Poèmes tragiques, XXXV, XXXVI, XXXVII
2. Notice du traducteur du Romancero; ouvrage cité, t. I, p. 190.
maître de Saint-Jacques, le récit — procédé singulier — est commencé par le héros lui-même, puis achevé par le poète. Pour ne pas engendrer de confusion dans l'esprit des lecteurs, résumons-le comme s'il était fait tout entier par le poète.
Le grand-maître vivait à Coymbre, quand don Pèdre l'invita à venir voir les tournois qu'il avait préparés à Séville. (Leconte de Lisle alléguera un motif plus décisif : une guerre nouvelle.) Don Frédéric prit avec lui treize hommes montés sur des mules, vingt-cinq montés sur des chevaux. (Ils deviendront chez Leconte de Lisle dix chevaliers de noble origine.) Au passage d'une rivière, l'infant tomba de sa mule, perdit son poignard doré et vit se noyer son page favori; c'étaient là trois mauvais présages. (Leconte de Lisle n'en retiendra qu'un, la perte du poignard, mais y ajoutera celui-ci : le chien du grand-maître, au départ, hurla d'une façon lamentable ; à l'imitation de Hugo, Leconte de Lisle semble ici donner aux animaux une intuition refusée à l'homme.)
A la porte de Séville, Frédéric rencontra un clerc qui le conjura de ne pas pousser plus avant. Il ne tint pas compte de cet avertissement. Dès qu'il eut dépassé la porte du palais, elle se referma sur lui, on lui enleva son épée, on le sépara de ses compagnons, qui lui conseillèrent de s'enfuir. Mais se sentant sans reproche, il entra dans l'appartement de son frère.
— Que Dieu vous maintienne en paix, 6 bon roi ! vous et les vôtres jusqu'au dernier !
— Soyez venu à la male-heure, grand-maître ! Grand-
maître, soyez le mal-venu ! Vous ne venez jamais nous voir qu'une fois dans l'année ; et encore, grand-maître, est-ce par force et par ordre. Votre tête, grand-maître, voilà l'étrenne que je veux de vous !
— Pourquoi cela, bon roi ? je ne vous ai jamais offensé ; je ne vous ai jamais abandonné dans la guerre, ni quand vous vous battiez avec les Mores1.
— Venez ici, mes portiers et qu'il soit fait selon mes ordres.
Le roi n'eut pas plus tôt achevé, qu'on coupa la tête au grand-maître, et don Pèdre l'envoya, dans un plat, à sa maîtresse, Maria de Padilla. « Vous payez ainsi, traître, dit- elle, le passé et. le présent; » et, prenant la tête par les cheveux, elle la jeta à un chien. C'était le chien du grandmaître. Il poussa de tels gémissements que tout le palais en retentit. « Qu'est-ce qui a fait du mal à ce chien ? » demanda le roi. « Il tient la tête du grand-maître, votre frère, » lui répondit-on. Et la romance conte alors qu'une tante des deux princes ayant reproché son crime au Cruel, il la fit enfermer dans une prison obscure où désormais ce fut lui-même qui lui porta' sa nourriture. (Leconte de Lisle négligera cette fin.)
Il existe deux romances Sur la mort de la reine Blanche. Elles ne diffèrent que par les détails. Leconte de Lisle a imité la seconde.
Sur les instances de Maria de Padilla, raconte-t-elle, don
1. Leconte de Lisle développera cette défense; mais elle deviendra les réflexions que Don Fadrique fait en cours de route pour se rassurer contre les mauvais présages.
Pèdre se décida à tuer la reine Blanche, qui était enfermée à Médina Sidonia. (Leconte de Lisle, pour avoir une rime en ez, la transportera à Xérez.) Il fit appeler un personnage de marque, Inigo Ortiz, et lui dit d'aller à Médina mettre fin à ses ennuis. Ortiz répondit : « Je ne ferai point pareille chose, car qui tue sa maîtresse manque à ce qu'il doit à son seigneur ». Le roi, mécontent de cette réponse, donna le même ordre à un massier. L'homme alla vers la reine, et la trouva en prières.
Il lui dit : « Madame, le roi m'a ici envoyé afin que vous ordonniez votre âme avec celui qui l'a créée ; car votre heure est arrivée, et je ne puis vous accorder aucun délai. »
— « Ami, dit la reine, je vous pardonne ma mort ; et si le roi mon seigneur le veut, qu'il soit fait selon son ordre. Seulement, qu'on ne me refuse pas la confession afin que je demande pardon à Dieu. »
Ses gémissements et ses larmes attendrirent le massier; et d'une voix faible et tremblante elle se mit à dire ainsi : « O France, mon noble pays! ô ma noble famille de Bourbon! Aujourd'hui s'accomplit ma dix-septième année, et commence ma dix-huitième1. Le roi ne m'a point connue; je m'en vais parmi les vierges. Réponds, Castille, que t'ai-je fait ? Je ne t'ai point trahie ; et la couronne que tu m'as donnée était pleine de sang et de soupirs. Mais j'en aurai une autre dans le ciel qui vaudra bien mieux. »
Et ces paroles achevées, le massier la frappa, et la cervelle qui jaillit de sa tête couvrit toute la salle.
Dans la romance Sur la mort du roi de Grenade, comme
i . Pour les besoins du vers, Leconte de Lisle rajeunira la reine d'un an.
dans la romance Sur la mort de don Frédéric, le récit est fait, en partie par le héros, en partie par le poète.
Avec trois cents de ses Mores, le roi de Grenade quitta l'Alhambra. Il emportait ses joyaux pour les donner à don Pèdre.
Présenté au roi, il lui dit : « Dieu te garde, ô roi ! et qu'il augmente ta couronne et ta renommée ! Je me mets en ta main. Qu'elle me daigne secourir. Car mon frère Mahomet est entré dans Grenade. Si tu viens à mon secours, ô roi ! je m'engage à te payer constamment un tribut. » Le roi don Pèdre répondit : « Soyez le bienvenu, roi ! Reposez-vous en ma maison ; l'aide qu'on pourra vous accorder, on ne vous la refusera jamais. » Et le prince more reçut un bon logis.
Mais, tandis qu'il soupait, des gens armés se saisirent de lui et de ses chevaliers, et leur enlevèrent leurs joyaux.
A deux jours de là, on le transporta dans un champ. Le roi don Pèdre était là avec sa lance. Il fit aussitôt mettre en pièces trente-sept Mores de bonne famille. Puis, arrivé près du roi, il lui donna un mortel coup de lance, en lui disant : « Prends, déloyal ; car jamais je n'oublierai qu'à cause de toi j'ai fait avec le roi d'Aragon un mauvais accord, par suite duquel j'ai perdu le château d'Ariza et le pays d'alentour. »
Le roi more lui répondit en sa langue : « Roi don Pèdre ! roi don Pèdre ! tu as fait là une chevauchée dont tu ne retireras pas beaucoup d'honneur. »
Leconte de Lisle conserve les grandes lignes des trois romances. Mais déjà l'ordre dans lequel.il les dispose manifeste un souci singulier de l'effet dramatique. La romance du roi more devient la première, celle de don Fadrique la seconde, celle de dona Blanca la troisième : par une gradation intéressante, mais aux dépens de la chronologie, don Pèdre nous est ainsi montré meurtrier, d'abord de son allié, puis de son frère, enfin de sa femme.
Et chez notre poète, tout se passe avec plus de mise en scène, tout se colore. L'homme qui frappe le grand-maître, le massier envoyé pour tuer la reine n'avaient pas de nom ; le premier se nomme maintenant Pero Lopez, et le second, « étant aragonais, Rebolledo Perez ». Le gentihomme qui refuse l'odieuse mission d'aller à Sidonia s'appelait Ortiz ; ce nom est réservé pour le gouverneur de la prison, et le généreux gentilhomme en reçoit un d'une envergure proportionnée à la noblesse de sa réponse : Juan Fefnandez de Hinestrosa.
Les costumes prennent une physionomie comme les noms, et les lieux comme les costumes. Pendant que don Fadrique songe, en cours de route, aux ordres de son frère, nous voyons le long manteau blanc de l'ordre couvrir sa chemise d'acier et son épée pendre contre ses éperons d'or. A mesure qu'il approche de Séville, nous découvrons avec lui, dans l'air chaud de parfums,
les tours, la cathédrale neuve, Les mâts banderoles hérissant le grand fleuve Et le vieil Alcazar des Khalytes défunts.
POEMfcS ESPAGNOLS 2)7
Quand un clerc l'arrête, en saisissant le mors de sa mule, nous sommes entrés sous une poterne basse à voussure de brique. Et dans quelle belle salle à manger nous pénétrons à la suite de don Pèdre !
La salle est haute, étroite et fraîche, à demi-close De gaze diaphane et d'un treillis léger ; Et, de l'aurore au soir, la fleur de l'oranger Y mêle son arôme à celui de la rose.
La terrasse mauresque, aux trèfles ajourés, Domine les jasmins et les caroubiers sombres Qui jettent, çà et là, de lumineuses ombres Où palpitent des vols de papillons pourprés.
Les événements, qui ont pour témoins de plus pittoresques décors, s'y accomplissent avec plus d'horreur. Plus de conversation entre le roi et son frère. Fadrique est encore dans la cour, quand Pèdre jette son ordre cruel du haut d'un balcon :
A la maie heure êtes venu vous mettre
Entre mes mains, Bâtard ! Lopez, tuez le Maître !
L'autre lève sa masse. Mais Fadrique, pour plus d'effet, n'est pas assommé du coup. Il veut dégainer sa lame ; la masse se relève, retombe, et alors elle rompt la nuque, écrase le cerveau, fait écumer le sang noir.
Le poète, ayant assommé le grand-maître au lieu de le décapiter, égorge la reine au lieu de l'assommer. Et avec quelle férocité ! Don Pèdre exige qu'on cèle cette tuerie : il ne veut ni lutte, ni cris, ni vestige sanglant ; que la
reine semble finir d'une façon naturelle. Pour se faire le ministre de cette hypocrisie (que Leconte de Lisle ne trouvait, ni dans les romances, ni dans l'histoire), le massier prend dans ses dix doigts le cou délicat, frêle et doux, et le serre ; puis il clôt les yeux bleus, voilés de longs cils d'or, dispose la figure, et, furtif, disparaît dans le noir corridor.
Le roi more, lui aussi, périt d'une façon plus tragique que dans la romance. Don Pèdre ne se contente plus de le frapper d'un coup de lance, après qu'on a massacré ses compagnons. Il se promène à travers les rangs des Mores liés contre des poteaux et, les prenant comme cibles, il leur jette de loin des djerrids aigus, joyeux qu'aucun trait ne soit perdu. Son dernier coup est réservé à l'Emyr.
Mais c'est surtout l'épisode du chien qui est arrangé de façon à bien secouer nos nerfs. Don Pèdre a donné l'ordre de couper la tête au maître et, sans plus y songer, est allé dîner avec la Padilla. Les .deux amants sont gais et insouciants. Tout à coup, un hurlement lugubre éclate, le page qui verse à boire devient blême. Une tête sanglante aux dents, un chien, d'un bond nerveux, saute sur la table royale et y laisse tomber la dépouille hideuse où un œil terne s'entrouvre à travers les cheveux. Dona Maria tremble, don Pèdre rit.
— Vrai dieu ! Tout, dit le Roi, vient à point de concert. Foin de Mahom, du Diable et de la Synagogue ! C'est la tête de Don Fadrique, et c'est son dogue, Maria, qui vous l'offre, en guise de dessert !
Disons bien vite qu'avec plus de pittoresque et plus d'horreur tragique, les additions de Leconte de Lisle ont
souvent introduit plus d'histoire dans les vieilles romances. Cela est vrai, on l'a remarqué certainement, de plusieurs de celles qui viennent d'être signalées. Cela est plus vrai encore du rôle de Juan de Hinestrosa et du rôle de don Simuel.
Le premier était à peine ébauché dans la romance de la reine Blanche. Il prend chez Leconte de Lisle un long développement qui permet au poète de résumer le règne de don Pèdre et de dessiner une de ces nobles figures de gentilshommes loyaux que l'on rencontre à chaque page dans l'histoire d'Espagne.
Le roi rappelle au bon chevalier l'aide qu'il a toujours trouvée en lui contre ses frères sans cesse en révolte, et au nom de cette fidélité il lui demande de faire mourir la reine secrètement. Maib Juan Fernandez a voué au service du roi son épée, non son honneur : pour assassiner ou empoisonner, sa lignée est trop haute et son sang trop rouge; qu'on emploie à cela un autre, si on le trouve; d'ailleurs, sa vie est au roi. Le roi refuse cette vie, dont il a besoin, et il affecte de rire, comme si sa proposition eût été une épreuve.
Le rôle de don Simuel Lévi a été inventé de toutes pièces.
C'est le trésorier de Castille. Peu avant que le roi more vienne si fort à propos remplir les coffres de don Pèdre, Simuel fait le compte de ce qui reste dans le trésor : peu de chose. Il y a pourtant beaucoup de frais. Car les reîtres du Comte ' recommencent à brûler les châteaux de