Monseigneur ou sire
— J'enverrai donc dès ce soir mes gardes- chasse vérifier les pistes. Nous avons ici une espèce de chat-pard avec du blanc derrière les oreilles, et un porc-épic ndézi que mes sujets trouvent très-bon.... Si vous êtes curieux d'animaux, je vous en donnerai des échantillons aussi nombreux que vous voudrez, car j'en reçois chaque jour de mes gardes-chasse.... En attendant, emportez ce panier de porcs-épics pour votre dîner. »
Il sortit là-dessus, après le n'yanzig de mes gens, ordonnant qu'un second officier fût expédié dans l'Oukori pour nous ramener Petherick dans le plus bref délai possible.
Quant à moi, je rentrai pour m'assurer, dès mon arrivée au logis, que la journée était décidément bonne. Un messager de la N'yamasoré m'attendait avec une chèvre et un paquet de bananes qu'elle adressait « à son fils, le Bana. > Je lui remis un foundo^ de mtendé, en lui expliquant pour quelles raisons je n'étais pas allé voir la reine, ce que je me proposais de faire incessamment, dès qu'une demeure plus voisine m'aurait été assignée. Je doute qu'un seul mot de cette communication soit parvenu jusqu'à elle. Son présent témoignait, du reste, qu'elle désirait me voir, bien qu'elle fût trop orgueilleuse ou trop prudente pour le manifester plus clairement.
9 mars. — Un messager du roi vient me trouver dans mon lit. Je suis requis d'envoyer à la N'yamasoré un spécifique contre la gale dont Sa Majesté se trouve atteinte. Objections de ma part : « les marches au soleil me sont contraires ; j'irais plus volontiers si j'étais logé près du palais, etc. «En somme, je m'aperçois que les deux cours se disputent mon humble présence, et j'espère tirer parti de leur jalousie réciproque pour la réalisation de mes plus chères espérances, à savoir la continuation de mon voyage vers le nord. Les pages, à qui j'ai annoncé que j'irais voir le roi, reviennent me déclarer que t je prendrais là un soin inutile. C'est à la reine que ma visite est due, car elle est en réalité fortsouffrante.» Je proteste de plus belle, ne perdant pas de vue le but de mes eflforts, « que je ne suis l'esclave de personne, et qu'une résidence dans l'intérieur du palais m'est absolument nécessaire si l'on requiert ainsi mes services. »
1. Le fbundo ou nœud (au pluriel mafounio) se compose de dix khétés. Le khété est un fil de yerroterie qui fait le tour du pouce et remonte jusqu'au coude, ou fait deux fois le tour du cou.
10 mars. — Pour faire une surprise à la reine mère, et pour essayer d'un nouveau stratagème, je me rends chez elle avec ma vaisselle de table, mes effets de literie, bref en manifestant Tintention d'y passer toute la journée et toute la nuit. En lui administrant sa quinine, je stipule eipressément que je resterai pour réitérer au besoin ce remède, et je lui explique pourquoi je ne suis pas venu plus tôt. Les ordres sont donnés pour qu'on me prépare une hutte d'ici à ce soir ; une des cours voisines est mise à ma disposition afin que j'y puisse déjeuner en paix. Vers midi, le bruit des tambours et des calebasses annonce l'arrivée du jeune monarque; mais il était cinq heures lorsque j*ai pu rentrer, après invitation formelle, dans la hutte de réception, j'entends de là , dans la cour adjacente, les rires de la mère et du fils, qui paraissent beaucoup s'amuser et ne tiennent pas à ce qu'on l'ignore. La porte s'ouvre ensuite, et le roi, véritable enfant, s'étale à nos yeux dans un costume qu'il revêt pour la première fois en public En guise de bonnet, il a une alfia^ de Mascate ; un turban de soie, fixé par une bague, entoure son cou ; un kisbow^ indien lui sert d'habit, et un doti de laine remplace tant bien que mal les pantalons absents. On voit qu'il essaye de me copier, à cette baguette de fusil qu'il tient en main et qu'il fait glisser parmi ses doigts écartés. Au moment où je m'avance chapeau bas, il entre en souriant dans la salle du trône, suivi d'une toute jeune fille vêtue de bandira rouge, qui porte le fauteuil dont je lui ai fait présent et deux lances nouvellement ' fabriquées.
Bien évidemment, Mtésa s'efTorce de mettre en pratique le conseil que je lui donnai lors de notre dernière entrevue en lui parlant des innovations que chaque monarque doit introduire, s'il est ami du progrès, dans les usages du peuple qu'il gouverne. Je l'en féliciterais volontiers, n'était que je ne saurais lui parler moi-même, et que personne n'ose me servir d'interprète. Survient la reine, de très-bonne humeur, qui s'installe à côté de son fils sur un mbougou, bien que je lui offrisse comme siège ma pharmacie portative; mais personne dans l'Ouganda, pas même la mère du prince, n*ose ainsi « trôner » devant lui. Les Vouakoungou présents, au nombre d'une vingtaine, ne trouvent pas
t. Vatfia est un fex broché de soie sur un fond de coton. 2. Gilet sans manches, symbole d*autorité.
de fCyanxig assez fervents pour exprimer leur joie et leur recon-^ naissance : — « Hai^ Minangé /... hai^ Mhhama Wangi!... {6 mon chef, ô mon roi), » s'écrient-ils à plat ventre, les jambes en Tair, balayant lé sol de leurs joues et de leurs mains, comme si le monarque, en se manifestant à eux sous ce nouvel appareil, faisait preuve d'une munificence extraordinaire.
Quant à lui, sans prendre garde à leur abjection : c Voyons, ma mère, dit-il, le moment est venu d'avaler votre médecine. »
En efiet, il a été solennellement convoqué, paratt-il, afin d'assister au traitement dont je suis chargé. La quinine avalée, non sans grimace, deux vierges couleur d'ébène arrivent sur le théâtre, portant la double couverture de laine rouge que la reine tient de moi ; exliibition nécessaire, car le roi ne doit rien ignorer de ce qui se passe. La cour entière est en extase. Le roi témoigne son approbation en posant ses mains sur sa bouche, la tète inclinée de côté avec un regard en coulisses. Les yeux de la reine se promènent tantôt sur moi, tantôt sur la couverture, tantôt sur son fils ; mes gens baissent la tète de plus en plus, pour n'être pas soupçonnés de lorgner le beau sexe, et les Youakoungou n'yanzigent de plus belle , emportés par l'élan d'une reconnaissance bien légitime à coup sûr.
J'étais arrivé le cœur plein d'amertume, et bien décidé à ne pas épargner mes deux hôtes ; mais il me fut impossible de leur garder rancune en face de ce tableau de famille tout à la fois si naïf et si gai. J'en pris texte pour adresser à Htésa des félicitations qu'il écouta sans mot dire, et après lesquelles il se retira, gardant plus que jamais ses allures léonines. La N'yamasoré disparut à son tour et je fus conduit dans la hutte qu'on m'avait préparée pour la nuit; elle était neuve et c'est à peine si, mon lit une fois logé, il me restait de quoi coucher un de mes gens. Je les mis donc tous à la porte, sauf un seul, et après avoir dtné, je me préparais à passer une nuit tranquille , lorsque l'arrivée de Maoula suivi de tous ses < enfants, » vint me démontrer le néant de mes espérances. Vainement protestai-je contre cette invasion de mon domicile, où je suffoquai bientôt, au milieu de •tous ces Vouaganda nourris de bananes crues. Maoula prétendait avoir ordre exprès de coucher avec le Bana, et plutôt que de le chasser à coups de pieds, — ce dont j'avais grande envie, on peut le croire, —je me décidai à me promener toute la nuit.
fumant ma pipe et buvant du pombé. Dès le point du jour, je fis évacuer ma hutte, où je rentrai pour engager avec la reine un débat prévu d'avance.
11 mars. — Le matin, comme je m'y attendais, elle me fait demander de fort bonne heure. Réponse : c Je suis encore au lit et je n'ai pas déjeuné. » Sur les dix heures, nouveau message. La reine est surprise de mon peu d'empressement, après qu'elle a tout arrangé, selon mon désir, pour prendre convenablement sa seconde médecine. Je ne suis pas encore levé, mais bien certain qu'on ne me laissera pas de repos, j'expédie Bombay pour administrer la quinine en mon lieu et place. Grande colère de Sa Majesté, qui ne veut recevoir aucun remède de sa main, ni rien croire de ce qu'il lui raconte au s^jetdes procédés de Maoula. Ce dernier, adroit menteur et rusé coquin,* jouit d'un crédit immense auprès de la reine.
Vers midi, je me décide enfin, ayant terminé à loisir tous mes préparatifs, et je me rends chez la N'yamasoré. A son tour, elle me fait attendre et m'accable, dès son arrivée, des reproches les plus amers. « Maoula, selon elle, a bien agi : je ne dois pas supposer que, pour me donner asile une nuit, on délogera de grands officiers, propriétaires de vastes établissements; il fallait me contenter de ce qui m'était oflert,etc. » Puis, sans rien vouloir entendre, elle demande sa médecine, l'avale en déclarant que < la dose était bien médiocre, > et se retire comme elle était venue,c'est-àdiré de mauvaise humeur. Pour attendre qu'elle s'apaiise, prolongeant ma visitejusqu'à trois heures du soir, je cause avec quelques officiers du Kidi et j'obtiens d'eux, — contrairement aux lois de rOuganda, — certains détails passablement confus sur la géographie du pays. « Au delà de la rivière [Asôua, chez les Gallais, il existe, àce qu'ils prétendent, un autre lac sur lequel naviguent les habitants du littoral, au moyen de très-grosses embarcations. Il y a dans les environs une montagne excessivement haute, et couverte d'une poussière jaune que les naturels récueillent avec grand soin, etc. »
Le temps s'écoulait, et la reine paraissait décidée à ne plus se montrer. Cependant, en lui faisant dire que nos difierends provenaient sans doute de la fausse interprétation donnée à nos paroles et de ce qu'on ne lui avait pas assez fidèlement exprimé les bons sentiments dont j'étais animé pour elle, j'ai obtenu qu'elle»
se rel&chât de sa rigueur. Un e]|^posé de situation^ où mes griefs se retrouvaient, il est vrai, mais où j'avais eu soin de multiplier les assurances les plus flatteuses, a complètement trouvé grâce devant elle. L'assistance, d'ailleurs, m'appuyait de ses murmures approbatifs, quand je me plaignis de mon isolement et sollicitai pour les officiers de la cour l'autorisation de venir cliez moi. « Je vous les enverrai, puisqu'il en est ainsi, » me dit la reine; et les hauts fonctionnaires, devinant bien que leurs visites chez l'homme blanc ne seraient pas tout à feit gratuites, multiplièrent à cette occasion leurs remerciements et leurs n'yanzig. En revanche, — et bien que'la première moitié de ma harangue fût à peine achevée, — la reine, qui s'était levée de son siège, s'en alla aussitôt, exhibant une « poupe » énorme aux regards de toute l'assistance. Les courtisans , groupés alors autour de moi , me suppliaient de passer encore une nuit au palais. Mais, comme ils n'avaient à m'oflrir rien de mieux que la hutte où j'avais déjà couché, je pris la liberté de refuser, en les invitant à venir me voir.
i^mars. — Le roi me fait avertir, après déjeuner, qu'il m'attend sur la montagne, et m'invite à prendre avec moi tous mes fusils. Je m'imaginai qu'on avait dépisté quelques buffles, car les pages, selon leur habitude, ne pouvaient m'éclairer en rien sur les projets de leur maître. Mais en arrivant sur la hauteur, à mi-chemin du palais, je fus surpris d'y trouver le roi, paré d'un beau gilet brodé d'or, une baguette de fusil dans les doigts, une clfia sur la tète, au milieu d'un cercle d'officiers accroupis autour de lui et qui venaient lui offrir leurs présents habituels.
Il sourit en me voyant, examina mes armes, et me conduisit, soi-disant pour chasser, sous un grand arbre où quelques adjudants avaient fait leurs nids et où étaient perchés plusieurs vautours. Le divertissement consistait en ceci que le Bana, pour réjouir le roi, tuerait un nundo (c'est le nom que les naturels donnent à l'adjudant, cet oiseau si connu dans l'Inde). Je priai Sa Majesté de vouloir bien tirer elle-même, attendu que je ne pouvais m'abaisser à fusiller des oiseaux immobiles sur la branche; mais cette excuse ne fut pas admise, et comme on essaya vainement, l'arbre étant trop haut, de faire partir les adjudants à coups de pierres, il fallut bien se résignera tuer la femelle sur son nid. De plus, au moment où les vautours s'en-
volaient, j'abattis Tun d'eux qui alla tomber dans un enclos de jardin.
Pendant un instant les Vouaganda restèrent tous immobiles, sous le coup de la première surprise ; mais le prince, avec un bond frénétique et frappant ses mains au-dessus de sa tête : « Woh ! woh! woh!... Quelle merveillel... Oh! le Bana, le Banal quels prodiges il accomplit 1 » Ce que tous les Vouakoungou répétèrent en chœur : « Chargez maintenant, Bana ; chargez et voyons comment vous savez vous y prendre ! » poursuivit Mtésa de plus en plus animé ; mais, avant que l'opération ne fût à moitié terminée : « Venez, venez vite !... reprit-il encore.*Sachons ce qu'est devenu l'oiseau ! » Indiquant ensuite aux officiers la route qu'ils avaient à prendre, — car, d'après l'étiquette de l'Ouganda, aucun d^eux ne doit marcher derrière le roi, — il leur fit traverser une cour où ses fenunes, redoutant la détonation des fusils, étaient allées se cacher. Là se trouvaient des palissades nouvellement élevées qui arrêtèrent un instant les gens de la troupe. Mais le prince lança d'une voix irritée l'ordre de marcher en avant, et cette masse d'hommes, se jetant à la fois sur l'obstacle, l'eut bientôt brisé, renversé, foulé aux pieds, comme fait l'éléphant des jeunes arbres qui gênent sa marche. Pêle-mêle se poussant, trébuchant les uns sur les autres, de peur d'arrêter le roi, ne fût-ce qu'une seconde, ou de se trouver à portée de ses. coups, ils arrivèrent jusqu'à l'oiseau qui gisait à terre : « Woh, woh, woh! » reprit Mtésa de plus en plus émerveillé ; puis, appelant les femmes qui accoururent de tous côtés dans un état d'excitation difficile à rendre, il leur fit acclamer mon adresse par des Woh, woh! pour le moins aussi bruyants que les siens. Après quoi, il donna l'ordre de continuer, dans le même ordre, vers le palais de la reine : les courtisans en avant-garde, puis les pages, derrière eux le prince, sur les pas duquel je marchais, — car je ne l'aurais précédé pour rien au monde, — suivi moi-même par les fenmies, au nombre de quarante à cinquante.
Pour tirer parti de la bonne humeur où je voyais le prince, et voulant d'ailleurs me mettre à l'abri des ardeurs du soleil, je lui proposai de partager avec moi la jouissance d'un parasol et, sans attendre sa réponse, j'ouvris le mien au-dessus de sa tête. Nous nous trouvâmes ainsi côte à côte, à la grande surprise des Vouakoungou, tandis que les fenunes caquetaient le plus gaiement
du monde, et que le monarque, — réprimant à grand'peine son orgueilleuse satisfaction, — interpellait tour à tour ses flatteurs, comme s'il se sentait doublement roi de la terre quil foulait avec un tel appareil. Devenu dès lors plus familier : « Voyons, Bana,'me dit-il, convenez que vous n'avez pas tué cet oiseau avec des munitions ordinaires I... Je m'aperçois bien qu'il y a un peu de magie là-dessous. »
Vainement essayai-je de le dissuader.
« Au surplus, reprit-il, nous verrons bien.
— S'agit- il de buffles? lui demandai- je.
— Non, les buffles sont trop loin.... Nous attendrons, pour courir après eux, que je vous aie logé dans le voisinage. »
Et tout aussitôt, quelques hérons venant à passer au dessus de nos têtes :
« Tirez maintenant, tirez!'» me dit-il.
A droite et à gauche, il en tomba deux. Le prince ouvrait de grands yeux, et chacun me contemplait d'un aireflaré, bien certain d'avoir afl*aire à un sorcier. Le roi manifesta son désir d'avoir une image représentant ces hérons, pour la suspendre dans le palais. Puis il me demanda de renouveler l'épreuve, ce qui ne fut pas difficile, attendu que les hérons ayant leur nid sur un arbre voisin, persistaient à tournoyer au-dessus de nous. Quand il eut donné ordre de porter à la reine, pour les lui montrer, tous les oiseaux par moi tués, à l'exception du vautour, (que les pages s'abstinrent de toucher, je ne sais pourquoi), il nous dirigea du côté du palais, s'installa dans la hutte qui lui servait de salle du trône, renvoya ses femmes et ses Vouakoungou, se fît verser plusieurs rasades de pombé par son étatrmajor de sorcières, et me tint assis devant lui ainsi que mes hommes, jusqu'au moment où, incommodé par les rayons du soleil, je sollicitai la permission de placer mon siège auprès du sien, ce qui me fut accordé sans trop de peine. Milans, corbeaux, éperviers volaient autour de nous dans toutes les directions, et quand ils se trouvaient à portée, il fallait absolument tirer dessus pour satisfaire cet enfant-roi. Ceci dura jusqu'à* ce que je fusse à bout de munitions. Encore voulait-il que je fisse chercher un supplément de menu plomb ; mais quand je lui eus dit que je n'en aurais plus avant l'arrivée de mes compagnons, il se contenta de me demander quelques grains d'échantillon qu'il fit
remettre, comme modèle, à ses forgerons, avec ordre de lui en fabriquer de pareils.
Bien décidément ravi de mes hauts faits, Mtésa me demanda de lui laisser le fusil rayé, pour l'examiner à loisir dans la soirée.
Je le priai, en échange, d'écouter ce que j'avais à lui communiquer touchant des questions fort essentielles. Il renvoya ses femmes et parut disposé à me prêter attention.
« Je m'inquiétais, lui dis-je, du voyage de Mabrouki, que j'avais chargé de dire à Petherick, ou de venir me trouver, ou de me faire passer des marchandises à concurrence de 1000 dollars. Or, certains officiers de la reine paraissaient douter que l'on ouvrît l'accès du Kidi à des messagers vouaganda.
— Je ne devais pas, me répondit Mtésa, me préoccuper de pareilles difficultés. Il souhaitait plus que moi-même la venue des hommes blancs. Au surplus ses sujets, quels qu'ils fussent, ne pouvaient sans une haute inconvenance tenir de semblables propos. »
Ceci dit, il rappela ses femmes, et lorsque, sur sa requête, j'eus chargé pour lui le fusil Whitworth, le prenante deux mains et l'appuyant contre sa cuisse, il tua une vache qui avait survécu comme par miracle à nos expériences précédentes. Cet exploit lui valut les félicitations bruyantes de l'assistance féminine, et ' ce fut le dernier incident notable de la journée.
13 mars. — Mabrouki et Bilal, revenus hier soir, se sont présentés au camp ; mais leur escorte vouaganda, craignant qu'ils ne me donnassent le moindre renseignement avant d'avoir entretenu le roi, les a forcés de se tenir cachés. Ils s'étaient trouvés arrêtés dans TOusoga, deux marches à Test de Kira, chez un des officiers chargés par Mtésa de veiller sûr la frontière. Tout en leur donnant deux bouvillons, ce fonctionnaire les avait renvoyés vers le roi, pour avertir Sa Majesté que des hostilités venaient d'éclater entre les Vouasoga soumis et les Vouaso^ja indépendants. «La lutte, selon lui, devait se prolonger encore deux mois, peut-être même davantage, à moins qu'une armée ne vînt au secours de ceux des Vouasoga qui reconnaissaient l'autorité du monarque. »
Bombay, que j'ai dépêché au palais pour obtenir une audience, n'a pu pénétrer jusqu'à Mtésa, occupé avec ses femmes. En
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revanche, il a rencontré le kamraviona^ qui attendait comme d'ordinaire le moment, ou, pour mieux dire, le hasard d'une entrevue avec son maître. Le commandant en chef s'est fait raconter l'évasion de la femme qu'il m'avait envoyée, et que j'aurais dû, selon lui, tenir enchahiée pendant les trois ou quatre premiers jours, jusqu'à ce qu'elle fût accoutumée à sa nouvelle résidence. « Les femmes, continue-t-il, sont sujettes à s'effaroucher en pareil cas, prenant volontiers les étrangers pour autant de cannibales. »
Bombay n'a pas manqué de répondre, en bons termes, que la femme en question n'était pas digne de m*étre offerte, t Mon mattre, a-t-il ajouté, n'a pas pris son départ plus à cœur que celui d'un chien ; ce qu'il lui faut, à lui, c'est une jeune et belle Mhouma; pour le reste, il n'y tient aucunement.
— Port bien, a répondu le commandant en chef; mais puisqu'il est si difficile, force lui sera d'avoir patience, car nous ne possédons rien de pareil. Je lui ai donné ce que nous offrons d'ordinaire à tous nos hôtes. »
L'adjudant d'hier étant resté mort dans son nid, un Msoga, par ordre du prince, l'est allé chercher, ceux de sa race étant en général d'excellents grimpeurs ; mais lorsqu'il n'était encore qu'à moitié de l'arbre, un essaim d'abeilles est venu fondre sur lui et l'a forcé de battre en retraite.
14 mars. — Après toutes les vaines démarches que j'ai faites pour obtenir une résidence plus convenable, je viens enfin d'y réussir, grâce à un judicieux emploi de cette corruption administrative qui fleurit, paratt-il, dans tous les pays, mais que je n'avais pu employer encore sous les yeux et le contrôle d'une cour jalouse. Quinze pintes de rassades mêlées, vingt grosses perles bleues et cinq bracelets de cuivre, envoyés au commandant en chef comme gage d*amitié, ont mis à ma disposition l'influence de ce haut fonctionnaire. Aussi m'a-t-on assigné presque immédiatement un groupe de huttes situées dans un grand jardin de bananiers, sur le penchant d'une colline, et donnant sur la grande route qu'elles dominent. Aucuns visiteurs, à l'exception des ambassadeurs vouahinda, n'ont encore occupé cette résidence tout à fait aristocratique. De là j'aurai vue sur le palais; la musique qu'on y fait arrive à mes oreilles; je vois entrer et sortir les foules qui affluent de tous côtés vers le séjour royal.
Aussi n'ai-je pas retardé d'une minute mon installation, réservant pour moi la meilleure hutte, distribuant les autres à mes trois officiers, et enjoignant à mes hommes de se construire un double rang de baraques, lesquelles formeront avenue de nos huttes au grand chemin. Reste à bâtir, pour me conformer aux lois somptuaires de l'Ouganda, l'annexe destinée aux réunions d'amis et aux réceptions officielles. Sous ce rapport, — et ce n'est pas le seul qu'on pourrait citer, — cette race de nègres semble faite pour donner Texemple^ux autres.
15 mars. — Au signal convenu (trois coups de feu), on a répondu, de rintérieur du palais, par la double détonation du fusil que j'avais prêté au roi lorsqu'il m'a rendu le rifle Whitworth, et je l'ai vu paraître, toujours affectant le pas du lion, suivi du chien blanc qu'il tient volontiers en lesse ; il m'a fait signe de l'accompagner jusqu'à son trône, auprès duquel je me suis assis. On peut se reporter au chapitre X pour les détails du lever auquel j'allais assister, et qui fut exactement pareil à ceux que j'ai déjà décrits, si ce n'est que j'y entendis prononcer une condamnation à mort. C'était le fils du bourreau en chef, — un des fonctionnaires les plus éminents, — qui, pour je ne sais quelle omission dans ses rCyanzig^ fut immédiatement livré aux collègues de son père.
Dans le cours de la cérémonie, plusieurs Vouakoungou d'un rang élevé portèrent plainte contre les Vouanyambo, qui, sans respect pour leur grandeur, se permettant chez eux des visites nocturnes, et usant envers leurs femmes de procédés assez violents, alléguaient, une fois pris, qu'ils appartenaient au Bana. Bombay, présent à l'audience royale, rejeta la faute sur les gens de Souwarora, lesquels mettaient à profit le voisinage de nos deux camps pour déguiser leurs fredaines. Contre cette accusation formelle, l'ambassade de Souwarora, également présente, crut devoir protester avec force t n'yanzigs, » et le roi, quelque peu perplexe, annonça « qu'une surveillance nocturne, établie ad koc^ lui ferait bientôt connaître les vrais coupables. »
Jusqu'à ce moment on ne lui avait pas encore rendu compte de l'espèce d'échec subi par Mabrouki, ni du retour de Texpédition envoyée à la recherche de Petherick. L'officier qui en avait le commandement profita de l'occasion pour faire son rapport, d'après lequel il aurait, à la tête de quatre-vingts honunes, livré
inutilement trois combats successifs. Le roi, chose' étrange à dire, semblait l'écouter à peine: les affaires Tennuyaient; il né songeait qu'à mes prouesses de tir et continuait à y voir une incontestable sorcellerie dont il me demandait de lui faire connaître les procédés, secouant la tète quand je lui répétai, à plusieurs reprises, que tout le sortilège consistait à tenir son fusil bien droit. Ensuite il me pria de charger son revolver, et, devant la multitude étonnée, envoya successivement cinq balles à deux vaches amenées tout exprès. Alors, se rappelant sou- .dain l'adjudant que j'avais abattu l'avant-veille, il me fît signe de le suivre dans l'intérieur du palais, où quelques-uns de ses favoris eurent seuls la permission de nous accompagner, le reste des courtisans demeurant bouche béante en face du trdne vide. Les oiseaux néanmoins étaient effarouchés et ne nous laissaient rien à faire. Je me mis donc à lui enseigner comment on épaulait, comment on visait, etc., tournant et retournant Sa Msgesté dans tous les sens, bien que ces libertés parussent l'intimider tout d'abord. L'assistance, quant à elle,, trouvait fort amusant de voir le monarque traité en véritable écolier, et luimême finit parprendre en fort bonne part le sans-gêne de mes façons un peu brusques. Aussi lui donnai-je, pour le récompenser, une cravate de soie et Tanneau d'or qui me servait de cachet, ayant soin de lui expliquer « que nous tenions à honneur, nous autres gentlemen, de ne jamais porter un bijou de bronze ou de cuivre. >
Il se montrait fort pressant en matière de petit plomb, et je lui répétai que la seule chance de s'en procurer serait pour lui d'ouvrir des communications avec le nord : « Je vais, me répondit-il, envoyer une armée dans TOusoga pour forcer le passage qui a été refusé à vos gens. — Cela ne me suffisait pas encore, lui dis-je, attendu que ces gens voyageaient au hasard comme de véritables oies, sans connaître la direction, des différents pays où on les expédiait. Que s*il voulait convoquer les plus expérimentés des voyageurs indigènes, je leur expliquerais, au contraire, sur une carte que j'avais apportée tout exprès, la route qu'il fallait suivre, et je n'aurais de satisfaction qu'après avoir vu Petherick. »
La carte fut alors exhibée Sa Majesté parut immédiatement en comprendre l'usage et fit venir les Vouakoungou auxquels j'avais
désiré parler ; mais, à ma grande mortification, il ne leur laissa pas un instant la parole, débita d'un air imposant une foule d'absurdités, et finit par demander à ses « sages » ce qu'il avait de mieux à faire dans les circonstances données. Ils inclinaient tous aux mesures de conciliation, mais leur maître alors, relevant la tète avec un éclat de rire méprisant : < Eh quoi, disaitil, traiter en amis des gens qui ont déjà croisé leurs lances avec les nôtres!... Ce serait là une grave erreur.... Us se moqueraient, bien certainement, de notre faiblesse.... L'Ouganda ne s*est jamais fait obéir que les armes à la main. »
Sur cette fanfaronnade, le kamraviona, les pages, les anciens, se levant comme un seul homme et brandissant leurs baguettes, tirent mine de charger leur roi pour venir jurer à ses pieds « qu'ils exécuteraient sa volonté au prix de leur vie. » Ce fut ainsi que la séance prit fin, toujours sans conclusions bien nettes et sans résultats définis.
16 mars. — Pour aujourd'hui le monarque est invisible; il passera la journée entière avec ses femmes. Bombay porte de ma part au commandant en chef dix grosses perles bleues que cet important personnage m'a demandées pour compléter son col* lier; je fais en même temps solliciter le plaisir de le voir chez lui.« Ses occupations, a-t- il répondu, l'empêcheront aujourd'hui de recevoir les étrangers. » — J'en conclus qu'il veut, avant louJ, s'assurer la permission du roi. — Me voici, en attendant, aux prises avec une situation assez difficile : mes vaches ont toutes été mangées ; je me vois en butte aux criailleries de mes gens, plus ou moins affamés, et, bien qu'ils soient autorisés à se pourvoir aux dépens des Vouaganda par « simple saisie ', » je ne puis y consentir de bon cœur. C'est même là un des griefs que j'ai le plus fréquemment fait valoir aux yeux du roi, auquel j'ai toujours demandé la permission d'acheter mes rations quotidiennes, s'il ne voulait, ainsi que l'avait fait Roumanika, nous alimenter régulièrement au moyen des entrepôts du palais ; mais il fait la sourde oreille ou se rejette sur ce « qu'il ne lui est pas permis de changer l'ordre établi par son ancêtre Sounna. »
Dans des circonstances aussi pressantes, j*ai cru indispensable de recourir à la reine ; mais l'officier qui s'était chargé de lui an-