‹ Les sources du Nil (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · L'expression locale est kou rCyangania · texte numérisé non relu

L'expression locale est kou rCyangania

noncer ma venue, — et dont j'attendais le retour depuis plus d'une demi-heure, en fumant ma pipe au bruit lointain d'une bacchanale enragée, — est revenu me dire que Sa Majesté, tout entière à ses plaisirs, ne pouvait en ce moment me donner audience. Làdessus, comprenant la nécessité d'une démonstration diplomatique, je me suis récrié, avec une indignation toujours croissante et en fouettant l'air de la baguette à fusil qui me sert de canne contre cette violation manifeste de la foi jurée : « La reine m'a promis, disais-je, que la porte me serait toujours ouverte. Avant de mettre les pieds ici, j'exigerai des excuses formelles pour l'insulte qu'on me fait subir. »

De retour chez moi, j'ai fait un paquet de tous les présents dont Sa Majesté m'avait gratifiés, puis, convoquant à la fois Haoula et mes gens, je leur ai enjoint de rapporter ces objets à celle de qui je les tenais, c L'amitié dont ils étaient le gage ne subsistant plus, je ne vois pas pourquoi je m'amuserais à les conserver. » Accueillant tous mes discours d'un rire moqueur : « Le Bana ne sait point à quoi il s'expose, me fait remarquer ce drôle de Maoula.... Rendre ainsi ce qu'on a reçu en présent passe chez nous pour un affront des plus impardonnables. On risquerait sa vie à braver aussi ouvertement la colère de la reine, qui se ferait un point d'honneur, non-seulement de vous restituer ce qu'elle a reçu de vous, mais de contraindre le roi son fils à en faire autant. Et vous pouvez deviner ce qui en arriverait. Les Vouakoungou seraient tués par douzaines, et le peuple entier maudirait l'étranger dont la présence aurait attiré sur nous de pareils malheurs. »

Bombay, de son côté : « Je vous supplie, disait-il, de ne pas donner suite à cette idée. Vous ne connaissez pas, comme nous, ces peuples sauvages; impossible de savoir ce qui résulterait d'une telle démarche, qui ruinerait peut-être la suite de notre voyage ; d'ailleurs, grâce à tous ces différends, voici quatre jours que nous sommes presque sans nourriture ; si nous pillons, vous nous punissez à coups de fouet; les Youaganda nous battent quand nous leur demandons de quoi manger ...Nous ne savons, en vérité, comment faire. »

Je n'en persistai pas moins à prescrire pour le lendemain matin l'exécution de l'ordre que j'avais donné. Il fallait évidemment, pour arriver à quelque chose, me rendre incommode. C'est, dans

les rues de Londres, la politique des joueurs d'orgues. Pourquoi ne serait-ce pas la mienne?

1 7 mars. — Maoula et Nasib sont allés rapporter les présents de la reine, pendant que je me rendais chez le kamraviona. Pour s'attester à lui-même son importance, il n'a pas craint de me faire faire antichambre avant de m'admettre dans une cour intérieure où je l'ai trouvé assis avec quelques anciens, tandis que les ménestrels vouasoga célébraient par leurs chants, en s'accompagnantde leurs petites harpes, et la grandeur du monarque et la venue du noble étranger, ses beaux habits, sa magnificence, etc., etc. Le jeune chef, — beau garçon, d'ailleurs, et qui n'a pas vingt ans, — affecta d'abord de ne pas? lever la tête à mon approche ; puis en me priant de m'asseolr et même en s'informant de ma santé, il semblait vouloir exprimer par son accent une sorte de condescendance hautaine et de lassitude distraite. Cependant cette mauvaise plaisanterie ne se prolongea pas au delà de quelques minutes, et son attitude fut très-diflérente dès que j'eus pris la parole pour témoigner le désir d'être présenté à tous les assistants. Parmi eux était un certain Mgéma, vieillard d'un aspect majestueux, qui avait eu jadis l'honneur de prêter ses épaules au feu roi Sounna, dont il était le Bucéphale attitré ; Mpungou, jadis cuisinier de Sounna, et qui tient également à la cour un rang élevé ; puis Usungou et Kunza, deux bourreaux trèsbien placés et possédant toute la confiance du roi, finalement Jumba et Natiga, qui font "remonter leur généalogie au temps des premiers rois de TOuganda. A mesure que je prenais note de leurs diflërents noms, je les voyais se réjouir d'être inscrits ainsi sur mes tablettes. Kunza, l'un des deux bourreaux, sollicita de moi comme une grande faveur, que je voulusse bien plaider la cause de son fils auprès du roi, et faire révoquer l'ar rêt de mort prononcé, je l'ai dit, pendant la dernière réception. J'ai cru devoir tout d'abord, dans l'intérêt de ma dignité, soulever quelques objections, basées sur ce « qu'un homme tel que moi ne peut s'exposer à la chance d'un refus. » Mais sur les assurances du kamraviona, « que je ne risquais rien de pareil, » — opinion admise par tous les assistants, — je répondis que j'aurais grand plaisir à intercéder pour lui, et le vieillard me serra la main dans un véritable transport de joie.

Cette réunion n'avait rien d'amusant, on peut le croire, chacun

s'interdisant d'aborder les sujets prohibés, — c'est-à-dire toutes les questions d'intérêt public, — et se trouvant réduit ainsi à des commérages futiles, çà et là mêlés, selon Tusage de ces peuples, à des flatteries sans ménagement pour « l'hôte illustre de leur roi. » Le kamraviona, singeant de son mieux les façons de la cour, nous promena de hutte en hutte, pour mieux nous faire apprécier sa grandeur, et ensuite m'emmena seul dans un enclos séparé où il me montra ses femmes, au nombre d'une trentaine, les plus laides que j'eusse encore vues dans TOuganda. — « C'était là, il ne manqua pas de me le dire, un témoignage de respect que personne n'avait encore obtenu de lui. » Mais afin que je ne m'y méprisse pas , et prenant soin de réfréner en moi les penchants amoureux qu'il me supposait : « Faites attention, disait -il, que c'est seulement pour regarder 1 »

Quand nous fûmes revenus auprès des autres visiteurs, notre hôte, en échange de quelques remarques polies , m^assura que ma présence dans leur pays plaisait infiniment à tous les Youaganda ; et comme il avait entendu raconter que mon peuple était gouverné par une femme, il me demanda « ce que je penserais, si les Vouaganda la détrônaient pour me mettre à sa place ? > Sans répondre spécialement à cette insinuation , je lui montrai une carte où je lui fis remarquer les dimensions respectives de notre territoire et de celui où règne Mtésa ; comparaison qui parut lui fermer la bouche. Cet illustre commandant en chef, malgré le nombre de ses femmes, n'a pas encore eu d'enfants, et s'enquiert avec ardeur des moyens que ma science pourrait lui fournir pour combattre à ce sujet l'influence de sa mauvaise étoile. 11 m'a donné généreusement une chèvre et des œufs, ajoutant « que mes gens avaient parfaitement le droit de cueillir des bananes dans tels jardins où il leur plairait, pourvu, toutefois, que ces jardins ne fussent pas situés au delà d'un certain rayon, et qu'on s'abstînt soigneusement de pénétrer dans les maisons ou d'enlever autre chose que des fruits.» — Annonçant ensuite qu'il était las, il s'est retiré sans plus de cérémonie.

Rentré chez moi, j'y ai trouvé Nasib et Maoula qui m'attendaient avec tous les objets par moi renvoyés à la reine. Au heu de s'offenser comme ils le craignaient, elle a paru fort irritée contre le portier qui, la veille , ne l'avait pas prévenue de mon arrivée. Après l'avoir châtié de ses mains, elle a examiné un à

un les objets qu'on lui rapportait de ma part, et les empaquetant elle-même le plus soigneusement du monde , elle me les retourne avec mille assurances de bon vouloir et la promesse formelle « que sa porte me sera toujours ouverte.» »

J'ai donc pu railler tout à mon aise les sinistres pressentiments de Maoula et de Bombay; mais, hochant la tête, ils ont répondu que pareils procédés, bons pour le Bana, n'eussent pas si bien réussi à des Arabes ou à toute autrepersonne : — « Je le crois, leur ai-je dit; mais à quoi tient cette différence?... C'est le sentiment de ma propre valeur qui me met en mesure de commander le respect. »

18 mars. — En me rendant au palais pour faire au monarque une visite d'amitié, je rencontre deux de mes hommes, blessés à la tête et couverts de sang. Ils ont voulu s'approprier des bananes que certains Vouaganda portaient sur leur tête. Ceux-ci, plus nombreux, ont résisté; alors, mettant en pratique la loi de l'Ouganda, mes gens se sont saisis d'une femme et d'un enfant qu'ils ont emportés pieds et poings liés. Avec cette addition imprévue à mon cortège , il m'a paru convenable d'aller d'abord demander justice au kamraviona ; mais comme il s'obstinait dans son orgueil à ne pas m'accorder immédiatement audience, je suis allé chez le roi, et moyennant le signal convenu, j'ai surle-champ pénétré jusqu'à lui. Sa Majesté, debout dans une cour et tenant mon fusil à deux coups, chargé seulement de quelques grains de plomb, guettait d'un œil assidu le vol des milans qui çà et là traversaient l'air. Son regard subtil n'en distingua pas moins sur-le-champ mes hommes blessés et leurs prisonniers, comme aussi un certain nombre de Youazinza, que la police indigène avait surpris au moment où pénétrant indiscrètement dans les maisons, ils malmenaient les femmes vouaganda. Les gens de ma suite se trouvaient ainsi justifiés des fausses inculpations qu'on avait voulu faire peser sur eux, et le roi, leur accordant quelques éloges, donna ordre que les Vouazinza fussent, dès le lendemain, renvoyés de ses domaines.

L'autre affaire se jugea très-sommairement. Il fut enjoint à mes hommes de garder leurs deux captifs jusqu'à ce qu'il se présentât quelqu'un pour les réclamer : les coupables, se dénonçant ainsi, recevraient leur châtiment ; dans le cas où ils s'abstiendraient, la perte de la femme et de l'enfant constituerait

pour eux une expiation suffisante. Les Youaganda, du reste; n'avaient rien à se reprocher, ayant agi conformément aux anciennes lois du royaume. Nous en étions là de la séance, quand le roi vit paraître les oiseaux dont il guettait le passage: « Tirez sur celui-ci! s'écriait- il.... Et maintenant sur cet autrel... »

Mais les charges étaient trop légères, et les oiseaux continuèrent leur vol, témoignant seulement, par quelques coups de patte, qu'on* les avait tant soit peu cinglés.

Survinrent bientôt quelques autres visiteurs, profitant de ce que je leur avais ouvert l'accès de la demeure royale. Mtésa, pour les recevoir, s'installa dans son fauteuil de fer, et moi, tout aussitôt, sur une caisse de bois que j'étais parvenu à rembourrer avec le foin royal qui devait me servir de siège. J'avais ainsi un véritable trône en miniature. Le roi se mit à rire, soit de l'absurde prohibition qui m'interdisait l'usage de mon tabouret, soit de l'habile expédient au moyen duquel j'en venais indirectement à mes fins, — c'est-à-dire à m'asseoir devant lui, selon la mode de mon pays. Je crus l'intéresser en lui donnant une bourse contenant diverses pièces de monnaie, dont je tâchais de lui faire connaître la valeur relative ; mais il y prit à peine garde, et bientôt il les posa de côté. La pluie vint terminer fort à propos cette entrevue insignifiante.

19 mars. — Afin de prévenir de nouvelles difficultés, la reine a témoigné le désir qu'on lui annonçât chacune de mes visites. Nasib, par mon ordre, est allé de bonne heure lui manifester l'intention où j'étais de me rendre chez elle dans l'après-midi; mais, bien qu'elle passât son temps à jouer et à faire battre du tambour, il n'a pu être admis que dans la soirée. La reine alors sîest plainte de mes gens qui, disait-elle, avaient détroussé ses jardiniers sur la grande route ; elle demande pourquoi je ne vais pas la voir plus souvent, et réclame des remèdes pour la maladie de foie dont elle se croit atteinte.

Pehdant l'absence de Nasib, je spis allé chez le kamraviona que j'ai trouvé un peu plus affable, mais non moins frivole. C'est ma barbe, par exemple, qui a fait le principal sujet de l'entretien. Les Vouaganda prétendent qu'ils vont laisser pousser la Jeur ; et lorsque je leur dis, en plaisantant, « qu'il faut, pour en arriver là, se laver la figure avec du lait et la faire ensuite

lécher par un chat, » ils prennent un air de dégoût et semblent trouver l'expédient fort au-dessous d'eux.

20 wîar^.— Ma solitude me pèse horriblement. Je n'ai d'autre, passe-temps que la rédaction de mon journal, d'autres visiteurs que ces ennuyeux pages, chaque jour porteurs de quelque nouvelle requête. Nulle distraction à prévoir, puisqu'on m'a refusé net de me laisser mettre en route pour TOusoga, tant que Grant ne serait pas arrivé. Faute de mieux, je m'amuse à vêtir en page et à traiter comme mon fils un petit garçon fort intelligent, dont le père, un de nos Béloutchis , est décédé chemin faisant , et qui, depuis lors, avait été adopté par Oulédi. Lugoï, — le petit bonhomme en question, — me préfère à ce dernier, cela va sans dire; « il n'aime pas l'Ouganda, parce qu'on y tue les gens comme des poulets, et voudrait vivre à la côte d'où viennent les Vouangouana qui, de tous les hommes à lui connus, sont certainement les mieux mis. > Ainsi raisonne Lugoï à qui j'ai fait un costume avec une belle taie d'oreiller toute neuve, décorée de cordonnet noir^ une ceinture de bindéra rouge, dans laquelle un poignard est passé, plus un fragment de couverture, également rouge, qui tantôt lui sert d'épaulette, quand il porte mon fusil, tantôt, quand il veut s'asseoir, lui tient heu du tapis en peau de chèvre.

C'est dans cet attirail que je l'ai conduit aujourd'hui chez le kamraviona, auquel j'apportais aussi, sur sa demande, mon album àt dessins. On n'a regardé que Lugoï, on n'a parlé que de Lugoï. Chaque visileur lui faisait ôter et remettre pièce à pièce le travestissement dont je l'avais affublé. Sur ces entrefaites est arrivée la sœur du roi, Myengo, qui s'est assise à mes côtés, riant et plaisantant avec un laisser aller excessif.

J'avais demandé la permission de dessiner le chien du commandant en chef, joli petit animal , blanc comme du lait. Mais on craignait sans doute quelque sorcellerie et, au lieu du modèle requis, j'ai vu arriver un roquet noir de l'espèce la plus vulgaire. L'attachant alors aux pieds de Myengo, j'ai rapidement esquissé la femme et le chien dans le même groupe. Quand ils eurent constaté que je m'étais permis, contrairement à toutes les règles, de dessiner , sans le consentement de Mtésa, un membre de la famille royale , les assistants partirent à la fois du plus bel éclat de rire; mais tous affectaient de craindre que je ne les « misse en prison » dans mon livre.

L'un de mes gens , Sangoro, qui était allé fourrager aux environs du camp, n'étant pas rentré hier au soir , et ses camarades le supposant tué par les Vouaganda, j'ai communiqué cet incident au commandant en chef, en le priant de faire faire quelques recherches : « Tâchez vous-même de le découvrir, m'a-t-il répondu froidement, car il arrive souvent que les Vouangouana se lient avec les gens du pays et se dérobent ainsi à leurs maîtres; mais, d'un autre côté, les meurtres ne sont pas rares, et si vos perquisitions n'aboutissaient point, nous aurions recours au mganga^. »

22 mars. — Hier soir, un tumulte effroyable m'a fait sortir de mon lit. Il venait du quartier assigné à Rosaro et aux Vouanyambo de son escorte, victimes d'une aggression nocturne que j'ai tout lieu de croire dirigée contre mes gens, attendu les menaces dont ils sont continuellement l'objet de la part des Vouaganda exaspérés par leurs continuelles rapines. Les Vouanyambo, assaillis à coups de lance et de massue, ont d'abord été malmenés ; mais en somme, et moyennant quelques renforts, ils ont fini par repousser Tennemi , gardant pour trophée un bouclier et deux lances. J'ai saisi cette occasion de me plaindre encore au monarque, par l'entremise de deux Vouakoungou, et de lui suggérer certaines mesures destinées à prévenir le retour de rixes pareilles. » Sans cela, je serai peu à peu réduit, pour n i défendre, à me servir de mes fusils. »

Pendant que mes ambassadeurs vaquaient à leur mission, je suis allé porter à la reine une requête analogue, en même temps que le remède destiné à la guérir de ses maux de foie. J'avais, par malheur, emmené Lugoï, qui a détourné à son profit l'attention générale : partout où je conduis mon petit phénomène, la foule nous suit émerveillée. Quand j'ai pu forcer la reine à s'occuper de mes aflaires, elle m'a tout simplement invité à lui envoyer mes hommes, qu'elle s'engage à défrayer d'aliments, et pour lesquels elle m'a remis, en attendant, une certaine quantité de bananes. Puis elle a levé la séance, ne me laissant le loisir de rien ajouter. Mon désappointement est grand, car la combinaison nouvelle n'a rien de pratique. J'ai quarante-cinq bouches à nourrir, et qu'arrivera-t-il si mes gens, venant chercher leurs

1. Nous ayons vu plus haut que le mgangaj ou borcier, concourt d'une manière efficace aux recherches de la police Ipcale.

repas chez la N'yamasoré, trouvent eux aussi porte close? Quelles rations leur allouera-t-elle, etc.? Je cite ceci comme un excellent échantillon de la méthode suivant laquelle se traitent les affaires, à la cour de l'Ouganda. On donne des ordres sans savoir comment ils pourront être exécutés, et les arrangements indispensables y sont négligés comme autant de détails inutiles, auxquels ne saurait se rabaisser la msgesté souveraine.

Mes Vouakoungou, cependant, ainsi que j'eus l'esprit de le deviner, faisaient le pied de grue dans la royale antichambre. Dès que je m'y présentai, les trois coups de fusil sacramentels me procurèrent une audience immédiate. Mtésa était assis à l'ombre, sur son fauteuil de fer, au milieu d'environ quatre-vingts femmes, tortillant entre ses doigts une baguette à fusil. Je débutai par lui proposer de l'échanger contre la mienne, qu'il semblait trouver plus à son goût, et je lui offris ensuite un peigne d'écaillé pour faire tenir ses cheveux droits sur leur racine, l'ayant entendu mainte et mainte fois vanter à ses femmes la manière dont mes cheveux étaient disposés. Après ces préliminaires conciliatoires, je voulus aborder le sujet qui m'amenait, mais il me fut impossible d'obtenir que mes interprètes, — nonobstant tout ce que je disais pour leur donner courage, — abordassent un sujet si délicat. » Ils ne l'osaient, prétendaient-ils, à cause des femmes dont nous étions entourés. » Impatienté de leur résistance, je m'adressai directement au roi pour lui demander, en langue kisouahili, un entretien particulier. Sans comprendre un seul mot de ma requête, il parut disposé à nous prêter quelque attention, et Maoula, le fin courtisan, tira parti de la circonstance pour l'entretenir du mousquet à six coups dont j'avais fait présent à Roumanika. Les éloges donnés à cette arme excitèrent bientôt la cupidité de Mtésa, qui fît appeler un page pour l'expédier immédiatement au souverain du Karagoué, avec ordre de rapporter sans délai le fusil dont il convoitait la possession. « De quoi est faite la poudre? > me dit ensuite le roi. Et comme, au début de ma réponse, je prononçai le mot soufre (hibnti)^ l'impatient monarque m'arrêta court : — « Qu'on aille chercher du kibriti ! » s'écria-t-il.

Le messager désigné partit à toutes jambes. Puis certains officiers qui attendaient le loisir du roi furent invités à s'approcher, ce qu'ils firent en rampant sur leurs genoux et en détour-

nant leurs yeux des femmes présentes, ruisselants de sueur à force de n'yanzigs. Quatre jeunes vierges, filles de ces grands officiers et parées avec tout le soin possible , furent introduites comme fiancées et reçurent ordre d'aller s'asseoh: à côté des autres femmes. La présentation des oflrandes, expiatoires ou non, eut ensuite lieu comme à l'ordinaire. Dix vaches y figuraient, ramenées de TOunyoro par une armée victorieuse qui n'yanzigeait bruyamment au dehors. Quand il fut las de génuflexions et de cris, Mtésa se leva tout à coup et se retira brusquement, sans avoir rien réglé relativement à la subsistance de mon escorte, me laissant tout aussi embarrassé que je pouvais l'être avant cette infructueuse démarche.

22 mars, — La reine, à qui je suis allé demander des nouvelles de sa santé, m'a répondu par des plaintes sur les continuelles déprédations que se permettent mes hommes. Les explications que je lui ai données, et qui sont toujours les mêmes, l'ont amenée à me promettre encore une fois qu'elle leur procurerait des aliments, mais elle trouve mauvais qu'ils portent épée : « A quoi bon, dit-elle, s'ils ne savent pas se rendre agréables aux Vouaganda?.... Ce n'est pas ainsi qu'ils se feront tolérer dans le pays. »

Et sur ce propos elle est partie. Je la soupçonne quelque peu d'avoir ordonné l'agression de la nuit dernière, auquel cas il est tout simple que nos « épées, » par lesquelles il en a été fait justice, lui soient plus ou moins désagréables.

A trois heures de l'après-midi, visite au roi, que je comptais trouver seul, et chez lequel le signal de mon arrivée a fait aussitôt affluer une foule de courtisans. Kunza, le vieux bourreau, se trouvant parmi eux, j'ai demandé au roi le pardon de son fils : «Eh quoi, s'est écrié Mtésa tout surpris, est-il bien possible que le Bana sollicite une pareille faveur? »

Ceci lui étant confirmé, il a donné l'ordre de mise en liberté au milieu des rires de l'assistance tout entière, moins toutefois le pauvre vieillard qui, tout ému, les yeux pleins de larmes, est venu tomber à mes pieds pour me témoigner sa reconnaissance. Le roi, que cet incident venait de mettre en belle humeur, m'interpella peu après : — « Voilà plusieurs fois que vous venei, me dit-il, sans que nous ayons parlé de l'Ousoga. Peut-être vous figurez-vous que nous avons cessé d'y songer, mais il n'en est

rien, je vous assure ; j'attendais que mon armée fut revenue de la guerre (c'est de ce nom qu'ils baptisent la razzia pratiquée dans rOunyoro) ; maintenant que la voici de retour, je vais en lever une autre qui, cette fois, pour tout de bon, nous ouvrira les routes de l'Ousoga. »

Sur ce, avant que je pusse répondre, il s'est transporté tout à coup dans une autre cour, où un petit nombre d'intimes a eu permission de l'accompagner. Là, inspection faite de ma pharmacie. Sa M^ésté m'a prié d'opérer Usungou, l'autre bourreau, malade de la fistule. Puis, tandis que je faisais semblant de me livrer à quelques préparatifs, — ne me souciant guère au fond d'encourir une pareille responsabilité, — le départ du roi m'a tiré d'affaire.

Sangoro, que nous estimions tous perdu ou tué, a été découvert, à mon retour, paisiblement caché dans une de nos huttes. Il paraît qu'on l'a pris, rôdant autour d'un endroit prohibé qu'habitent plusieurs des femmes du roi. Les gardiens l'ont mis aux ceps et l'y ont retenu, bien alimenté, jusqu'à ce matin, où, par un judicieux emploi de son sabre, il est parvenu à rompre ses liens et à s'échapper.

Les continuelles récriminations de mes hommes, auxquelles j'oppose vainement les reproches les mieux fondés sur leur conduite imprévoyante, leurs vols, leur voracité à contretemps, etc., etc., me forcent à combiner pour demain une triple démarche qui ne laisse pas de me coûter beaucoup. Maoula portera mes réclamations au roi; Nasib, à la reine ; et de mon côté j'irai voir ce qu'on peut tirer du commandant en chef; le tout pour obtenir, si c'est possible, que cette question des subsistances soit finalement réglée.

23 mars. — Mon entrevue avec le kamravîona ne me laisse que de bien faibles espérances. Aussi ai-je expédié Bombay chez un autre grand officier, nommé Kaggo, qui avait témoigné le désir d'entrer en relations avec moi. Nous verrons ce que produira cette démarche. En attendant, le roi m'avait fait demander de lui apporter ma boussole, dont le perfide Maoula n'a pas manqué de lui dire monts et merveilles, car il ne perd jamais une occasion d'exciter les convoitises de son maître. Mtésa, pour mieux stimuler ma libérahté, m'a reçu tout à fait en famille, au milieu d'une trentaine de frères qu'il a, et qui vivent autour de lui dans

une espèce de demi-captivité, sous le rigoureux contrôle d'un officier spécialement chargé d'empêcher toute intrigue. Les uns sont adultes, les autres encore enfants. Il en est qui portent des menottes, il en est qui sont à peu près prisonniers sur parole. Tous me voyaient pour la première fois, et j'étais signalé d'ayance à leur admiration curieuse. Aussi, dans les intervalles du concert qu'ils exécutaient eux-mêmes pour nous distraire, il a fallu leur montrer mes cheveux, — ôter mes souliers, qu'ils ont inspecté minutieusement, — retrousser mes pantalons pour les convaincre que la peau de mon corps était blanche comme celle de mon visage. Sur ces entrefaites, Bombay a reparu, chargé de bananes, et venant me rendre compte de sa mission. Son arrivée, opportune s'il en fut, a provoqué les questions du roi, et j'ai pu m'assurer, témoin de sa surprise indignée, qu'il avait ignoré jusqu'alors notre situation difficile: — « Il m'est arrivé, disait-il, de faire tuer jusqu'à cent Vouakoungou dans la même journée ; je suis tout prêt' à recommencer, s'ils ne prennent pas mieux soin de nourrir mes hâtes, car je sais comment on guérit la désobéissance. »

Congédiant ensuite ses frères, il m'a fait passer en revue, dans tous ses détails, chaque portion de la résidence royale. Nous marchions côte à côte sous le même parasol , lorsque, m'arrêtant devant la porte d'une hutte placée immédiatement après celle où il est censé passer la nuit : — « C'est 15, m'a-t-il dit, que je couche.... Pas une de mes femmes n'oserait y entrer à moins d'être appelée. »

Il m'a donné à comprendre que la faveur qu'il me faisait en me révélant ainsi les secrets de son intérieur méritait bien quelque récompense. — Pouvais-je, devant cette hutte sacrée, lui refuser encore ma boussoleî — Autant vaudrait, lui ai-je répondu, me faire crever les yeux et me dire ensuite de retourner chez moi, que de m'ôter ce petit instrument, dont, au surplus, il ne saurait se servir. — Je n'ai réussi par ce langage qu'à exciter sa convoitise. Il regardait avec admiration les mouvements de cette aiguille intelligente qui montre toujours le nord, et me harcela de ses instances réitérées jusqu'à ce que, de guerre lasse, je l'ajournai au moment où la route de TOusoga nous serait ouverte : — ■ Cette boussole n'est rien, ajoutai-je, auprès des cadeaux que je pourrai vous offiir alors.

A ces mots, il leva orgueilleusement la tête, et posant la main sur son cœur : — « Voilà qui me regarde, répondit-il ; aussi sûr que j'existe, ce que vou3 demandez s'accomplira. Le pays dont nous parlons n*a pas de roi, et depuis longtemps déjà je médite sa conquête. »

Je n'en refusai pas moins de lui donner ma boussole sur la foi de cette simple promesse^ — et il se retira pour déjeuner.

Je suis allé voir Usungou, mon nouveau client, que j'ai trouvé en butte à une complication de maux devant laquelle échoueront nécessairement mes faibles ressources. Je signalerai, entre autres, les symptômes invétérés d'une espèce d'infirmité que nous sommes habitués à considérer comme l'apanage exclusif de la corruption civilisée. Ne pouvant rien pour le guérir, je l'ai bercé des plus consolantes promesses. Il boira, par ordonnance et tous les matins , une infusion de café mêlée avec du lait, ce qui l'étonné singulièrement, les nègres n'usant jamais du café qu'à l'état de chique.

24 mars,^ Visite au palais, sur invitation formelle. J'y trouve le monarque entouré de ses femmes et vêtu à l'européenne, avec des pantalons que la veille il m'avait empruntés tout exprès. Dieu sait comme lui va ce costume, qui lui inspire un orgueil extraordinaire. Le pantalon est trop court, les manches de la veste sont également trop courtes ; les pieds et les mains de ce géant nègre se projettent au dehors de ses vêtements comme font les extrémités de ces quadrumanes qu'on voit gambader sur la vielle de nos musiciens nomades ; d'un autre côté, l'espèce de crête de coq qui se hérisse sur sa tête, gêne singulièrement l'installation du fez appelé, dans cette occasion, à lui servir de couronne. Après cette exhibition, les femmes furent congédiées, et on nous conduisit dans une cour où on avait disposé par rangées une certaine quantité de bananes que nos hommes eurent ordre d'emporter, avec promesse d'en recevoir autant chaque jour. De là nous passâmes dans un autre enclos, où les femmes revinrent nous trouver; mais nous nous taisions tous, attendu que nos interprètes n'auraient osé sous aucun prétexte, même de ma part, adresser la parole aux femmes du roi. Fatigué de ce silence, je tirai mon album de ma poche et me mis à dessiner Loubouga, l'épouse favorite, — ce qui réjouit infiniment le monarque, dès qu'il l'eut reconnue à la crête de coq dont elle se pare, elle aussi.

On fit ensuite défiler devant nous une vingtaine de demoiselles dans le costume de notre mère Eve, chacune portant, en guise de feuille de figuier, un très-insuffisant napperon de mbougou. Ces filles de Vouakoungou, toutes frottées de graisse et reluisantes comme des miroirs, allaient prendre place dans le harem, tandis que leurs pères, se roulant aux pieds du roi , manifestaient par des n'yanzigs insensés, leur reconnaissance et leur bonheur. Cette procession cythéréenne au milieu de mes gens, dont pas un n'osait lever la tête pour la regarder, me parut d'un effet si plaisant, •que je partis d'un éclat de rire, et Mtésa, que mon hilarité gagnait, y répondit à l'instant de la manière la plus bruyante; mais nous n'en restâmes pas là, car les pages, cédant.pour une fois à leur instinct naturel , se mirent à éclater aussi ; mes gens pouffaient en dessous presque jnalgré eux ; et les femmes elles-mêmes, portant les deux mains à leur bouche afin de n'être pas aperçues, s'associaient à cette gaieté contagieuse. Une vieille matrone, grave et posée, se leva pourtant de l'endroit où elle était accroupie, et son impérieux « par file à gauche, en avant! » fit que nos demoiselles, pour battre en retraite, exhibèrent des nudités encore plus étranges. Mettant à profit la bonne humeur du monarque, alors portée à son plus haut point, je lui demandai pour les Vouakoungou l'autorisation de venir me voir ; il me l'accorda sans la moindre objection, et je pus espérer un moment que, par le moyen de mes interprètes, je tirerais quelques enseignements utiles de mes rapports avec l'aristocratie du pays ; mais, aussitôt après mon départ, un contre -ordre fut sans doute donné aux Vouakoungou, car pas un d'eux n'osa jamais se présenter à ma résidence.

25 mars. — Voici déjà quelque temps que j'habite l'enceinte de la demeure royale, et que, par conséquent, les usages de la cour ne sont plus pour moi lettre close. Me croira-t-on, cependant, si j'affirme que depuis mon changement de domicile, il ne s'est pas passé de jour où je n'aie vu conduire à la ratort, quelquefois une, quelquefois deux, et jusqu'à trois de ces malheureuses femmes qui composent le harem de Mtésa. Une corde roulée autour du poignet, traînées ou tirées par le garde du corps qui les conduit à l'abattoir, ces pauvres créatures, les yeux pleins de larmes, poussent des gémissements à fendre le cœur : — « //ai. Min nangé! (6 mon seigneur) ; Kbakka, (mon roi) ; hai N'yawio (ô ma

mère) ; — et malgré ces appels déchirants à la pitié publique, pas une main ne se lève pour les arracher au bourreau, bien qu'on entende çà et là préconiser à voix basse la beauté de ces jeunes victimes.

26 mars, — Aujourd'hui, pour amuser le roi , je lui ai porté un dessin qui le représente sur son trône, présidant un lever solennel. Chemin faisant, j'ai rencontré force bétail; c'est celui qu'on a capturé dans rOunyoro. Parmi les officiers dont l'antichambre était remplie, je me suis vu présenter l'oncle de la reine, Masimbi*, et un jeune général nommé Congow, lequel conduisit naguère dans l'Ounyoro, et jusqu'au delà du palais de Kamrasi, une armée victorieuse. Ils m'pnt tous deux affirmé « qu'ils avaient obtenu l'autorisation de me recevoir, et attendent, disent-ils, avec impatience, la visite qu'ils ont lieu d'espérer. » Maintenant qu'il a un siège portatif, le roi se met volontiers à l'ombre dans un endroit de prédilection, adossé aux palissades d'une cour intérieure. Il était aujourd'hui d'une humeur bavarde, et mon dessin, montré à ses femmes, a produit le plus grand effet. Le roi ne demanderait pas mieux que d'en avoir d'autres, mais en même temps il me prie de lui prêter ma boite à couleurs, qu'il veut, dit-il, examiner plus à loisir. — Dieu sait si jamais elle me sera rendue".

27 mars. — Aussitôt après mon déjeuner, je suis allé voir Congow, qui était déjà chez le roi, comme à l'ordinaire. Masimbi se trouve également absent, et je profite de la circonstance qui m'a rapproché du palais de la reine pour solliciter l'honneur d'être admis chez Sa Majesté. Sous différents prétextes, tous plus ou moins futiles, elle m'a fait attendre, pendant une bonne partie de la journée, le moment où je pourrais lui parler. Tout en grommelant contre ces façons d'agir, j'ai fini, n'ayant rien de mieux à faire, par en prendre mon parti, dans l'espoir que tous ces délais aboutiront peut-être à quelque chose d'amusant.

Derrière la couverture rouge qui me sert d'écran et abrite mon sommeil, j'entends enfin la reine qui se trahie lourdement et vient s'accroupir près de moi : « Le Bana, me dit-elle avec

1. Ce nom est celui qu'on donne ^ dans le pays, aux cauriet ou coquillages servant de monnaie.

2. Malgré mes instances réitérées, je n'ai pu la r'avoir que bien plus tard, et lorsque j'étais à la veille de quitter TOuganda.

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