Paris, Morizot, s. d. ; la préface est datée de
Citons sans commentaires les morceaux qui ont sans doute servi de canevas au poète :
L'existence ordinaire des Peaux-Rouges est une oisiveté presque continuelle, dont la chasse, la pèche, les jeux et les danses viennent seuls interrompre la monotonie. Assis ou mollement étendus près de leurs wigwams, ils passent des journées entières plongés dans le dolce far niente, fumant dans leur pipe de stéatite rouge du knick-kneck, espèce de son, fait avec l'écorce d'un certain saule et qui a un goût délicieux... Tout en regardant s'évanouir dans l'air les blanches spirales de la fumée, ils laissent nonchalamment errer leur imagination, soit dans ces régions fantastiques où se trouvent les âmes heureuses après la mort, soit...
Le ciel est pour les Peaux-Rouges un beau pays de chasse, situé vers le Midi, jouissant d'un climat délicieux et d'un printemps perpétuel. Les prairies de cette terre promise sont remplies d'arbres, de fleurs, de verdure ; les buffles et les chevreuils s'y promènent en quantité ; on les tue facilement et sans verser de sang...
Les forêts plus ou moins vierges des grands déserts américains ne retentissent pas seulement au souffle imposant des tempêtes, au mystérieux murmure de la bise, le cerf y fait encore entendre son cri d'appel ou d'alarme, l'ours gris, le plus dangereux des animaux du Nouveau-Monde, répand la terreur autour de lui par un grognement terrible auquel se mêlent le miaulement de la panthère et le hurlement des loups ; le lièvre nain, encore inconnu à la plupart des naturalistes, ronge des plantes aromatisées qui croissent dans les anfractuosités des rochers ; le porc-épic prend son repas d'écorce de cyprès sur les jeunes branches ; le rat musqué s'amuse dans l'onde claire des ruisseaux ou des lacs solitaires ; l'écureuil saute de branche en branche jusqu'à la plus haute cime des pins ; la martre se cache dans le feuillage des arbres ; le blaireau creuse sa demeure
souterraine dans un sol sablonneux pour cacher sa belle fourrure, et le renard gris, par sa fuite rapide, dépiste les chasseurs qui voudraient lui enlever sa robe soyeuse ».
C'est du même livre de voyage qu'est probablement sorti le poème qui décrit une chasse aux bisons, là Prairie.
Le buffle, écrit l'abbé Domenech, fournit aux Indiens ce qui est le plus utile à leur existence. Aussi le chassent-ils, non seulement quand ils sont dans la disette, mais toutes les fois qu'ils aperçoivent un troupeau :
Pour ces chasses, les Peaux-Rouges se servent de leurs chevaux les plus agiles et sur lesquels ils montent ordinairement sans selle ; ils se dépouillent même des armes et des vêtements qui pourraient les embarrasser ; ils ne prennent avec eux qu'un arc, des flèches et leur petit fouet pour faire avancer les chevaux... D'autres n'ont pour toute arme qu'une lance.
Les bœufs sont timides de nature : ils se réunissent en masses énormes comptant parfois plusieurs milliers de tètes. Lorsque les chasseurs sont arrivés à deux kilomètres du troupeau, ils le cernent, puis s'approchent en poussant des cris épouvantables. Alors, commence la tuerie. Les chevaux, dressés à cette chasse, conduisent leurs maîtres ; ceux-ci ne s'occupent que de tuer. Si le cheval est tué, l'homme continue la lutte à pied : furieusement attaqué,
1. Voyage pittoresque, ch. XIII, p. 424 ; ch. XVII, p. 586 ; ch. XIV, p. 459. Dans ce dernier passage le voyageur décrit la forêt au moment où les animaux s'agitent et crient, tandis que le poète la décrit au moment où ils sont assoupis ; mais c'est la même forêt.
il se défend avec adresse, jette sur les yeux de son ennemi une ceinture de cuir et, pendant que l'animal cherche à s'en débarrasser, il le frappe au cœur. Quelquefois le cavalier désarçonné saute sur un buffle et continue ainsi la chasse. Elle ne s'achève jamais sans qu'il y ait des chevaux tués et des hommes blessés. L'attaque est si vive qu'en moins d'une demi-heure un troupeau de cent buffles est détruit. Ceux qui parviennent à sortir du cercle de fer où on les tient enfermés sont poursuivis et tués dans la plaine '. A quoi ressemblent ces plaines où chassent les Indiens ? Le voyageur nous le dit dans une autre page de son journal :
Les prairies du Texas ressemblent à celles des autres grands déserts américains, mais elles sont moins ondulées et plus fertiles. J'en ai traversé quelques-unes ayant plus de quatre-vingts kilomètres de longueur ; elles me paraissaient comme un océan d'herbes courtes et sombres où pas un buisson n'arrêtait la vue, où rien ne marquait un commencement ni une fin, où tout était immobile et muet 2.
C'est dans une de ces prairies que Leconte de Lisle nous transporte pour nous y faire assister au moment le plus pittoresque et le plus dramatique d'une chasse aux bisons, celui de la poursuite. S'il a exagéré le nombre des animaux qui, échappés à la première attaque, s'enfuient devant les chasseurs ; si, de sa propre autorité, il a mis à leurs trousses des loups blancs
i. Voy.pitt., ch. XIII, p. 444-4 2. Id., ch. III, p. 97.
Avec la langue hors de leurs gueules voraces,
son tableau n'en est pas moins, dans l'ensemble, véridique autant que saisissant.
Dans une prairie immense, océan sans rivages, Houles d'herbes qui vont et n'ont pas d'horizon,
cent rouges cavaliers pourchassent les bisons, torrent farouche. La plume d'aigle au crâne, striés de vermillon de la face au torse, l'arc au poing, le carquois aux reins, ils percent les bêtes en hurlant. Elles, écrasant morts et blessés, se ruent parmi les râlements d'agonie. Au loin, derrière les chasseurs et les chassés, les loups blancs dardent la braise de leurs yeux. Puis, tout cela, beuglements, clameurs, loups, cavaliers, roule, fuit, s'enfonce et disparaît par bonds dans l'espace.