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LES SOURCKS DE TACITE

•jualt' dans les Hisloires^^^; il ne s'est pas adouci dans los Annales. Comment se serait-il adouci ? Les règnes de Tibère et de Néron étaient-ils faits pour donner à Tacite une meilleure opinion de l'humanité? Indigné à la fois et découragé, il en arrive prescpie à mettre en doute la liberté humaine (IV, 20, et VI, 29). Est-ce une inflexible destinée qui nous gouverne, ou bien est-ce le hasard aveugle (VI, 29 , et III , 1 8)? Il croit encore, cependant, à la providence des dieux, mais à une providence irritée contre les Romains (IV, 1, et XVI, t6). Un tel état d'esprit peut être favorable à la poésie , mais à l'histoire il faut plus de sang-froid et plus de sérénité. Le règne de Tibère, tel que Tacite l'a raconté, c'est une admirable tragédie, pleine d'horreur et d'éloquence ; ce n'est pas un chef-d'œuvre historique. Tacite s'était engagé à être impartial : la promesse était au-dessus de ses forces. Il a suivi le chemin que lui montraient ses sources et où son penchant naturel ne le poussait que trop.

Ce que nous pouvons dire du rapport de Tacite avec ses sources principales pour les Annales, au point de vue du style, est très peu de chose. Nos renseignements sur Aufidius et sur Cluvius sont très vagues. Nous n'avons pas, d'ailleurs, la ressource d'établir, comme nous l'avons fait pour les Histoires, une comparaison indirecte, puisque nous ne possédons aucune autre dérivation certaine des écrivains en question.

Dans les Histoires, avec la matière Tacite avait. jusf|u'à un certain point, emprunté à Plin(i l'Ancien la forme. Ces emprunts, avons-nous dit'-', sont tout naturels, puiscpie Tacite et Pline appartiennent à la même école. Aulidius Bassus et Cluvius Rufus étaient aussi de la même ("cole que Tacite. Auliduis est nomnK'

'■' (^f. 1'° partio, cliap. v, § m. Nous avdiis paili' aussi en cet endroit des idées morales, j)oli[iques et religieuses de Tarid', de son {rorii pour l'analyse psychologique. Nous n'avons pas à y revenir ici.

(2) ^2' x" partie, cliap. r, § vn, n" A, et cliap. \, i-' iv.

ORIGINALITE DE TACITE. !tù\

dans le Dialogue îles Orateurs, conjoinlemenl avec Serviliiis \oniamis, comme le représenlanl de rélo(|uence moderne dans l'histoire; (îiuvius a écrit avant la réaction cicéronienne deQuinliiien. Il y a donc tout lieu do supposer que Tacite s'était conduit à leur égard comme à l'égard de Pline, et même qu'il leur avait emprunté plus souvent avec l'idée l'expression, parce que, étant meilleurs écrivains, ils devaient plus souvent le satisfaire. On ne peut pas objecter qu'en écrivant les Histoires Tacite s'est formé un style historique bien à lui et que, désormais, il n'a plus eu que faire d'imiter ses sources. D'abord, si le style historique de Tacite est formé après la composition des Histoires, il n'est pas invariablement fixé, et entre les deux grands ouvrages, à ce point de vue, il y a des nuances très sensibles (^'. Tacite peut encore subir des influences et il en subit; les imitations des grands écrivains latins, ses devanciers, sont fréquentes. Pourquoi n'aurait-il pas également imité ses sources, qui n'étaient pas, non plus, après tout, des modèles à dédaigner? D'autre part, comme nous l'avons fait remarquer à propos des Histoires, ces emprunts de forme, que Tacite s'adressât à ses sources ou à ses autres devanciers, étaient en somme peu de chose et ne compromettaient nullement l'originalité de son style puissamment personnel.

Tacite avait un certain air de parenté avec Aufidius et Cluvius, mais il leur ressemblait en mieux. Sans doute, Aufidius et Cluvius étant meilleurs écrivains que Pline, la supériorité littéraire de Tacite sur sa source principale ne devait pas toujours être aussi manifeste dans les Annales que dans les Histoires. Néanmoins elle devait être manifeste. Pour se convaincre qu'il n'avait pas adopté purement et simplement les principes de la nouvelle école, (jue, s'il suivait la mode, il la suivait avec l'indépendance d'un écrivain de génie, il suffit de le comparer à cet autre illustre prosateur du i"' siècle, Sénèque le Philosophe. Comme tous les (Vrivains de ce temps, il aimait la variété et l'efTel, les anli-

'' Sur le style de Tacite, cl', les reiii;u([ualj|('s pages de Nipiierdey, Jnlrad., |). 'M s(|(|.; et sur l'évolution de ce stylo, ibid., p. lifi sq. ; VVoUl', [). f) s(j.; UOiniiii, l^hilotogus , t. 25, p. 90, sqtj. , t. aO, p. 121 s(|q., t. 97, p. 11. '5 sep).

452 l-ES SOUHCRS DK T\(;rni;.

llirscs el les sciilciiccs. M;iis il \ avait dans leur rhétori(|iie, in- }>éiii(Hiso ot brillante, beaucoup de frivolité. 11 y en avait. Quiniilien l'atteste t^^, dans le style de Serviiius, «clari vir ingenii et sententiis creber, sed minus pressus quam histoj-iae auctoritas postulat w. Le même Quintilien trouve qu'Aufidius n'a pas ce défaut, surtout dans ses Guerres de Germanie : ^Quam... Bassus Aufidius egregie, utique in libris belli Germanici, praestitit. . . v Si l'on songe, pourtant, qu'Aufidius a été le contemporain et l'ami de Sénèque, qu'il a vécu juste au temps où la nouvelle mode était dans toute sa vogue, on aura de la peine à croire qu'il en ait été complètement exempt, d'autant plus que son fragment sur la mort de Cicéron '-' dénote le contraire. Cluvius est aussi un contemporain de Sénèque et des beaux jours de la nouvelle école. Ce qui distingue Tacite de Sénèque, ce qui le distinguait sans doute aussi, peut-être à un moindre degré, d'Aufidius et de Cluvius, c'était plus de sérieux, de gravité et de grandeur; c'était ce caractère particulier que Pline le Jeune admirait déjà dans son éloquence et qu'il a su si bien définir : t^Respondit Cornélius Tacitus eloquentissime et, quod eximiuni orationi ejus inest, crefxvôos^^Kf^

''''> X, 1, 109 sq.

W Cité par Sénèque le Rhéteur, Si,„h., XF, i8 et 93.

W Ep., II, 11, 17.

C()\CLUSIOi\.

Aussi loniflomps (jii'il l'a pu. c'csl-à-dlro j)()ur les AiukiIcs [oui entières et au moins pour toute la partie conservée des Histoires, Tacite a travaillé de seconde main, d'après des sources dérivées, n'ayant recours aux sources premières que par exception et ne leur faisant jouer qu'un rôle très accessoire.

Il a bien choisi ses sources dérivées. Auiidius Bassus et Servilius Nonianus, qu'il a employés pour la première partie des Annales, Cluvius Rufus, Fabius Rusticus et Pline l'Ancien, dont il s'est servi pour la seconde partie du même ouvrage, étaient les meilleurs historiens qui eussent raconté avant lui les règnes de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron.

Pour la partie conservée des Histoires on ne peut pas dire (ju'il ait choisi Pline l'Ancien. C'était le seul historien qui eut raconté avant lui les règnes de Galba, d'Othon, de Vitellius et de Vespasien, ce dernier en partie seulement. Pline aurait donc été forcément l'unifpie somxe générale de Tacite, même dans le cas où il n'aurait pas adopté de son plein gré la règle de la source principale.

Mais il l'a adopti'e de son plein gré. Dans les Annales, où plusieurs sources générales étaient à sa disposition , il n'a nullement fait de son récit un composé de plusieurs récits fondus ensemble, il a toujours pris pour base un de ses originaux, il a toujours eu une source principale : Auiidius Bassus, probablement, pour les règnes de Tibère et de Caligula et pour la plus grande partie du règne de Claude, Cluvius Rufus pour la fin du règne do Claude et pour le règne de N('ron.

Les sources secondaires lui ont servi à contrôler et à coinplélcr le r('cit de la sourc<' princi|)al('. Les conq)léni<'uts sont l'ares. le ôl<' n'a pas ('((' cxcrcf' d'une façon rigoureuse cl conslanlr.

con

hhlx LES SOURCES DE TACITE.

Tacite s'esl borné à comparer ses sources sur un certain nombre de points particulièrement intéressants à ses yeux.

Même dans la reproduction de ses sources principales, Tacite ne fait pas preuve d'une très grande exactitude : il est souvent infidèle, tantôt involontairement, parce qu'il n'a pas l'esprit scientilique, tantôt volontairement, en vue d'un effet littéraire.

Il sait que ses sources n'ont pas toujours dit la vérité et il vise sincèrement à être impartial et véridique. Mais il s'en faut que son effort soit toujours beureux. La cause générale de ses erreurs d'appréciation est son pessimisme. Il a été injuste surtout envers Tibère, et pour celte cause générale et pour des motifs spéciaux.

Ce qui fait surtout l'originalité de Tacite, ce sont, d'une part, ses éminentes qualités de penseur, c'est, d'autre part, son style.

Quoique, souvent, avec le fait il ait emprunté à ses sources l'expression, ce style est bien à lui : parmi les écrivains de la nouvelle école , dont il a adopté les principes malgré la réaction cicéronienne de Quintilien, Tacite tient une place à part. Il suit la mode, mais en lui faisant perdre son caractère de frivolité. Il a les mêmes goûts que les prosateurs du i^"" siècle, mais avec une gravité et une grandeur qui n'appartiennent qu'à son génie.

Au point de vue du style, les Annales sont supérieures encore aux Histoires; au point de vue bistorique, les deux ouvrages ne diffèrent pas sensiblement. Si les sources secondaires sont plus nombreuses dans les Annales, ce n'est pas que Tacite se soit informé avec plus de soin; c'est que les événements, plus anciens, avaient été racontés plus souvent.

Historien, Tacite ne s'élève pas au-dessus de la moyenne des bistoriens anciens. Comparé à l'idéal que la science moderne se fait de l'bistorien, il est médiocre. Penseur et écrivain, il est de premier ordre.

Si ses deux ouvrages ont survécu, mutilés il est vrai, à ceux dont ils étaient la reproduction , c'est surtout à leur supériorité artisti(jue qu'ds le doivent : les livres les mieux écrits sont ceu\ qui passent le plus sûrement à la postérité.

Mais ils le doivent aussi à la netteté de leurs limites : cbacun

CONCLUSION. U'ob

embrasse une période liisloriinu' (•oni[)lète : les Annales sont l'Iiistoire delà dynastie jidio-ciaudieiine après Auguste; U'i> Ilisluircs , celle de la dynastie flaviennc. Aucune des sources dont Tacite s'est servi, et ([u'il a fait oublier, ne remplissait cette condition "^

*') Aous venons dV-liidioi' la ([iieslion des sources do Tacite. Ce serait la question des sources de l^ofjfjio BraccioUni dans ses Annales et ses Histoires, faussement attribuées à Tacite , qu'il faudrait étudier, si l'on adoptait l'opinion de ^I. I'. Hochart, De l'authenlicilé des Annales et des Histoires de Tacite, Paris, Tliorin, 1889, lequel a repris et élargi la thèse do M. Ross, Tacilus and BraccioUni; ihi Annales forged in ihe ffleentli centimj, London, 1878. ^lais les arguments (pi'ils invoquent pour démontrer que Tacite n'est pas l'auteur des deux ouvrages prouvent seulement que Tacite n'est pas un historien irréprochable; et les arguments qu'ils invoquent pour attribuer les deux ouvrages à liracciolini ne sont que des conjectures plus ou moins ingénieuses.

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