III. Xell = id., C, sans titre, p
IV. La Fille aux cheveux de lin = id., LXVI, Chœur, p. 203. V. Annie = id., LXIII, sans titre, p. 201.
VI. La Chanson du rouet = id., XCIII, Bess et son rouet, p. 222.
2l8 LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
il n'a point prétendu nous donner des traductions de Burns. Encore moins a-t-il essayé, dans les six pièces dont il lui a emprunté l'idée, de condenser tout ce qu'il y a d'éléments d'intérêt chez le poète de l'amour le plus varié peut-être qu'il y ait jamais eu. Il a simplement voulu nous donner dans ces brèves chansons des visions d'Ecosse, et s'il a, sans scrupule, dérobé ses thèmes à Burns, c'est que Burns lui-même avait pris plus d'une fois les siens aux chansonniers ses prédécesseurs.
Deux fois au moins, dans la chanson de Jane et dans celle d'Annie, Leconte de Lisle s'est beaucoup rapproché de son modèle. Ce n'est pas alors qu'il a été le mieux inspiré.
Sans doute, il nous a donné dans la première strophe de Jane un charmant portrait en raccourci de femme écossaise :
Rose pourprée et tout humide, Ce n'était pas sa lèvre en feu ; C'étaient ses yeux d'un si beau bleu Sous l'or de sa tresse fluide. '
Mais ce serait lui faire le plus grand tort que de lire toute sa pièce avant de lire ce pur chef-d'œuvre, où le poète écossais a su dire si délicatement la fascination qu'un œil bleu exerça un jour sur son cœur volage :
J'ai pris hier une route malencontreuse,
Une route dont je me repentirai cruellement, j'ai peur ; J'ai puisé ma mort dans deux jolis yeux,
Deux charmants yeux d'un beau bleu.
Ce n'étaient pas ses brillantes boucles d'or,
Ses lèvres pareilles à des roses trempées de rosée, Son sein gonflé et d'un blanc de lis ; — C'étaient ses yeux d'un si beau bleu.
Elle parlait, elle souriait, elle séduisit mon cœur,
Elle charma mon âme, je ne sais comment ; Et pourtant l'atteinte, la blessure mortelle,
Vint de ses yeux d'un si beau bleu.
Mais, faute de parler on manque souvent son coup ;
Peut-être écoutera-t-elle mon vœu :
Si elle refuse, j'imputerai ma mort
A ses deux yeux d'un si beau bleu v.
Il ne faut pas lire non plus Annie après la chanson dont elle est imitée. Bien que la pièce soit remarquable par son rythme, et même par je ne sais quoi de concentré dans la passion, ce qu'elle ajoute au modèle d'un peu nouveau ne suffit pas à nous faire oublier cette verve qu'elle n'a pas su lui prendre :
C'était la nuit du premier août,
Quand les sillons de blé sont beaux, A la clarté sereine de la lune,
Que j'allai trouver Annie :
Le temps s'enfuit sans être remarqué,
Jusqu'à ce qu'entre tard et de bonne heure, Sans se faire beaucoup prier, elle convint
De me voir au milieu de l'orge ; etc. 2.
1. Je cite la traduction de Wailly. On en trouvera une autre, bien supérieure, dans Angellier, Robert Burns (Paris, 1892), t. II, p. 263.
2. Cette pièce a été traduite aussi entièrement par Angellier, t. II, p. 274.
Les autres pièces de Leconte de Lisle peuvent se lire, au contraire, après celles de Burns. On n'y retrouve pas ce qui faisait le charme de celles-ci, mais on y trouve autre chose, qui, sans avoir toujours la même valeur, a du moins son prix.
La chanson sur le départ de Nannie est-elle demeurée chez son adaptateur aussi profondément émouvante qu'elle l'était chez son auteur? On ne le pensera pas, sans doute '. Mais Leconte de Lisle a essayé de nous donner ce que Burns ne nous a pas donné une seule fois, si grand peintre de la nature qu'il ait été, c'est-à-dire un paysage de la Haute Ecosse ; car, dans son pays, le poète écossais n'a connu et il n'a peint que les régions qui ressemblent à toutes les plaines cultivées et bien arrosées. Et je ne dis pas que la description des fameux lacs soit dans la pièce de Leconte de Lisle tout à fait digne de leur réputation. N'estil pas cependant piquant que la physionomie pittoresque de l'Ecosse ait intéressé davantage un poète étranger que le poète national ?
Du courlis siffleur l'aube saluée
Suspend au brin d'herbe une perle en feu ;
Sur le mont rose est la nuée ,
La poule d'eau nage au lac bleu.
Pleurez, ô courlis ; pleure, blanche aurore ; Gémissez, lac bleu, poule, coqs pourprés ;
Vous que la nue argenté et dore,
O claires collines, pleurez.
i. Voir la traduction d'Angellier, t. II, p. 271.
Bien supérieure est la Fille aux cheveux de lin, la meilleure de ces six chansons. La pièce dont elle est inspirée est certes fort jolie et je ne songerais point à m'étonner si beaucoup de lecteurs la lui préféraient ' : la passion y parle si vivement ! la nature y met autour de la fillette aimée un si gracieux cadre de verdure ! Mais quel pittoresque portrait de femme nous donne celle de Leconte de Lisle ! Comme à chaque strophe sont heureusement remis sous nos yeux ces cheveux de lin et ces lèvres rouges qui font tout le charme de ce visage ! Et ces cheveux de lin, ces lèvres rouges, comme à chaque fois un coin de nature, un simple coin, mais si vrai de couleur, les fait ressortir! C'est vraiment une fille d'Ecosse dans un pays d'Ecosse :
Sur la luzerne en fleur assise, Qui chante dès le frais matin ?
C'est la fille aux cheveux de lin, La belle aux lèvres de cerise.
L'amour, au clair soleil d'été, Avec l'alouette a chanté.
Ta bouche a des couleurs divines, Ma chère, et tente le baiser !
Sur l'herbe en fleur veux-tu causer, Fille aux cils longs, aux boucles fines ?
L'amour, au clair soleil d'été, Avec l'alouette a chanté.
i . Voir la traduction d'Angellier, t. II, p. 208.
Ne dis pas non, fille cruelle !
Ne dis pas oui ! J'entendrai mieux Le long regard de tes grands yeux Et ta lèvre rose, ô ma belle !
L'amour, au clair soleil d'été, Avec l'alouette a chanté.
Adieu les daims, adieu les lièvres Et les rouges perdrix ! Je veux Baiser le lin de tes cheveux, Presser la pourpre de tes lèvres !
L'amour, au clair soleil d'été, Avec l'alouette a chanté.
Je n'aurai point le mauvais goût de mettre le Rouet de Leconte de Lisle au-dessus du Rouet de Burns. Celui-ci a mérité d'être comparé par un juge délicat ' à un intérieur de Pierre de Hooch, à un de ces tableaux familiers de dessin, mais baignés d'une demi-teinte de pourpre riche et harmonisés par la lumière ? Et personne, après avoir lu la pièce, ne trouvera l'éloge exagéré :
Oh ! vive mon rouet !
Oh ! vivent ma quenouille et ma bobine !
De la tête aux pieds il m'habille bravement,
Et m'enveloppe doux et chaud le soir !
Je vais m'asseoir, et chanter, et filer,
Pendant que descend le soleil d'été,
Satisfaite d'avoir la joie du cœur, du lait et de la farine.
Oh ! vive mon rouet !
i. M. Angellier, dont on lira la traduction, t. II, p. 183. Je donne la traduction de L. de Wailly.
De chaque côté les ruisseaux trottent,
Et se rencontrent au bas de ma chaumière ;
Le bouleau odorant et la blanche aubépine
Unissent leurs bras par dessus l'étang,
Et pour abriter le nid de l'oiseau,
Et pour que les petits poissons reposent au frais;
Le soleil luit doucement dans l'abri
Où, joyeuse, je tourne mon rouet.
Sur les chênes altiers le ramier gémit,
Et l'écho apprend la plaintive histoire;
Les linots dans les noisetiers de la colline
Se plaisent à imiter les autres chants :
Le râle au milieu de la luzerne,
La perdrix qui part dans le champ,
L'hirondelle aux détours rapides qui vole autour de ma cabane,
M'amusent quand je suis à mon rouet.
Avec peu à vendre et moins à acheter,
Au-dessus du besoin, au-dessus de l'envie,
Oh ! qui voudrait quitter cet humble état
Pour tout le faste de tous les grands ?
Au milieu de leurs éblouissants et frivoles colifichets,
Au milieu de leurs joies pénibles et bruyantes,
Peuvent-ils goûter la paix et le plaisir
De Bessy à son rouet ?
Mais Leconte de Lisle n'a nullement prétendu faire une copie de ce charmant intérieur. Chose curieuse ! lui si épris, en général, de pittoresque, a ici supprimé le décor : c'est un tableau moral qu'il nous donne, et il y met ce que Burns n'avait pas songé à y mettre, la gravité mélancolique qu'apporte avec elle l'idée de la mort :
O mon cher rouet, ma blanche bobine,
Vous me filerez mon suaire étroit,
Quand, près de mourir et courbant l'échiné,
Je ferai mon lit éternel et froid.
Vous me filerez mon suaire étroit,
O mon cher rouet, ma blanche bobine !