entre les longs murs blancs, une cohue pittoresque : âniers, chameliers, marchands, chiens hurleurs, cavaliers du désert armés de lances, batteurs de tambourins, joueurs de flûtes, femmes en litière aux épaules des nègres,
Dardant leurs yeux aigus sous leurs voiles légers.
C'est l'heure où le khalyfe va rendre ses arrêts souverains. Le Divan s'ouvre. Autour de Soulymàn, POmmyade sacré, on voit une cour brillante : les Emyrs d'Orient dressant leurs hautes tailles sous le manteau de laine et le cimier d'où sort le fer d'épieu carré; les Imâns de la Mekke, immobiles, l'écharpe verte enroulée au front ras ; les chefs des tribus chasseresses d'esclaves, dont le soleil a corrodé les bras; les noirs Égyptiens vêtus d'acier. Soulymàn songe et médite de sombres desseins. Car les temps sont passés de la grandeur austère, et le poète, en face des richesses opulentes de ce khalyfe avare, évoque le souvenir des origines de l'Islam, des chefs dont les fronts mâles et doux étaient ceints d'un bandeau fait du poil de leurs chameaux.
Cependant le Hadjeb ou ministre de l'Empire, après s'être prosterné trois fois et après avoir salué le maître de tous les titres adulateurs dont les vils héritiers de l'humble Aly ne rougissent pas de se laisser décorer, introduit un homme, un vieillard. La tête et les pieds nus, les deux mains liées, maigre comme un vieil aigle, il s'avance, la narine gonflée par le dédain, bravant l'envie, hautain sous l'affront : c'est
Mouça-ben-Noçayr, l'Ouali du Maghreb.
Et le Hadjeb commence à l'accuser. — Cet homme, ditil, sans attendre l'ordre du maître, a passé la mer et combattu les Goths. Il s'est gorgé du sang et de l'or des infidèles. Il a voulu, dans l'ivresse de son orgueil, rompre l'unité de l'Empire, séparer l'Orient du Couchant; il a rêvé de s'élever jusqu'au faîte où l'on contemple le Khalyfe. Et qui sait si en son cœur il ne reniait pas Dieu pour le fils de la Vierge, puisque son fils, Abd-al-Azys, a osé prendre pour femme
La veuve du roi goth qui mourut à Xérès ?
(Aucun texte n'autorisait formellement Leconte de Lisle à supposer que Mouça eut à se justifier devant le khalvfe d'accusations semblables. Mais le poète n'en reste pas moins ici dans les limites de la vraisemblance. Car ce fut bien dans la crainte de voir les fils de Mouça rompre l'unité de l'Empire, — et elle n'allait pas tarder à être rompue, — que Soulymân les fit massacrer ; et pour perdre Abdelaziz on invoqua bien contre lui son mariage
avec la veuve de Roderic, en affectant de considérer cette union comme un commencement d'apostasie. Leconte de Lisle ne fait donc rien dire à l'accusateur de Mouça que sans doute ses ennemis n'aient réellement murmuré aux oreilles du khalyfe, s'ils ne l'ont pas peut-être crié publiquement.)
A son accusateur Mouça oppose une dénégation méprisante. Il en appelle au Très Haut, à l'Unique : — Louanges à lui, immuable et vivant ! Gloire à lui, qui seul est éternel ! Mouça attend avec confiance le jour où sonnera le clairon du dernier jugement, où les Justes s'en iront boire aux quatre fleuves de lait, de vin pur et de miel, qu'Allah fera jaillir pour leurs lèvres charmées; où ils verront ces vierges au front ceint de roses éternelles, dont les yeux sont si doux qu'un regard tombé de leurs prunelles enivrerait Yblis, le chef des mauvais anges, et le rachèterait : ces Hûris célestes,
Blanches comme le lys, pures comme l'encens.
Et ce même jour, les lâches, qu'ils soient Emyrs, Hadgebs, Khalyfes, ceux qui auront blêmi de la gloire d'autrui, Yblis le Lapidé, les prendra dans sa griffe et crachera de dégoût sur eux. Mouça n'a rien d'autre à dire : il a vécu, il meurt, c'est la loi.
Rien n'est plus naturel que cette réponse : accusé d'être un mauvais musulman, Mouça répète et commente les pre • miers mots du Coran : « Louanges au Très Haut ! », puis ayant dit ce qu'il croit, il dit ce qu'il espère. Mais en plaçant ainsi cette profession de foi musulmane au centre
même de son poème, Leconte de Lisle a eu un autre dessein que de mettre sur les lèvres de son héros un discours approprié à sa situation. Il a voulu, dans ce morceau, condenser, je ne dis pas tout le Coran, qui est un assez gros livre, mais les pages capitales du Coran, celles qui ont eu une si profonde influence sur les destinées d'une si grande partie du monde, celles qui ont suscité des milliers d'invincibles soldats en promettant aux défenseurs d'Allah les joies d'un paradis voluptueux et en menaçant ses adversaires d'un insigne châtiment. Un poème qui, sans être précisément une histoire de l'islamisme, voulait nous ouvrir des perspectives sur les origines, l'apogée, l'avenir de l'islamisme n'eût point été complet si on n'y eût pas vu quelque part le ressort qui mit en branle le fanatisme musulman '.
La défense de Mouça exaspère le Khalyfe. — Voleur, lui crie-t-il, les vingt couronnes des rois goths et les dépouilles des cités royales, qu'en as-tu fait ? Rends-les pour prix de ta vie inutile. — Mais, comme Mouça refuse de rien ajouter, il s'entend condamner à être traîné par la ville sur un âne à rebours, à être fouetté dans chaque carrefour, à avoir la tête tranchée au coucher du soleil. — L'arrêt vaut le juge, — fait-il observer simplement. Et la sentence s'exécute.
Ici, Leconte de Lisle s'éloigne beaucoup des historiens
i. Une remarque. Ce n'est pas dans l'une des descriptions du paradis faites par le Coron que Leconte de Lisle a trouvé les quatre fleuves de lait, de vin pur et de miel : c'est dans la fameuse vision de Mahomet, dont nous parlerons bientôt.
arabes. Car, s'ils racontent que Mouça fut fouetté par ordre de Soulymân, ils ne disent point qu'à ce supplice on ait ajouté celui d'une promenade humiliante à travers la ville; et aucun d'eux n'autorisait le poète à faire décapiter le vieillard, qui en réaliré se retira au fond de l'Arabie. Mais il a pensé sans doute qu'on lui pardonnerait, — si on la remarquait, — cette entorse à l'histoire de Mouça pour les services qu'elle lui rendait.
Elle lui a permis, en effet, d'abord de résumer la conquête de l'Espagne, par un artifice ingénieux et dramatique qui rappelle le Jugement de Komor. Quand Tiphaine est invitée à prier avant de recevoir la mort, elle revoit toute la suite de l'aventure qui l'a amenée devant le bloc funèbre, et très naturellement 'le poète nous raconte alors les antécédents de l'action. Aussitôt que Mouça a commencé sa lugubre promenade, son esprit s'envole bien loin de la multitude qui hurle à son passage, des pierres qui meurtrissent sa face, du fouet qui coupe ses reins. Il revoit toute sa jeunesse, toute sa vie, et, en nous disant le rêve de son héros, le poète, très naturellement, nous raconte la conquête de l'Espagne : le détroit franchi sur des barques et le noble étalon du guerrier sautant parmi l'écume pour fouler au plus vite le sol des vieux Ibères ; les assauts furieux des hautes citadelles ; les mêlées où, debout sur le large étrier, il buvait l'ivresse du combat ;
Et les bandes des Goths aux lourdes tresses rousses Fuyant, la lance aux reins, par les vais et les monts, Et les noirs cavaliers du Maghreb à leurs trousses Bondissant et hurlant comme un vol de démons !
Alors, Mouça se croit encore au milieu d'eux. Il dresse toute sa taille, et, du haut de cet âne sur lequel il est ignominieusement lié, il crie à la foule, comme s'il s'adressait à ses compagnons d'armes, de balayer les chiens, blasphémateurs du Prophète, de se ruer sur le pays d'Afrank : à eux les fruits dorés qui font ployer les branches, à eux la beauté de la vierge et le grain du sillon, à eux plus tard le Paradis divin ! A ces cris héroïques, la foule répond par des huées.
Mais le soir est arrivé. Les flammes du soleil couchant inondent les rochers et, pendant qu'un sombre Éthiopien dégaine le sabre grêle, c'est la foule à son tour qui a une hallucination.
Leconte de Lisle s'est rappelé ici la page la plus fameuse de la vie de Mahomet : son voyage nocturne.
Un an avant l'hégire, le Prophète était couché, quand son conseiller habituel, Gabriel, l'éveilla. L'ange lui amenait Al-Borak, c'est-à-dire l'Etincelante, cavale ailée et merveilleusement rapide. Al-Borak emporta Mahomet à Jérusalem, puis de là aux sept cieux successivement. Il vit Adam, Enoch, Joseph, Aaron, Moyse, Abraham. Il pénétra dans le jardin céleste où sont les quatre fleuves délicieux et fut reçu dans le temple de l'Eternel : là on lui présenta trois coupes, remplies, l'une de vin, l'autre de lait, la troisième de miel. Il choisit celle qui était remplie de lait et fut félicité de son choix par Gabriel '. Dieu lui dit combien
1. Je donne ces détails pour montrer où Leconte de Lisle a pris (en les arrangeant) une partie de sa description du Paradis. La vision du Prophète est racontée dans toutes les Vies de Mahomet.
de fois on devait prier, et Al-Borak le déposa ensuite au lieu où elle l'avait pris.
Cette vision, qui fit murmurer les premiers adeptes de Mahomet le jour où il la leur raconta et qui faillit même, dit-on, ruiner son crédit, devint, au contraire, quand la religion nouvelle eut établi son autorité, un de ses dogmes les plus populaires. Les docteurs musulmans l'ont de cent façons racontée et commentée. Et l'on conçoit que, dans le principal poème qu'il consacrait à l'histoire de l'islamisme, Leconte de Lisle ait été tenté de décrire l'ascension d'Al-Borak. La vision du Prophète l'intéressait, d'ailleurs, non seulement par l'importance que les sectateurs de Mahomet finirent par y attacher et par l'influence qu'elle eut, dès lors, sur le développement de sa doctrine, mais encore parce qu'il y retrouvait les caractères que peut avoir l'hallucination dans le pays des mirages.
Voici donc ce qu'il a imaginé (l'invention est sans doute fort audacieuse, puisque les annalistes arabes ne nous racontent rien de semblable sur Mouça-al-Kébyr; mais une fois le poète excusé d'avoir fait infliger au vieillard un supplice nouveau, l'hallucination qu'il prête à la foule devient très vraisemblable ; elle paraît la suite naturelle de tout ce qui précède) :
Le soleil couchant vient d'illuminer de ses rayons étincelants le guerrier dont la face est déjà transformée par le souvenir de ses combats héroïques. Alors, dans l'œil dilaté de la foule l'homme se transfigure. Ses haillons font place à une cotte d'acier. L'épée en main, il chevauche la créature auguste, aux lèvres de carmin, aux serres d'aigle, aux
blanches ailes, Al-Borak, qui élargit la splendeur de sa queue au soleil. En un magique essor, la céleste cavale et son cavalier montent ; ils touchent aux confins suprêmes de l'azur,
Et Mouça disparait dans la pourpre du soir.