Merino, homme qui a pour mission de rendre la justice
besoin de le dire ? la poésie des détails, sauf aussi un morceau d'une âpre couleur, que l'auteur a tiré d'une autre romance, une des plus anciennes du Romancero, où le futur mari de Chimène nous apparaît bien différent du héros qui, chez Corneille, soupire les fameuses stances :
« O roi ! je vis dans le chagrin, dans le chagrin vit ma mère. Chaque jour qui luit je vois celui qui tua mon père, chevalier à cheval, et tenant en sa main un épervier, ou parfois un faucon qu'il emporte pour chasser; et pour me faire plus de peine il le lance dans mon colombier. Avec le sang de mes
colombes il a ensanglanté mes jupes Il m'a tué un petit
page sous les pans de mes jupes. Un roi qui ne fait point justice ne devrait point régner, ni chevaucher à cheval, ni chausser des éperons d'or, ni manger pain sur nappe, ni se divertir avec la reine, ni entendre la meêse en un lieu consacré, parce qu'il ne le mérite pas ! x »
Il y a plus d'originalité dans l'Accident de don Inigo. Mais Leconte de Lisle a-t-il été bien inspiré en s'écartant autant de son modèle ?
La romance imitée par lui est celle que le traducteur du Romancero intitule Comment Diègue Layne^ se rendit à Burgos, accompagné de ses gentilshommes, et comment le Cid rejusa de baiser la main du roi.
Diègue Laynez va à cheval baiser la main au bon roi . Il emmène avec lui ses trois cents gentilshommes. Rodrigue est parmi eux. Ils rencontrent les gens du roi qui devisent
1. Damas Hinard, t. II, p. 20, Chiiiicne vient de nouveau porter sa plainte au roi.
ensemble. Les uns disent tout bas, les autres disent tout haut : — Voici venir dans cette troupe celui qui a tué le comte Loçano.
Ce mot provoque la colère de Rodrigue. D'une voix haute et fière il dit : — S'il y a quelqu'un parmi vous, son parent ou son allié, qui soit mécontent de sa mort, qu'il vienne m'en demander raison.
Tous répondent à la fois : — Que le diable te demande raison !
Cependant don Diègue et ses gentilshommes mettent pied à terre et baisent la main au rot. Rodrigue reste sur son cheval. — Pied à terre, mon fils, lui commande don Diègue, vous baiserez la main au roi puisque vous êtes son vassal.
Vassal insolent, mais fils docile, Rodrigue répond : — Si quelqu'autre m'eût dit cela, il me l'aurait déjà payé; mais puisque c'est vous qui l'ordonnez, mon père, je le ferai de bonne grâce.
Il descend et s'agenouille. Son estoc se détachant, le roi a peur : — Ote-toi de là Rodrigue, ôte-toi de là, diable dont la figure est d'un homme et la conduite d'un lion sauvage.
Rodrigue remonte aussitôt à cheval : — Je ne me tiens pas pour honoré de baiser la main du roi, je me tiens pour offensé de ce que mon père l'a baisée.
Et il s'en va avec ses trois cents gentilshommes.
Ce qu'il y a de très remarquable dans le poème de Leconte de Lisle, c'est le tableau des trois cents gentilshommes en marche.
Pour les costumes, la vieille romance lui fournissait un canevas assez développé. Mais voyez l'effet de quelques détails heureusement choisis ! Il suffit au poète de mettre des chevelures rousses aux gentilshommes, des harnais de cuir fauve à leurs mules, des plumes blanches à leurs toques, des souliers pointus à leurs pieds, une chemise de fer au cheval de Rodrigue, trois glands à son capuchon, pour que tout soit transformé :
Tous chevauchent sur des mules : Rodrigue, seul à cheval ; tous sont vêtus d'or et de soie : Rodrigue va bien armé ; tous ont l'épée au côté : Rodrigue, un poignard doré ; tous, une houssine chacun : Rodrigue, une lance à la main; tous, des gants parfumés : Rodrigue, de bons gantelets ; tous, des chapeaux d'un grand prix ; Rodrigue, un casque d'acier, et ce casque est surmonté d'un bonnet écarlate.
Quatre-vingts fidalgos à chevelures rousses,
Sur mulets harnachés de cuir fauve et de housses
Ecarlates, s'en vont, fort richement vêtus :
Gants parfumés, pourpoints soyeux, souliers pointus,
Triples colliers d'or fin, toques à plumes blanches,
Les vergettes en main et l'escarcelle aux hanches.
Seul, Rui Diaz de Vivar, enfourche, roide et fier,
Son cheval de bataille enchemisé de fer.
Il a l'estoc, la lance, et la cotte maillée
Qui de la nuque aux reins reluit ensoleillée,
Et, pour parer le casque aux reflets aveuglants,
Un épais capuchon de drap rouge à trois glands.
Pour composer le reste du tableau, le modèle ne donnait plus à Leconte de Lisle que de sèches indications : « allant par bon chemin, devisant entre eux. » Mais son imagina-
tion n'a pas eu de peine à reconstituer le chemin et à retrouver les propos échangés en cours de route :
La guêpe au vol strident vibre, la sauterelle Bondit dans l'herbe sèche et rase, le bruit grêle Des clochettes d'argent tinte, et les cavaliers Mêlent le rire allègre aux devis familiers : Ruses de guerre et rapts d'amours, et pilleries Nocturnes par la ville et dans les juiveries, Querelles, coups de langue et coups de merci-Dieu.
Ce qui suit manque un peu de vraisemblance. Sans qu'il ait été provoqué par aucune parole malveillante, Rodrigue reste dédaigneux sur son haut destrier. Devant cette attitude insuffisamment expliquée, le porte-bannière de Castille, Inigo Lopez, en prend une encore bien moins explicable. Longuement, grossièrement , il insulte Rodrigue : détrousseur de gens, fils de routiers, bon pour le couperet, hautain, fou, More, Juif et — injure pire — hérétique, à coup sûr menteur et traître, tels sont les jolis noms que le fils de don Diègue s'entend jeter à la tête, parce qu'il a, non pas refusé de baiser la main au roi, mais manifesté peu d'empressement à vouloir le faire. N'est-ce pas beaucoup de colère pour une faible cause, même chez un homme du xie siècle ?
Après une offense si sauvage, les lecteurs s'attendent bien que la lance de Rodrigue fermera pour jamais la bouche insolente. Mais ce qui ne laisse pas de les étonner, c'est, après le coup, l'étonnement du roi, qui se montre « tout surpris » de l'événement et se demande ingénuement si don Inigo n'est pas « fort endommagé ». Leconte de Lisle
n'a-t-il pas ici poussé bien loin la simplicité que la légende prête au roi Ferdinand ?
LES INQUIETUDES DE DON SIMUEL. — LA ROMANCE DE DON FADRIQUE. — LA ROMANCE DE DONA BLANCA l
« Alphonse XI, roi de Castille, laissa en mourant (1350) un fils légitime, don Pèdre, qui lui succéda, et sept fils naturels qu'il avait eus de sa maîtresse Éléonore de Guzman. A la mort du roi, l'épouse délaissée se vengea de sa rivale en la faisant périr. Ce meurtre fit, des enfants 4e celle-ci, autant d'ennemis à don Pèdre, et ils ne cessèrent d'agiter l'Espagne durant tout le règne de leur malheureux frère. De là des guerres plus que civiles ; de là une foule de sanglantes justices et des crimes horribles 2. »
Trois des crimes de don Pèdre frappèrent particulièrement l'imagination des poètes et leur inspirèrent de dramatiques romances. En 1358, il fit mettre à mort son frère, l'infant don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques. En 1361, il fit assommer sa femme, la reine Blanche de Bourbon, qu'il avait fait enfermer dès le lendemain de son mariage. En 1362, il assassina lui-même le roi de Grenade/ son allié, qu'il avait attiré dans un piège et dont il se croyait trahi.
Dans la romance Sur la mort de don Frédéric, grand-