‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 95 sur 114 · I. Poèmes antiques, XI · texte numérisé non relu

I. Poèmes antiques, XI

ber les voiles qui la couvrent, lui promet une compagne pleine d'attraits, Hélène de Sparte. Elle reçoit la pomme et insulte ses rivales.

Brûlant de désir, Paris construit un vaisseau. Il s'embarque, essuie au départ une tempête violente et, après un long voyage, arrive à Sparte, entre au palais d'Hélène. La jeune femme ne peut se rassasier de sa vue : s'il n'est pas le fils de Kypris, s'il n'est pas le Dieu qui découvrit la vigne, qui est-il donc ? Paris nomme sa patrie et son père : il est né dans la ville illustre de Troie, qu'ont bâtie les Dieux ; lui-même est le juge des Déesses; établi leur arbitre, il a donné le prix à Kypris, qui, en récompense, lui a promis Hélène; qu'Hélène le suive donc, sans craindre Ménélas, lâche à qui des femmes rougiraient d'être comparées. Hélène baisse les yeux, se tait un moment, puis brusquement : — Il y a longtemps que je désirais voir ta patrie, dit-elle ; c'en est fait : je te suivrai, comme l'ordonne la Reine des amours.

Les deux amants partent. Au lever de l'aurore, Hermione, fille d'Hélène, cherche en vain sa mère, l'appelle et pleure. Cependant Paris entre bientôt avec sa compagne dans le port creusé par Dardanos, et Troie ouvre ses portes superbes au citoyen dont le retour doit être le prélude de ses malheurs.

Leconte de Lisle n'a point conservé le plan qu'il trouvait dans le maigre poème de Kolouthos.

Il nous transporte immédiatement dans le palais de Sparte.

I*es sources de Leconte de Lisle. 24

Ménélas est absent et Hélène s'inquiète. Elle invoque Pallas, déesse sévère, car la flamme d'Aphrodite la dévore, et elle demande à l'aède Démodoce ' de verser en son cœur la paix que donnent les Muses sacrées. L'aède chante la naissance d'Hélène, fille de Léda et de Zeus, qui, pour séduire Léda, pendant qu'elle se baignait dans l'Eurotas, avait revêtu la forme d'un cygne.

Au moment même où s'achève ce chant voluptueux, qui rappelle une fois de plus à Hélène que sa propre mère tut adultère avec la complicité du roi des Dieux, un messager annonce l'arrivée d'un roi d'Asie et fait une description très homérique de son costume : ses knémides sont retenues par des agrafes d'argent ; sur son casque à deuxpointes ondule un crin belliqueux,

Et l'épée aux clous d'or résonne sur ses flancs.

Hélène envoie chercher l'étranger, et ses compagnes chantent l'hospitalité.

Paris entre, est interrogé sur sa patrie et sur l'objet de

son voyage, raconte le jugement des Déesses, refait, avec

moins de mots et plus d'éloquence, le récit de Kolouthos

(qui gagne à être abrégé et à être mis dans la bouche du

héros). Hélène s'indigne qu'on ose lui prescrire au nom du

Destin d'abandonner Sparte et Ménélas. Elle regrette de ne

pouvoir, sans offenser les Dieux, renvoyer son hôte : mais

dès demain qu'il reprenne le chemin de l'Asie. •

i. On notera la forme française de ce nom propre. Hélène est un des plus anciens poèmes de Leconte de Lisle. S'il l'eût composé plus tard, il eût appelé sans doute l'aède Dêmodocos.

Elle le conduit dans la salle du festin.

Le chœur des compagnons de Paris chante la jeunesse et l'amour; le chœur des compagnons d'Hélène répond par l'éloge de la chasteté. Les Troyens chantent aussi la chaude et riche Asie ; mais Démodoce leur prédit la chute d'Ilios, dont les vents emporteront la poussière, et le triomphe de la Grèce, flambeau du monde.

Hélène et Paris sortent de la salle du festin. Il la presse de le suivre, il le lui ordonne au nom d'Aphrodite. Elle appelle à son secours Zeus, les Dioscures, Pallas; elle chasse Paris, elle le hait. Mais tout à coup son cri de haine se change en un cri d'amour. C'est en vain que sa bouche le nie : elle aime, elle se complaît dans cet amour ignominieux, étonnée que les inexorables destins ne cessent d'incliner au mal les mortels misérables. Et Démodoce, ayant entendu cet aveu, refait, en l'appropriant à la situation, l'immortel chœur de Sophocle sur la puissance irrésistible d'Eros.

Mais Hélène succombe sous le poids de la douleur; sa force l'abandonne, son cœur cesse de battre, son œil aperçoit déjà le fleuve des enfers, et devant cette agonie Paris se désole : plutôt que de voir Hélène expirer, il désobéira aux Dieux qui veulent qu'elle soit à lui. Il repart et Hélène respire.

Elle reste sombre toutefois, car son oreille a gardé le son de la voix du jeune homme et l'irrésistible grâce de l'absent est toujours devant ses yeux. Elle demande les conseils de Démodoce, et il lui affirme que les Dieux, auteurs de nos travaux, mesurent toujours nos maux aux

forces de nos cœurs. Elle réclame des chants consolateurs et ses compagnes commencent les louanges de la déesse de la chasteté, Artémis. Mais elles ne songent pas que dans l'histoire de leurs Dieux partout surgissent les excitations à la volupté.

— Artémis, racontent-elles, se baignait; Actéon l'aperçut et l'aima; il fut changé en cerf et déchiré par la meute de la Déesse \ Ah ! les Dieux sont cruels! leurs âmes sont toujours fermées aux douleurs des humains !

— Oui, reprend Hélène, les Dieux sont cruels ! — Et elle maudit Pallas qui la trahit. Elle renie tous ces funestes Dieux, ces Dieux sourds, qui la livrent en proie à son sort odieux, qui la poussent aux bras de l'impur adultère. En vain ses compagnes la conjurent-elles : son sort est prédit. Oh ! sans doute il est lourd, le poids que porte son cœur; ils sont amers, les pleurs qui tombent de ses yeux; mais les Dieux l'ont voulu. Eh bien ! elle ira jusqu'au bout de sa funeste route. Elle foulera du pied tout ce que l'homme et le ciel révèrent et quand viendra le terme de sa vie : voilà, dira-t-elle aux Dieux, votre exécrable ouvrage !

Paris ne tardé point à entendre l'appel qui lui est adressé. Il revient et emmène Hélène, pendant que Démodoce crie à tous les enfants de la Grèce de se lever pour venger la patrie outragée et de saisir de leur robuste main le glaive homicide.

On voit avec quelle originalité Leconte de Lisle a tiré

i. Ovide, Métamorphoses, III, v. 143 et suiv.

parti des trois cent quatre-vingt-cinq vers de Kolouthos, dont plus de cent cinquante forment des hors-d'œuvre. Voit-on aussi aisément le sens du poème ? Je ne sais, et peut-être est-il susceptible au moins de deux interprétations.

Hélène est d'abord un poème historique, symbolisant la lutte de deux civilisations qui se sont disputé l'âme du monde.

Un point n'est pas douteux : l'amour qui pousse l'héroïne dans les bras de Paris nous est représenté comme absolument irrésistible : c'est le destin qui veut qu'elle soit adultère, et elle le devient quoi qu'elle fasse pour s'y opposer. Or, cette force mystérieuse contre laquelle sa volonté est impuissante, qu'est-elle ? C'est d'abord l'atavisme : Hélène aime parce que sa mère a aimé, comme Oreste tue parce que son père, sa mère, ses aïeux ont tué. C'est aussi l'influence du climat, si puissante quand elle s'exerce directement, plus puissante encore quand elle s'exerce indirectement par les institutions, par les idées, par les croyances qu'elle suscite. Sur le sol amollissant de l'Asie avaient foisonné les fables voluptueuses qui divinisaient la passion et autorisaient l'adultère par l'exemple des immortels. Ces fables, les Hellènes les avaient apportées d'Asie avec eux en venant coloniser la Grèce. La femme de Ménélas a été élevée dans ces fables ; on lui en nourrit encore l'esprit : ainsi, au moment même où son poète et ses compagnes essaient, pour la retenir dans le devoir, de calmer ses nerfs par la musique, ils n'ont à lui chanter que des fables de ce genre; comment résisterait-elle à tous ces conseils de

volupté ? Mais déjà sur le sol plus froid de la Hellas des légendes nouvelles ont été conçues, un nouvel idéal s'est formé, et l'enlèvement d'Hélène a beau marquer pour un instant le triomphe des idées asiatiques, ce sont les idées grecques qui définitivement triompheront et illumineront le monde.

Voilà le premier sens du poème, et ce sens éclate avec une clarté parfaite dans la scène lyrique où les compagnons de Paris ayant reproché à la Grèce la froideur de son ciel, l'aède reproche à l'Asie son génie infertile :

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