Le Windermere est un des lacs anglais du Cumberiand
à son aise les affaires publiques. G*est là que nous attendaient^ assis sur le sol et les jambes croisées, le roi Roumanika ainsi que son frère Nnanaji, tous deux de grande taille et de noble aspect. Le monarque portait simplement la choga noire des Arabes, et pour tout ornement, des bas de cérémonie en perles de différentes couleurs, plus des bracelets ou manchettes de cuivre artistement travaillés. Nnanaji, médecin de très-haute volée, était couvert de talismans fixés à la grande pièce d'étoffe à damier dans laquelle il se drapait. A côté d'eux était couchées -des pipes massives en terre noire. Un peu en arrière, accroupis et immobiles, tous les fils du roi, six à sept gamins en jupons de cuir, ayant de plus noués sous le menton de petits charmes destinés à leur procurer de bons rêves. La première bienvenue du roi — qui nous fût adressée en bon kisouahili — était empreinte d'une chaleureuse cordialité. Il ne nous fallut qu'un instant pour comprendre que les gens avec lesquels nous nous trouvions maintenant, ne ressemblaient en rien aux grossiers indigènes des districts voisins. Ils avaient ces beaux visages ovales, ces grands yeux, ces nez à haute courbe qui caractérisent l'élite des races abyssiniennes. Après une poignée de mains tout à fait anglaise, qui est aussi dans les usages de ce pays, Roumanika, souriant toujours, nous pria de nous asseoir à terre en face de lui. Il voulait savoir ce que nous pensions du Karagoué, de ses montagnes qui, selon lui, devaient être les plus belles du monde, et du lac qui, sans nul doute, excitait notre admiration. Il nous demanda aussi en riant — car il savait toute l'histoire — ce que nous pensions de Souwarora et de notre réception dans l'Ousoui. Je profitai de l'occasion pour lui remontrer qu'il devrait, dans l'intérêt même de son royaume, mettre un frein à la rapacité de Souwarora dont les taxes abusives empêchaient les Arabes d'arriver jusqu'au Karagoué. Ceci le privait de mille objets précieux, qu'ils lui apporteraient de toutes les parties du monde si cet obstacle était écarté. Le roi s'informa des moyens que nous avions pour trouver notre chemin sur tous les points du globe, ce qui nous conduisit à de longs détails sur l'étendue proportionnelle de la terre et des eaux, la capacité (la force) des navires qui portaient jusqu'aux éléphants et aux rhinocéros destinés à nos ménageries. Nous l'étonnâmes aussi beaucoup en lui apprenant que notre pays étart au nord du sien, et que nous
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venions néanmoins, d'après les assurances de son ami Mousa,
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Natif du Karagoué. — Voaahouma.
lui demander passage pour nous rendre dans FOuganda. Le
temps s'écoulait avec une rapidité merveilleuse durant ce premier entretien ; mais, comme le jour baissait, il fallut songer à notre installation, et, profitant de l'option qui nous était laissée, nous allâmes nous établir, à l'extérieur du palais, dans un endroit ayant vue sur le lac, dont Taspect nous avait charmés.
Un des jeunes princes, à qui on avait recommandé de veiller sur nous, ne m'eut pas plutôt vu installé dans mon fauteuil de fer, qu'il courut rendre compte à son père de cette nouveauté merveilleuse. Ceci me valut une invitation à me rendre sans retard au palais pour montrer « l'homme blanc » sur son trône, et dans tout l'appareil de la dignité royale que me conférait un siège si honorable. J'obéis quelque peu à regret, dédommagé cependant par la joyeuse admiration de mon hôte, par son intelligente curiosité, par la confiance enfin qui s'établissait entre nous : — « Oh I ces Vouazungou, ces Vouazungou, s'écriait-il avec un hochement de tête significatif, que ne savent-ils pas et que ne peuvent-ils accomplir! »
Je profitai de l'occasion pour glisser un mot contre les préjugés superstitieux par suite desquels les Vouahouma nous refusaient du lait*. Le roi me répondit que « ces idées avaient exclusivement cours parmi les classes pauvres, et qu'il mettrait bien volontiers à notre service le produit quotidien d'une de ses vaches.» En rentrant au camp où ce prince, si rempli d'égards, venait d'envoyer un supplément de son excellente bière, je trouvai les Youangouana dans un état de liesse complète. Les chèvres, la volaille arrivaient à chaque instant, par suite des ordres expédiés de tous côtés pour que les hôtes du roi ne manquassent de rien, et nos approvisionnements se renouvelèrent ainsi pendant un mois de suite, mais sans diminuer beaucoup ma dépense quotidienne (en rassades, bien entendu), car on négligeait assez volontiers de nous pourvoir de grain et de bananes. Les vents froids, d'ailleurs, faisaient grelotter nos gens de la côte, et dans leur ignorance naïve, ils se croyaient tout près de l'Angleterre, le seul pays hyperboréen dont ils eussent jamais entendu parler.
26 novembre. — Ayant ouï dire qu'il serait inconvenant de brus-
1. Ils craignent, à ce qu'il paraît, pour leur bétail Tinfluence fiineste de quiconque ayant mangé soit du porc, soit du poisson, soit de la volaille, soit une espèce de fève appelée maharagoué^ viendrait ensuite à boire le lait de leurs vaches.
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quer Tacquittement du tribut de passage, et voulant néanmoins ne pas me montrer insensible aux traitements généreux dont je suis Tobjet, il m'a paru convenable d'ofTrir à Roumanika mon pistolet-revolver, le premier qu'il eût jamais vu, et qui avait produit sur lui une impression surprenante. Je suis allé le trouver pour cela dans la hutte qui constitue sa résidence particulière. La propreté, Télégance relative et le bon entretien de cette demeure n'ont pas laissé de m'étonner. La toiture est soutenue par des poteaux parfaitement réguliers auxquels sont attachés des tro-
Notre camp deYant le palais de Roumanika.
phées de lances et de javelines, les unes avec des manches de fer et des pointes de bronze, les autres avec des pointes de fer et des manches de bois, toutes artistement travaillées. Un grand écran mobile, en tresse de paille élégamment ouvragée, formait cloison et divisait la chambre en deux portions inégales ; on voyait, sur la paroi opposée, à titre de simple ornement, de petites ancres d'airain et des modèles de vaches exécutés en fer, dans des proportions fort réduites, par les Arabes de Kufro.Ma visite nous a été rendue, l'après-midi, par Roumanika et Nnanaji dans un but tout politique. Le premier venait nous demander, — usant
de cette magie qui nous fait retrouver notre chemin à travers le monde, — de tuer par quelque sortilège son frère Rogéro qui réside, m'a-t-il dit, sur une montagne dominant la Kitangoulé. Les deux princes se prélasàant sur nos sièges avec une indicible satisfaction, je n'ai pas cru indiscret de leur demander quelques renseignements plus précis et plus détaillés sur Tobjet de cette étrange requête. Voici le résumé de ce qu'ils m'apprirent.
Dagara, leur père, avant de mourir de vieillesse, commit l'imprudence de dire à la mère de Rogéro que ce dernier, bien que le cadet de la famille royale, avait toutes les qualités requises pour faire un excellent monarque. Saisissant au vol cette suggestion irréfléchie, la reine en question éleva son fils dans l'idée qu'il gouvernerait un jour le pays, malgré la loi de primogéniture qui règle la succession au trône, — loi restreinte dans son application à ceux des enfants du roi qui sont nés depuis son avènement. Dagara mourut laissant les trois fils déjà nommés, et qu'il avait eus de trois mères différentes. Aussitôt s'élevèrent des contestations dans lesquelles Nnanaji prit le parti de Roumanika, et Rogéro se vit expulser par ses deux atnés. Soit crainte, soit affection, il n'en avait pas moins rattaché à sa cause une bonne moitié de ses compatriotes ; et, comptant sur son influence, il leva une armée pour disputer l'autorité royale à ses frères. Nul doute qu'il ne l'eût emporté sur eux sans l'intervention de Mousa qui, avec une générosité sans pareille, employa tout ce qu'il avait d'ivoire à s'assurer le concours des esclaves armés de mousquets que les négociants arabes entretenaient à Kufro. Ces puissants auxiliaires mirent provisoirement obstacle aux conquêtes de Rogéro; mais il n'en a pas moins juré de réaliser ses projets ambitieux dès que les Arabes auront quitté le pays, et c'est en vue de ces hostilités éventuelles qu'on invoquait notre sorcellerie pour mettre fin à ses jours. Nous déclinions modestement le pouvoir qu'on nous supposait ; mais le roi, ne voyant là qu'une défaite, employa mille subterfuges pour en arriver à ses fins. Revenant sur d'imprudentes paroles, il repoussait toute idée de fratricide comme en opposition avec les mœurs du pays. — » Si je parvenais à lui livrer Rogéro, il se bornerait, respectant sa vie et même sa liberté, à lui faire crever les deux yeux pour le mettre hors d'état de nuire. »
J'ai fait de mon mieux pour ramener la conversation sur un
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terrain moins brûlant, 'et après de nouvelles plaintes contre le régime douanier établi par Souwarora, j'ai fait part au monarque de mes idées sur Torigine de sa race, provenant, selon moi, de nos amis les Abyssiniens, dont le roi Sahéla Sélassié avait reçu de riches présents envoyés par notre reine. Ils professaient comme nous la religion du Chriçt, et il en serait de même des Vouahouma si, par suite de leurs migrations, ils n'avaient perdu la vraie tradition des choses divines. Suivit une longue discussion historique et théologique dont le roi se trouva tellement édifié, qu'il parut accéder à ma proposition d'emmener avec moi deux de ses fils pour les faire instruire en Angleterre. Ce qu'il ne pouvait comprendre, c'est que, voyageant à si grands frais, — et si riches par conséquent, — nous prissions une telle peine, au lieu de jouir en paix du bien-être à notre disposition. Je tâchai de lui expliquer que, rassasiés de ce bien-être, manger, boire et dormir en paix n'était plus notre idéal; et que, n'ayant pas besoin de nous livrer au commerce pour acquérir une fortune dont nous étions déjà pourvus, la satisfaction de notre curiosité, l'étude des choses humaines, la contemplation des œuvres de Dieu étaient désormais le but de notre existence. J'ajoutai, —m'adressant à son orgueil et à ses intérêts, — que nous avions été attirés par le désir de connaître un aussi puissant monarque, et que nous prétendions de plus frayer dans le nord une route par laquelle arriveraient dans le Karagoué les plus précieux articles de l'industrie européenne, sans compter les visiteurs de notre espèce.
Tout ceci faisait jubiler Sa Majesté : « Puisque vous êtes venu me voir et voir mon pays, nous dit-il, je vous fournirai des barques pour vous promener sur le lac et des musiciens pour égayer votre promenade; je ne demande, d'ailleurs, qu'à vous complaire en toutes choses. » — Nos albums, nos lits, nos caisses, bref tous les articles de notre bagage furent ensuite examinés en détail, et fort admirés par le monarque, avant qu'il ne prît congé de nous pour le reste du jour.
Mousa m'avait conté naguère que les femmes du roi et des princes étaient soumises dans ce pays à un système d'engraissement tout particulier, et j'avais à cœur de vérifier ce détail de mœurs. Ce fut le principal motif de la visite que je fis, dans la soirée, à Vouazézérou, le frère aîné du roi, qui étant né avant
que le sceptre n'échût à leur père, s'était trouvé en dehors de Tordre successoral. Mon Arabe ne m'avait rien dit de trop. En pénétrant dans la hutte, je trouvai le vieillard et sa principale femme assis côte à côte sur un banc de terre gazonnée, au milieu des trophées d'arcs, de javelines et d'assagaies suspendus aux poteaux qui soutenaient la toiture en forme de ruche. Devant eux étaient placés un assez grand nombre de vases de bois remplis de lait. Les dimensions tout à fait extraordinaires de son opulente et plantureuse moitié passaient toutes les idées que je m'en étais faites d'après les récits de Mousa; et cependant, sous ce débordement d'un embonpoint formidable, quelques traces de beauté subsistaient encore. Quant à se tenir debout, ceci lui était littéralement impossible ; elle en eût été empochée, au besoin, par le seul poids de ses bras, aux jointures desquels pendaient, comme autant de puddings trop délayés, une chair abondante et molle. L'accueil du prince et de ses fils,— tous ces derniers du plus beau type abyssinien, — fut marqué au sceau d'une politesse exquise. Ils avaient entendu parler de nos peintures et prirent grand plaisir à les regarder, surtout celles des animaux qu'ils pouvaient reconnaître et qu'ils nommaient en riant aux éclats. Je m'enquis de la raison pour laquelle tous ces pots de lait se trouvaient ainsi réunis autour d'eux, Vouazézérou se chargea de me l'expliquer en me montrant sa femme : — « C'est de là, me dit- il, que lui vient toute cette rotondité; c'est en les gorgeant de lait dès leur plus jeune âge, que nous nous faisons des femmes dignes de nous et de notre rang. »
27 novembre, — Chaque jour de délai portant une atteinte notable à mes ressources qui consistaient, on le sait, en verroteries et fil d'archal, j'ai chargé Bombay de me mettre en règle vis-à-vis de Roumanika, auquel je veux que ma situation soit parfaitement expliquée. Nnanaji a eu sa part de cadeaux, et j'ai appris avec plaisir que ma générosité avait surpris tout le monde*. En efiet, après les brigandages de l'Ougogo, l'immense
1. Comme je ne tiens pas à éblouir le lecteur d'Europe, voici rexacte énumération de toutes ces magnificences : une lx)!te de fer-blanc, un paletot dit Raglan, cinq yards de drap écarlate, deux paquets de fil de cuivre, cent grosses petles de porcelaine bleue, de la taille d'un œuf de pigeon {soungomajt) ; cinq paquets de rasades variées, trois paquets de menues verroteries rose, bleue et blanche : ceci fut le lot de Roumanika ; Nnanaji eut pour sa part un diouli, écharpe de soie brodée , deux paquets de fil de laiton (le kajouîah des Arabes, le sango des indigènes) , cinquante toungomajif et le reste comme son frère.
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consommation résultant des retards que j'ai subis en route, Ténormîté des salaires exigés par mes pagazis, les taxes exorbitantes qu'il m'a fallu acquitter dans le Msalala et TOuzinza, le tout compliqué par les vols quotidiens qui se commettent au campy et dont mes hommes ont laissé transpirer quelque chose, on me croyait généralement à bout de moyens.
Roumanika était tout particulièrement enchanté; i^ témoigna hautement et sa joie et sa reconnaissance, « honteux, disait-il, des craintes que notre arrivée lui avait fait éprouver tout d'abord, n se chargeait d'expédier un messager qui notifierait d'avance au roi de l'Ouganda notre intention de nous rendre auprès de lui, et lui transmettrait un compte favorable de nos procédés envers Roumanika. L'étiquette le voulait ainsi, et d'ailleurs, faute d'être recommandés à l'avance, nous serions arrêtés à chaque pas, tandis qu'avec un mot de lui, et vu la confiance dont il jouissait dans l'Ouganda, tous les obstacles seraient aplanis. Un mois, il est vrai, se perdrait ainsi, vu les distances à parcourir, mais nous pourrions l'employer à visiter le pays dans toutes les directions, escortés par Nnanaji et ses fils qui s'offraient à nous servir de guides. Que si, au moment de mon départ, il ne me restait pas de quoi suffire aux présents sur lesquels le roi de l'Ouganda devait compter, je pourrais puiser dans les entrepôts de Roumanika et combler ainsi le déficit de mes marchandises. Il m'accompagnerait ou me ferait accompagner, d'ailleurs, par Nnanaji jusques aux frontières de l'Ouganda, pour me garantir contre les entreprises de Rogéro. »
Masoudi, Sangoro et plusieurs autres marchands arabes sont venus de Kufro nous faire une visite de cérémonie.
28 et 29 novembre. — Une insinuation ménagée m'a fait comprendre que Vouazézérou attendait de moi quelque bagatelle due ap rang qu'il occupe dans l'état. Une couverture de laine et soixante et quinze grosses perles bleues, que je lui ai fait passer aussitôt, ont été reçues de fort bonne grâce. Le roi, toujours attentif, nous a dépêché ses musiciens qui nous ont donné une sérénade officielle. La musique militaire des régiments turcs ressemble assez à celle que nous entendîmes alors exécuter sur des instruments en roseaux en forme de télescope, et dont les tambours marquaient la mesure. L'orchestre avait commencé par se promener, tout en jouant, de long en large ; mais, peu à
peu, et par des transitions insensibles, cette marche devint une espèce de « bourrée » comme la hornpipe écossaise. Lorsque nous les eûmes congédiés avec quelques grains de rassades, Nnanaji vint nous chercher pour nous mener à la chasse sur les montagnes qui dominent le lac. Il avait avec lui les fils du roi, plus de nombreux rabatteurs et une demi-douzaine de chiens. Tout en gravissant les pentes gazonnées, ces grands jeunes princes, aux formes athlétiques, s'amusaient à faire montre de leur talent comme archers et, de fait, je n'avais jamais vu pareilles prouesses. Leurs flèches passaient la cime
Vue des monts Mfoambiro, système d'épaisement des montagnes de la Lune.
des arbres les plus élevés, et atteignaient le but, de fort loin, avec une précision merveilleuse. La chasse n'eut, d'ailleurs, aucuns résultats bien satisfaisants. Nous ne rencontrâmes que deux ou trois montana et quelques antilopes naines, trop timides, trop farouches pour se laisser joindre.
Le soir, en revenant au camp, mon attention fut attirée sur de hautes cimes coniques situées dans le Rouanda, et qui étincelaient alors sous les feux du soleil couchant. Ceci me remit en mémoire les récits assez vagues que m'avaient fait les Arabes touchant une montagne merveilleuse, toujours perdue dans les
nuages, et sur laquelle la grêle ou la neige tombait constamment. Cette découverte tout à fait fortuite avait sa valeur, car j'ai ■ vérifié que le principal point de partage des eaux de l'Afrique centrale se trouvait justement sur ces hauteurs. Je me mis à l'œuvre sans perdre de temps et, réunissant tous les voyageurs qui se trouvaient à ma portée, je puisai dans leurs récits les indications topogrqphiques notées sur ma carte, dans le nord, jusqu'au troisième degré de latitude; à l'est, jusqu'au trentesixième; à l'ouest, jusqu'au vingt-sixième degré de longitude est. Je n'ai fait depuis que les rectifier sur quelques points restés douteux, et sur lesquels j'ai pu obtenir des renseignements plus précis.
Je ne m'attendais certes pas à trouver chez ces sauvages autant d'informations, et si correctes, au sujet de pays lointains ; mais le fait est que mes observations personnelles, et la concordance des témoignages puisés à des sources diverses, m'ont révélé chez eux des connaissances pratiques aussi étendues que variées: Je n'engagerai donc personne à contester, autrement que sur les lieux et après des investigations personnelles, les renseignements géographiques dont je leur suis redevable. Je ne conserve de doutes que sur l'étendue des lacs secondaires, et plus spécialement du petit Louta Nzigé, dont j'ai entendu dire, à mon premier voyage, que c'était un lac salé, parce qu'on trouvait du sel sur ses rives ainsi que dans une de ses îles. Ce que m'apprirent les indigènes du Karagoué, à la sollicitation expresse de Roumanika, c'est qu'on pouvait traverser en une semaine le Louta Nzigé, tandis qu'il fallait un mois pour franchir en canot toute la longueur du Victoria N'yanza. Quant aux montagnes coniques du Rouanda, qui formentle massif appelé Mfoumbiro, j'en évalue la hauteur à dix mille pieds environ, et on assure que les « Montagnes de la Lune » n'ont pas de pics plus élevés. Il existe à leur base des mines de sel et des mines de cuivre, avoisinées par des sources thermales. On trouve aussi de ces dernières dans le Mpororo, et on m'en signale une dans la partie du Karagoué où Rogéro s'est établi.
30 novembre, -— C'est décidément à Kachouchou qu'est confié le soin de nous annoncer au roi Mtésa. Il demandera pour nous, au nom de Roumanika, un accueil digne de notre haut rang et de nos intentions désintéressées; notre hôte se porte garant de
tout ce que nous pourrons faire, comme si nous étions ses propres enfants, et désire qu'on nous préserve de tout accident pour nous replacer intacts sous sa protection quand l'objet de notre voyage aura été rempli. Un présent de moi doit accompagner ce message, et j'avais d'abord jeté les yeux, pour l'envoyer au roi Mtésa, sur ma carabine-revolver; mais Roumanika me détourne de ce projet, « qui pourrait, dit-il, avoir des conséquences funestes si le roi de l'Ouganda venait à s'effrayer de cette arme inconnue et à la regarder comme un charme nuisible. En ce cas, ses domaines nous seraient strictement fermés. » Conformément au conseil de notre hôte, je remplace la carabine par trois pièces de cotonnade et, après le départ de Kachouchou, pour montrer combien nous sommes sensibles a.ux bons procédés du roi, je lui offre diverses bagatelles qui peuvent trouver place dans son trésor de curiosités : un canif à trois lames, une « papeterie », un porte-plume en ivoire, etc. ; il s'informe avec soin de l'usage auquel chaque objet est destiné, puis il le loge avec soin dans la grande boite de fer blanc, celui de tous mes présents qui lui inspire le plus d'orgueil. Sur le bruit que les Voualouta ont envahi l'Ousoui et enlevé consécutivement six bomas, Roumanika s'informe de l'origine que j'assigne à cette peuplade. Je lui réponds que, d'après quelques particularités de costume, on pourrait les apparenter aux Cafres Zoulous de l'Afrique sud, mais que pour le moment ils semblent émigrés des régions que baigne le lac N'yassa. Le docteur K'yengo, prenant la balle au bond, nous raconte comment son art l'a miraculeusement préservé des Vouatouta qui, après s'être emparés de sa boma, massacrèrent tous ceux qui l'avaient défendue. « Bien qu'il fût àleur merci, étendu par terre et sans protection contre les coups d'assagaie qu'ils lui portaient de tous côtés, les charmes dont il était couvert le rendirent invulnérable. * Ceci se passait il y a quelques années, et au fin fond de l'Outambara*; libre à chacun d'aller s'assurer du fait.
J'aurais voulu, s'il eût été possible, m'approvisionner de verroteries chez les Arabes de Kufro. Baraka est chargé d'aller voir si cet expédient est praticable. Mais je connais ces vampires; Dieu sait ce qu'ils vont me demander, me voyant à leur merci.