HYMNES ORPHIQUES
Leconte de Lisle avait imité les Hymnes orphiques dans un passage important de sa Niobé. Il les avait traduits en prose. A la fin de sa carrière, il en tira une belle guirlande de poèmes, les derniers qu'il ait publiés lui-même.
Les Hymnes orphiques, au nombre de quatre-vingt-huit (quatre-vingt-trois dans la traduction en prose de Leconte de Lisle) appartiennent au Ier et au IIe siècles de notre ère,
i . Derniers Poèmes, IV.
sauf une dizaine qui remontent plus haut. Ils étaient chantés, aux derniers temps du paganisme, dans les mystères orphiques. La doctrine qui en fait le fond est le panthéisme des anciens mystères orphiques, compliqué et parfois dénaturé par des conceptions fort diverses, qui ont été empruntées aux philosophies des deux premiers siècles. Ni composition, d'ailleurs, ni style : ces hymnes ne sont que de énumérations de titres, terminées par des invocations.
Ces litanies, où l'art fait défaut, ont inspiré à Leconte de Lisle dix pièces, qui, pour l'harmonie, l'ampleur et la plasticité des vers, comptent parmi ses plus belles créations. Ce sont des hymnes aux Nymphes (Hymnes orphiques, traduction Leconte de Lisle, XL VIII), à Hèlios-Apollôn (Jd., VII et XXXIII), à Sélènè Qd., VIII), à Artémis (Id.y XXXV), à Aphrodite (Jd., LU), à Nyx Jd., II), aux Néréides (Jd., XXIII), à Adonis (Jd., LUI, mais surtout Y Adonis de Bion), aux Érinnyes (Id.y LXVI et LXVIII), à Pan (A*., X).
Les thèmes ont été fournis par les Hymnes orphiques, mais combien renouvelés !
Des pièces ont été refaites entièrement : ainsi, dans l'hymne à Sélènè, au lieu d'un chapelet de mots enfilés sans goût, ce sont maintenant des strophes harmonieuses et pittoresques où a passé toute la poésie des clairs de lune sur les sources et sur les mers helléniques.
Dans les pièces qui s'éloignent moins du modèle tout s'est vivifié et animé : tel mot intéressant a été péché dans la mer de paroles vaines où il était noyé ; telle phrase incolore s'est transformée en un tableau saisissant :
Entendez-moi, Déesses..., qui habitez dans les profondeurs de la terre, au fond d'un antre obscur, auprès de l'Eau sacrée du Styx,... invisibles '.
Filles de l'Invisible, Hôtesses des Cavernes Où jamais n'est entrée une lueur du jour, Dont éternellement Styx fait neuf fois le tour, Tandis que, sur la fange et le long des Eaux ternes, Foule vaine, les Morts fourmillent sans retour...
Entendez-moi,... vous qui jugez la vie des mortels impies et qui les châtiez inévitablement,... Reines aux yeux resplendissants 2.
Meute du noir Érèbe, ô vieilles Erinnyes, Aux yeux caves où sont des éclairs aveuglants, Qui d'un blême haillon serrez vos maigres flancs, Et, l'oreille tendue au cri des agonies, Abovez sans relâche aux meurtriers sanglants !
Entends-moi, ô Reine... qui tues les bêtes fauves, qui hantes les forêts des montagnes, qui perces les cerfs,... sauvage, te réjouissant des chiens '.
Déesse à l'arc d'argent tendu d'un nerf sonore, Qui, de flèches d'airain hérissant ton carquois, Par les monts et la plaine et l'épaisseur des bois, Un éclair dans les yeux, déchaînes dès l'aurore De tes chiens découplés les furieux abois !
i. Hymnes orphiques, LXVI; 1er hymne aux Euménides; trad. Leconte de Lisle.