Légende de la gravure cUcontre
1, Guerrier; — 2, ornements d'ivoire pour les jambes; ~ S, chaussure et jamhièrei du roi ; — 4, bandeaux à l'usage des hommes; —5, ornements de télé ; — 6, bouclier et lances ; — 7, 8, colliers; — 9, amulette en verroteries, portée par le roi ; — lo, colliers ; — il, poignard de femme; — 12, 13, 14, charmes, talismans; — 15, javelines; — 16, anneau d'ortei: en peau de serpent, avec sa cheville de bois.
Armes et modes de roa^anda.
après tout, ne sont-elles pas salutaires î Pour rendre grâces, on se traîne sur le sol, tantôt sur le ventre, tantôt en roulant sur soi-même, et avec ces petits gémissements entrecoupés par lesquelles individus de la race canine témoignent leur plus vive satisfaction. Ceci fait, le courtisan se relève tout à coup, saisit une baguette, — car les lances ne sont pas Ij^lérées à la cour, — et, feignant de charger le roi, lui débite avec une rapidité surprenante les assurances multipliées d'une fidélité à toute épreuve. En ceci consiste le salut de la grande étiquette; il en est un autre, de moindre vaileur, pour lequel on s'agenouille dans Tattitude de la prière eh étendant les bras à chaque instant et en réitérant certaines formules. Des mots que Ton prononce alors celui de « N'yanzig » est le plus fréquemment employé. De là vient que cette manifestation a pris le nom générique de N^yanzig^ expression si souvent reproduite que j'ai dû me résoudre à la faire passer dans notre langue, soit comme substantif, soit comme verbe, selon que la circonstance pourra Texiger. On comprendra aisément qu'un pareil cérémonial, se renouvelant à toute minute, empiète beau coup sur l'expédition des affaires : mais le roi, qui ne perd pas de vue les nécessités de son budget, s'arrange pour constater à chaque instant quelque menu délit, prononcer la sentence de mort, liquider la compensation qu'il accepte, et maintenir ainsi la recette au niveau de la dépense.
Le roi se tenant debout ou assis, personne n'oserait demeurer droit devant lui; on ne doit l'approcher qu'en rampant et le regard à terre; auprès de lui, on s'agenouille ou on s'accroupit. Toucher au trône, aux vêtements du roi, même par hasard, ou lever les yeux sur ses femmes, entraîne de soi la peine capitale. Lorsqu'il tient un de ses levers, une de ses audiences de cérémonie, un certain nombre de sorcières (vouabandwa) restent invariablement à sa portée. Appelées à détourner le Mauvais œil, elles parlent avec une voix factice dont les notes aiguôs ont presque la valeur d'un cri perçant. Elles ont sur la tête des lézards séchés, autour de la taille des tabliers de peau de chèvre fort exigus et bordés de clochettes; elles ont aussi des petits boucliers et des lances décorées d'une houpe de filasse. Comme service actif, elles font circuler à la ronde les coupes remplies de marwa (vin de bananes). Pour achever
le tableau d'une cour africaine, il faut se figurer une foule de pages sans cesse prêts à transmettre de tout côté les ordres du prince, et §e les figurer courant toujours; car une allure moins rapide, attestant leur négligence, leur coûterait infailliblement la tète. N'oublions pas le symbole national dont nous avons déjà jparlé, mais sur lequel nous revenons parce qu'on le rencontre à chaque pas, — le chien, les deux lances et le bouclier.
L'assistance, accroupie autour de lui en un large demi-cercle, — ou bordant sur plusieurs rangées les trois côtés d'un carré au centre duquel sont les tambours et autres musiciens,— le monarque, majestueusement assis sur son trône, lance à peu près dans la forme suivante ses décrets quotidiens : « Les troupeaux, les femmes, les enfants ne sont pas assez nombreux dans l'Ouganda^ il importe qu'une armée d'un à deux mille hommes parte immédiatement pour aller piller l'Ounyoro.... Les Vouasaga ont insulté mes sujets et doivent eux-même être asservis : ceci rend essentielle la formation d'une autre armée aussi forte que lapre- *mière, et qui combinera ses opérations avec celles de la flotte.... Les Vouahaiya, dans ces derniers temps, ont omis d'acquitter le tribut qu'ils me devaient ; il faut que des taxes soient levées sur eux.... » Le commandant en chef désigne alors les officiers généraux qui lui semblent le plus aptes à conduire ces diverses opérations, et si son choix est approuvé par le roi, l'affaire se trouve réglée en ce qui concerne la cour. Ces officiers ont alors à composer leur état-msgor comme ils l'entendent, et c'est aux subordonnés ainsi choisis à se procurer les soldats dont ils ont besoin ; après quoi, la campagne commence. En cas d'échec, on envoie des renforts, et les déserteurs, flétris du nom de c femmes, » sont privés, au moyen d'un fer rougi, des attributs de leur virilité. Ils périssent ainsi, victimes de leur couardise. Tout exploit marquant, en revanche, est récompensé par un grade supérieur. Le roi reçoit en grande pompe, au retour de la guerre, les officiers de son armée ; il écoute le récit détaillé de leurs hauts faits et leur distribue libéralement, à titre de récompense, les femmes,, le bétail, l'autorité, — les trois grandes sources de richesse dans l'Ouganda.
A défaut d'affaires plus importantes, la cour se transforme pour ainsi dire en tribunal d'assises. Les officiers amènent les
accusés et font leur rapport. La sentence est immédiatement rendue, — sentence de mort, impliquant peut-être les tortures les plus atroces, — sans autre forme de procès, sans investigations préalables, et probablement à Tinstigalion de quelque personnage en crédit, animé de passions plus ou moins malveillantes. Si le prévenu essaye de se justifier, sa voix est couverte aussitôt par une clameur réprobatrice, et la misérable victime entraînée le plus brutalement du monde par ces mêmes officiers, empressés de montrer leur zèle. De jeunes vierges, filles de Vouakoungou,dansunétat de nudité complète et Tépiderme luisant de graisse, — mais tenant des deux mains, devant-elle?, par un reste de pudique scrupule, un petit carré de mbougou,— sont offertes par leur père, soit en expiation de quelque offense commise, soit tout simplement pour alimenter le harem. Tel ou tel officier, de ceux à qui sont confiés les arrestations, reçoit Tordre de traquer certains Vouakoungou coupables de quelque délit, et de confisquer leurs terres, leurs femmes, leurs enfants, en un mot tout ce qu'ils possèdent. Tel autre, dont le salut n'est pas absolument régulier, est désigné comme devant être livré au bourreau; chacun de ceux qui l'entourent se lève à Finstant même, les tambours battent pour couvrir ses cris, et le malheureux, garrotté en quelques secondes, est emporté par une douzaine d'assistants. Un troisième subirabienlôt après le même sort pour avoir, en s'asseyant à terre, exposé aux regards un ou deux pouces de sa jambe nue, ou parce que son mbougou n'est pas noué tout à fait selon l'ordonnance. Chèvres, vaches, volailles, arrivent à la file ; ce sont des amendes qui rentrent au trésor; celui qui s'acquitte ainsi les caresse d'abord du plat delà main, qu'il applique ensuite à son visage, pour montrer que le don volontaire ne recèle aucun principe malfaisant, aucun « mauvais esprit, » comme ils disent; il remercie en même temps le roi de le tenir quitte à si bon compte, et se retire en souriant, heureux, pardonné, dans les rangs des courtisans accroupis. Parfois ce sont d'immenses troupeaux, de longues chaînes de femmes et d'enfants, produits d'une razzia victorieuse ou de plusieurs saisies pratiquées coup sur coup au détriment de Vouakungou rebelles. En effet, pour apaiser la colère du monarque, nul don n'est aussi efficace que celui de quelques jeunes beautés qui, après avoir habité le harem, seront distribuées,
comme récompense de quelques services éclatants, à des officiers fidèles.
Les magiciens du roi lui apportent des c baguettes charmées, » bâtons de toute forme auxquels ils supposent des vertus surnaturelles, ou des terres de couleur, également douées d'une influence particulière. Le maître des chasses amène au pied du trône, logés dans de grandes corbeilles d'osier, les antilopes» chats sauvages, porcs-épics, et jusqu'aux rats d'étrange espèce qui se sont trouvés pris dans ses filets; il y ajoute des peaux dé zèbre, de buffle et de lion. Les pêcheurs arrivent chargés de poisson, les jardiniers avec des fruits et des légumes. Les couteliers exhibent des simés et des fourchettes fabriquées en fer, qu'ils ont incrustées de bronze et de cuivre ; les fourreurs, des mosaïques de peaux d'antilopes cousues avec une habileté singulière ; les forgerons, fabricants de boucliers, tailleurs de vêtements, produisent des échantillons de leur industrie, des mbougu (robes d'écorce), des lances, etc.; — mais rien ne s'offre jamais sans avoir été manié, caressé au préalable et sans que le donataire, portant la main à son visage, ainsi que nous l'avons dit plus haut, n'ait manifesté par de longues formules sa reconnaissance pour le monarque « qui veut bien accepter un si infime présent. »
Las de vaquer aux afiaires publiques, le roi se lève, prend sa lance, et avec son chien qu'il tient en laisse, s'éloigne sans un mot d'excuse et sans s'inquiéter de ce que deviendra l'assistance, livrée à ses propres inspirations.
Si stricte que soit la discipline de la cour prise en général, celle de l'intérieur du palais est peut-être encore plus rigide. Tous les pages portent, roulé autour de leur tête, un turban de corde en fibres d'aloès. Si une des femmes se permet la moindre intempérance de langage, la moindre action contraire aux lois de l'étiquette, elle est condamnée sur place, garrottée aussitôt par les pages, et traînée à la mort sans plus de cérémonie. Nonobstant le décorum si absolument et si rigoureusement imposé aux domestiques du sexe mâle, le service habituel se fait par des femmes adultes, littéralement nues de la tête aux pieds.
Chaque mois, dès que la nouvelle lune s'est montrée, le roi se met en retraite, pendant deux ou trois jours, pour se livrer à la
LES VODAHOUMA ET LEURS ORXGINES. 229
contemplation et au classement de ses < cornes magiques. > Ce sont, nous l'avons dit, des cornes d'animaux sauvages, bourrées d'une poudre qu'on suppose propre à la fabrication des talismans. Telle est la part des loisirs consacrés à la religion ; tels sont, pour ainsi dire, les « dimanches » du roi. Les autres jours, il mène ses femmes, par deux ou trois cents, se baigner et s'ébattre dans les étangs; ou bien, blasé sur ce voluptueux spectacle, il entreprend de longues promenades où il marche suivi de ses odalisques et précédé de ses musiciens, derrière lesquels viennent s'échelonner les Vouakoungou et les pages; lui-même est au centre du cortège, isolant le beau sexe de tout rapport avec le reste de l'assistance. Durant ces excursions, nul individu de la plèbe n'oserait se permettre de lever les yeux sur le défilé royal. Celui qui aurait le malheur d'être aperçu serait à l'instant même relancé par les gens de la suite, dépouillé de tout son avoir, et devrait s'estimer fort heureux si rien de pire ne lui arrivait. Pareils pèlerinages ne sont pas rares, et le roi consacre parfois une quinzaine au plaisir de la navigation ; mais quel que soit l'emploi de ses loisirs ou la direction de ses courses, le même cérémonial est de mise; — ses musiciens, ses Vouakoungou, ses pages et ses femmes sont inévitablement de la partie.
Au couronnement sont réservées les solennités les plus imposantes. Le prince élu débute par nouer des relations d amitié avec les rois de tous les pays voisins, en demandant à chacun de lui donner pour femme une de ses filles ; à défaut de ceci, quelque autre gage de reconnaissance est impérieusement réclamé. L'ilmas* fait alors UU' pèlerinage au tombeau du souverain défunt pour conjecturer, d'après la croissance et l'aspect de certains arbres et de certaines plantes, les destinées promises au nouveau i'ègne. Ces pronostics tantôt annoncent que le roi doit mener une vie pacifique, tantôt qu'après le couronnement il lui faudra se mettre à la tête d'une armée pour aller combattre soit à l'Ouest, soit à l'Est, soit même sur l'une et l'autre frontière simultanément. D'ordinaire, la première attaque est dirigée contre le Kittara, la seconde contre L'Ousaga. On con-
]. On a Yu plus haut que ce titre désigne la femme dont les mains ont délivré la mère du roi lorsqu'il est ?enu au monde.
suite ensuite le Mgussa*, dont la voix se fait entendre par des moyens qui me sont inconnus^ attendu que toute conversation touchant les affaires deTÉtatsont rigoureusement proscrites dans le pays dont je parle. Ces préliminaires une fois réglés, le couronnement a lieu, et le roi cesse dès lors d'entretenir aucuns rapports avec sa mère. Les frères qu'il peut ^ avoir montent sur le bûcher, et lui-même se met en campagne, si toutefois les augures l'ont ainsi décidé.
C'est par suite de ces sortes d'expéditions qu'une bonne moitié de rOusaga, et tout ce qui restait de l'Uddou, ont été annexés à rOuganda.
1. Le Mgussa, on s*en souvient peut-être, est fin quelque sorte le Neptune de r Ouganda.
LE KARAGOUÉ — L'OUGANDA.
Les petits pois en Afrique. — Un mariage par ordre. — Premier aperçu de la Kitangoulé. — Les sorcières Vouishwézi. — Lettre à Grant. — Les caprices de Maoula. — Autre échantillon de la même espèce. — A quoi servent les leçons de boxe. — Probité mal vue. — Une décoration usurpée. — Conjectures géologiques. — Un vol et ses conséquences. — Les battus payent l'amende. — Inconvénients d'une ambassade. — Prédictions inquiétantes. — Halte et préparatifs. — Paroles de bon augure. — Le palais d'un roi défunt. — Installation déplaisante. — Je proteste et revendique mes droits. — La pluie. — • Une visite nocturne.
10 jmvier 1862. — Visite aux Arabes de Kufro. Je trouve chez eux le premier. échantillon de petits pois que m'ait offert cette partie du monde. Le lendemain (11) nous campâmes à Louandalo, où Rosaro vint nous rejoindre pour m'accompagner, suivant les instructions de Roumanika. L'ajournement de son départ avait eu pour but de réunir un grand nombre de Vouanyambo, appelés à partager l'existence gratuite sur laquelle croient pouvoir compter ces voyageurs primitifs, dans des conditions pareilles aux nôtres.
Arrivés le 12 à Kisaho, dans ces montagnes de rOuhaiya, renommées pour leur ivoire et leur café, je fus informé qu'il fallait y attendre Maoula, notre hôte l'ayant retenu pour lui offrir en présent la sœur de Rosaro, mandée tout exprès. Elle était, il est vrai, Tépouse d'un autre, qu'elle avait déjà rendu père de deux enfants; mais ceci n'importait guère, car ce dernier avait encouru, par je ne sais quel délit, la confiscation de tous ses biens. La halte du 13 se passa tant bien que mal au milieu d'une population uniquement occupée à boire du pombé ; puis, quand
Maoula m'eut rejoint, nous nous remîmes en marche au son du fifre et du tambour. Ce fut ainsi que nous descendîmes des montagnes de la Lune pour arriver le 15, par une longue plaine, d'alluvion, à cet établissement de Kitangoulé, dont nous avions tant de fois entendu parler, et où Roumanika tient en réserve des milliers de vaches. Ces plaines humides sont entourées de marécages où croissent d'épaisses forêts jadis peuplées d'éléphants ; mais depuis que le commerce de l'ivoire s'est développé, ces animaux, harcelés sans cesse, ont fini par se réfugier dans les montagnes du Kisiwa et de TOuhaiya.
16 janvier. Ndongo. — Nous sommes arrivés aujourd'hui au bord de la hûgèra ou rivière Kitangoulé, qui — je m'en étais assuré en 1858 — se jette à l'ouest dans le Victoria N'yanza. Par malheur, au moment de la traversée, la pluie se mit à tomber et jeta le désordre dans nos rangs; je ne pus ni la dessiner (ce que Grant fit plus tard) ni mesurer exactement sa largeur ou sa profondeur. Il fallut même soutenir une longue discussion avec les superstitieux bateliers pour qu'ils me permissent de monter dans leur canot avec mes chasseurs. Ces pauvres diables s'imaginaient que leur Neptune, irrité d'un procédé si leste, les ferait chavirer ou dessécherait la rivière. Tout ce que je puis dire de la Kitangoulé, c'est qu'elle doit avoir une largeur moyenne de quatre-vingts pieds*, qu'elle est encaissée entre deux hautes rives, et que les crocs de nos bateliers n'en touchaient pas le fond. La rapidité de son cours peut être évaluée à quatre nœuds par heure.
Je ne la voyais pas sans quelque orgueil, pouvant ainsi vérifier l'exactitude des raisonnements scientifiques d'après lesquels j'avais conclu qu'elle devait être alimentée par des sources placées sur les hauteurs des montagnes de la Lune, et qu'il fallait évaluer leur altitude, d'après la masse de ce courant, à huit mille pieds pour le moins*, précisément celle que nous leur voyons dans le Rouanda. Je me répétai ce que je m'étais dit chez Roumanika, lorsque m'apparurent pour la première fois les cônes élevés du Mfoumbiro, et en présence des renseignements géographiques réunis par moi de toutes parts, à savoir que ces