‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 76 sur 114 · CHAPITRE VIH Poèmes bibliques · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH Poèmes bibliques

LA VIGNE DE NABOTH r

La Vigne de Naboth est l'un des plus remarquables d'entre les Poèmes barbares, et ce n'est pas un des moins originaux.

L'originalité du poète n'a point consisté sans doute à inventer les faits : il les a pris dans les chapitres XX et XXI du IIIe livre des Rois.

Peu après qu'Achab, roi d'Israël, eut vaincu pour la deuxième fois le roi de Syrie, Benabad, il demanda à Naboth de lui céder sa vigne contre une vigne meilleure ou contre une somme d'argent. Naboth ne voulut point se dessaisir de son héritage. Le roi rentra chez lui, grinçant des dents, se jeta sur son lit, tourna le front contre le mur et demeura sans manger.

Sa femme Jézabel vint lui demander la cause de son affliction, et quand il lui eut raconté son entrevue avec Naboth, elle lui dit : — Allons, lève-toi, mange, reprends courage ; c'est moi qui te donnerai la vigne de Naboth de Jezrahel.

Elle écrivit une lettre, scellée avec l'anneau d'Achab, aux anciens de la cité qu'habitait Naboth : elle leur enjoignait

i. Poèmes barbares, II.

de susciter contre lui de faux témoins, qui l'accuseraient de blasphème, et de le lapider. Ils firent comme elle l'avait demandé, et le maître de la vigne fut lapidé.

A cette nouvelle, Jézabel dit au roi : — Lève-toi et va prendre possession de la vigne de Naboth de Jezrahel.

Achab partit. Alors, Dieu dit à Élie de Thesbé : — Lève-toi, va à la rencontre d'Achab, roi d'Israël, qui veut prendre possession de la vigne de Naboth, et dis-lui : Voici ce que dit le Seigneur : En ce lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront le tien.

hlie accomplit sa mission. Il annonça au roi que sa maison serait ruinée, que sa femme Jézabel serait dévorée par les chiens dans le champ de Jezrahel, que lui-même serait dévoré par les vautours, s'il mourait dans la campagne, par les chiens s'il mourait dans la ville. Quand il eut entendu le prophète, Achab déchira ses vêtements, couvrit son corps d'un cilice, jeûna, dormit dans un sac et marcha la tête basse. Et Dieu dit à Élie de Thesbé : — Tu as vu qu' Achab s'est humilié devant moi ; parce qu'il s'est humilié, je ne lui ferai pas de mal pendant les jours qui lui sont destinés; mais aux jours de ses fils, je ferai du mal à sa maison.

Leconte de Lisle, pour éviter les redites, supprime le premier récit de l'entrevue d'Achab et de Naboth, puisque le roi doit la raconter lui-même à la reine. Il supprime de même le premier récit de l'entrevue de Dieu et d'Elie, puisque le prophète doit la raconter lui-même à Achab. Il ne nous fait pas connaître d'avance les manœuvres de

Jézabel pour perdre Naboth : nous les apprendrons seulement par l'événement.

Ce sont là de simples changements de plan qui accélèrent la narration sans modifier en rien le fond des choses.

Une seule altération. Elle est curieuse, parce qu'elle atteste une fois de plus chez l'auteur le parti-pris de mettre beaucoup de noirceur dans l'histoire et de rendre les Poèmes barbares dignes de leur titre.

Lorsque Benabad fut battu, ses serviteurs se présentèrent devant le roi d'Israël, le sac aux reins et la corde au cou, demandant merci pour leur maître et offrant son alliance : Achab les accueillit fort bien et conclut avec son ennemi un traité d'alliance, ce qui lui valut les reproches des prophètes. Leconte de Lisle lui fait, au contraire, massacrer indignement les suppliants : d'un signe, Achab étouffe la prière dans leur gorge, rougit de leur sang les hauts lieux, nourrit ses chiens de leur graisse guerrière.

A ce détail près, et qui ne laisse pas d'être fâcheux, le poète n'a ni imaginé, ni changé aucun fait. Son poème n'en est pas moins, du premier vers jusqu'au dernier, une perpétuelle création.

Quel fut son dessein et quelle fut sa méthode, on le voit clairement rien qu'en rapprochant du verset biblique qui y correspond les deux premières strophes du poème :

Et projiciens se in lectulum suum, avertit faciem suam ad parietem, et non comedit panem.

Au fond de sa demeure, Akhab, l'œil sombre et dur, Sur sa couche d'ivoire et de bois de Syrie Gît, muet et le front tourné contre le mur.

Sans manger ni dormir, le Roi de Samarie

Reste là, plein d'ennuis, comme, en un jour d'été,

Le voyageur courbé sur la source tarie.

C'est la physionomie pittoresque des choses et des hommes, celle des lieux, des maisons, des costumes, des discours que le poète a voulu reconstituer. Et, par un procédé, qui n'est certes pas exceptionnel chez lui, mais que jamais il n'a poussé aussi loin, la couleur locale n'est pas ici massée dans quelques tableaux : elle est disséminée dans toutes les parties du poème et intimement fondue avec l'action. Aucun paysage qui remplisse le cadre d'une phrase entière et qu'on puisse détacher du contexte : quand on voit flamboyer les cèdres du Liban, c'est pour apprendre que l'heure est venue du conseil des anciens; on ne connaît les figuiers aux fruits roux que parce qu'ils abritent la délibération des vieillards, et les sentiers pierreux du Carmel que parce qu'ils sont le chemin où passe le prophète :

Or, ayant dit cela, l'Homme de l'Éternel, Renouant sur ses reins sa robe de poil rude, Par les sentiers pierreux qui mènent au Carmel,

S'éloigne dans la nuit et dans la solitude.

Ce sont donc les gestes des personnages qui nous décrivent le milieu où leur vie s'écoule. Ce sont surtout leurs paroles. Car, suivant les habitudes des narrateurs

bibliques, le récit est mis presque tout entier au style direct : les réflexions d'Achab sont un monologue ; il rapporte à Jezabel les propos de Naboth tels qu'il les a entendus; Élie rapporte de même textuellement au roi les menaces que Dieu l'a chargé de lui transmettre; Naboth, pour confondre ses accusateurs, imagine le discours que pourraient tenir ceux qui l'ont mis à l'épreuve. Or, ces personnages, étant des Orientaux, ne s'expriment que par images et comparaisons, et à leur voix tout leur pays surgit ainsi peu à peu devant nous.

Pour expliquer le mépris où on le tient, Akhab dit que sa gloire est une cendre vile et son sceptre un roseau des marais; pour qualifier l'impuissance de ses désirs, il se compare au lion mort, insulté par la corne du bceut et par le pied de l'ânon ; sa fortune, qui va s'écrouler, lui rappelle le bœuf qui mugit sur l'autel pendant que le couteau s'aiguise et qu'on le lie. Jézabel s'étonne que son mari, cèdre altier, se soit laissé dompter par le mal comme une faible plante; elle se flatte de voir fuir l'homme de Thesbé comme un chien affamé qui s'enfuit aussitôt qu'on le brave. Ses arguments sont des proverbes, dont chacun constate quelque trait des mœurs orientales :

Que ne le frappais-tu du glaive ou de la lance ? L'onagre est fort rétif s'il ne courbe les reins ; Qui cède au dromadaire arccroît sa violence.

Pour être compris d'Akhab, Dieu lui parle en images : il se vante d'être comme le bon moissonneur,

Qui tranche à tour de bras les épis parcentaines,

de faire jaillir l'exécration comme un vin nouveau, de faire déborder le sang des rois des toits plats, tel qu'une eau sale ; et à ce langage imagé le roi répond par un langage non moins chargé d'images :

Gloire au Très-Fort de Juda ! Qu'il s'apaise ! Sur l'autel du Jaloux, j'égorgerai cent bœufs !

Que suis-je à sa lumière ? Un fétu sur la braise. La çosée au soleil est moins prompte à sécher. Moins vite le bois mort flambe dans la fournaise.

Je suis comme le daim, au guet sur le rocher,

Qui geint de peur, palpite et dans l'herbe s'enfonce,

Parce qu'il sent venir la flèche de l'archer.

Quand le poète achève son récit, il n'a rien décrit, à proprement parler, mais il a tout fait voir.

Cette manière de peindre un pays en mettant un coin de décor dans chaque geste et dans chaque parole des personnages était-elle nouvelle en 1862? Elle ne l'était pas, même dans l'œuvre de Leconte de Lisle, bien loin de l'être dans l'histoire de notre poésie, puisque c'était celle que Vigny avait appliquée dans ses poèmes bibliques, par exemple dans sa Femme adultère. Mais Leconte de Lisle en fit dans la Vigne de Naboth un usage particulièrement brillant et juste, qui, au moins autant que le sujet, rappelle sans cesse Salammbô. Si l'on a souvent comparé Leconte de Lisle à Flaubert, jamais cette comparaison ne s'impose davantage à l'esprit que lorsqu'on vient de relire la Vigne de Naboth. Dans les deux poèmes, — on peut bien donner ce titre à Salammbô, — ce sont les mêmes mœurs, c'est la même barbarie associée au même luxe, et Akhab jetant aux

chiens les ambassadeurs de Benabad, fait aussitôt songer aux ambassadeurs des Mercenaires traîtreusement crucifiés par Hamilcar. C'est enfin la même façon de faire parler aux personnages ou de parler soi-même le langage figuré des Orientaux. Et ce qui achève de rendre la comparaison intéressante, c'est que, par une coïncidence singulière, ces deux œuvres sœurs, sans rien se devoir l'une à l'autre, ont paru la même année à quelques mois d'intervalle.

qaïn ■

Depuis le jour où Iahvèh avait lié les Israélites au joug assyrien, tous s'étaient tus : ployés sous le faix des misères, l'épaule meurtrie par la sangle des meules, ils revoyaient leurs murs écroulés, leurs princes pendus aux gibets, leur saint temple souillé. Or, en la trentième année du siècle de l'épreuve,

Thogorma, le Voyant, fils d'Élam, fils de Thur, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve, A l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur.

C'était un soir, au temps mystérieux des origines du monde. Thogorma vit une ville gigantesque : murailles de fer, palais cerclés d'airain sur des blocs lourds. Des géants y rentraient avec leurs femmes et leurs troupeaux. Et le Voyant connut dans son esprit que c'était là Hénokhia, la ville que Qaïn avait fait construire et à qui il avait donné le nom de son fils Hénokh. Là, le fratricide dormait son dernier sommeil, tout en haut d'une tour, couché sur le

i. Poèmes barbares, I.

dos, la face vers les nues : car il avait voulu que le soleil continuât à regarder et l'eau du ciel à laver le signe creusé sur son front, certain que jamais ni les aigles, ni les vautours n'oseraient manger sa chair.

Mais voici que des confins du désert accourt un ange, un cavalier, traînant après lui toutes les bêtes de la terre et du firmament. Il charge d'imprécations Hénokhia, monceau d'orgueil, la ville du vagabond révolté, le sépulcre du maudit. Il lui annonce que la mer se gonfle pour exterminer la race carnassière de Celui qui ne sut ni fléchir, ni prier, et appelant trois fois par son nom le silencieux dormeur il lui crie toute sa haine.

Sous l'injure et l'affront, Qaïn se dresse lentement; il se dresse debout sur le lit granitique où il dort depuis dix siècles et impose silence aux cavaliers et aux bêtes : — Je veux parler aussi, dit-il, afin que tous vous sachiez, barbares stupides, que vous êtes,

Ce que dit le Vengeur Qaïn au Dieu jaloux.

Alors il raconte son histoire. Il redit l'innocence du monde, le chant des bois épanouis sous la gloire des cieux, la tranquillité des soirs dans les brouillards dorés, l'inépuisable joie émanant de la vie, et la femme à jamais vénérée, qui en un long baiser multiplie l'homme immortel. Il rappelle ensuite la malédiction qui chasse ses parents du Paradis et l'heure sinistre de sa naissance :

Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre, Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.

Les sources de Lecoute de Lisle. 19

Il revoit le Paradis gardé par une active sentinelle, un Khéroub, dont la sanglante épée rougissait le ciel comme une aube de mort. Il voulait entrer, l'ange l'insultait : — Esclave, subis ton destin, courbe ta face; ver de terre, rentre dans ton néant; ta révolte inutile n'importe pas à Celui qui peut tout. Prie et prosterne-toi.

Mais Qaïn restait debout. Pour le punir, Iahvèh « le précipita dans le crime tendu », lui fit tuer son frère dans un accès de fureur.

Qaïn se vengera, et voici sa prophétie : — Quand Dieu voudra engloutir l'homme dans le gouffre des eaUx, l'homme rira de cette colère, et Dieu le verra bientôt sortir de l'abîme. (Leconte de Lisle suppose donc que l'arche a été construite, non par ordre de Iahvèh, mais malgré lui.) L'homme pullulera de nouveau sur la terre, non plus indompté, mais servile, rampant, rusé, lâche, « emportant dans son cœur la fange du déluge », docile esclave du Dieu de la foudre, du Dieu des vents, du Dieu des armées. Un jour pourtant la victime se révoltera :

Tu lui diras : Adore ! Elle répondra": Non !

En vain pour retenir les hommes sous le joug, Dieu fera t-il ruisseler le sang et flamboyer les bûchers, le souffle de Qaïn animera les révoltés ; la voûte dérisoire des cieux s'effondrera ; qui y cherchera Dieu ne l'y trouvera pas,

Et les petits enfants des nations vengées

Ne sachant plus son nom riront dans leurs berceaux !

Le Vengeur se tut. Alors Thogorma vit le ciel s'illuminer d'éclairs, une pluie horrible tomber, la mer sortir hur-

lante de son lit. Mais, quand les eaux eurent couvert, comme d'un suaire, l'univers mort, le fils d'Llam vit Qaïn, le Vengeur, qui marchait vers l'arche monstrueuse apparue à demi. (CarLeconte de Lisle, qui veut que l'arche ait été construite à l'insu de Dieu, veut qu'elle soit sauvée par Qaïn.)

Et l'homme s'étant éveillé écrivit sa vision avec un roseau sur une peau d'onagre, en langue khaldaïque.

Qaïn est-il, comme on l'a dit, le chef-d'œuvre de son auteur ? C'est assurément celle de ses œuvres qui contient ses plus belles pages. Je ne crois pas qu'il y^ait nulle part dans les Poèmes barbares une résurrection du passé comparable pour l'intérêt du sujet à celle qui se fait sous les yeux de Thogorma, un tableau supérieur à celui qui nous montre ces gigantesques chasseurs d'ours et de lions s'engouffrant avec leurs troupeaux dans la ville aux murs de fer. Je ne pense pas que le poète ait jamais exprimé avec plus d'éloquence qu'il l'a fait ici dans quelques strophes « la protestation du corps contre la douleur, du cœur contre l'injustice et de la raison contre l'inintelligible1 ». Et combien n'a-t-il pas d'ingéniosité grandiose, le plan qui réussit à enfermer dans le même cadre ces trois faits, les trois plus grands de l'histoire biblique, les trois grandes punitions que Jéhovah tira de sa créature : l'expulsion du Paradis terrestre, le déluge, la captivité de Babylone !

Mais il est permis, je suppose, d'estimer que cette ingéniosité n'est pas allée sans quelque complication et que, si

Page 1