‹ Les sources du Nil (volume 2)Chapitre 22 sur 50 · Partie antérieure du pied · texte numérisé non relu

Partie antérieure du pied

rieur du porche Les trente- cinq tambours se mirent alors à battre ensemble de très-bon accord, et quand cessa leur tapage, un orchestre moins nombreux, composé de tambours portatifs et de flûtes de roseaux, vint à son tour charmer nos oreilles.

Lorsque les musiciens furent ù bout d'haleine, cette seconde partie du divertissement dut prendre fin. Les cérémonies officielles commencèrent. Chaque officier de district, Tun après l'autre, s*avançant d'abord sur la pointe du pied, puis s'arrêtant pour imprimer à son corps toutes sortes de conlorsions et de vibrations étranges, se rapprochait ensuite par petits bonds, les bras étendus et tordus comme pour les arracher de leurs jointures. Durant toute cette pantomime, ils avaient à là main soit des baguettes de tambour, soit des rameaux, et, avec de folles clameurs, protestaient de leur zèle, de leur dévouement au roi, lui demandîint c de leur faire trancher la tète si jamais ils reculaient devant ses ennemis; > ensuite, agenouillés à ses pieds, ils tendaient vers lui les baguettes ou les rameaux symboliques pour qu'il daignât les honorer d'un léger contact. Lés génuflexions alternant ainsi avec la musique, la musique avec les génuflexions, — sans autre trêve qu'une dans^ exécutée par un certain nombre de jeunes filles, dont les gambades un peu primitives nous rappelaient le ^ fling » des foires écossaises, —la solennité parvint à son terme.

6 ef 7 décembre. — Roumanika, ne pouvant me faire entrer dans ses vues hostiles à Rogéro, se borne à me demander un charme qui prolonge sa vie et lui assure une postérité plus nombreuse. Je me débarrasse de ses instances en lui donnant un vésicatoire. Après quoi, changeant de sujet, nous parlons de la création du monde, et je le trouve plus attentif que je n'aurais cru. Ses questions, d'ailleurs, témoignent d'une assez rare intelligence; il s'enquiert des effets et des causes; il voudrait savoir pourquoi les empires se démembrent. — «Le Karagoué, par exemple, comprenait autrefois l'Ourundi, le Rouanda, le Kishakka ; c'était alors le royaume de Merou gouverné par un seul prince. D'où vient que tout cela est changé? » Je tâche, en répondant à cette question, de lui faire comprendre l'influence des doctrines chrétiennes sur la stabilité, la puissance des gouvernements. 11 convient sans trop de peine, moyennant les détails dans lesquels je suis entré, que l'ascendant de la plume doit être supérieur à celui des armes, et

Ti.:. :.';;,' p-Jjl.i : '

TILPf.'

LE EABÀGOUÉ. 199

que la machine à vapeur, le télégraphe électrique, etc., passent de beaucoup les merveilles dont il a jamais entendu parler*

Il ne tiendrait qu'à moi d'accepter en fait d'ivoire de très-magnifiques présents ; mais je décline en toute courtoisie ces offres royales, — « Les personnes notables de mon pays, quand elles font un voyage d'agrément, ne veulent y trouver aucun profit mercenaire. Ma résidence dans le Karagoué m'aura laissé de bons souvenirs que mes livres transmettront à la postérité la plus reculée ; mais en mémoire de l'heureux temps que j'ai passé auprès de Roumanika, je n'accepterai qu'un objet de curiosité sans valeur aucune, par exemple une corne de vache. » Celle qu'il m'a donnée, séance tenante, mesure une longueur de trois pieds cinq pouces, et sa circonférence, à la base, est de dix-huit pouces trois quarts. Il m'a également offert une couverture faite de très-petites peaux d'antilopes n'yira, préparées et assemblées avec un soin minutieux ; niais comme il m'avait dit l'avoir reçue en présent, je l'ai refusée, par ce motif que < nous mettons notre orgueil à ne nous séparer jamais de ce qu'un ami nous a donné. > Cette idée lui a singulièrement plu, et il m'a promis de conserver toujours ce qu'il tenait de moi.

8 et 9 décembre. — Je suis allé voir le roi auquel j'ai fait accepter un jeu de cartes; il l'a immédiatement déposé dans son trésor de curiosités. Sur ma demande expresse, il m'a énuméré ce que ses hôtes à venir pourraient lui apporter de plus agréable, par exemple une certaine étoffe brodée d'or et d'argent; mais ce qu'il préfère à tout, ce sont des jouets d'enfants, des marionuettes', des boîtes à surprise, des soldats de plomb, des poupées, des modèles d'animaux, des voitures, etc. La grande merveille, à ses yeux, est un de ces coucous américains dont le cadran, inséré dans une effigie humaine, y tient la place du ventre, et dont le balancier imprime aux yeux une oscillation régulière, qui leur donne une apparence de vie.

Le 9, une chasse a été organisée pour me mettre à même de tuer quelques rhinocéros, selon le désir que j'en avais manifestée Nous nous sommes dirigés, au point du jour, vers les hauteurs qui dominent l'extrémité supérieure du petit lac Windermere. Tous les habitants du pays avaient été convoqués pour une battue générale, et après qu'on m'eut assigné le poste le plus favorable, ils commencèrent à chasser de mon côté le gibier qu'abritaient

les diflférenfs couverts. Nous vîmes bientôt paraître un beau rhinocéros mâle qui avançait vers moi, mais sans savoir encore au juste dans quelle direction prendre son élan. Pendant qu'il était dans cette perplexité, je me glissai vers lui à travers les broussailles et, l'apercevant à côté d'un arbre où il semblait attaché, je lui envoyai, en plein flanc, le contenu de mon fusil Blissett. Il n'était pas d'un tempérament à supporter une pareille atteinte et s'éloigna tout d'abord d'une allure assez rapide ; mais peu à peu, aflaibli par la perte de son sang, il ralentit sa marche et finit par se coucher à terre, ce qui me permit de l'achever.

Attirés par le bruit du coup, les jeunes princes accoururent presque aussitôt pour s'enquérir de ce qui s'était passé. C'est à peine si, tout d'abord, ils voulaient en croire leurs yeux; mais ensuite, avec l'instinct des bienséances qui est l'apanage du vrai gentleman, ils me félicitèrent, en me serrant la main, de pouvoir aborder avec tant de calme un si formidable animal.

Ils parlaient encore, quand un cri lointain nous signala un autre rhinocéros caché dans le fourré. Eh arrivant où on m'appelait, je vis que je pourrais tout au plus me faire accompagner de deux hommes portant mes fusils de rechange, dans cet épais taillis que les fortes épines de l'acacia rendaient presque impénétrable, si ce n'est aux endroits frayés par les animaux même auxquels il servait de refuge. Me guidant comme je pouvais et littéralement plié en deux, j'étais arrivé à mi-chemin de l'endroit vers lequel je me dirigeais, lorsque je vis déboucher devant moi, tout soudainement, avec un sourd bruissement d'haleine et de pas, une énorme femelle suivie de son petit. Dans cette conjoncture embarrassante, il fallut absolument se jeter de côté, malgré les épines qui me déchiraient le visage ; mais je lui envoyai dans la tête une balle qui la poussa hors de mon chemin et la contraignit à chercher son salut en rase campagne. Là, je la poursuivis et la blessai de nouveau. Elle gagna la montagne et me mena, toujours courant après elle, dans un autre fourré non moins épais que le premier, qui fermait l'entrée d'un étroit vallon. J'y trouvai trois autres rhinocéros qui, dès qu'ils m'éventèrent, me chargèrent de front tous à la fois. Mes deux porte-mousquets, fort heureusement, ne m'avaient pas abandonné ; je pus donc, à force de crochets et de sauts de côté, frapper alternativement mes trois ennemis. L'un d'eux tomba

mort à peu de distance ; mais les autres ne purent s'arrêter qu'au bas de la pente sur laquelle ils étaient lancés. Pour mon compte, j'étais satisfait ; toutefois, à la requête des princes, je continuai la chasse. Un des deux rhinocérps, bien évidepiment, avait la jambe cassée. Je m'adressai à celui qui me paraissait intact^ et je lui envoyai une autre balle qui le détermina simplement à s'éloigner. Revenant alors vers celui que j'avais mis hors d'état de s'enfuir, je demandai aux Vouanyambo de l'achever avec leurs flèches et leurs lances, pour me faire une idée de leurs chasses habituelles. L'animal, cependant, nous chargea si vigoureusement, lorsque nous approchâmes de lui, qu'il leur fut impossible de l'aborder. Un second coup le mit au repos. Quand il fut incapable de se défendre, nos hommes se jetèrent sur lui pour tout de bon, et jamais je n'ai assisté à un dénoûment plus sauvage. Chacun venait tour à tour plonger sa lance, son as^agaie ou sa flèche dans les flancs de la victime immobile, dont le corps finit par ressembler à celui d'un porc-épic. Je partis alors, laissant Tordre de couper les deux têtes, et de les porter au souverain comme un trophée des chasseurs blancs : — t Ceci, dit Roumanika, a dû être produit par quelque chose de plus fort que la poudre. Ni les Arabes, ni mon frère Nnanaji, bien qu'ils se targuent volontiers de leurs prouesses, ne m'ont habitué à rien de pareil. Il n'est pas étonnant que les Anglais soient le premier peuple du monde. »

14 décembre. — Je suis allé chez une des belles-sœurs du roi, pour étudier de plus près un de ces phénomènes d'obésité, dont j'ai déjà entretenu mes lecteurs. Celle-ci, comme l'autre, ne peut marcher qu'à la façon des quadrupèdes. Pour l'amener à se laisser examiner en détail et à me permettre de bien constater toutes ses dimensions, je lui propose, de lui montrer mes bras et mes jambes à l'état de nature. Cette fille d'Eve mord à la pomme, et lorsque serpentant et se traînant je l'ai fait arriver au milieu de la hutte, je prends sur elle, ma promesse tenue, les mesures suivantes que je déclare rigoureusement exactes : tour du bras, 1 pied 11 pouces; buste, 4 pieds 4 pouces; cuisse, 2 pieds 7 pouces; mollet, 1 pied 8 pouces; hauteur du sujet, 5 pieds 8 pouces ^

1. Il ne faut pas oublier qu'il s*agit de pieds et pouces anglais. Le pîed de 12 pouces équivaut à 304 millimètres, le pouce à un peu plus de 25 millimètres.

Pendant cette opération, la fille de là princesse, qui achève sa seizième année, se tenait assise devant nous, dans un état de nudité complète, absorbant à petites gorgées un pot de lait sous l'œil de son père qui, baguette en main, et prêt à la châtier pour l'y contraindre, préside à cette opération quotidienne, premier devoir que la mode impose aux femmes de ce pays. Je me permis avec cette Hébé, déjà fort dodue, quelques innocentes agaceries ; elle se leva pour moi, elle me donna même une poignée de mains. Ses traits étaient agréables, mais son corps affectait trop évidemment les formes de la sphère.

17 décembre. — On me présente une vieille femme née dans File de Gasi, sur le petit Louta Nzigé ; Kamrasi en a fait présent à son voisin Roumanika qui, l'ayant reçue comme curiosité, en a fait depuis une des domestiques du palais. Cette bonne vieille est d'une laideur achevée. On lui a enlevé jadis les incisives de ses deux mâchoires, et sa lèvre supérieure est perforée d'une foule de petits trous qui s'étendent en arcade d'une commissure à l'autre. Un homme du Rouanda nous parle des A^ouilyanwantou (mangeurs d'hommes) qui, en fait d'aliments, n'estiment que la chair humaine. Roumanika confirme cette assertion. Bien que nos doutes subsistent encore, nous remarquons — la coïncidence est curieuse — qu'on assigne pour séjour à ces peuplades les mômes régions où M. Petherick signale l'existence des Nyam Nyams (anthropophages).

Un autre des serviteurs de Kamrasi , né dans l'Amara, me fournit des renseignements plus dignes d'intérêt sur ses compatriotes, que le missionnaire Léon a représentés comme professant la religion du Christ. D'après lui, leurs deux lèvres et les lobes de leurs deux oreilles sont percés d'un seul trou central, dans lequel ils passent de petits anneaux de bronze. Ils habitent le voisinage du N'yanza, « là où il communique par un détroit avec un lac d'eau salée et déborde dans une rivière qui s'écoule vers le nord*. » Leurs habitations, bien bâties, ressemblent aux tembé de rOunyamouézi. Lorsqu'ils immolent une vache, ils s'agenouillent dans l'attitude de la prière, joignant

1. Sur la carte de M. Speke, on trouvera TAmara séparé du Victoria N'yanza par le district d'Ouvouma, et confinant au lac Baringo^ lequel se décharge dans la rivière Asoua qui va se jeter elle-même dans le Nil Blanc, au-dessus des rapides signalés entre Apuddo et Madi, dans le pays qui porte ce dernier nom.

leurs deux mains et tournant la paume du côté du ciel ; ils articulent en même temps le mot zou dont la signiGcation lui est parfaitement inconnue. Je questionne vainement mon interlocuteur pour savoir si ce monosyllabe peut offrir un sens plus ou moins chrétien, et si par hasard ce serait une corruption du mot « Jésus. » Tout ce qu'il peut me dire, c'est que la circoncision n'est point pratiquée dans son pays, et qu'on ne s'y fait aucune idée ni de Dieu, ni de l'âme humaine. Une tribu appelée Vouakouavi, composée d'hommes à peau blanche qui me ressemblent assez, vient souvent par eau faire des razzias de bétail. Leur arme principale est un simé (grand couteau) à double tranchant. Plus d'une fois les Vouamara ont cherché à punir ces audacieuses tentatives et, lancés à la poursuite de l'ennemi, ont pénétré jusqu'à une ville appelée Kisigouisi, où les habitants portent des robes de drap rouge. Les grains importés dans l'Amara proviennent, à ce qu'il pense, soit de l'Orient, soit de l'Oukidi.

Celte enquête — à laquelle. Roumanika prenait part comme interprète et qui paraissait l'intéresser vivement -— l'a plus que jamais confirmé dans l'idée que je viens en effet des pays du nord, et que, ces pays fournissant des verroteries à l'Amara, je pourrais bien, comme je l'en ai flatté, frayer la voie à de nouveaux visiteurs.

IS décembre. — Roumanika persiste à ne pas très-bien comprendre le but de mon voyage accompli à si grands frais. Il s'étonne aussi qu'un grand pays comme le nôtre puisse être gouverné par une femme , et veut savoir comment s'appelle la reine, combien elle a d'enfants, dans quel ordre ils doivent se succéder. Puis, satisfait sur tous ces points, il me mène voir les résultats d'un travail qu'avait entrepris Dagara « pour pénétrer jusqu'aux entrailles de la terre. » C'est tout bonnement un fossé profond, creusé derrière le palais sur une longueur de quelques yards et aboutissant à une espèce de caverne dont l'entrée est fort étroite. Bientôt rebuté de cette opération, selon lui tout à fait infructueuse , Dagara ne s'y entêta pas davantage et transforma la caverne en un séjour mystérieux où il passait, assuret-on, plusieurs jours de suite sans boire ni manger; — il en sortait, selon sa fantaisie, tantôt en vieillard chargé d'années, tantôt en jeune homme vaillant et robuste.

Du 19 au 22 décembre, — Nous sommes allés à plusieurs

reprises, les jeunes princes et moi — car Grant persiste à ne pas se rétablir — pêcher sur le lac et de préférence autour de la petite lie Conty, qu'on prétend être la résidence favorite des hippopotames. Nous y trouvâmes bon nombre de crocodiles se chauffant au soleil, mais pas un hippopotame ne se montrait. Les princes, me prenant sans doute pour un novice , me dirent que l'endroit était positivement ensorcelé, mais qu'au moyen de quelques paroles magiques, ils feraient arriver jusqu'à mes pieds le gibier dont j'avais envie. Le fait est qu'appelés d'une certaine façon, nous vtmes bientôt paraître cinq hippopotames, dont quatre vieux et un jeune. C'était presque un péché de tirer sur ces pauvres animaux si dociles et si naïfs. Néanmoins, à la requête réitérée du roi, j'envoyai une balle dans la tête de l'un d'eux qui disparut sur le coup et n'a plus été retrouvé depuis. K'yengo attribue ceci à la rancune des démons aquatiques, dont j'ai envahi les domaines sans leur offrir la moindre victime. Nnan^gi a été blâmé pour m'avoir importuné au sujet du fusil que son instinct de chasseur lui faisait si vivement désirer : en revanche, j'ai obtenu pour le frère de Roumanika la rétrocession du revolver que j'avais offert à ce dernier. Dans le cours d'une discussion astrologique, le roi m'a demandé « si c'était le môme soleil qu'on revoyait chaque jour, oasi un nou-% vel astre naissait à chaque aurore? » Il s'inquiète aussi des intentions de la lune quand elle change de forme, et croit qu'elle se rit ainsi de la simplicité des mortels. •

23 et 24 décembre. — Pendant la première de ces deux journées, le roi m'a présenté à ses cinq femmes , plus grasses les unes que les autres, et dont la dernière seule est d'origine plébéienne. C'est la fille de son cuisinier en chef. Toutes les antres tiennent aux plus grandes familles des districts voisins, et en me les montrant, Roumanika se proposait surtout de faire ressortir à mes yeux la considération dont il est entouré. Pour reconnaître ce procédé, je lui ai offert un disque de caoutchouc qui Tamuse au delà de toute expression.

Vn certain nombre de Youaziwa, venant du Kidi et porteurs d'une certaine quantité d'ivoire, se sont présentés chez mon hôte pour lui rendre hommage. « Ils ont vu naguère, disent-ils en répondant à mes questions, dans le pays d'où ils arrivent, des hommes ressemblant à mes Youangouana. Hais bien que ces

étrangers fassent pourvus d'armes à feu , ils furent tous mis à mort par les gens du Kidi. » Précieux renseignement qui venait corroborer une conviction bien arrêtée chez moi, mais bien difficile à faire pénétrer chez les autres , à savoir que les trafiquants peuvent remonter par le Nil jusques au Kidi. Ainsi s'expliquait, d'ailleurs, conunent le roi Kamrasi avait pu se procurer, quelques années auparavant, certaines perles roses d'une espèce toute particulière que les marchands de Zanzibar n'ont jamais songé à importer dans TOunyoro. Bombay était maintenant tout à fait convaincu, et nous nous livrions à de véritables transports de joie, lorsque Roumanika vint y mettre ordre en nous disant, à propos de Grant et de sa jambe malade, que les lois de l'Ouganda s'opposaient formellement à ce qu'un étranger infirme fût admis dans le royaume : — « Pour vous faire apprécier l'absurdité de ces gens-là, me disait-il encore, sachez qu'on ne recevra pas votre âne parce qu'il n'a pas de caleçons ; et vous devrez vous-même vous pourvoir d'une robe, car votre vêtement, tel qu'il est, choquerait les convenances du pays. » Je proposai alors à Roumanika, pour remplir mes caisses de verroteries qui s'épuisaient rapidement , d'échanger son ivoire avec les Arabes du Kufro, lui offrant de le lui payer à raison de cinquante dollars les trente-cinq livres, au moyen de traites sur Zanzibar. Il hésitait d'abord, en vertu d'un scrupule honorable, « ne pouvant, disait-il, traiter avec moi une affaire commerciale, » mais lorsque Bombay et Baraka lui eurent présenté la négociation sous son vrai jour — comme un service qu'il me rendrait sans porter la moindre atteinte à sa dignité — il mit l'empressement le plus obligeant à faire tout aussitôt ce que je désirais.

Jour de NoU. — Informé que nous célébrons par un repas solennel la naissance de notre Sauveur, le roi nous envoie un bœuf. Je m'empresse d'aller le remercier et profite de l'occasion pour lui rappeler, non sans le faire sourire, que le peuple abyssinien, souche de sa race, s'était rangé tout des premiers à la •religion du Christ. J'ajoute que «le temps viendra peut-être où les missionnaires blancs convertiront à nouveau cette nation redevenue païenne. » Arrivent cependant quelques trafiquants Vouahaiya, convoqués expressément à ma requête. Comme les Youazii^a d'ont j'ai parlé, ils ont négocié jadis avec le Kidi, et enchérissant encore sur ce qui avait été dit par les Youaziwa,

ils parlent « de Youangbuana venus sur des navires pour faire le commerce dans le nord de rOunyoro ; — mais les indigènes de cette contrée, trop sauvages pour comprendre ce dont il s'agi§sait, ont repoussé à force ouverte ces négociants étrangers. » Tout ceci nous est confirmé dans les journées suivantes (26, 27 et 28 décembre) par d'autres voyageurs du nord .qui nous racontent comment des Youangouana , venus pour trafiquer dans le Gani et le Chopi^ ont péri sous les coups des natifs. Je crois pouvoir désormais garantir à mon hôte que , d'ici à quelques années, le commerce de son pays avec le nord prendra plus d'importance que n'en pourrait jamais acquérir celui qui se fait avec Zanzibar. La route une fois ouverte, ces hardis négociants dont on nous parle s'y jetteront toujours plus nombreux. Roumanika se moque, en revanche, de l'ardeur que je mets à pénétrer dans des pays où on nous dit que tous les étrangers ont jusqu'à présent trouvé la mort. Il juge ma témérité parfaitement insensée, et je commence à craindre que, par amitié pure, il ne contrecarre tous mes projets. Un mot de lui suffirait pour effrayer mon escorle et m'enlever les moyens de marcher en avant. Je m'efforce donc, en bonne politique, de lui ôter une idée dont il est imbu : celle qu'il détient, pour ainsi dire, la clef de l'Afrique intérieure. Tantôt je lui parle des visites que je lui ferai plus tard en remontant le Nil, tantôt d'une route à ouvrir entre la côte et le Karagoué , par le pays des Masai : € Pour Tune ou l'autre de ces entreprises, me fait-il remarquer, il vous faudrait au moins deux cents fusils. Nous verrons , du reste, quand vous serez revenu de l'Ouganda. Mtésa et Ramrasi ont en moi la plus grande confiance. Je les amènerai peut-être à servir vos projets. »

1. Pour se faire une idée exacte de la portée des témoignages réunis ainsi par M. Speke, il faut jeter les yeux sur la carte de son voyage. Le Kidi, le Gani, le Cliopi, constituent à eux trois un vaste pays situé au nord de l'Ounyoro et de l'Ouganda, entre le petit Louta Nzigé, le cours du Nil Blanc et celui de la rivière Asoua. Les confins du Kidi et du Gani arrivent presque à ce qu'on appelle « la station de Bono, » c'est-à-dire au point le plus extrême où fussent par\'enus les voyageurs partis d'Egypte. C'est à la station de Bono que nos voyageurs, comme on le vena plus tard, se retrouvèrent en contact aVec la civilisation. Ceci suffira pour expliquer comment la présence de négociants étrangers dans les trois pays ci-dessus nommés confirmait les idées préconçues de M. Speke, et l^autorisait à croire qu'un chemin navigable existait entre r£gypte et l'Afrique centrale.

LE KARAGOUÉ. 209

Voici un échantillon des mœurs du Karagoué. Deux hommes, époux de la même femme, font valoir leurs droits à la propriété d'un enfant qu'elle vient de mettre au monde, et qui, étant mâle, peut être revendiqué par le père. Baraka, choisi pour arbitre, se décide d'après la ressemblance de Tenfant avec une des deux parties adverses. Son arrêt, approuvé de tous si ce n'est du perdant, provoque les rires joyeux de l'assistance. Il faut peu de chose aux Youangouana pour stimuler leur avide curiosité, leur hilarité toujours prête.

20 et 30 décembre. — A propos de cet incident, Roumanika m'en raconte beaucoup d'autres d'où je dois conclure qu'en général les mariages, dans le Karagoué, sont des transactions purement pécuniaires. Le père reçoit en échange de sa OUe un certain nombre de vaches, de moutons et d'esclaves ; mais celleci, mécontente du marché , peut s'affranchir du joug conjugal en restituant l'équivalent de ce douaire. Les Vouahouma, du reste, bien qu'ils entretiennent des esclaves et parfois épousent des négresses pur sang, ne souffrent point que leurs filles contribuent à faire dégénérer leur race en se mariant en dehors de leur tribu. C'est également en vertu de leur culte pour cette origine spéciale dont ils sont si fiers, que la peine de mort n'est jamais infligée dans le Karagoué, pas même à l'homme coupable de meurtre, pas même à celui qui a lâché pied dans le combat : tous les crimes s'expient au moyen d'amendes proportionnées à leur importance, et qui consistent en un nombre plus ou moins grand de vaches laitières.

31 décembre. — A la suite d'une de ces discussions théologiques auxquelles mon hôte semble se complaire depuis que j'ai fait remonter son origine abyssinienne jusqu'au roi David, « dont les cheveux étaient aussi droits que les miens, » je me permets de lui demander pourquoi, n'ayant aucune idée de Dieu ni d'une vie future, il immole tous les ans une vache devant le tombeau de son père': t Je ne sais pas, me répond-il en riant, mais il me semble qu'en agissant ainsi j'obtiendrai de meilleures moissons. C'est aussi pour cela que je place devant une des grosses pierres de la montagne une certaine quantité de grain et de pombé, bien que je la sache incapable de manger et de boire. Les hommes de la Côte , et à vrai dire tous les indigènes, pour autant que j'en sache , pratiquent les mêmes rites. Pas un

Africain ne révoque en doute le pouvoir des talismans et de la magie. Lorsque je conduis mes troupes au combat, si j'entendais l'aboiement d'un renard, je battrais immédiatement en retraite, pareil pronostic me présageant une défaite. Beaucoup d'autres animaux, les oiseaux en particulier, possèdent ainsi une vertu favorable ou contraire. »

Je tâchai de lui faire Comprendre que s'il avait affaire à des incrédules, ne se confiant comme nous qu'à leur courage et à leur tactique, ces superstitions lui joueraient de mauvais tours, ce que Baraka lui confirma tout aussitôt en invoquant le souvenir des campagnes qu'il a faites dans l'Inde. Mon hôte m'écoute assez volontiers , convaincu peu à peu de la supériorité des hommes blancs. « Après tout, dit-il, les Arabes en conviennent eux-mêmes, c'est de la terre des Vouazoungou que nous arrivent les perles et les étoffes. »

1, 2 et 3 janvier 1862. — Nous inaugurons la nouvelle année sous les auspices les plus favorables ; tout nous donne à supposer que M. Petherick, essayant de nous rejoindre, a bien réellement remonté le Nil. Kamrasi, le roi de l'Ounyoro, a fait informer Roumanika — par manière de fanfaronnade '— qu'il avait, lui aussi, des visiteurs étrangers.» Es n'étaient pas encore dans TOunyoro, à la vérité, mais dans le Gani , qui en dépend, et remontaient le Nil sur leur navire. Les gens du Gani, attaquant ces nouveaux venus, les avaient tout d'abord repoussés en dépit de leurs canons, qui brisaient les arbres sur le bord du fleuve, et leur avaient pris beaucoup de marchandises, dont une partie lui avait été fidèlement apportée; aussi venait-il d'expédier des ordres en vertu desquels ses sujets devaient respecter les étrangers et les laisser parvenir jusqu'à lui*. »

Roumanika, auquel j'avais parlé de la promesse de Petherick, comprend toute l'importance que ces nouvelles ont pour moi, et m'aidera volontiers, dit-il, à les vérifier. « Kamrasi est son beau-frère, et se prête facilement à tout ce qu'il lui demande. Je pourrai donc sans inconvénient expédier quelques-uns de

1. C'était là, comme la suite du récit le fera voir, un détail confus de ce qui se passait h, Gondokoro, où les navires de commerce venaient de se montrer, et d'une expédition que M. Debono avait expédiée à Jaloro dans le Madi , 3® 10' 33" latitude-nord, 31 • 50" 45" longitude -est. .— Hôte ajoutée par le capitaine Speke â sa seconde édition.

LE KARAGOUÊ. 21 1

mes gens avec les messagers du roi de TOunyoro , quand ces derniers s'en retourneront chez leur maître. »

k janvier. — Cette mission est proposée à Baraka. Il la refuserait s'il Tosait; mais, honteux de sa couardise, il demande seulement « qu'on lui laisse choisir un compagnon fidèle, qui, s'il venait à tomber malade, ne le laisse pas mourir seul dans la jungle.» En accédant à son désir, nous atténuons autant qu'il est en nous ce qu'il y a de trop funèbre dans ces préoccupations chimériques. Roumanika, d'ailleurs, nous répond de sa vie et lui fournit, ainsi qu'à son compagnon, un costume pareil à celui de ses officiers. Ce déguisement leur permettra de traverser, sans courir trop de périls, certaines portions de TUddou, récemment et mal annexées au royaume d'Ouganda.

5 et 6 janvier. — Saïdi, un de mes gens, autrefois esclave, capturé dans le Voualâmo, sur les frontières de l'Abyssihie, confirme à Roumanika, par un témoignage direct, ce que je lui disais naguère touchant l'origine des Vouahouma. Cet homme, en effet, rapporte que le bétail élevé par sa tribu est pourvu de cornes énormes comme celui qu'on trouve ici; le même usage y existe de boire pour principal repas un mélange de sang et de lait.

Nous avons eu hier soir une demi-éclipse de lune, pendant laquelle tous les Youangouana n'ont fait que circuler des huttes de Roumanika aux huttes de Nnanaji, chantant et frappant notre vaisselle de fer-blanc pour terrifier l'Esprit du soleil et Tempécher de dévorer complètement l'astre des nuits, objet d'un culte plus respectueux et plus fervent.

7 janvier. — Un métis indou-souahili, qui est allé visiter le roi de l'Ouganda et revient avec de riches présents en ivoire et en esclaves, nous annonce l'arrivée des officiers que Mtésa nous envoie pour nous conduire immédiatement auprès de lui. Cette excellente nouvelle exalte les espérances de Roumanika presque autant que les nôtres. Il voit déjà l'Afrique ouverte et son nom immortel, regrettant seulement que je ne lui permette pas de compenser en quelque mesure les frais énormes de mon voyage. Le fait est. que je viens d'acheter encore aux Arabes des verroteries qui me coûtent plus de quatre cents liv. st. , et sans lesquelles il me serait impossible, au sortir de l'Ouganda, de pousser jusqu'à Gondokoro. Il le fallait cependant, car toutes les non-

velles de rOunyamouézi tendaient à représenter comme de plus en plus critique la situation des tratiquants arabes. Le sheik Said s*y trouvait encore, retenu avec mes pauvres miliciens hottentots, et ne pouvait se frayer un chemin jusqu'à la côte.

Du 8 au \0 janvier. — Enfin le tambour de TOuganda s'est fait entendre. Maoula, le messager royal, avec sa nombreuse escorte d'hommes, de femmes et d'enfants bien vêtus, menant leurs chiens en laisse et soufflant dans leurs flûtes de roseaux, transmet à nos oreilles avides le bienveillant appel dont il est chargé. Informé par N'yamgundou * du désir que nous avions de le voir, et, de son côté, fort désireux d'offrir l'hospitalité à des hommes blancs, Mtésa nous demande de Taller trouver sans retard. < Ses officiers sont chargés, dit Maoula, de nous fournir gratuitement tout ce dont nous aurons besoin, une fois entrés dans ses domaines. »

Une seule circonstance désormais gêne ma marche, c'est la Santé de Grant, pire que jamais, et qui ne promet pas de s'améiiorer avant un ou deux mois. Il est impossible de retenir ici une escorte aussi nombreuse ; mille autres considérations me font regarder un prompt départ comme l'unique moyen de mener à bon terme notre important voyage. Aussi , imposant silence aux remords que m'impose cette nouvelle séparation, je confie aux bons soins de Roumanika mon fidèle compagnon, près duquel je laissais un certain nombre de Youangouana. Dix charges de verroteries et trente de fil de cuivre furent mises de côté pour mes dépenses dans l'Ouganda. Baraka el son compagnon reçu* rent, en même temps que la lettre dont je les chargeais pour Petherick, une quantité de perles équivalant aux fonds nécessaires pour les faire vivre pendant six mois, plus un présent pour Kamrasi et un autre pour le chef du Gani, que je ne connaissais pas encore de nom. Je confiai à Insangez, le collègue de Masoudi, mes collections de naturaliste et mes rapports adressés à la Société géographique, qu'il se chargea de transporter à Kazeh, chez le sheik Said; ce dernier, à son tour, les acheminera vers Zanzibar.

Toutes ce» affaires réglées, je fis partir mes hommes et me

1. Voir, sous la rubrique du 1" novembre 1861, le récit de la visite faite au capitaine Speke par cet ambassadeur de Mtésa.

LE KARA60UÉ. 213

rendis au palais pour prendre congé de Roumanika. Un de ses officiers, nommé Hosaro, était désigné pour me conduire partout où je voudrais dans l'Ouganda , et devait ensuite me ramener sain et sauf. D'après les conseils de mon hôte, je remis au page du roi Mtésa, qui avait ordre de les lui rapporter au plus vite, des munitions pour ses armes à feu. Je donnai enfin à Maoula, toujours suivant les mêmes conseils, deux paquets de fil de laiton et cinq de verroteries variées, et je partis alors bien convaincu que je ne tarderais pas à résoudre définitivement le grand problème des sources du Nil. Ma seule inquiétude était de savoir si Grant serait en état de venir me rejoindre avant l'époque de mon retour. Je n'osais en effet présumer que je pourrais me risquer au delà des frontière s- nord de l'Ouganda, Roumanika m'ayant alfirmé que, depuis l'époque où ce pays avait été séparé de l'Ounyoro, une gterre continuelle, des razzias sans cesse réitérées le mettaient aux prises avec toutes les contrées limitrophes.

dSp)

Une théorie. — Invasion asiatique du continent africain. — Traditions encore vivantes. — Démembrement du royaume de Kittara. — La Terre des Esclaves. — Chronique d'Ouganda. — Un Nemrod législateur. — Constitution aristocratique. — Liste des grandes charges. — L'étiquette ou la mort. — Le N'yanzig et ses lois. — Les sorcières officielles. — Haute et basse justice. — Les vierges expiatoires. — Discipline intérieure. — Les pages et leurs turbans. — Cérémonies du sacre. — Expéditions militaires.

Avant de pénétrer dans l'Ouganda, le plus puissant des États auxquels a donné naissance le démembrement de lancien royaume de Kittara, je voudrais placer sous les yeux du lecteur les notions ethnologiques que j*ai recueillies sur cette portion du continent africain où habitent les peuples connus sous le nom collectif de Vouahouma, et qu'on désigne aussi par celui de Gallas ou Abyssiniens.

J'ai là dessus une théorie personnelle, fondée sur les traditions de ces différents peuples et sur ce que j'ai pu voir pendant que je résidais au milieu d'eux. Bien des gens, je le sais, regardent les Abyssiniens et les Gallas comme deux races distinctes. C'est une opinion, selon moi, mal fondée. Chez les uns comme chez les autres, le christianisme est de la plus haute antiquité. Il est bien vrai que les aborigènes de FAbyssinie propre sont plus généralement agriculteurs, tandis que les Gallas s'adonnent de préférence à Télevage des bestiaux; mais leurs rapports n'en ont pas moins dû être les mêmes qu'on voit existerentre les rois pasteurs, les tribus nomades des Youahoumaetlespopulationsagricoles de l'Ouzinza, du Karagoué, de l'Ouganda et de TOunyoro.

Dans ces divers pays, le gouvernement est aux mains d'enva-

hû'seurs étrangers qui y après s'en être emparés, ont laissé la culture du sol aux travailleurs aborigènes, tandis que la jeunesse des tribus conquérantes se réservait le soin des troupeaux et leur exploitation. C'est justement ce qui s'est passé en Abyssinie, où un clan pasteur, venu du côté de l'Asie , a fait prévaloir sa domination et a toujours gouverné depuis lors, voyant modifier peu à peu, par son continuel mélange avec la race africaine, la couleur de son teint, la consistance de sa chevelure, mais conservant, de son origine asiatique, ce trait spécial qui tient à l'élévation des parois du nez.

n est permis de croire qu'il exista jadis en Abyssinie un gouvernement solide, quoique de provenance étrangère, lequel, devenu de plus en plus fort, envoya de tous côtés, et surtout d'occident vers le sud-est, des armées nombreuses qui promenaient avec elles la dévastation et Tçsclavage. Les pays conquis prirent à la longue une trop grande étendue pour qu'il fût possible de les maintenir sous le même sceptre. Des princes de la maison royale , généraux victorieux, poussèrent leur fortune et, se détachant de la souche métropolitaine, fondèrent des royaumes séparés auxquels, pour des raisons encore inconnues, ils assignèrent des noms nouveaux. C'est ainsi, devons-nous supposer, que les Gallas, cessant de former un même groupe avec les Abyssiniens, allèrent s'établir au midi de leur pays natal.

D'autres Abyssiniens, peut-être des Gallas — il importe peu de savoir ce qu'ils étaient au juste et de quel nom nous devons les appeler — se détachèrent à leur tour, entrèrent à force ouverte dans le pays des Somals, qu'ils subjuguèrent tout d'abord, furent ensuite vaincus dans une certaine mesure par les Arabes du continent opposé, et portèrent alors leurs armes au sud jusqu'à la rivière Jub, laissant bon nombre d'entre eux dans les pays ainsi parcourus. Ils attaquèrent ensuite Omwita (qui porte à présent le nom de Mombas), furent repoussés avec perte, disparurent à l'intérieur du continent, et, traversant le Nil près de sa source, découvrirent les riches pâturages de l'Ounyoro, où ils fondèrent le grand royaume de Kittara. Là, peu à peu, ils perdirent leurs traditions religieuses, oublièrent la langue de leurs aïeux, s'accoutumèrent comme les indigènes à se priver de leurs incisives inférieures, changèrent leur appellation nationale en celle de Vouahouma, et laissèrent s'effacer de leurs annales les

noms de Hubshi ou de Galla. Cependant les rois actuels, par un retour bizarre vers les temps oubliés, prétendent que leurs ancêtres étaient jadis moitié blancs, moitié noirs, et qu'ils avaient les cheveux droits sur une moitié de la tête, crépus sur l'autre moitié. De même pouvons-nous envisager comme tenant au souvenir de leur extraction étrangère l'opinion qui prévalut à notre sujet dans l'Ounyoro, que l'arrivée d'hommes blancs, se montrant à la fois au midi et au nord de la contrée, présageait une prochaine conquête. Persuadés comme ils le sont que l'Afrique appartenait jadis aux Européens, à qui les nègres l'ont enlevée avec le secours des Vouahouma, ceux-ci se regarjient comme un débris de la race blanche expulsée, idée naturelle après tout, quand on compare leur petit nombre à celui des populations qui les entourent.

Ajoutez que les princes de rOunyoro Vintitulent Vouawitou (hommes du Witou), et quand nous leur demandions où était situé ce pays, ils indiquaient vaguement le Nord, ajoutant, pour répondre à nos questions •'« Comment voulez-vous que nous ayons gardé souvenir de choses aussi lointaines?... Mais ce doit être du côté de chez vous. » Tout en se rattachant ainsi, pour ce qui est des temps les plus reculés, à une origine européenne, ces Vouahouma, si dignes d'intérêt, conviennent qu'en dernier lieu ils sont arrivés de l'est, où ils faisaient partie d'une puissante tribu vouahouma, sise au delà du Kidi, et tellement belliqueuse que les habitant^ de ce pays, reflroi des peuples voisins, ne purent tenir contre elle. Si nos cartes sont fidèles, ceci s'applique aux Gallas ; car, aux yeux de ces peuples, toute tribu de pasteurs appartient à la race vouahouma. Maintenant, si* nous admettons que les Vouawitou tirent leur nom d'Omwita, la dernière place dont ils aient fait le siège sur la côte d'Afrique, on voit de quelle lumière serait éclairée la question qui nous occupe.

Voilà pour ce qui est des conjectures ethnologiques. Parlons désormais des Vouahouma, depuis qu'ils ont traversé le Nil et fondé le royaume de Kittara, vaste pays bordé au sud par le Victoria N'yanza et la rivière ou kagéra Kitangoulé, à l'est par le Nil, au nord par le petit lac Louta- Nzîgé *, à l'ouest par les royaumes d'Outoumbi et de Nkolé. Le

1. Louta veut dire morte, nxigé veut dire sauterelle^ donc « le lac de la Sauterelle morte.

nom de Kittarà tend à disparaître peu à peu; on ne l'applique guère maintenant qu'aux régions' occidentales de la contrée; celle du nord- est, où la capitale est située, s'appelle Ounyoro, et le reste, qui n'appartient pas à l'Ouganda, est désigné, nous le verrons plus bas, sous le nom d'Uddou.

Personne n'a pu nous dire depuis combien de temps l'Ounyoro est soumis aux Vouahouma. Nous savons seulement que les trois derniers rois ont été Ghiawambi, N'yawongo et Kamrasi, le monarque actuel. Nous savons aussi qu'à un moment donné les dissensions survenues entre les princes de la famille royale amenèrent les vaincus à se retirer dans le Nkolé, où se trouva ainsi établi un second État vouahouma tout à fait indépendant du premier. Plus tard, le gouvernement du Karagoué se constitua delà môme manière, et dure déjà depuis vingt générations. H eût pour fondateur Rohinda, expulsé de Kittara comme conspirateur, et qui vint, à la tête d'un grand nombre de Vouahouma, chercher asile chez les Vouanyambo du Karagoué . Leur roi Nono l'accueillit favorablement et, pour prix de son hospitalité généreuse, fut assassiné par les nouveaux venus, à l'issue d'un repas où de trop fréquentes libations l'avaient mis à leur merci. Telle est l'origine de la dynastie actuelle. L'Ouzinza s'est trouvé placé sous la domination des Vouahouma dans des circonstances à peu près identiques. Il formait encore un seul royaume, lorsqu'à la mort de Rouma, l'avant-dernier monarque, ses deux fils, Rohinda et Souwarora, commencèrent par se disputer la couronne et finirent par se partager le pays, à l'instigation de Dagara, le dernier roi du Karagoué.

Des États fondés par les Vouahouma, le dernier est le plus méridional ; mais par delà ses frontières on trouve encore des émigrants de la môme race, tels que les Vouatousi, venus du Karagoué, qui occupent les hauteurs d'Uhha au bord du lac Tanganyîka, et, sous la protection des chefs nègres indigènes, donnent l'Ounyamouézî tout entier pour terrain de parcours à leurs immenses troupeaux. On dit aussi que les Vouapoka de Fipa,au sud du lac Rukwa*. proviennent de la même souche. Ces

1. Le lac Rukwa, guéable dans certaines saisons, et auprès duquel il existe un marché d'ivoire, est à Test du lac Tanganyika, sur la route des caravanes. qui de Kazeh se rendent à Kazembé dans la direction du sud. Le district de Fipa, dont il est ici question^ est situé entre les deux lacs.

2i8 VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.

changements de nom déroutent les voyageurs ; mais, une fois constatés, ils permettent de croire que les Hubshi soqt devenus des Gallas, et que les Gallas, à leur tour, ont pris le nom de Vouahouma. Toutefois, malgré la modification qu'a subi le nom de leur clan, les princes de ces États situés au sud conservent le titre de Vouahinda, usité dans le Karagoué, au lieu de celui de Vouawitou, dont on se sert dansrOunyoro,etla noblesse de leur origine est si bien reconnue que beaucoup de chefs nègres pren* nent plaisir à dire : « Je suis un Mhinda, > c'est-à-dire un prince, et un prince de la race aborigène. De là naît une grande incertitude pour les voyageurs, incertitude encore accrue par la facilité avec laquelle les Vouahouma se conforment aux usages des différents pays qu'ils occupent. Les Vouahouma de l'Ouganda et du Karagoué, par exemple, bien que si voisins de l'Ounyoro, ne se privent pas de leurs incisives inférieures ;' et bien que les Vouanyoro n'aient d'autre arme de guerre que la lance, les Vouahouma du Karagoué sont les plus habiles archers de l'Afrique. 11 reste donc uniquement à cette race remarquable, comme gage certain de son origine mixte, de sa provenance pour ainsi dire Sem-Chamitique, sa constitution particulière, où le tempérament phlegmalique paternel (celui des enfants de Sem), domine le naturel excitable et nerveux que les Vouahouma semblent tenir de la lignée maternelle, celle des enfants de Cham.

Il reste à parler des circonstances dans lesquelles l'Uddou s*est détaché de l'Ounyoro, événement d'autant plus intéressant que le gouvernement y a été constitué sous une forme particulière, aussi différente de celle qui prévaut dans les États voisins que peut l'être le régime politique des pays d'Europe, comparé à celui d'une contrée asiatique.

Les Vouahouma de rOunyoro considéraient autrefois comme leur jardin, vu leur excessive fertilité, toutes les terres qu'ils possédaient sur les rives du lac Victoria; aux peuples qui cultivaient ce sol fécond et à qui revenait le devoir spécial de nourrir et d'habiller la caste gouvernante, ils avaient infligé l'épithète de « Vouirou, » qui revient à celle d'esclave ou d'ilote. Le café nécessaire à la consommation de la capitale, les mbougou (manteaux d'écorce), que fournit un figuier inépuisable , provenaient de cette terre des Vouirou, renommée pour sa fertile opulence. Le

LES yOUAHODMA ET LEURS ORIGINES. 219

mot qui se prononce vouù^ou dans le Nord devint xoaddou dans le dialecte du Sud; de là ce nom d'Uddou (le Pays des esclaves) donné à toute la région riveraine du lac, depuis le Nil jusqu'à la kagéra ou rivière Kitangoulé. Elle le portait encore il y a huit générations — disent les chroniques locales — quand un chasseur de rOunyoro, nommé Ouganda, vint, avec une meute de chiens, une femme, une lance et un bouclier, poursuivre le gibier de la vallée Katonga, qui n'est pas fort éloignée du lac. Cet liomme n'était pas riche, mais son habileté le popularisa bientôt parmi les Vouirou qui le suivaient en foule, avides de venaison, et qui finirent par lui proposer d'être leur roi. « Ils étaient las, prétendaient-ils, d'envoyer leurs tributs à un souverain tellement éloigné d'eux, qu'une génisse, partie dans le ventre de sa mère, avait le temps de mettre bas, et la nouvelle née de produire à son tour, avant que le présent ne fût parvenu à destination. » Ouganda hésitait d'abord, alléguant qu'ils avaient déjà un monarque ; mais, sur de nouvelles instances, il finit par accepter la couronne, et le peuple, pour qui le nom de son bienfaiteur était sacré, décida que tout le pays entre le Nil et la Katonga s'appellerait Ouganda, et que le roi de ce nouvel État prendrait le nom de Kiméra. Le soir même Kiméra monta sur une pierre, tenant sa lance à la main, tandis que sa femme et son chien étaient assis à côté de lui. On affirme, encore aujourd'hui, que le rocher conserve la trace des pieds du roi, la marque laissée par le bois de la lance, l'empreinte de la femme et celle du chien. Toutes ces circonstances miraculeuses, rapportées au puissant monarque de l'Ounyoro, l'affectèrent à peine : « Laissez, disait-il dans son magnifique abandon, laissez ce pauvre affamé chercher sa nourriture où il voudra. » Kiméra n'en fonda pas moins sa dynastie, il eut pour successeurs les princes dont voici * les noms : 1, Mahanda; 2, Katéréza; 3, Chabago;4, Simakokiro; 5, Kamanya; 6, Sounna; 7, Mtésa, qui n'est pas encore couronné.

Ces rois ont tous suivi le même système de gouvernement, introduit par Kiméra et qui les a rendus peu à peu, nous le verrons plus tard, la terreur des pays voisins. Kiméra, qu'exaltait 3on élévation soudaine, se montra fier et tyrannique ; il groupa autour de lui une espèce de phalange vaillante, un camp belliqueux de Vouakoungou c'est-à-dire de grands officiers; il ré-

compensait largement, châtiait avec rigueur, et prit rapidement un train de vie magnifique. Il lui fallait le palais le plus vaste, le harem le plus nombreux, les officiers les plus recherchés par leur parure, un trône pour siéger solennellement, voire une ménagerie de plaisance, bref, ce qu'il y avait de mieux en tout genre. 11 fit construire des barques de guerre, à la place des canots dont on s'était servi jusqu'alors; il constitua des armées qui devaient maintenir intacts son ascendant et sa gloire : somme toute, un gouvernement parfait dans Tordre d'idées où se place un peuple non civilisé. On traça des grandes routes d'un bout du pays à l'autre, et on jeta des ponts sur les rivières; il fut défendu de bâtir une maison dépourvue des attenances nécessaires à sa propreté; personne, même parmi les plus pauvres, n'eut le droit d'étaler sa nudité; — toutes ces lois avaient pour sanction unique la peine de mort.

Après le décès de Kiméra, la prospérité de l'Ouganda ne fit qu'augmenter. L'espèce d'aristocratie officielle qu'il avait fondée se montrait aussi fière de son affranchissement que le roi créé par elle pouvait l'être de la dominer. Kiméra fut enterré en grande cérémonie, après que son cadavre, placé sur une planche à la bouche d'une espèce de four en terre cuite, chaufllé en dessous, eût été convenablement desséché, trois mois durant, par les soins de son plus fidèle compagnon. Cette longue opération terminée, on lui coupa la mâchoire inférieure qu'on enveloppa d'un beau travail de verroteries, de même que le cordon ombilical précieusement conservé depuis la naissance de Kiméra. Ces reliques furent mises à part. Mais le corps lui-même, placé dans une tombe, y demeura sous la garde perpétuelle de l'officier en question et d'un certain nombre de femmes favorites du défunt souverain. Vivant du produit des jardins qu'elles cultivaient autour de la tombe, elles ne devaient jamais s'exposer aux regards de son successeur.

Kiméra, pourvu de tant de femmes, laissait un bon nombre de princes (Vouarangira) et tout autant de princesses. Parmi les premiers, les Vouakoungou choisirent pour roi celui qu'ils jugeaient le plus apte au gouvernement du pays, et le choisirent de naissance inférieure, au moins du côté de sa mère, de peur que cet élu ne les écrasât de son orgueil. Les autres furent placés avec leurs femmes sous la surveillance d'un gardien,

LES VOUAHOUMA ET LEURS ORIGINES. Sâl

dans un groupe de huttes, afin de prévenir toutes chances d'intrigues et de dissensions. Us devaient continuer à vivre ainsi jusqu'à Tépoque où le monarque désigné, parvenu à l'âge de discrétion, prendrait solennellement la couronne; à ce moment on se réservait de les brûler tous, excepté deux; ces derniers conservés en cas d'accident, et destinés à demeurer près du roi aussi longtemps qu'il lui plairait d'avoir des compagnons de sa race : le jour où ceci ne lui conviendrait plus, l'un d'eux serait exilé dans l'Ounyoro et l'autre recevrait, dans l'Ouganda même, des domaines assez considérables pour subvenir à tous ses besoins. Il fut également pourvu au sort de la mère du roi vivant, laquelle était devenue reine douairière, ou iV'yamasoré. Elle partageait avec son fils toutes les femmes du roi défunt, à l'exception de celles qui gardaient le tombeau, n'ayant toutefois que le droit de choisir alternativement en second. Son palais, duquel dépendaient de vastes domaines, était presque égal à celui de son fils qu'elle continuait à guider dans le gouvernement du pays, gardant ainsi, pour tout le temps de la minorité, la substance et la réalité du pouvoir, en ce sens du moins, qu'aucun changement politique essentiel n'avait chance d'aboutir s'il n'était sanctionné par elle. Les princesses du sang royal devenaient les femmes du roi leur frère, personne autre n'ayant le droit de les épouser.

La mère et le fils avaient respectivement leur Aarî^iro; ou commandant en chef (qui s'intitule aussi kamraviona)^ et maints autres officiers de haut rang. Parmi ceux-ci — nous observons la gradation hiérarchique — figure YUmas, la femme assez heureuse pour avoir coupé le cordon ombilical, lors de la naissance du roi; la savoudganzi^ sœur de la reine et barbier du roi; les kaggaOy pokinOy sakibobo, kUounzi et autres préposés au gouvernement des provinces; le jumba^ grand amiral de la flotte; le kasoujou^ tuteur des sœurs du roi ; le mkouenda ou facteur ; le kounsa et Yousungou^ bourreaux en premier et en second ; le mgemmaj chargé des tombeaux; le sérouti ou brasseur, le mfoumbiro ou cuisinier, — sans parler des pages nombreux pour porteries messages et surveiller les femmes, — sans compter, non plus, par centaines, les Youakoungou subalternes. Un fnftounpou, sans cesse au palais, commande les vouanagalcUi (gardes du corps), qui se renouvellent de mois en mois; un autre, égale-

ment assidu,a pour mission spéciale d'arrêter toute personne rebelle. On trouve aussi presque toujours dans la royale demeure les vouanangalavi ou tambours; les nsasé qui agitent des pois secs dans des gourdes vides; les miléU, joueurs de flûte; les moukondéri ou clarinettes, ceux qui s'accompagnent de la voix en exécutant des airs sur des harmonicas de bois et des harpes portatives ; enfin ceux qui sifflent en s'aidant de leurs doigts, — car la musique est le principal passe- temps de ces cours sauvages. Chacun, dans FOuganda, doit avoir sa lance, son bouclier et son chien; ce sont les signes caractéristiques de la nation, et pour ainsi dire ses armes parlantes; les vouakaungouy de plus, ont droit de marcher au son du tambour.

Mentionnons aussi une sorte de Neptune ou d'esprit marin {Mgussa)y qui habite les profondeurs du N'yanza, manifeste ses volontés par Tintermédiaire d'un mkoungou spécialement chargé de lui servir d'interprète et, dans une certaine mesure, influe sur les aflaires navales du royaume.

Tous ces officiers, généralement parlant, doivent résider à la cour autant qu'il leur est possible ; s'ils négligent ce devoir — ce qu'on attribue à la désaflection ou à l'insolence — ils perdent leurs terres, leurs femmes et tout ce qu'ils possèdent. Le produit de la confiscation passe à des courtisans plus zélés. Une mise élégante est de rigueur, et toute infraction à ce luxe réglementaire peut, en certaines circonstances, coûter la vie à celui qui se l'est permise. Toutefois, cette peine trop rigoureuse est fréquemment remplacée par une amende qui s'acquitte en bétail, chèvres, volailles ou fil de laiton*. Suivant la règle constitutionnelle admise dans quelques pays de l'Europe, leur roi, comme on sait, « ne peut mal faire » : on renchérit dans l'Ouganda sur ce dogme si commode pour la tyrannie, et toute mesure royale compte pour un bienfait dont il faut rendre grâces au souverain, même quand il s'agit d'une amende qu'il vous inflige ou d'une fustigation qu'il vous fait administrer. Ces corrections.

Page 1