XXXV; hymne à Artémis
Le fond aussi a été bien changé.
Quelquefois le poète a mis dans ces prières antiques l'expression de son pessimisme tout moderne. Il laisse percer ce pessimisme dans l'hymne à Sélènè, à qui il demande de nous guérir, pour un instant, des maux dont notre vie est faite. Il l'étalé dans l'hymne à Nyx, dont il voudrait que le divin péplos enveloppât pour jamais, de ses plis, les vivants avec leurs chimères stériles
Et l'antique Kosmos, hélas ! où tout est vain.
Le plus souvent, dépouillant les Hymnes orphiques de toutes les idées accessoires greffées sur les vieilles fables, il s'est attaché à dégager le naturalisme qui était au fond de toute la mythologie des Grecs, principalement soucieux de montrer devant quelles forces éternellement redoutables ou bienfaisantes ils s'inclinaient dans le culte qu'ils rendaient à Apollon, à Sélènè, à Aphrodite, aux Nymphes, aux Néréides. Sous le nom d'Apollon, ce qu'ils adoraient, c'était le Porte-Lumière, l'œil de l'azur, l'astre qui, sans se lasser, rend chaque matin la vie aux cités, aux bois, à la mer sonore ; sous le nom de Sélènè, c'était la lune, qui, éveille l'essaim des songes d'or pour bercer nos ennuis et qui guide le matelot accoudé sur le bord des nefs au bec d'airain ; sous le nom des Néréides, c'étaient les fraîches haleines, qui gonflent les voiles du vaisseau jusqu'au port désiré ; sous le nom des Nymphes, c'était ce charme incomparable des eaux, des prés et des collines, qui met la double flûte aux lèvres des bergers ; sous le nom de Pan, c'était la substance de l'univers; sous leïiom d'Aphrodite, c'était
l'attrait qui, en poussant les êtres l'un vers l'autre, entretient la vie du monde :
Par quelque nom sacré que la terre te nomme, Ivresse, Joie, Angoisse adorable de l'homme, Qu'un éternel désir enchaîne à tes genoux, Aphrodite, Kypris, Erycine, entends-nous !
Tu charmes, Bienheureuse immortellement nue,
Le ramier dans les bois et l'aigle dans la nue ;
Tu fais, dès l'aube, au seuil de l'antre ensanglanté,
Le lion chevelu rugir de volupté ;
Par Toi la mer soupire en caressant ses rives,
Les astres clairs, épars au fond des nuits pensives,
Attirés par l'effluve embaumé de tes yeux,
S'enlacent déroulant leur cours harmonieux ;
Et jusque dans l'Érèbe où sont les morts sans nombre,
Ton souvenir céleste illumine leur ombre !
Si la fin de ce morceau fait songer à des vers fameux de Rolla, le début rappelle ces vers d'André Chénier :
Les Ménades couraient en longs cheveux épars
Et chantaient Evius, Bacchus et Thyonée,
Et Dionyse, Evan, Iacchus et Lénée,
Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms.
Evius et Thyonée, Dionyse et Iacchus, ce sont là sans doute, si l'on veut, de beaux noms, des noms dont l'harmonie n'échappe pas à nos oreilles et dont la physionomie pittoresque suffit à évoquer une vision d'orient. Mais les mots qui composent cette énumération ne sont-ils pas cependant trop inintelligibles pour qu'elle nous intéresse vraiment ? On ne peut adresser le même reproche à Ténu-
mération des noms dont Leconte de Lisle appelle sa déesse. Non pas qu'ils soient à proprement parler interprétés. Mais du moins nous fait-on entendre que si la même déesse fut invoquée sous tant de noms et adorée en tant de lieux, c'est qu'elle personnifiait la passion complexe et véhémente par laquelle les hommes, en tout pays, se sentent si souvent dominés. Et ce seul détail suffit à faire mesurer la distance qu'il y a des poèmes grecs d'André Chénier, en général purement pittoresques, à ceux de Leconte de Lisle, en général si humains.