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Poèmes antiques, XIX

Latone, mère d'Apollon et d'Artémis, avait prescrit aux Thébaines de lui offrir de l'encens et des prières. Elles obéirent. Mais Niobé, leur reine, s'avança au milieu d'elles. — Quelle folie, leur dit-elle, de consacrer des autels à Latone, lorsque l'encens ne brûle pas encore en mon honneur ! — Elle se vante alors d'être fille de Tantale, qui seul s'assit à la table des dieux, d'avoir pour aïeul maternel Atlas, dont la tète supporte la voûte des cieux, et pour aïeul paternel Jupiter. Son mari est Amphion, qui, au son de la lyre, éleva les murs de Thèbes. Un peuple immense lui obéit. Mais ce qui fait surtout sa fierté, ce sont ses enfants : elle a sept fils et sept filles, elle aura bientôt sept gendres et sept belles-filles. Peut-on dès lors lui préférer Latone qui n'eut jamais que deux enfants ? Et comment les eut-elle ? Ne sait-on pas qu'elle erra dans le monde entier cherchant une terre qui voulût bien la recevoir au moment de sa délivrance, et qu'enfin elle émut de pitié l'île stérile et flottante de Délos ? Si Niobé perdait une partie de ses enfants, elle serait encore plus riche que Latone.

Emues par ce discours, les Thébaines arrachent les couronnes de leurs têtes et interrompent les sacrifices commencés. Mais Latone, indignée, demande à ses enfants, Apollon et Artémis, de venger l'injure faite à leur mère : on lui dispute, le titre de déesse, on veut renverser ses autels.

Apollon et Diane prennent aussitôt leurs flèches et descendent, enveloppés d'un nuage, vers la cité de Cadmus. Près des murs s'étendait une large plaine où les fils d'Am-

phion et de Niobé s'exerçaient à conduire des chars. En peu d'instants ils tombent l'un après l'autre, abattus par les traits d'Apollon. (Le récit d'Ovide est ici admirable de mouvement, de précision et de variété.) Cependant Niobé apprend que ses fils viennent de lui être ravis, et bientôt que son mari, fou de désespoir, s'est percé le sein. Elle se jette sur les corps de ses fils et les couvre de baisers; ses ennemis eux-mêmes la plaignent; mais la douleur n'a pas abattu sa fierté : — Rassasie-toi de mes larmes, crie-t-elle à Latone; mais où est donc ta victoire? Après tant de pertes, il me reste encore plus d'enfants que tu n'en as.

Elle dit, et les cordes des arcs célestes résonnent de nou- \eau. Une à une, les filles de Niobé tombent sur les corps de leurs frères. (Encore un récit plein de vivacité et de variété.) Bientôt une seule reste vivante, la plus jeune. Cette fois, Niobé, vaincue, s'humilie : elle entoure l'enfant de ses bras, elle demande grâce. Mais pendant qu'elle prie, l'enfant rend l'âme à son tour. Muette d'horreur, Niobé s'immobilise; ses yeux sont fixes, sa langue se glace, son cou ne se plie plus, ses pieds cessent de marcher. Elle pleure pourtant, et des larmes baignent encore le marbre qu'elle est devenue.

Dans ce beau récit, Ovide ne prétend illustrer aucune idée philosophique ou morale. Encore moins se proposet-il de nous faire reconnaître dans les innombrables enfants percés par les flèches-rayons du dieu solaire les nuées ou les ténèbres qu'ils ont commencé par être. Il ne se soucie pas davantage d'expliquer que le primitif mythe solaire

s'est sans doute fondu avec d'autres légendes et que l'histoire de la rivalité de Latone et deNiobé est probablement celle de deux divinités locales, une déesse de Délos et une déesse de Thèbes. (L'histoire de cette rivalité s'est greffée ensuite sur celle de la lutte, autrement plus importante, des deux grandes religions ennemies, la religion des Titans et la religion de Zeus.) Ovide est seulement un narrateur et un peintre. Pour lui, Niobé n'a été qu'un type de l'orgueil maternel et l'histoire de ses malheurs n'a été qu'un sujet de drame. Mais s'il a conduit le drame avec un art consommé, s'il a ménagé admirablement l'intérêt, s'il a su varier sans aucune recherche l'attitude et les blessures de tant de mourants, ne doit-on pas se déclarer satisfait ?

Leçon te de Lisle a complètement modifié les circonstances dans lesquelles se produit le blasphème de Niobé, sans que ce changement-ci intéresse le sens de l'histoire. Il n'a mis dans le début de son poème aucun symbolisme : il y a fait seulement de l'archéologie.

Les jeux isménéens viennent de finir. La foule s'achemine vers Thèbes par les routes poudreuses. L'olivier ceint le front des vainqueurs. Des chars d'airain ramènent à la ville les vieillards drapés dans la pourpre et la laine, les jeunes gens qui font jouer la lumière sur leurs casques polis. Bientôt le palais d'Amphion s'ouvre pour recevoir l'élite des étrangers : les serviteurs du roi servent l'orge et l'avoine aux chevaux dételés et, recouvrant les chars de laines protectrices, les inclinent doucement contre les murs. Les héros se baignent dans de larges conques d'or,

versent l'huile sur leurs membres pour les assouplir, se couvrent de longs tissus de lin et entrent aux sons des lyres ioniques dans la vaste salle. Là, dix nymphes d'or massif tendent d'un bras brillant dix torches enflammées; mille autres flambeaux illuminent la voûte. Le divin Amphion, le front serré du bandeau royal et la lyre à la main, préside le festin. Assise à ses côtés, la fière Niobé, fille de Tantale, contemple avec orgueil ses sept fils et ses sept filles, tandis qu'à ses pieds vingt femmes de Lydie ourdissent des laines violettes. Cependant les vins dorés coulent des cratères d'argent, le miel tombe des amphores profondes, de jeunes canéphores offrent des fruits vermeils aux convives et la table gémit sous le poids des viandes fumantes.

Après ce tableau qui n'a d'autre objet que de peindre les mœurs de la Grèce préhistorique, on voit, comme dans les festins de ï Odyssée, un aède se lever.

Et d'abord il salue les dieux primitifs : l'Aithèr, dominateur de tout et substance première ; les Astres, signaux du ciel; la Nature, épouse de l'Aithèr, nourrice éternelle, habile et sachant toutes choses; le vieil Ouranos, agitateur des mondes; et Zeus, roi du feu, éclatant voyageur. Très beau couplet, riche de style et plein de sens, inspiré des Hymnes orphiques à l'Aithèr, aux Astres, à la Nature, à Ouranos, à Zeus tonnant '. Il suffira, pour faire sentir

ï. Hymnes orphiques, IV, VI, IX, III, XVIII. Ces chiffres sont ceux de la traduction de Leconte de Lisle.

l'étendue de la dette du poète, de rapprocher du début de ce couplet l'Hymne orphique à l'Aithèr :

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