‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 68 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

1. Il n'y a pas de diiïi^rence sensible, pour la provenance de la matière, entre les Annales et les Histoires. La grande masse des faits a été fom^nie par la source principale; les sources accessoires, tant dérivées que premières, ont donné quelques compléments. Nous essaierons tout à l'heure ^'^ de savoir jusqu'à ([uel point les appréciations sont de Tacite. Quant aux discours, cpii occupent ici, comme dans son premier ouvrage, une place considérable, ce que nous avons dit de ceux des Histoires '-' s'applique, naturellement, à ceux des Annales : ce n'est pas seulement par la forme qu'ils sont originaux, c'est aussi, eu grande partie, par le fond; Tacite a pu s'inspirer de ceux rpie la source avait composés aux endroits correspondants, mais il s'en est inspiré très librement et le plus grand rôle a été joué par son invention créatrice : témoin le discours de Claude (XI, a/j), si nettement distinct de celui que nous ont conservé les tables de Lyon '^l Doué de remarquables aptitudes oratoires, sachant fort bien d'ailleurs, puisque cette sorte de mensonges était commune à tous les historiens anciens, que les discours de sa source n'étaient pas du tout ceux de la réalité, Tacite, quand il avait à composer un discours pour le compte d'un personnage historique, se mettait à la place de ce personnage et le faisait parler comme, selon lui, il aurait dû parler dans une situation donnée et d'après son caractère connu. En dehors des chscours, Tacite a enrichi la matière d'un assez grand nombre de digres-

" Cf. plus loin, ^ III. — - Cf. r^' p.-irtio, cliaii. v, 5^ i, n" i. — ■') CW rliap. 1,^1, 11° .').

OP. h; IN \LITK DK TACITK. VIT

sioiispoiir li'S(|U(4li's il ii"a en recours qu'à ses ((uiujussaiiccs générales, ^ous en avons trouvé de semblables dans les Histoires; mais nous avons reconnu qu'il ne fallait pas attribuer à Tacite toutes les digressions qui interrompent son récit'". Nous allons voir que la même observation convient aux Annales.

Beaucoup de digressions sont introduites par une formule par bupielle Tacite indique clairement qu'il en est l'auteur. Un rapprochement entre Scipion et Germanicus, qui aurait pu venir à la pensée de la source principale, doit être mis au compte de Tacite à cause du mot «accepimus^i'-', qui introduit la mention de Scipion (II. 69). — Le rappel de Silanus fournit à l'historien l'occasion de raconter les aventures de ce personnage sous Auguste (TII, 2/1) : wCasum ejus paucis repetam» '^'. — Au chapitre suivant, il rapporte les plaintes auxquelles donnait lieu la rigueur de la loi Papia Poppaea sur les célibataires, et il ajoute : «Ea res admonet ut de principiis juris, et quibus modis ad banc multitudinem infmitam ac varietatem legum perventum sit, altius disseram. 75 La digression ainsi annoncée sur l'origine des lois et sur l'histoire de la législation romaine remplit les chapitres -2 3 à 38. — A propos de mesures réclamées contre le luxe de la table. Tacite recherche (III, 55) pourquoi ce luxe, qui a sévi depuis la bataille d'Actium jusqu'à l'avènement de Galba, a disparu ensuite : «Causas ejus mutationis quaerere libet. V — Arrivé au moment de son récit où Séjan va jouer un très grand rôle, il revient sur le passé de ce personnage : «Nunc originem. mores, . . . expediam'' (IV. 1). — Un rapport de Tibère au sénat amène Tacite à tracer un tableau détaillé de la puissance romaine à cette époque : «Percensuitque cursim numerum legionum et quas provincias tutarentur. Quod mihi quoque exsequendum reor. quae tuni romana copia in armis,

''* 1" partie, cliap. iv, S i, n" .'}.

(^' Sur ia valeur de cette l'orniule, cf. 1" partie, chaf). iv, S i, n" .5.

'■'' Tacite promet, à ia fin de cette digression, d'écrire l'histoire d'Auguste : rSed aliorum exitus, simul cetera illius aetatis memorabo, si, elVertis in quae tetendi, piures ad curas vitam produxero. -^

/ris M<:S SOURCES DE TVCITE.

(|iii socii rej'os, quaiito sit angtistius inipcritaliim 11 (IV, 'i)"^ La (ligrossion remplit les chapiti-fs 5 à -y. — Il s'excuse un peu plus loin (IV, Sa) de raconter beaur()M[) de choses sans grand intérêt et il compare son sujet avec ceux que les anciens historiens romains eurent à traiter. — Après avoir parlé d'une prédiction de Tibère à Galba et de la science divinatoire dans laquelle il était versé. Tacite se demande si c'est le destin ou le hasard qui gouverne les choses humaines (VI. -t^). — En oh, on vit en Egypte un phénix. Tacite expose, à ce propos, ce qu'il sait de l'oiseau merveilleux (VI, 28) : ^tDe quibus congruunt et plura ambigua, sed cognitu non absurda, promere libet. 55 '"-' — Claude agrandit l'enceinte de Rome. Digression sur le pomoerium. de Romulus (XII, -^/j) : ^^ Haud absurdum reor. . . v — JNymphidius, le préfet du prétoire qui devait jouer un si grand rôle dans la révolution où périt Néron, se trouve parmi les personnages récompensés après la répression du complot de Pison. Tacite profite de l'occasion pour donner sur Nymphidius des détails biographiques (XV, 72). Le passage, qui nous est parvenu mutilé'^', commence par ces mots : f^Quia nunc primum oblatus est, pauca répéta m. ?? '*'

D'autres digressions portent sur des faits dont les sources de Tacite n'ont pas pu avoir connaissance. Tacite fait allusion (I, 78) au rôle pernicieux des délateurs sous Domitien, (II, 61 ) aux nouvelles frontières que Trajan donna à l'empire du côté de

'■' Le chapiire G coiiiiiicnoe par une formule analogue : 'rSed congruens crediderim recensere ceteras (juoque rei publicae partes, quiljus modis ad eam dieni habitae sint . . . 'i

'■^) La source de Tacite pour cette digression n'est sûrement pas Pline, Hist. nul., X, 9., 3 sqq. Sur les autres auteurs qui ont parié du phénix, cf. le commentaire de Nipperdey-Andresen. Il est à peine besoin d'afTiriner que Tacite n'a eu ici qu'une source et que les formules de citation («De quibus congruunt et plura ambigua. . . »; ff varia traduntur?i; «• maxime vulgatum. . .n; crsunt qui adseverent. ..'■), etc.) no prouvent nullement qu'il ait fait persomaellement des recherches sur ce sujet.

'■^) Cf. Nipperdey-Andresen à cet endroit.

'''' Ce passage mutilé oiïre une grande ressemblance avec Plular(|uc, G., \) sqq. Il y a probablement conMnnnaut('' de source : Tacite aura nlilisé ici nn

oKiciN Ai.rri' i)K T\(;iTi>:. \\\)

l;i iiitM' lioiipv. (^11. {')',') ) à ce <|iii rcsliiit de son I<mii|is des honneurs (li'ccM-ni^s à Germanicus, (III. (5 y) à la grande éruption du Vésuve. — Il rapporte une prédiction de Tdière sur Galba (IV, 9o) qui n'a pu éveiller l'attention (ju'après le règne de celui-ci*". — Il parle des jeux séculaires de Domitien, à propos de ceux de Claude (XI, i i). — 11 constate que, de son temps, les lettres ajoutées par Glande à l'alphabet se voyaient encore dans les inscriptions (XI, \h). — Il fait allusion à l'avenir de Pomponia juscju'en Sk (XIII, 32J*-\ à ce. qui restait, de son temps, des réformes financières de Xéron (XIII. 5i).

Enfin, un grand nombre de digressions sont des retours sur le règne d'Auguste. Elles n'étaient certainement pas dans Aufidius Bassus. Servilius Nonianus et les autres historiens, sources de Tacite, qui, ayant raconté le règne d'Auguste, avaient parlé à leur place chronologique des faits ou des personnes en question. A propos de la mort de Julie, fdle d'Auguste, et de son complice. Sempronius, Tacite raconte en quelques mots leur triste histoire (I, 53). — Ségeste rentre en scène pendant les campagnes de Germanicus. Il a joué, à l'époque du désastre de Varus, un rôle dont Tacite dit quelques mots (I, 55). — Quand le lieutenant de Germanicus, Gécina, traverse les Longs Ponts, Tacite rappelle qu'ils ont été construits sous Auguste par L. Domitius (I, 63). — A propos du premier procès de lèse-majesté C|ui eut lieu sous Tibère, il fait brièvement l'histoire de la loi en question, qu'Auguste détourna le premier de son véritable but (I, 72). — Ayant à parler des rapports des Parthes et des Arméniens avec l'empire romain sous Tibère, il indique d'abord en résumé (juels furent cos rapports sous Auguste (II. i-k). —

'') Remarquons, d'ailleurs, que la mention de la prophétie n'est pas du tout liée à ce qui précède. Elle serait venue plus naturellement au début même de l'année, là où Tacite donnj le nom des consuls dont l'un est Galba (VI, i5). — A cette prophétie se rattache une autre digression ( VI , 21) sur les relations de Tibère avec Thrasyllus , qui , pendant son séjour à Rhodes , l'avait instruit dans la science divinatoire des Chaldéens. Puis(|u'elle n'est amenée et justifiée cpie par la première, cette seconde digression est évidemment aussi de Tarife.

^ Cf. \ipperdey-Andresen, à Xlll, Sa. 8.

420 LES SOUI'.CRS DK TACITE.

!,(• nrrc (le Pisoii, rciiiicmi de (îci'tnaninis, s'(\st sifjnjilr |)on(l;int les jjuern's civiles et le rè^jne (rAiijjusle (II, /i3). — Lorsque Tibère demande la puissance Iribunitienne pour Drusus, Tacite dit f|uel usage Auguste avait fait de cette institution (III. oo). — {]n particulier, Lepidus, sollicite l'autorisation de réparer à ses frais un monument public; d'autres particuliers avaient déjà fait la même chose sous Auguste (III, 79). — Tihrre accorde à un général le titre (Vimperator; Auguste avait d()iin(^ la même récompense à fpielques généraux (III, 7/1). — La mention d'un décès amène Tacite à dire quelques mots des deux grands jurisconsultes du règne d'Auguste (III, 75). — A propos de la mort de Livic, il résume son histoire (V, 1). — Après avoir enregistré la mort du préfet de la ville, L. Piso, il dit ce que fut cette magistrature, en particulier sous Auguste (VI, 11). — La matière de ces digressions sur le règne d'Auguste a pu être fournie à Tacite par sa source principale ])our le règne de Tibère, mais par la partie de cette source qu'il n'avait pas à exploiter directement.

Pour un certain nombre de digressions, rien ne prouve qu'elles soient dues à l'initiative de Tacite. Telles sont la plupart des notices biographi(jues dont il fait suivre la mention du décès des personnages importants, par exemple les quelques lignes qui sont consacrées à Servilius Nonianus et à Domitius Afer (XIV, 1 9). Tels sont encore les détails historiques sur l'usure à Rome (VI. 16): sm- l'alphabet, à propos des innovations de (îlaude (\I, 1/1); sur la questure (XI, 29); sur l'éloquence des prédécesseurs de Néron (XIII, 3); sur l'administration de Yaerarmm d'Auguste à Néron (XIII, 29). Ces digressions ne sont introduites par aucune formule. D'autres sont introduites par une formule où Tacite n'affirme pas nettement qu'il y ait eu initiative de sa part : la digression sur le mont Caelius à propos d'un incendie qui éclata dans ce quartier (IV, 65 : ç<;Haud fuerit absurdum tradere 75)*'*; la digression sur Pétrone, à propos

'') Malgré ta formul»? : rfiiam scri|it(>ivs in oo flissentiunt» , il est peu croyahle c|UP Tacite, si la digression esl hii'ii de lui, ait consulté plusieurs sources. Nous

OUIOINALITK \)E TACITR. 'ii>l

de sa mort (\Vl, i <S : r De C. Pcln^iio paiica supra rcpclcnda suiit??). D'un côté, parmi les liisloriens roiuaiiis, Tacite n'a pas le monopole des digressions; d'un autre coté, l'élude des Histoires nous a montré ^^* qu'une formule quelconque ne sullit pas à garantir l'initiative de Tacite. Que faut-il penser de celle dont il se sert pour amener la digression sur Curtius Hufus (\{, 21): r. De origine Curtii Rufi, quem gladiatore genifum quidam prodidere, neque falsa prompserim et vera exsequi pudet»? Le récit qui vient ensuite offre une grande ressemblance avec le début d'une lettre bien connue de Pline (VII, 27). Mais il est évident que cette lettre n'a pas été la source de Tacite, Sur (picl(|ues [joints, Pline est supérieur à Tacite; en général, c'est au contraire Tacite (pii est le plus exact et le plus détaillé. Pline dit (jue Curtius, à ses débuts, était attaché à la personne du gouverneur d'Afrique : «oblinentiAfricani 75; Tacite : «sectator quaestoris, cui Africa obtigerati?. Pline dit qu'un jour il se promenait

«in porticu»; Tacite : «in oppido Adrumeto vacuis por-

ticibusw. Tacite dit seul ([u'il fut élu à la préture comme candidat de Tibère, qui excusa ainsi l'obscurité de sa naissance : «Curtius Rufus videtur mihi ex se natusw; il parle seul de sa vieillesse et de son caractère. L'indépendance de Tacite par rapport à Pline est donc certaine. Mais où Pline, à qui appartient la priorité, avait-il trouvé cette histoire de Rufus? Sans doute qu'il l'avait simplement entendu raconter : «Quod aiuho accidissc Curtio Rufo. » Cela ne prouve pas, d'ailleurs, que Tacite ait puisé lui aussi à une source orale : Aufidius Bassus pouvait fort bien avoir inséré l'anecdote dans son histoire. La formule de Tacite n'empêche pas non plus absolument d'admettre que la digression provient de la source principale : elle exprimerait simplement alors la répugnance de Tacite pour ce genre d'anecdotes, répugnance dont nous avons trouvé la preuve dans les

avons (roiivf^ dans la digression sur les .luils, une i'ornmie analofruc (Uial., V, o) : trPiurimi auctores consenliunt. . . -i, qui ne nous a point paru ('trc l'indice de reclierches personnelles; cl'. 1" partie, rliap. iv, ? m, n" 3. ' Cf. Impartie, chap. iv, ? i, n" 5.

Histoires '•^K Mais nous avouons qu'elle peut être aussi, à la rigueur, l'indice d'une intercalation faite par Tacite.

Parmi toutes les digressions (|ue nous venons d'énumérer et (|ui sont, en somme, proportionnellement un peu plus nombreuses (jue celles des Histoires^~\ les unes étaient indispensables à la clarté du récit. Tacite devait faire l'histoire de la loi de lèsemajesté pour que le lecteur comprit en quoi Tibère l'avait détournée de son sens primitif, après Auguste d'ailleurs. Il devait, avant de raconter les affaires d'Arménie sous Tibère, mettre son lecteur au courant de la situation telle que la laissaient les événements accomplis sous Auguste. Il lui eût été impossible de mentionner le rappel de Silanus sans prendre la peine de dire en quelques mots les causes de son exil. D'autres, sans être nécessaires, sont naturelles, et on n'est pas du tout surpris de les trouver : ainsi la digression sur le luxe à propos de mesures demandées contre le luxe; la digression sur la puissance tribunitienne à propos de la puissance tribunitienne sollicitée pour Drusus; la digression sur la préfecture de la ville, à [)ropos (\\\ premier préfet de la ville dont Tacite eut à enregistrer le décès; la digression sur les relations de Tibère avec Tlirasyllus, et les réflexions de Tacite sur le gouvernement de l'univers, à propos d'une prophétie de Tibère à Galba; la biographie de Nymphidius Sabinus à propos de sa première apparition dans Thistoire. D'autres, enlin, ne sont que des hors-d'œuvre insuUisanniient motivés et mis là non pour l'utilité, mais pour l'agrément : ainsi la longue chgression sur les lois, à laquelle des adoucissements apportés dans l'application d'une loi servent de prétexte; le tableau très détaillé de la puissance romaine, qui eut été beaucoup mieux plac(î en tète des Annales; la digression sur le phénix à propos de l'apparition d'un phénix en Egypte : le fait a tout l'air de n'avoir été mentionné que pour donner lieu à la di-

'' A propos d'un prodige qui aurait accompagné la niorl d'Ot!;on (11. .jo); cf. i" partie, cbap. m, § m, u° 3.

-^ Mais aucune d'entre elles n'égale en étendue la grande digression sur 1<'- Jiiils et la Judée (H(.s/,,V. •- s.p|. ).

or.KilWLlïl': l)K TACITE. 'rl'i

pression: riiistoirc de ralpliabel à propos d iiiic iiiiio\;ilioii de Clîiude dans l'alphabel , innovation ([ui ne dura pas; la digression sur le jwmoerium de Uomulus à pro|)Os d'un agrandissement de l'enceinte sous Claude. Les digressions sont plus nombreuses dans les premiers livres (jue dans les derniers. 11 ne faut pas en conclure ([ue Tacite y renonçait |)eu à peu : seulement, le règne de Tibère lui avait procuré des occasions fré- (pientes de revenir sur le passé immédiat; cette source de digressions s'épuisait à mesure que le récit des Annales avançait, les t'vénements et les personnages qui avaient quelque rapport avec le règne d'Auguste devenant toujours plus rares.

'2. Il est assez facile, en général, de distinguer les parties ajoutées par Tacite au fond de la source principale: il l'est beaucoup moins de savoir quelles suppressions il s'est permises : nous n'avons pas ici, comme pour les Histoires, des récits dérivés sûrement de la même source <[ue celui de Tacite, et qui puissent nous fournir des termes de comparaison. Nous sommes pourtant certains ([ue Tacite a fait des suppressions. A plusieurs reprises , il avoue lui-même qu'il n'a pas reproduit toute la matière de ses sources: «Nerone iterum, L. Pisone consulibus pauca memoria digna evenere, nisi cui libeat laudandis fundamentis ettrabibus, quis molem amphitheatri apud campum Martis Caesar exlruxerat, volumina implere, cum ex dignitate populi Romani repertuMi sit res inlustres annalibus, talia diurnis Urbis actis mandare'7 (XIII. 3i)'-^'. — «Et celeberrimae luxu famaque epulae fuere, quas a Tigellino paratas ut exemplum referam, ne saepius eadem prodigentia narranda sitw (XV, 87). — t^Exsequi sententias haud institui nisi insignes per honestum aut notabili dedecore; quod praecipuum munus annalium reor, ne virtutes sileantur. utque pravis dictis factiscjue ex posterilate et infamia metus sit 55 (III. GS) ■-'. — A plusieurs reprises, il s'excuse de raconter

' Il est \rai qu'il s'agil ici d'une source secondaire, Pline (cl', rhap. 11, ^ m , n" 1); mais la déclaralion do Tacite n'en est pas moins instrncti\o.

' \u\v rncavc \l\, i 'i : r()„os (irs uohlf. qui se déslionoivivut eu Mi..at.ml Mil- le Wu'iWn- (Ir. \r.n.ni lahi |.-.iiin.-|... w iminlniiliiri Iradaiii., i.iajei il.iis eeiiiin

It^lt LES SOL HC ES DE TAf^lTE.

des choses qui n'en valent guère la peine. Il a des raisons spéciales de ne pas les négliger : il raconte les [)rocès de Falanius et de Rubrius, simples chevaliers romains, parce qu'ils furent les premiers poursuivis, sous Tibère, comme coupables de lèsemajesté : «Haud pigebit referre praetemptata criniina, ut

quibus initiis gravissimum exitium inrepscrit nos-

catur55 (I, y 3). — Pourquoi menlionne-t-il les vacances de l'an il)? ttRes eo anno prolatas haud referreui, ni pretium foret Cn. Pisonis et Asinii Galli super eo negotio diversas sentenlias noscere» (II, 35). — C'est à l'intervention de Thraséa dans la discussion qu'un sénatus- consulte sans importance doit d'avoir été enregistré : «Non referrem vulgarissimum senatus consultum, . . . nisi Paetus Thrasea conlra dixisset praebuissetijue materiem obtrectatoribus arguendae sententiae^i (XllI, '^9)^'^. — S'excuser de la sorte, n'est-ce pas donner clairement à entendre que des suppressions ont été opérées là où certaines considérations particulières n'ont pas sauvé un fait regardé comme insignifiant en lui-même?

Tacite est bien toujours tel que les Histoires nous l'ont montré : il se fait la plus haute idée de la dignité du genre historique; il dédaigne le détail futile. Nous venons de rencontrer deux définitions de l'histoire, qui sont caractéristiques : l'histoire ne doit s'occuper que des événements importants, «res inlus-

tribuendum puto.n Dion cite des noms propres, mais de familles et non d'individus (LXI, 17, h). — XIV, 6/1 : rrQuicunique casus temporum iilorum noLis vel aiiis auctoribus noscent,praesumptum liabeant, ([uotiens f'ugas et caedes jussit princeps, totiens grates deis actas...^er^ue tamen silebiimis, si (|iiii(l senatus consultum aduiatione novum aut patientia postremum fuit. " » r^l la le laiijrage d'un historien qui ne se fait pas scrupule d'élaguer ce qui lui paiail iiisiiniillant. — Tacite déclare qu'il ne rapportera pas les dernières paroles dr Sciii'(|m' ( \V, 63) : ff . . . advocatis scriptoribus ploraque tradidit, quae in \tii|;;is cdil i ijus verbis invertere supersedeo.?? Mais on ne peut pas conclure de celle (le( jaialion que le discours en question était dans la source, reprodnil le\liielleiiieul im airangé par elle. Il est même probable que, l'écrit de Sénè(iue etaul Ires cniinu, la source avait, comme Tacite, jugé qu'il suflisait d'y renvoyer.

''^ Voir encore II, 39 : trQuorum auctoritates adulatioiies((ue retiuli, u( sciretur vêtus id in re publica maluin-' (compte rendu de la séance du si'ual où fui prononcé l'arrêt rnnire Libon).

OlUGlNALITh: l)K TACITK. '1-25

Uvs5i; sa [)riiRi[)al(' mission ol dr jjlorilicr la verdi cl (rdlVayci' le vice. Non seulement i! la veut noble et moralisatrice, mais encore il redoute pour elle la monotonie : tt Ktiam si bella externa et obitas pro republica mortes tanta casuum similitudine memorarem, raeque ipsum satias cepisset aliorumque taedium exspectarem , quamvis bonestos civium exitus, tristes taraen et continues aspernantium; at nunc patientia servilis tantumque sanguinis domi perditum fatigant animum et maestitia restringunt. 55 Pourquoi donc Tacite impose-t-il à ses lecteurs ce long et lugubre défilé? «Detur hoc inlustrium virorum posteritati, ut (fuomodo exsequiis a promisca sepultura separantur, ita in traditione supremorum accipiant babeantque propriam memonam?» (XVI, 16). Il s'est déjà plaint plus baut de la monotonie de son sujet : «Nos saeva jussa, continuas accusationes, fallaces amicitias, perniciera innocentium et easdem exitu causas conjungimus, obvia rerum similitudine et satielate^^ (IV, 33). Il s'excuse et se console de n'avoir pas à traiter d'aussi beaux sujets que ses devanciers en faisant valoir que son récit peut être très profitable : «Pleraque eorum, quae rettuli quaeque referam, parva

lorsitan et levia memoratu videri non nescius sum Non

tamen sine usu fuerit introspicere illa primo aspectu levia, ex (piis magnarum saepe rerum motus oriuntur55 (IV, Sa). C'est im orateur, c'est un moraliste qui parle, ce n'est pas un esprit scientifique. Les petits faits sont monotones, ils ne méritent pas d'être mentionnés pour eux-mêmes : donc, toutes les fois qu'ils ne seront pas recommandés à Tacite par quelque motif spécial, il les négligera. Le souci de l'effet moral et surtout de l'effet littéraire passe avant celui de l'exactitude. Nous n'avons pas ici le moyen sûr que nous avions pour les Histoires de constater les suppressions et les inexactitudes, mais les déclarations de Tacite nous donnent à penser ({ue sous ce rapport le second ouvrage ne diffère pas sensiblement du premier.

Cependant il y a dans les Annales une partie pour la([uelle Tacite s'engage à être plus complet que beaucoup d'entre sources, (pie sa s )i!rce principale en particulier. C'est l'énumé-

ses

/iâ6 I.ES SOURCES DK TACITE.

i-alioii (les procès qui suivirent ia cliule de Séjan : «Neque suiii i^fiiarus a pierisque scriploribus oiiiissa multorum pericula et poenas, duni copia fatiscunt aul, quae ipsis nimia et niaesta fuerant, ne |)ari taedio lectures adficerent verentur. Nobis pleraque digna cognitu o!)venere, quamquam ab aliis incelebrata» (VI, 7). Il complète donc le récit de la source principale par d'autres récits. Nous verrons bientôt ia raison de ce scrupule exceptionnel d'exactitude.

Nous sommes sûrs que Tacite a supprimé, les considérant comme indignes de l'bistoire à cause de leur insignifiance, certains détails donnés par ses sources. En a-t-il supprimé aussi à cause de leur grossièreté? A-t-il adouci des traits trop réalistes? Le fait, établi pour les Histoires ^^\ est probable, sinon certain pour les Amiales. Quand Tacite parle des débauches de Tibère ou de Néron, il garde une réserve qui contraste de la manière la plus frappante avec la crudité de Suétone. Que l'on compare, par exemple, les détails précis et obscènes que celui-ci donne .sur les relations incestueuses de Néron et d'Agrippine (/Ver. , 28) avec le passage (XIV, 2) où Tacite signale les provocations criminelles d'Agrippine. Néron, après l'assassinat d'Agrippine, contempla, dit-on, le cadavre de sa mère : rt Aspexeritne matrem exanimem Nero et formam corporis ejus laudaverit, sunt qui tradiderint, sunt qui abnuant^? (XIV, 9). Suétone insiste sur cette scène horrible : rcAdduntur bis atrociora nec incertis auctoribus : ad visendum interfectae cadaver accurrisse, contrectasse membra, alia vitupérasse, aba laudasse, sitique intérim oborta bibissew i^Ner., o/i).

Tacite a donc toujours la même répugnance pour le laid et pour l'ignoble, le même souci de la noblesse. Mais jusqu'à quel [)oint cette réserve, telle que nous la montrent les passages cités, avait-elle été observée par sa source? Aulidius Bassus et Cluvius Rul'us, les deux sources principales des Anales, avaient-ils obéi à des scrupules (jue ne comuit point la

nales ,

Cf. 1" paillo, rliMp.

OllKiliM \M l'K 1)1^ TACITK. ^'21

source priiicipiilc des llisioin-s . IMiiie l'Ancien"/ t\ous ne savons pas au juste.

3. Avec les omissions volonlain>s, nous avons sijjnalé dans les Histoires des négligences involontaires, que les récils parallèles de Plutarque et de Suétone nous ont permis d'attribuer sûrement aux habitudes d'esprit de Tacite, oratoires et nullement scientifiques. Il est bien invraisendjlable qu'il se soit corrigé de ce défaut en achevant d'écrire les Histoires, et qu'il ait composé les Annales avec une attention plus soutenue et une vigilance plus scrupuleuse : il n'était plus à l'âge où les habitudes se perdent facilement, et l'idée qu'il se faisait de l'histoire, •comme tous les Romains , n'était pas de nature à l'éclairei- sur les imperfections de son premier ouvrage. Cependant nous n'avons pas le droit de lui imputer, sans autre raison, toutes les erreurs que l'on peut relever dans les Annales. Il est possible que beaucoup d'entre elles remontent jusqu'à la source ''^ Ainsi, nous avons rendu responsable, et non sans vraisemblance'^*, la source principale, Aufidius, du manque de vérité qui nous a cho(jués dans la description des côtes de Germanie (II, 2 3). Tacite fait naître Caligula dans le camp de son père Germanicus (I, hi) : f. infans in castris genitus55. C'est une erreur que Suétone (^Calig., 8) réfute au moyen des Acla, des documents officiels : Caligula était né à Antium. Mais ce passage de Sué-

1'' I*ar oxeinpie, la confusion entre les Ampsivarii et les Angrivarii (II, 8); cL ^iJ)per(ley-Andresen à cet endroit. Peut-être avons-nous affaire simplement à une erreur de ci)|iish'. L'attribution du pontificat à Néron, fils de Germa-

uicus (III, ■)()): ri. M|i|Hi(li'\-Andresen. — Une erreur sur la nature première des rourlions th' (pu-^lcur (\1, aa); cf. idem. — Epidaphné prise pour un faubourg d'Antioche (II, 83); cf. Mommsen, Hist. rom., t. XI, p. 17. — Une autre erreur sur l'âge de Pompée f[uand il joua un rôle militaire dans les guerres civiles (XIII, 6); cf. Nipperdey-Andresen. — D'une façon générale, les récits de campagnes laissent beaucoup à désirer dans Tacite, et Mommsen a souvent relevé cette imperfection (cf. Hisl. rom., IX, 65 et 280; XI, 972). Mais jusqu'à c[uel point est-elle imputable à Tacite? Ni Aufidius ni Ciuvius (rrbellis inexpertusn, Htst., l, 8) n'étaient plus compétents cpie Tacite. — Il ne donne presque jamais les dates avec précision : encore un défaut dont il est bien probable cpie ses sources sont, au iimius eu graudo |),irti<', res|i()nsaliles. -' Cf. chap. lu, ? IV. n' :-,. *

^28 l>KS SOUHCKS DE TACITE.

lono prouve (jiio rerreur était très répandue : «Versiculi iniperitanle mox eo divulgati apud hibernas legiones procreatuni indicant :

In ctislris nnliis, patiiis nulrilus in armis, Jam designali principis onien cral.r,

Aulidius n'en avait-ii pas été dupe? Pline, cpie Suétone réfute aussi, avait dit presque la même chose dans ses Guerres de Germanic^^^ : «Plinius Secundus in Treveris (genitum scribit), vico Ambitarvio supra Confluentes. » Mais voici, par exemple, une inexactitude que nous ne pouvons guère songer à mettre sur le compte de la source. Tacite (I, lo) nomme quatre personnages : M. Lepidus, Gallus Asinius, L. Arruntius et Cn. Piso, puis il ajoute : «Omnesque praeter Lepidum variis mox criminibus struente Tiberio circumventi sunt. 55 Or, plus loin, quand il mentionne l'accusation et la mort d'Arruntius, il n'est pas, tant s'en faut, aussi afîirmatif : «Sed testium interrogation!, tormentis servorum Macronem praesedisse commentarii ad senatum missi *ferebant; n«///r/e^MC in eos^^ imperaioris Utterae suspicioneni clahanl invalido ac fartasse ignaro jîcta pleraque oh immwiUas Macronls notas m Àrruntiumv (VI, àj). Quant à Cn. Piso, l'ennemi et le prétendu empoisonneur de Germanicus, il se donna la mort à la suite d'un procès qui lui fut intenté par les amis de Germanicus, et dans lequel Tibère lui-même ne fut pour rien ^^\ Qu'un contemporain comme Aulidius ait commis une pareille erreur, cela n'est pas croyable. Au contraire, elle est fort expHcable de la part de Tacite. Quand il écrivait le premier livre des Annales, il savait seulement que Pison et Arruntius moururent sous le règne de Tibère et à la suite d'une accusation; il ne se rappelait pas exactement dans quelles circonstances. Il n'eut pas le soin de vérifier si son affirmation était bien juste''''. — Après avoir annoncé (VI, 2 2 ) qu'il rappor-

'■' Cf. chap. n , 8 n , n° 6.

'-) Contre Arruntius et ses coaccusés.

(') a.Ann., III, losqq.

!^' Même si l'on admel avec Xipperdey (à I, io)fjue, dans la pliiase de Tacite.

nniciNALiri': dk tvciti:. vj'i

torn en temps opporlim mit' |)ri'(li((inii du lils (Ik Tlir;is\ Uns. le maître et l'ami de Tibère, sur iNéron, r^n filio ejiisdem Tlirasiiili praedictum Neronis imperiiim"', voici ce cju'il raconte (\l\ . 9 ) : rNam consulenti (Agrijipinae) super iNcrone respon- (lei'imt (;lialdaei fore ut imperaret matremque occiderel. 17 Tacite a perdu de vn<^ les termes précis de sa promesse : il ne parle maintenant (pie des Chaldéens en général. — Quel est ce désastre de Lyon que Néron soulagea en offrant à la ville une somme considérable pour réparer les monuments détruits (XVI, i3)? Tacite a cru l'avoir mentionné à sa place clironologique : il est impossible de supposer que l'oubli remonte jusqu'à la source"'. — Ce n'étaient pas les insignes consulaires qu'avait reçus le préfet du prétoire, Rufrius Crispinus, comme le dit Tacite (XVI, 17), mais les insignes prétoriens, comme il l'a dit plus baut (\I, A). — Tbraséa, dit-il (XVI, 21), s'était abstenu de paraître au sénat le jour où les honneurs divins furent décernés à Poppée. Tacite n'a pas parlé de ce décret du sénat à propos des funérailles de Poppée (XVI, 6). Encore une inadvertance qui est certainement de lui *"-'.

Les inexactitudes d'expression sont assez fréquentes. Au lieu du mot précis. Tacite aime le terme vague, plus oratoire; il sacrifie à l'effet la rigoureuse vérité. «Ne feminae quidem exsortes periculiî), dit-il (VI, 10) à propos des procès qui suivirent la chute de Séjan. Et il n'a qu'un exemple à citer, celui de Vitia. — Un peu plus loin (VI, â/i), «tôt per annosw signifie trois ans; XIII, 6, «saepe??, deux fois; de même, XV, ^7'^'. — • Le Breton Caratacus parle à ses soldats de leurs ancêtres qui ont repoussé le dictateur César : il ne sait pas et Tacite a oublié que César n'était encore que proconsul des Gaules quand

-■oiHiios-1 se rapporte seulement à Asinius et à Arruiitiiis, co qui est fort contestalilc, il y a eu de la part de Tacite inexactitude eu ce qui concerne Arruntius.

'■' Nipperdey admet une lacune dans le texte après «cladem Luguduncnsem».

(-' Autre exemple : XIV, 12, il mentionne le rappel de Valerius Capito et de Licinius Galiolus , anciens préteurs , exilés par Afjrippine. Nulle part il n'a parlé de leur exil.

(•') Cr. Nipperdey-Andresen.

/i30 uis s()yp,(;i^:s dk tacite.

il p;iss;i en HrcUigiie (XIl, 3 A). — ?<; Trucidatis toi insignilms riris, ad postrcmuni Ncro virtutem ipsam excindore concupivil inlerfoclo Thrasea Paeto et Barea Sorano?? (XVI, 21). Au moins on ce (jui concerne Barea Soranus. on peut trouver que Tacite n'a pas le droit d'employer un mot si pompeusement éiogieux , puisqu'il a rapporté de ce personnage un trait de flagornerie qui ne nous donne pas une très haute opinion de son caractère (\1I, 53). Mais Tacite se préoccupe ici, avant tout, de ménager uno fjradalion du plus heureux effet. Le fond est sacrifié à la forme.

1. Dans la partie conservée des Histoires'^^K Tacite s'est plus d'une fois écarté du plan de la source, sans cependant transporter aucun événement d'une année dans le récit de l'autre année. Les Ànnaks'^'^^ vont nous fournir des exemples de libertés plus grandes; mais, ne possédant ni la source de Tacite ni un autre ouvrage que nous puissions regarder avec certitude comme une dérivation de cette source, nous en sommes réduits à mentionner et à expliquer ces libertés; nous ne devons pas chercher à apercevoir les modifications de détail que Tacite a pu introduire dans l'ordre du récit de chaque année.

D'abord, Tacite est toujours annaliste. Quelque gênant qu'il le trouve parfois, il subit le joug de la tradition; c'est lui-même qui le déclare : «Ni mihi destinatum foret suum quae<|ue in annum referre, avebat animus antire statimque memorare exitus quos Latinius atque Opsius ceterique flagitii ejus repertores habuere, non modo postquam Gains Caesar rerum potitus est,

sed incolumi Tiberio Verum bas atque alias sontium

poenas in tempore trademus?) (IV, 71). Il lui arrive plusieurs fois de renvoyer par des formules analogues à la suite de son récit chronologique. Il raconte (I, 58) que la femme d'Armi-

(•) Cr. ]"■ partie, cliap. v, S< 11.

-) Cf. ^ipperdey-Ancll■ese^, Inlrod.. |). l^^ scpj.; Hoislmaiiti, p. •?.() s(|(|. ;

{). flirscliWd. //«Ws, t. oT). p. :{(;;i >(i(|.

ORKîlNALITH DK TVCITi:. 'i3l

iiiiis lui livit-e aux Romains et (|irolle accoiiclia (riiii lils (|ui lui élevé à Ravoiinc: (|ii(' devint-il? cdri lempore memoral)0. ^ — Le gouveruciir loinaiii de Syrie, Crelicus Silanus, sans ôler au roi Vonones son titre et son hixe de souverain, le fait garder à vue. Comment \onones se vengea-t-il de cet affront? rin loro reddemus» (II, A). — Le lils de ce Thrasylliis qui avait été le maître de Tibère dans la science des Chaldéens prédit plus tard que ^éron serait empereur; Tacite y reviendra en temps voulu : kIu tempore memorabitur 75 (VI, 93). — Le consul désigné C. Silius reparaîtra plus tard : ^Cujus de potenlia et exitio in tempore memorabo» (XI, 5).

Cependant il n'a pas poussé le respect de l'ordre annalisti<|uc jusqu'à s'astreindre, comme dans les Histoires, à prendre pour point initial de son récit le début d'une année. Le 1" janvier 69 n'est pas une date sans importance '" : ce jour-là commence en Germanie la révolution qui doit porter Vitellius à l'empire; quelques jours après. Galba adopte Pison et Othon déçu forme le projet de le renverser. Mais il est certain (jue la mort de Néron eût été un point de départ plus net et plus naturel. Tacite, esclave de la tradition, n'est pas remonté jusque-là et a dû . pour rendre son récit intelligible , le faire précéder d'une introduction qui résume systématiquement les faits accomplis depuis cette mort jusqu'au i""" janvier Gq : nous eussions mieux aimé, à coup sûr. un récit détaillé de ces quebpies mois. Tacite a vu les inconvénients artisti(pies et même bistori(jues d'une telle façon de procéder, et, au lieu de commencer son bistoire du règne de Tibère au i" janvier 1 5 , il a pris pour point initial la mort d'Auguste et le début même du nouveau règne.

En outre, il a transgressé trois fois, d'après ses propres aveux, le principe de la séparation rigoureuse des années. Dans les cbapitres 82 à 87 du livre VI, il a réuni les événements d'Orient pour les années 35 et 36 : «Quae duabus aestatibus gesta conjunxi . quo requiesceretanimus a domesticis malis v (VI , 38) (2) —

'^ Quoi (|uoii disp Hirscliiold. oiiv. au'.

-' l'iip pnrfio seuiemeni dos événemonls rin HO osi liiconh'-c dans i-cs cliaiiitros:

'i3:> LES SOURCES DE TACITE.

Dans les cliapilros G à y du livre XIIl, il a fait la même chose pour les affaires du même pays en 5 A et 55 : «Quae in alios consules egressa coiijunxi?? (XIII, 9). — Dans les chapitres 3î à /jo du livre XII, il a raconté les événements qui se sont passés, en Bretagne pendant plusieurs années'^' : wHaec quamquam a duobus propraetoribus plures per annos gesta conjunxi, ne divisa haud perinde ad memoriam sui valerent. Ad temporum ordinem redeor. (XII, ho). Il est à remarquer que, dans les trois cas, l'ordre chronologique a été abandonné pour des événements extérieurs, pour des guerres.

Ces trois cas sont les seuls où Tacite s'excuse d'avoir fait empiéter une année sur une ou plusieurs autres. Mais il a souvent pris la même liberté sans le dire, presque toujours dans le récit des guerres ou autres événements extérieurs. Voy ons , par exemple , les affaires d'Orient. Au livre II, ch. 1 et suiv., en tête du récit de l'année 1 6 et comme introduction aux événements qui vont bientôt se passer dans ce pays, il jette un coup d'œil sur son histoire pendant le règne d'Auguste ^'^l Au chapitre ho du même livre, il annonce l'envoi de Germanicus en Orient, dans le récit de l'année ly. Aux chapitres 53 et suiv., dans le récit de l'année 18, il expose les mesures prises en Orient par Germanicus jusqu'à sa mort, en 1 9 : cette exposition est à peine interrompue par la mention de quelques autres événements à la fin du récit de 18. Au chapitre 3i du livre VI, il reprend les choses depuis la mort de Germanicus et, dépassant l'année présente, 35, les conduit jusc[u'au milieu de 36'^'. La fin de 36 est racontée à partir du chapitre hi. Aux chapitres 8 et suiv. du livre XI, en hj, il remonte jusqu'en /i 3 '''. Les événements de 3^ à/ia étaient racontés dans la partie perdue de l'ouvrage. Il reprend le récit

le reste, à partir de VI, h\, dans le récit de l'année 36; cf. Xipperdey-Andresen, à VI, 38.

(" De /.7 à .^8; cf. Mpperdey-Andresen, à XII, 3i, 56 et Zio.

'-2) CL idem, à II, 1.

'■''' C'est l'un des trois cas où il s'excuse d'avoir abandonné l'ordre chronologique.

("' Cf. Mpperdey-Andresen, a \t, 8.

ORIGINALITÉ DE TACITF. /.33

au cliapitre àh du livre XII , en 5 i , et le conduit alors juscju'en 5 h '''. Aux chapitres 6 et suiv. du livre XIII, en 5/i, sont racontés les événements de h à et 55'-'; aux chapitres 3/i et suiv. du même livre, en 58, ceux de 56 à 59(2); aux chapitres 28 et suiv. du livre XIV, en 60 , ceux de 60 ; aux chapitres 1 et suiv. du livre XV, en 62, ceux de 61 et 62 '^*; aux chapitres 2/1 et suiv. du même livre, en 63, ceux de 63. On le voit, rarement les affaires d'une année sont racontées à part; le plus souvent Tacite revient en arrière, mais quelquefois aussi il empiète sur l'avenir.

Les affaires de Germanie sont racontées par années, tant que dure le commandement de Germanicus : celles de l'année 1 /i : 1 . 3 1 - 5 1 ; celles de l'année 1 5 : 1 , 5 5-7 1 ; celles de 1 6 : II , 5- 26. Mais à partir de son rappel le principe de la séparation n'est pas toujours respecté : ainsi les années 5 7 et 58 sont réunies dans les chapitres 53 et suiv. du livre XIII '^*. Les affaires de Bretagne sont conduites de /ly à 58, dans un seul récit (XII, 3i sqq.)'*^', et de 59 à 61 , dans un autre récit (XIV, 29 sqq.)'">. Au contraire, la guerre de Tacfarinas, en Afrique, qui dura quatre campagnes, est racontée en quatre fois (II, 52 sqq.;lll, 2 0sqq. ; III, 73 sqq. ; IV, 28 sqq.).

La réunion a été opérée aussi pour certains événements intérieurs. Le procès de Libon eut lieu en 16 (II, 27 sqq.). Mais la dénonciation datait déjà de loin : c^Libonem, ne quid in novitato acerbius fieret, secundo demum anno in senatu coarguit, medio temporis spatio tantum cavere contentus v , dit Suétone ( Tib. , 2 5). Déjà la formule assez vague par laquelle Tacite introduit ce récit nous aurait mis en éveil : r^.Sub idem tempiis e familia Scribonio-

' CA'. Niiipcrdey-Anflresen, à XII, li, lih, et 5i.

- (Test encore un des trois cas où Tacite s'excuse d'avoir l'ait empiéter le récit d'une année sur celui d'une autre.

'^' Cf. .Xipperdey-Andresen, à XIII, -35, 36, Ai. .Nipperdey croit que ce récit ne dépasse pas l'année 58; Mommsen, Hint. rom., t. X, p. 217, a montré qu'il comprend ini'-si ôg.

' Ci'. ^i[lperdey-Andresen, à XIV, a.S, et à XV, 6.

=■ et. idem, à XIII, 53, .5A et 55.

'*'' Encore un des trois cas où Tacite s'excuse.

''' Cf. Tacite, \\\\ 39. et Xipperdey-Andresen. a cet mdroit.

'i3/i LKS SOURCES l)K TACITE.

riiiii Lil)o Dnisiis (lerfn'liii' nioliri res novas. 7i C'est par une l'orijiiile semblable ([n'est amené (XI, 8) un récit des affaires d'Arménie dans lequel Tacite revient en arrière de plusiem^s années. — La même formule précède (Xli, 56) le récit du percement d'une montagne, ouvrage d'art destiné à mettre le lac Fucin en communication avec le fleuve Liris. Pour inaugurer le canal, Claude donne une première fête sur le lac; puis on s'aperçoit que le creusement n'est pas sullisant (5 -y) et les travaux recommencent; non pas tout de suite cependant : fcEoque, temporc Interjecto, altius effossi specus. v Claude donne une nouvelle fêle d'inauguration. Tout cela n'a guère pu se passer en un an 'i'. — La conjuration de Pison est racontée d'un bout à l'autre l'année où elle éclata, en G 5 (XV, Zi8 sqq.). Mais elle existait avant cette année. Déjà Tacite en a signalé l'origine en 69 (XIV, 65) : t-^Unde Pisoni timor et orta insidiarum in Neronem magna moles et inprospera. ?' En 6/i, l'un des conjurés a proposé de tuer Néron pendant l'incendie de Rome (XV, 5o). D'ailleurs la conjuration, qui devait éclater le jour des jeux du cirque en l'honneur de Cérès (XV, 53), fut découverte la veille (5/j), c'est-à-dire le 18 avril. Or il est impossible que dans les trois premiers mois de 65 se soit passé tout ce que Tacite raconte des progrès de la conjuration dans les chapitres k% à 53. Elle commença vraisemblablement en 63 ^~\

Mais ces infractions au principe annalistique, avons-nous le droit de les imputer à Tacite ^■^' ? Ne peut-il pas se faire que sa source ait pris quelquefois la même liberté? Dans certains cas, il est probable que l'initiative de la réunion ne revient pas à Tacite : ainsi la source principale n'avait guère pu songer à commencer dès 6/1 le récit de la conjuration de Pison, ou à répartir sur deux ou trois années le récit des menées secrètes de Libon. H n'est guère admissible non plus qu'elle ait consacré chaque année une

') Ci". Nippordey-Andt-Psen , ;. XH, Ï^C^. Suô

on(

durèrent onze ans.

i« Cf. Mpperdey-Andresen, à \\, /|.S.

-) CVsl l'opinion de Hirsplileld . o),r. rilé.

ORir.INAlJTl': DR TACITK. ',:5r,

iiKMifioii spi'cialc aux affaires d'Oricnl (iii de Br('laj;ii.' ou de (icrmanie : pour toutes ces provinces elle avait sans doule ('tabli des groupes d'années, prenant pour centres les années où qnelrnie événement plus saillant s'y était produit. Tacile a-l-il conscrvi' ou remanié ces arrangements ? Presque partout où il no le dit pas, nous l'ignorons. Mais ce que nous savons, c'est que. si la source avait secoué de temps en temps la tyrannie du joug aiinalistique, Tacite l'a secouée plus souvent qu'elle.

Nous le savons par les trois déclarations de Tacite rapportées plus haut. On peut admettre, en effet, (|u'il ne s'est pas excusé toutes les lois qu'il a modifié l'ordre de la source, et on doit même l'admettre, puisque cela est démontré pour les Histoires '•^^; mais on ne peut pas admettre qu'il se soit excusé d'avoir abandonné l'ordre chronologique en des endroits où la source l'avait abandonné déjà; on le peut d'autant moins que, dans deux cas sur trois, en même temps qu'il nous avertit de la liberté prise, il dit pour quelle raison il a cru devoir la prendre (VI, 38 et XII, ho). Non seulement, dans les trois cas où il s'excuse, son initiative est certaine, mais encore elle est très vraisemblable au moins dans un autre cas, malgré son silence. Il mentionne (II, 88) la mort d'Arminius, en i 9 , presque aussitôt après avoir raconlé celle de Germanicus (II, 79 sqq.), sans dire formellement que la première arriva cette année-là. Elle n'arriva, en effet, qu'en 9 1 '-*. Mais Arminius a été l'adversaire de Germanicus : leurs morts sont rapprochées à dessein. L'inexactitude (il y a inexactitude, puisque le récit de Tacite ferait croire au premier abord que le chef germain mourut en ig) est plutôt de Tacite, qui, plus éloigné de ces événements, était peu sensible à une différence de deux années, que de la source, qui était un contemporain et avait plus nettement conscience qu'un asso/ grand intervalle de temps sépara les deux morts ^^\

^'' {'A. 1'" partie, rliap. v, !^ ii.

-' ('.{'. Nippordey-Andresen, à 1!. 88.

■' Hii>cl]leld, p. 365 sqq., démontre que fa naissance des jumeaux de Drusus ,

dont Tarilc l'ait mention en ig, presque aussitôt après la niorl de Germanicus

vj6 lks soi hcks dk tvcite.

(Jiiaiit aii\ raisons (|iie Tacite doniio de sa conduite dans les tleux cas où il la justifie, l'une est une raison de sentiment. Il a réuni, dit-il, les événements d'Orient pour les années 35 et 36, ccquo requiesceret animus a domesticis malis55 (VI, 38). Sans doute les exploits de L. Vitellius sur l'Euphrate devaient reposer son esprit lassé par le récit des longues et monotones cruautés de Tibère après la chute de Séjan. xMais n'a-t-il pas songé aussi îi ses lecteurs? Ne s'est-il pas mêlé une préoccupation littéraire à cette satisfaction personnelle? N'a-t-il pas voulu, d'abord, couper par une digression d'une étendue suffisante l'uniformité des événements intérieurs, ensuite donner du prix au\ événements extérieurs qui font la matière de la digression, en ne les disséminant pas autant c{ue la source? (l'est justement la raison qu'il donne dans le second cas (XII, ho) : «Haec. . , plures per annos gesta conjunxi, ne divisa haud perinde admemoriam sui valerent. 55 Or donner tout leur prix aux événements, c'est donner de l'intérêt au récit. Dans tous les passages où des années ont été réunies, que la réunion soit de Tacite ou qu'elle soit de la source, l'intention est la même : si un récit est trop morcelé , si le lecteur doit quitter à chaque instant un fil pour en prendre un autre, il ne peut s'intéresser à aucune partie du récit; bien plus, il s'y embrouille. La source, qui était un écrivain de valeur, a cherché à concilier les exigences cbronologiques avec la clarté et la continuité de la narration : Tacite l'a cherché encore davan-

Faut-il aller jus([u'à croire^'' que, s'il avait écrit, comme il se le proposait, l'histoire du règne d'Auguste, il aurait complètement rompu avec la méthode annalistique et composé un récit systématique? Même s'il était démontré (|ue les Annales contenaient, en plus grand nombre que les Histoires, des violations de

(li, (S/i), a été avancée au moins d'un an, sans cloute par Tacite lui-même, pour ménager un contraste. Pour la même raison, Tacite aurait mentionné la mort de Piancine, la prétendue empoisonneuse de Germanicus, immédiatement après celle d'Agrippine, \euve de Germanicus (VI, a.ï et 06). ' Avec Hirsclifeld. niir. rite.

OlUGINALITÉ DE TACITf]. Z.37

loidie chroiiolugi([ue imputables à Tacite, la conjecluro serait téméraire : autre chose est se soustraire exceplionneliement à la rigueur de la règle, quand des considérations artistiques justifient cette liberté . antre chose secouer pour lou jours le joug de la règle. D'ailleurs, la preuve en (|iies(ion n'est nullement faite. Qui nous dit que dans la partie perdue desHi.stoirea, de beaucoup la plus considérable, Tacite n'avait pas quel(|uel'ois réuni certains événements de deux ou de plusieurs années ? Enfin on ne remanjue pas que les evceptions à la règle annalistique soient plus nombreuses dans les derniers livres des Annales cpie dans les premiers : celles que Tacite excuse et celles qu'il se permet sans rien dire, peut-être en suivant l'exemple de la source, sont à peu près également distribuées dans tout l'ouvrage, ou, s'il v en a proportionnellement un peu plus à partir du livre XI, c'est (pie la continuité des campagnes d'Arménie en fournissait de plus fréquentes occasions.

2. O qu'il y a d'incontestable, c'est que Tacite a très habilement concilié l'obéissance générale à la règle annalistique avec le souci d'une ordonnance artistique. Ici, comme dans les Hisloires'^^\ la division en livres est de lui. Chacun de ces livres forme dans l'ensemble un tout solide et bien construit : car l'auteur ne les fait pas régulièrement commencer et finir avec une année, mais distribue sa matière de telle sorte que chacun soit dominé par un fait principal, que les premiers chapitres et les derniers ne soient pas consacrés à des événements (pielconques, qu'en un mot l'impression produite sur le lecteur soit nette et forte. Le premier livre, qui s'ouvre par la mort d'Auguste, c'est

•' SI Tacite ne s'est pas astreint dans tes Histoires à diviser sa matière exactement comme la source , il y a tout iieu de croire qu'il a pris la même liberté dans les Annales. Ce que nous allons dire du groupement des livres achève de rendre sûre la chose, qui est en soi très probable : il est impossible que Tacite soit arrivé à ce total de dix - huit livres , divisés en trois hexades , par la seule addition d'un certain nombre de livres empruntés à sa première source, Aufidius, avec un certain nombre de livres empruntés à sa seconde source, Cluvius. Il est parti d'un dessein arrêté d'avance o[ a distribué Ini-mème en livres les années nu parties d'année.

ison; lon-

438 LKS SOUKCKS DE TA CITE.

l'avènement de Tibère : sous de trompeuses apparences de liberlt' se prépare la plus cruelle des servitudes: «quantoque majore libertatis imagine tegebantur, tanto eruplura ad infcnsius servitium57 (I, 86); le livre se termine sur cette menace. — Le héros du second livre est Germanicus : il est vainqueur en Germanie, il triomphe à Rome, il parcourt l'Orient, il meurt; le deuil causé par sa mort, la mort de son adversaire Arminius, tels sont les derniers faits du livre, qui s'arrête avant la tin de l'année. — Le troisième commence par le magnihque tableau des funérailles de Germanicus; c'est encore Germanicus qui en est le héros : après ses funérailles, viennent le procès et la mort de son ennemi Pi un peu plus loin, son fds Néron entre dans la carrière des 1; neurs, son ancien lieutenant Sihus et ses anciennes légions ('crasent la révolte de Sacrovir; le livre est plein de sa mémoire et des regrets qu'il laisse. — Le quatrième livre est le triomphe de Séjan; il commence par le portrait de ce parvenu et le récit de la mort de Drusus, sa victime. — Le cinquième livre, (psi commence par la mort de Livie, se terminait par la chute de Séjan '^^ — Le sixième nous fait assister aux terribles vengeances de Tibère et à sa mort. Dans le dernier chapitre, Tacite divise la vie de Tibère en cinq périodes : la première, Tibère avant son règne, ne fait point partie du sujet; la deuxième, Tibère avant la mort de Germanicus et de Drusus, remplit les trois premiers livres; chacune des trois dernières, Tibère avant la mort de Livie, Tibère avant la chute de Séjan, Tibère après la chute de Séjan, fournit la matière d'un livre. — La mort de Messaline est le fait capital du livre XI, qui se termine à cette date, avant la lin de l'année. — Au XIP, Claude épouse Agrippinc et adopte Néron ; il meurt empoisonné par sa femme. — Le livre XIII commence avant la lin de l'année, à l'avènement de Néron : pendant que Corbulon se distingue en Arménie, Néron empoisonne à Rome son frère Britannicus. — Les crimes de Néron remplissent le XIV''; il fait périr Agrq)pine, Bunus. Octavie; l'assassinat de sa mère et celui de

'■' (if. N'ippcrdey-Aiulresdi, à V, .").

niiKiiwi.i ri': Dr; tacitk. 'cvj

sa temiiie sont, les deux points l'xin'iiics du livn". — \u li\rc W, (|ui commence par les belles campagnes de Corbulon en Arménie, Néron, après s'être déshonoré sur la scène, échappe à un (langer imminent, la conjuration de Pison : c'est le fait principal du livre, qui se termine"* par l'annonce de la chute prochaine du tyran '-l

Les Annales comptaient, non pas seize livres, connne on le croit d'ordinaire, mais dix-huit ^^*. Il est impossible, en effet, que, les derniers événements de 65 et les premiers événements de 66 occupant les trente-cinq chapitres qui nous restent du livre XVI, c'est-à-dire environ la moitié ou tout au moins le tiers du livre ^''', Tacite ait raconté dans la partie perdue de ce livre le reste des événements de 66 avec ceux de 67 et de 68 : le voyage de Tiridate à Rome, le commencement de la guerre des Juifs (campagne de Gestius Gallus, deux premières campagnes de Vespasien, etc.), la tournée artistique de Néron en Grèce, la révolte de Vindex et sa défaite par Verginius, la chute et la mort de Néron , l'élévation de Galba à l'empire et les premiers mois de son règne. Sans doute, le XIV' livre contient presque quatre années ; le IP en contient quatre ; le XIIP, près de cinq; le XIP, près de six; le IV", six; le VP, plus de six. Mais qui ne voit que le nombre des années ne signifie rien et <(ue Tacite a tenu compte seulement de leur importance? Aussi, le XV" livre ne contient-il que deux ans et quelques mois; le P".

") Avant la fin de Tannée.

'-* Le dernier livre, le XVIIP (comme nous alions le voir, et non le XVP), avait sa fin nécessairement marquée au 3i décembre 68, les Aivutles devant rejoindre les Histoires. La soumission antérieure de Tacite au principe annalistiqiie l'obligeait à s'y soumettre encore ici.

(^' Opinion de Ritter (éd. de Tacite, Cambridge, 18'iS, t. 1, p. \xii, et de Ilirschfeld, Zeitschrift f. ôsleir. Gymn., t. «îS , p. 812), magistraiiMiicnl souleiiue p;ir Ed. WollHin, Die hexadiKche Qmiposilion tlex Tocitiix. ilan-- llcnw'n. I. -.n, p. 1 .Ô7 sqq.

'> Parmi les livres complets des Annalt's, celui qui compte le moins de clia pitres est le XIIP (58), celui qui en compte le plus est le IP (88). Dans l'..(lili(.ii Halm, ce ([ui nous reste du XV 1" livre occu|)e seize pages; les livres (pii en ocni p.-ul le plus sont !<■ [" <■! h' II' ( 'i.'; ). .•.•u\ .pii •■ii ncrupenl lo moins. I,. \II"CI Ir

UàO LES SOURCES DE TACITE.

qu'un an et quelques mois. L'année 69 occupe à elie seule les trois premiers livres des Histoires et une partie du quatrième. Sans être aussi riches en événements, les années 67 et 68 pouvaient largement fournir chacune la matière d'un livre, les XVIP et XVIIP. Quant au XVP, avec les derniers mois de 65, l'année 66 sulFisait à le remplir : après la mort de Thraséa, le dernier événement raconté par Tacite , il y avait encore à raconter en 66 la révolte de Jérusalem, le voyage de Tiridate, le massacre des Juifs de Césarée, les luttes intestines des Juifs de Jérusalem, les troubles d'Alexandrie, la campagne malheureuse de Cestius Gallus, la conjuration de Vinicius, la mort d'Antonia, fille de Claude, le mariage de Néron avec Statilia Messalina, son départ pour la Grèce, ses premières victoires ^^\ N'y avait-il point là de quoi faire trente-cinq autres chapitres au moins?

D'ailleurs, nous avons remarqué que le règne de Tibère finit avec le VP livre et que celui de Néron commence avec le XllP. Les douze premiers livres formaient donc deux hexades ou groupes de six, d'une part le règne de Tibère, de l'autre les règnes de Caligula et de Claude. Si l'on rapproche cette observation de celle que nous faisions tout à l'heure relativement à l'impossibilité de concevoir un XVP livre qui contint tous les événements compris entre la répression de la conjuration de Pison et le i*^" janvier 69, n'est-il pas évident que le règne de Néron formait une troisième hexade'-'? Puisque les Annales avaient dix-huit livres, les Histoires en avaient douze, et non quatorze. Ces douze livres formaient-ils deux hexades''-? Nous ne le savons pas sûrement, mais cela n'est pas improljable.

'' (;f. (joyau, p. i3i sqq.

'^) Wolfllin montre très bien qu'il ne faut pas attacher d'importance à la subscription du livre I des Histoires dans le Mediceus II : ffCornelii Taciti liber XVII explicit, incipit XVIII. w Du moment que les Annales furent coupées au milieu du XVl" livre, le premier livre des Histoin's devint pour les copistes le XVII' de l'ensemble.

'•''' C'est l'opinion de Wôllflin. — \ôus savons que les Annules et les Histoires comptaient ensemble trente livres, par le Umoignagc de saint Jérôme : r Cornélius Tacitus. qui post Augustum usque ad morfem Domitiani vitas Caesanim triginta NoiuminihiiN oxaiaxil- ( nh- dan^ Touiïol-Srhwahp. if 3:^~;. renvoi ^. i.

OIUdlNAl.lTE [)\i TACITE. lifi\

Que Tacite l'ail atloph'e dès suii premier grand uuvrage ou seulement pour les Annales, la composition liexadique n'était pas une nouveauté dans la littérature latine. Virgile et Stace ont nettement divisé en deux groupes les douze livres, l'un de VEnéide, l'autre de la Tliébaïde. Les Antiqmtnles rerum liumanarum et le De lingua latina de Varron comprenaient vingt-cinq livres, un livre d'introduction et quatre hexades'". Le De repuhlica et le De legibus dé Cicéron avaient six livres. L'historien grec Polybe avait composé par hexades, comme Tite Live par décades. Les précédents ne manquaient donc pas à Tacite. lAIais pour le groupement de ses livres en hexades, pas plus que pour la distribution de sa matière en livres, il n'a reproduit le plan de ses sources : nous ignorons si Aufidius Bassus et Cluvius Rufus avaient établi entre leurs livres un groupement quelconque; ce qui est bien invraisemblable, c'est qu'ils eussent adopté, l'un et l'autre, la composition hexadique.

Tacite parait avoir cherché un autre effet de symétrie dans la division des hexades en triades. Avec le livre IV commence pour lui la deuxième moitié du règne de Tibère : il le dit nettement dans le premier chapitre et il établit ainsi entre ce livre et le IIL une séparation plus forte qu'entre les livres I et II, II et III. C'est la fin de la première triade. La deuxième se termine avec le règne de Tibère. Le règne de Galigula occupait, sans doute, la troisième, et celui de Claude la quatrième. Les six livres consacrés à Néron forment aussi deux groupes, moins distincts cependant que les deux triades de Tibère : le livre XV se termine, non pas, si l'on veut, avec une phase du règne de Néron, mais avec un événement capital de ce règne, la conjuration de Pison.

La composition triadique était encore plus fréquente que la composition hexadique, dans la littérature latine. Ainsi les Annales d'Ennius --K les Antifpiitaies rerum dmnarum et plusieurs

Cl. Teuiïel-SchwHlif". n'

a. ibuL, xf 10 1. ;;.

4Zi2 LES SOURCES DE TACITE.

autres ouvrages de Varron^'', le De nratore et le De natura dcornin de Cicéron étaient en triades '-'.

1. La prol)ité histoncjuc de Tacite est au-dessus de tout soupçon : il a voulu être impartial et véridique. C'est avec une pleine sincérité qu'il a fait, au début des Annales, cette déclaration : «Inde consilium mlhi pauca de Augusto et extrema tradere, mox Tiberii principatum et cetera, sine ira et studio, quorum causas procul habeo.?? Il proteste, plus loin, à trois reprises, qu'il est incapable de mentir, et nous l'en croyons : «De origine Curtii Rufi . . . neque falsa prompserim et vera exsequi pudet?? (XI, 21). Il rougit d'avoir à raconter ce qu'il trouve dans sa source sur Curtius Rufus et qu'il tient pour vrai; mais sa répugnance pour le mensonge est encore la plus forte. Il sent que son récit du mariage de Messaline avec Silius ris([ue de paraître invraisemblable, tant la chose est extraordinaire; pourtant il n'a rien inventé : « Haud sum ignarus fabulosum visum iri tantum ullis mortalium securitatis fuisse . . . Sed nihil compositum miraculi causa, verum audita scrlptaque senioribus tradamj) (XI, 27). Ces protestations de véracité ne s'appliquent qu'à des événements précis. En voici une autre dont la portée est plus générale. Tacite vient de mentionner et de réfuter une légende qui a cours sur la mort de Drusus; il ajoute (IV, 1 1) : «Mibi tradendi arguendique rumoris causa fuit, ut claro sub exemplo falsas auditiones depellerem peterem(|ue ab iis, quorum in manus cura nostra venerit, ne divulgata atf[ue incredibilia avide accepta veris neque in miraculum corruptis antehabeant. w Tacite nous avertit donc ([ue jamais il ne sacrifiera, pour donner plus d'attrait à son récit, la vérité à la fiction.

Afin de se procurer la vérité, il s'est adressé aux sources (|ui

;'' Cl'. Teiillul-Scliwalu', u" iGG, • > , i , T) ; iCH.

'-> Tite LIvo, lui aussi. a\ail divist^ s.^s iinMiiières (lérades eu (Icini-drcaclcs: ri. ilml.. n •>:,-,. u.

ORIGINALITE DE TACITE. 'i4:i

lui uni paru olli ir Ir plus de garanties. Il s'est nit'-lit'' de la tradition anonyme : il ne la cite que deux fois ; dans un cas , elle est d'accord avec sa source principale (XIV, 2); dans l'autre, il la réfute et profite de l'occasion pour affirmer (pi'il recherche le vrai et non le dramatique (IV, 11). Ce qu'il lui faut, ce sont des assertions recommandi'es par l'autorité d'un nom propre. Les historiens qu'il prend pour sources ont tous une (pialité sur la([uelle il insiste à plusieurs reprises : ils sont contemporains des faits qu'ils racontent (II, 88; XI, 27), Il en a consulté heaucoup et des plus dignes de foi (IV, 10). Il a contrôlé le témoignage de la source principale par celui des sources secondaires, le témoignage des sources dérivées par celui des sources premières, le témoignage des écrivains par celui des survivants directement interrogés '^l

D'ailleurs, il s'est hien rendu compte que les historiens, ses devanciers, ne méritaient pas toujours d'être crus, non que leur honne foi fût suspecte, mais parce que la passion les avait égarés : çtTiherii Gaique et Glaudii ac Neronis res florentihus ipsis oh metumfalsae, postquam occiderant, recentibus odiis compositae suntîî (I, 1) '"'. Les historiens dont il a fait ses sources, ceux, en particulier, qu'il a pris pour sources principales, Aufîdius Bassus et Cluvius Rufus, appartiennent, nous l'avons vu, à la deuxième catégorie. Il sait donc qu'il lui faudra corriger les erreurs de jugement ([ue la haine leur a fait commettre. Il renouvelle plus loin ce reproche de partialité à propos des Iiistoriens de Tibère : «Necpie quisquam scriptor tam infensus

'' iSur ces divers points, ci. cliap. 11 et m.

-^' Le même reproclie de partialité est adressé par Flavius Josèphe (AnI. Jud., XX, 8, 3) aux historiens de Néron: IIoA/oj yàp tr\v ■aepl dépava avwsiâ- •j^aaiv lalopiav, uv oï \i£v êià )cciptv, eu -as-aovQoTes vi:' a-jioù , t»?s àXindsias viiéXvaoLv, oî èè, êià (iïaos nai i-nv -srpos aytov à7{s-j(0ziav, oCtooi àvatScôi èvsitap'Jivvactv toli ^t'jcjyLiïaiv ai à^ious avToiis eivai KdTOiyvfjoaeeàs. La suite vise les historiens des rt<nii..s antérieurs : Kaî Q-aviiâ^siv ovk éneiac fioi loxjs 'csspi Népwvos •^£\i(jct[té~ vo-ji, onov 'fivSè 7CCV -mpà avtov yîvofiévtov ypâ^ovïss tr]v à>^r\^si<iv tvs laTopicts

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hlili LES SOUaCES DE TACITE.

evtilil, ut Tiberio objectaret, cum omnia alla conquirerent inten- (ierentque 55 (IV, 1 1). Fabius est l'objet d'une critique spéciale : «Sane Fabius inclinât ad laudes Senecae, cujus amicitia floruit55 (XllI, 20). Partial en faveur de Sénèque, il a dû l'être aussi, forcément, au détriment de Néron '^*. Mais nous avons trouvé, en tête des Histoires, une promesse non moins formelle d'impartialité, et nous avons constaté pourtant que Tacite n'avait pas toujours atteint à l'impartialité promise ^-l Qu'a-t-il fait dans les Annales pour tenir son engagement d'écrire «sine ira et studio»? L'a-t-il tenu, en somme? Ce qu'il nous donne pour vrai, est-ce toujours la vérité?

Là où il ne sait pas, Tacite avoue sans détour son ignorance. «Originem non repperi55, dit-il à propos de Seius Quadratus {VI, 7); «Neque nos originem finemve ejus rei ultra comperimus55, à propos du faux Drusus (V, lo); «Nec tamen facile meraoraverim, quis primus auctorj?, à propos de la conjuration de Pison (XV, hcj); «Sequitur clades, forte an dolo principis incertum, nam utrumque auctores prodidere??, à propos de l'incendie de Rome (XV', 38); «Is finis fuit in ulciscenda Germanici morte, non modo apud illos homines, qui tum agebant, etiam secutis temporibus vario rumore jactata; adeo maxima quaeque ambigua sunt, dum alii quoquo modo audita pro compertis habent, alii vera in contrarium vertunt, et gliscit utrumque posteritate 55 , à propos de la mort de Germanicus (III, 19). A propos de cette mort, nulle part il ne lance une accusation formelle soit contre Pison, soit contre Tibère'^'. Il reconnaît qu'il est dilïicile de savoir au juste quels furent les sentiments de Tibère dans le procès de Lepida : «s Haud facile quis dispexerit illa in cognitione mentem principis : adeo vertit ac miscuit irae et clementiae signa 55 (111, 22.)

11 n'accepte pas, les yeux fermés, toutes les assertions garanties par un nom propre, fût-ce celui de la source principale.

"^ Cf. cliap. II, ? m, n° a.

f''' Cf. Impartie, chap. v, ? ni, n°' s sqq.

'^' JVntoiifls iiiip arrusalion dVmpnisnnneiripnl.

OKKilNALIïr. |)K l'ACITH. /i/i5

Kn plus cruu endroit, il rcclitic des cireurs de l'.iil ou de jugeineut. — Tibère n'a pas assisté au cond)at de gladiateurs offert par Diusus. Son absence a été explifjuée de diverses manières et la source rapporte ces interprétations. Il en est une que Tacite refuse d'admettre, la plus défavorable : f^ Non crediderim ad ostentandam saevitiam (Drusi) movendastpie populi offensiones concessam filio materiem, quamquam id quoque dictum est 57 (I, 76). Plus loin, à propos de la mort de Drusus, il prend encore la défense de Tibère, non plus contre sa source écrite, mais contre une tradition anonyme (IV, 1 1). Sur la mort d'Agrippine, veuve de Germanicus. il émet deux hypotbèses : "(Juam interfecto Sejano spe sustentatam provixisse reor, et postquam niliil de saevitia remittebatur, voluntate exstinctam, nisi si negatis alimentis adsimulatus est finis, qui videretur sponte sumptus» (VI, a5). Puisqu'il introduit la première, la plus favorable à Tibère, par un verbe à la première personne, et ne présente l'autre que dans une proposition subordonnée, c'est qu'il préfère celle-là, quoiqu'il se fasse scrupule d'omettre celle-ci. — Il combat la version de Fabius, qui prétendait que Néron avait provoqué Agrippine à l'inceste (XIV, 2). Il a déjà laissé voir qu'un autre fait mentionné par Fabius, la disgrâce de Burrus, ne lui paraît pas exact (XIIÏ, 20). Il ne veut pas croire, quoi qu'en disent les sources, que Néron ait empoisonné Poppée (XVI, 6) : ^Neque enim venenum crediderim, quamvis quidam scriptores tradant, odio magis quam ex fide; quippe liberorum cupiens et amori uxoris obnoxius erat^^'.^^

Ce n'est pas seulement de la qualité des garants que Tacite tient compte; c'est aussi de leur nombre : il dit souvent qu'il en a plusieurs ; il oppose à Fabius seul une fois Cluvius et Pline (XIII, 20), une autre fois Cluvius, Pline et la tradition (XIV, 2). Mais le critérium dont il se sert le plus volontiers, c'est la vraisemblance. Pline raconte qu'Antonia, fdle de Claude, était parmi les complices de Pison (XV, 53) : ':rNobis quoquo modo

^'' Malgré le témoignage de Corbulon, il refuse d'admettre un fait défavoratiie à Paelus : wQuae ut augendae infamiae composita. . . -^ (XV, 16).

/,/i6 l-KS SOURCES DK TACITE.

Iraditum non occuUare in animo fuil, (|Liamvis absurdum viderclur aut inanem ad spem Anloniam nomon et periculum commodavisse, aut Pisoncm notum amorc uxoris alii matrimonio so obstrinxissc. » Fabius raconte que Néron provoqua Agrippine à l'inceste; Gluvius, Pline et la tradition, que la provocation vint d'Agrippine (XIV, 2) : r^Seu concepit animo tantum immanitatis Agrippina, seu credibilior novae libidinis meditatio in ea visa est, quae puellaribus annis stuprum cum Lepido spe dominationis admiserat, etc. w Les sources donnent deux versions sur la mort de Poppée : le coup de pied et le poison. Tacite rejette la seconde comme invraisemblable (XVI, 6) : c^Quippe liberorum cupiens et amori uxoris obnoxius erat. v II sent d'ailleurs que le critérium de la vraisemblance n'a pas une valeur absolue. De là la réserve avec laquelle il se prononce dans tous les cas que nous avons cités : c^Neque enim venenum credidcrim v (XVI, 6); «Sed quae Cluvius, eadem ceteri quoque auctores prodidere et fama bue incbnatw (XIV, 9); et surtout dans le premier (XV, 53), où il n'ose pas condamner absolument la version incroyable de Pline : «Nisi si cupido dominandi cunctis afTectibus flagrantior estw'^', ajoute-t-il à sa réfutation.

2. Mais, en somme, malgré sa bonne foi et sa bonne volonté. Tacite n'a pas toujours dit vrai et jugé sainement. On peut relever dans les Annales des erreurs et des inexactitudes, dont les unes sont peut-être et probablement imputables aux sources, dont les autres proviennent de Tacite lui-même. Nous en avons déjà parlé (-'. Surtout, Tacite n'est pas impartial en dépit de ses efforts pour l'être. Il est incontestable que le tableau du règne de Tibère est beaucoup trop noir, que les six premiers livres des Annales, admirables au point de vue littéraire, sont très imparfaits au point de vue historique. Si nous avions à faire ici une étude critique des sources du règne de Tibère, il nous faudrait soumettre le récit de Tacite à un examen minutieux, relever et rectifier toutes les erreurs, toutes les injusiices. Mais

'■) Sou pessimisme est bien aussi |)nnr ([iiH([it'^ chose dans Ci'[U' rcslricliou. W Cr. plus haut. S ..

ce n'osl point là notre dessein^''. Nous Nouions savoir seulement comment Tacite a traité ses sources, jusqu'à quel point il en a modifié l'esprit. Son récit est trop défavorable à Tibère : c'est un fait acquis aujourd'hui. Mais nous savons (juc les récits do ses sources avaient le même défaut, (pie même en certains endroits il les a rectifiées. Il ne serait évidemment pas juste d'attribuer à Tacite tout l'odieux dont Tibère est couvert dans les Annales , non plus, d'ailleurs, que tout ce qui est dit, çà et là, des (pialités de Tibère (III, 18,98,69,-75; IV, 87, par exemple)'-'. Cet odieux, que Tacite a essayé parfois de diminuer, ne l'a-t-il jamais aggravé? Dans l'impossibilité où nous sommes de discerner toujours exactement ce qui est de lui, en matière d'appréciation, et ce c|ui est de ses sources, voilà un point qu'il est très intéressant d'établir.

. Il est certain que Tacite a renchéri parfois sur ses devanciers. On ne saurait, sans doute, lui en vouloir d'avoir mentionné le témoignage oral d'après lequel Pison aurait eu entre les mains hi preuve de la complicité de Tibère dans l'empoisonnement de Germanicus, et ne serait pas mort volontairement, wverum immisso percussore». Il a fait son devoir d'historien en recueillant cette tradition, cju'il donne, d'ailleurs, sous toutes réserves : ft Quorum neutrum adseveraverim. Neque tamen occulere debui narratum ab iis, qui nostram ad juventam duraverunt?' (III, 16.)

('' Cette question a fait, dans notre siècle, l'objet d'un grand nombre de travaux dont nous n'entreprendrons pas de donner la liste. On la trouvera dans JNipperdey - Andresen , Introd., p. 9/1, note; dans Binder, dans Andriessen, dans Wallicbs, et surtout daiîs Iginio Gentile, L'imperatm-e Tibario seconda la moderna crilica storica, Milano, 1887. Cet excellent travail résume nettement toute la polémique. Cl", aussi Faust, De Vellei PalercuU fide , Giessen, 1891. — Ce n'est pas seulement à l'égard de Tibère que le récit de Tacite est partial. Par exemple, il est manifestement trop favorable à Corbulon; cf. Moinmsen, Hist. rom., t. X, p. 220 sqq. Nous choisissons l'exemple de Tibère parce que c'est le plus saisissant.

^ l.'/'tudp des Histoires nous a montré que, même dans l'appréciation, Tacite (l.])i'iul <oii\.'iil de sa source. Suétone est indépendant de Tacite; cf. pourtant dans li's deux auteurs {Ann., I, 10, et 7Y6. , 21) la même explication du choix qu'Auguste a fait de Tibère (loui smi successeur. — Los apologistes de Tibère auraient été plus mesurés dans Icuis ntlnqucs routie Tacile s'ils avaient fait cette distinction.

UhS LHS SOLIUIKS 1)K TACITE.

Mais voici une appréciation défavorable qui est bien de lui. Les sources dérivées ne disaient rien d'Antonia, mère de Germanicus, à propos des funérailles de son fils; Tacite s'est adressé aux sources premières, aux Acla diurna : il n'y a rien trouvé non plus. C'est donc qu'Antonia n'assista pas aux funérailles. Pourquoi? Après avoir émis deux autres hypothèses, qui sont au moins aussi probables, ccseu valetudine praepediebatur, seu victus luctu animus magnitudinem mali perferre visu non toleravit w , il s'arrête à celle-ci : « Facilius crediderim Tiberio et Augusta, cpii domo non excedebant, cobibitam, ut par maeror et matris exemplo avia quoque et patruus attineri viderentur?? (III, 3). Un peu plus loin (III, hk). Tacite reproduit, en gardant une grande liberté à l'égard de la source, puisqu'il s'agit d'une sorte de discours, les réflexions que faisaient à Rome, pendant la révolte de Sacrovir, les gens avides de changement : «Extitisse tandem viros, qui cruentas epistulas armis cohiberent. v Quelles lettres sanguinaires ? Avant ce passage , il n'est pas question dans le récit de Tacite d'une seule lettre de Tibère qui puisse mériter cette épithète. Les lettres sanguinaires, celles où l'empereur désigne au sénat des accusés à condamner, ne viendront que plus tard. Si le mot est de Tacite, comme tout semble l'indiquer, il nous montre à quel point l'esprit de l'historien était prévenu contre Tibère'^'. Tibère quitte Rome, où il ne doit plus revenir. Pourquoi? Ici encore Tacite est plus malveillant que ses sources : « Causam abscessus quamquam secutus plurimos auctorum ad Sejani artes rettuli, . . . plerumque permoveor num ad ipsum referri verius sit, saevitiam ac libidinem cum factis promeret, locis occultantem. Erant qui credercnt in senectute corporis quoque habitum pudori fuisse . . . Traditur etiam matris inpotentia extrusum, quam dominationis sociam aspernabatur neque depellere poterat. . . v. L'explication que Tacite met en avant pour son propre compte est la plus dramatique de toutes. Est-elle la plus vraisemblable? La vieillesse et

ORICIN \I,ITK [)K T\(;iTi:. ViO

les inlirniil('s (!(» l'oniponMir. la iM-aiiiiic de sa luère, h^.s sccnîtcs ambilKuis (le Si'jan, ne sonl-cc pas de honnes raisons qu'un cspril i'M|uital)lr eut trouvées sullisaules? Kllcs avaient satisfait les sources de Tacite: il a clierclir mi(^u\. (iependaiil. dc^ trois raisons (pi'il relate sans les adopter, il en réfute une seulr. Tinlliience de Séjan. "-(piia tanien caede ejus patrata se\ poslea annos pari serreto conjuiixlt. . . '^ (I\ , 67). Voiei enfin une dérlaration rpii est caractéristique des sentiments (l(^ Tacite à l'égard de Tibère. Beaucoup d'écrivains, dit-il, ont omis, lassés ('ii\-iiièines ou craignant de lasser leurs lecteurs, les procès et les morts de nombreux complices ou prétendus comj)lices de Séjan : rt Nobis plera([ue digna cognitu obvenere, quanupiam ab aliis incelebrataw (VI, 7). H ne fera pas grâce à Tibère d'une seule de ses victimes; il nommera jusqu'à un Seius Quadratus, personne d'origine inconnue : KOriginem non repperi.w 11 sera dominé par sa prévention au point d'oublier ses préoccupations littéraires habituelles, son dédain de l'insignifiant et sa crainte de la monotonie.

3. Tacite n'a pas été et n<' pouvait [)as être impartial à l'égard de Tibère. Dans Tibère, instinctivement, (juoi qu'il fit pour juger «sine ira et studio?), malgré cette ailirmation, avancée sans nul doute en toute sincérité, que les motifs de sympathie ou d'antipathie étaient loin de lui , rc quorum causas procui habeo55,il haïssait, aristocrate, le prince qui asservit le sénat. décima la noblesse, investit de toute sa confiance un parvenu, Séjan, et, sujet de Domitien, un autre Domitien. Cette double haine, instinctive, irrésistible, devait forcément l'empêcher de rendre pleine justice aux grandes (jualités de Tibère, lui faire découvrir à toutes ses actions des motifs odieux, le pousser à étaler complaisamment ses crimes. En dehors de ces raisons spéciales,^ y en avait une autre, plus générale, ([ui lui a fait voir en noir, non pas ce règne seul, mais aussi ceux qui vinrent ensuite, toute l'époque racontée dans les Annales, et ([ui, dans la recherche des causes psychologiques, où il se complaît toujours, a pu souvent l'égarer : son pessimisme. Nous l'avons si-

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