‹ Les sources du Nil (volume 2)Chapitre 33 sur 50 · EfTectivement elle n*a jamiis été tenue · texte numérisé non relu

EfTectivement elle n*a jamiis été tenue

tives^ tantôt M tésa lui-même, tantôt le kamraviona^ tantôt le mzoungou (l'homme blanc), leur demandant la vie avec instance. Plut à Dieu que j'eusse pu la sauver I Mais je ne savais pas quel crime on lui reprochait (en supposant qu'il y eût crime), et, par conséquent, il fallut me taire pendant que le kamraviona et les autres Vouakoungou présents regardaient cette scène avec tous les dehors de rindifférence la plus complète, sans oser se permettre la moindre observation. Irungou se trouvait en ce moment avec nous et se prit de querelle avec Maoula, lorsque ce dernier parut avec mes gens, lui contestant l'honneur de nous avoir conduits au roi et lui reprochant d'avoir usurpé la plus grande partie des récompenses qui, pour ce service particulier, leur était dues à tous deux : * Mais, disait-il, je prendrai ma revanche et, moyennant une offrande convenable, j'obtiendrai qu'on écoute mes plaintes. — Soit, répliqua Maoula, volontiers railleur; mais je donnerai plus de fils de fer que vous, et nous verrons qui sera le mieux écouté des deux. » La querelle de ces deux grands enfants continua ainsi jusqu'au coucher du soleil, où je les laissai aux prises pour rentrer chez moi et dîner tout à mon aise. Mais j'avais compté sans mon hôte, car Mtésa me fit rappeler aussitôt, et je crus qu'il était politique de me montrer complaisant. Il m'attendait avec impatience, et, après s^étre excusé de n'avoir pas répondu au signal , goûta la liqueur que j'étais parvenu à distiller. Elle avait à peu près le goût du toddy et sa force étonna le monarque, qui me demanda de lui en fabriquer d'autre, m'offrant d'ailleurs, pour cette opération, toutes les facilités dont il pouvait disposer, entre autres le canon d'un vieux fusil à pierre, une provision de bois, et du pombé à discrétion.

13 avril. — N'ayant rien à faire aujourd'hui, je suis allé me promener comme à l'ordinaire dans le parc du sérail, où je me suis vu accoster par une très-gentille petite personne,— Kariana, femme de Doumba — qui, fort proprement attifée, revenait de quelque vi site.jEUe s'était mise tout d'abord à me suivre, puis s'arrêta retenue par la timidité, puis fit encore quelques pas en avant et demeura immobile quand je m'approchai d'elle, comme fascinée par mon étrange aspect. Un peu remise à la longue, elle déploya dans ses woh! woh! toute la coquetterie dont une Mganda est susceptible, et une flirtation régulière s'établit entre nous. Elle voulut exa-

miner mes cheveux, ma montre, retourner mes poches, et ces « familiarités grandes » ne semblaient pas lui suffire encore. Malgré mes signes d'adieu, elle persistait à me suivre. Je lui offris mon bras, lui enseignant comment il fallait le prendre pour se conformer aux usages européens, et nous continuâmes la promenade, à la surprise d'un chacun, — comme si nous eussions été à Hyde-Park et non pas au cœur de l'Afrique centrale, — toujours échangeant des œillades et des sourires. Je m'étonnais qu'on ne vînt pas modérer la légèreté de ses allures, mais personne ne s'en avisa, jusqu'au moment où nous arrivâmes en vue de ma hutte. La jeune femme reçut alors, avec force réprimandes, l'ordre de s'en retourner chez elle; mais, avant d'obéir, elle trouva le temps de me demander une visite, en me faisant comprendre qu'elle aimerait à me verser quelques tasses de pombé.

14 avriJ. — Les nouvelles qu'on m'apporte sur le compte de Grant n'étant pas d'accord entre elles , le roi m'a fourni trèsobligeamment le moyen de lui faire passer une lettre. Mes fonctions de distillateur m'ont pris toute la journée, et le soir je suis allé voir mistressDoumba, suivi de Méri, Kahala, Lugoï et d'une troupe de femmes Vouanyamouézi. Ma nouvelle connaissance s'est montrée fort accueillante ; mais son mari était à la cour et, vu son absence, le pombé n'était pas disponible. En revanche, et par manière de dîner, plusieurs paniers de bananes et de patates ont été offerts à mon escorte féminine; après quoi, mistress Doumbanous a reconduits à moitié chemin, non moins coquette et non moins gracieuse que la veille.

15 avril. — Je suis allé porter au roi tout l'alcool que j'ai pu obtenir, et en outre, les résidus sucrés de cette distillation rudimenlaire. Il tenait un lever et percevait les tributs d'usage, consistant en jeunes filles, vaches, chèvres, etc. L'une des chèvres offertes a été pour moi le sujet d'une révélation que je note ici comme un des traits les plus surprenants de l'étrange pays où je réside. Cet animal servait d'expiation pour une tentative [de régicide, qui a eu lieu dans la journée d'hier. Profitant de ce que le roi se trouvait seul, — ce qui n'arrive presque jamais, — un tout jeune homme, un enfant, est venu le menacer de mort « pour le punir, disait-il, d'avoir fait périr injustement bon nombre de ses sujets. » Mtésa lui-même m'a expliqué, par

une pantomine énergique , comment les choses se sont passées. Au moment de Taltaque, il avait en main le pistolet-revolver que je lui ai donné; il le porta vivement à la tête du jeune homme et, bien que Tarme ne fût pas chargée, celui-ci, saisi de terreur, prit aussitôt la fuite. D va sans dire qu'à la fin de ce récit, regardé comme une marque de haute condescendance, tous les courtisans en ont remercié le monarque par de vigoureux n'yanzig. Mais comment se fait-il que, sous un régime où la moindre violation d'étiquette entraîne la peine de mort, un crime si grave ait été suivi d'un châtiment si doux?... Voilà ce qui me confond et ce que je n'ai pu éclaircir. Le coupable, jeune cadet de seize à dix-sept ans, doué d'un extérieur agréable, en a été quitte pour offrir sa chèvre, avec les frottements d'usage et des rCyanzig par deux fois réitérés.

Après cet incident curieux, le rapport de quelques officiers nous a fait connaître (non sans provoquer une émotion générale) que deux « hommes blancs » avaient été vus chez Ramrasi', l'un barbu comme moi, l'autre à visage complètement lisse. Ces nouvelles me trouvaient tout disposé à les accueillir. Il me semblait reconnaître le signalement de Petherick et d'un compagnon avec lequel je savais qu'il devait faire son expédition. Je voulais me hâter de leur écrire; mais le roi, tempérant un peu mon ardeur, me déclara qu'il ne trouvait pas ces informations suffisamment garanties; il fallait attendre, selon lui, le retour de certains Vouakoungou qu'il avait envoyés en mission dans l'Ounyoro.

16 avril, — Les environs du palais, aujourd'hui, sont tout à fait sens dessus dessous. On ne voit de côtés et d'autres que fugitifs et fugitives, poursuivis par les Vouakoungou et cherchant à se dérober à la mort. Il s'agit tout simplement d'une « saisie exécutoire » pratiquée, en vertu d'un décret royal, contre certains grands vassaux, coupables de rébellion. Mtésa, parfaitement tranquille au fond de son palais et entouré de ses musiciens, s'amuse par moments à jouer de la flûte. Ensuite il m'a pris à part et m'a demandé de « l'instruire, «ainsi que je le lui avais maintes fois promis. Je l'ai prié, à mon tour, de me faire connaître par ses questions les points sur lesquels sa curiosité se trouvait le

l. On se rappelle sans doule que c'est le nom du souyeraia de rounyoro.

plus en éveiL Au fond, j'espérais qu'il me fournirait l'occasion d'entrer dans quelques détails sur l'existence des peuples étrangers ; mais rien n'était plus loin de sa pensée : comme l'immense majorité de ses compatriotes, il ne se préoccupe nullement de ce qui se passe au dehors de l'Ouganda.

Tout l'entretien roula sur les maladies, leurs causes, leurs effets et leurs remèdes; — le choléra, par exemple, qui vient à certaines époques dévaster la contrée, et disparaît ensuite sans qu'on sache comment. Où sont les causes de ce fléau? Comment pourrait-on le prévenir? On a mal de té te, que faut-il prendre pour cela ? Môme question pour le mal de jambes, le mal d'estomac, la gale, etc. De proche en proche, passant ainsi en revue toutes les maladies qu'il connaissait, il en vint à certaines défaillances physiques dont il semble se préoccuper au plus haut point, mais pour lesquelles je n'ai malheureusement aucune médecine à lui offrir.

17 avril. — En vertu d'un rendez -vous formel, j'assiste à une grande réunion, où les Vouakoungou que l'on prit hier, et qui étaient condamnés à mort, ont reçu leur grâce moyennant de fortes amendes, payées en bétail et en jeunes filles, celles-ci choisies parmi leurs enfants. Un grand nombre de tahsmans, dont quelques-uns sont des baguettes entourées de cuir et recouvertes d'une peau de serpent, ont été offerts et acceptés avec reconnaissance. Kaggao, qui tient ici le second rang parmi les hauts dignitaires, a obtenu pour moi l'autorisation d'aller le visiter comme médecin. J'ai réitéré mes instances auprès du roi pour qu'un détachement de ses hommes et des miens allât chez Kamrasi réclamer la venue de Petherick. Il objectait tout d'abord que « c'était envoyer nos messagers à une mort certaine; » mais il a fini par céder, et Budja» son ambassadeur dans l'Ounyoro, a été spécialement désigné pour cette mission. La séance levée, il s'est retiré avec quelques-uns de ses Vouakoungou les plus intimes, et leur conversation a roulé comme d'habitude sur ce qui paraît être, pour le roi et ses courtisans, une source inépuisable de propos excitants et d'agréables souvenirs.

18 avril. — J'ai porté ma pharmacie chez Kaggao. Se plaignant d'une infirmité locale qu'il attribue à la sorcellerie, mais à laquelle on doit évidemment assigner une toute autre cause, il réclamait quelque remède pareil à celui dont j'ai gratifié

Mkounda, et que ce dernier croit devoir porter aux nues*. Mon nouveau malade me trouvait, par malheur, dépourvu des drogues spéciales pour le tirer d*affaire, et je me bornai à le mettre en garde, par des explications détaillées, contre les dangers qu'il pourrait courir si Tinfection dont il était atteint se communiquait de proche en proche aux diverses catégories de sa nombreuse domesticité. Ceci ne lui procura qu'une deniisatisfaction. Il me suppliait de le guérir, m'offrant à mon choix des vaches ou de Tivoire. Je pouvais m'assurer, ajoutait-il, que j'avais affaire à un très-grand personnage, et qu'il était messéant de le condamner à une abstinence dont il n'avait pas l'habitude. Repoussant ses munificences, je lui donnai pour le rafraîchir une dose de calomel ou de jalap, qu'il avala comme une gorgée de pombé, en proclamant « magnifique » ce remède si simple en lui-môme. « Magnifique » était son expression favorite. J'étais « magnifique, » ma pharmacie était « magnifique; » et ce mot qu'il prononçait en levant les mains au ciel défrayait toute son éloquence. Il me mena voir ses femmes qu'il avait fait mettre, à ma requête, sur le pied de guerre, et qui toutes avaient un poignard à leur ceinture de rassade. Elles étaient au nombre de cinquante à soixante, en général très-réservées, trèsdignes, mais ne possédant guère d'autre charme. Kaggao m'apprit ensuite que le roi, causant avec les Vouakoungou, leur avait manifesté « l'intention de me garder encore quatre mois, pour voir si Petherick viendrait me rejoindre; au bout de ce temps, s'il n'en était pas ainsi, un domaine serait mis à ma disposition, bien pourvu d'hommes, de femmes et de bétail, en vertu d'une concession perpétuelle, de sorte que, si je venais à quitter l'Ouganda, j'y laisserais derrière moi de quoi m'y rappeler un jour. » Kaggao m'a fait présent de deux vaches et de dix paniers de patates.

19 avril, — Je lui ai envoyé, par voie de réciprocité, deux paquets de fil d'archal et douze foundo de perles assorties. On me raconte que le roi est allé se montrer à sa mère dans le costume porté par le « Bana. » Le soir, un frère de la N'yamasoré, nommé Katunzi, récemment revenu du pillage de l'Ounyoro,

1. C'était tout simplement y je Tai dit, une infusion de café, mêlée de lait, à prendre chaque matin.

entra chez moi pendant mon dîner. Ne sachant à qui j'avais affaire, et surpris d'une importunité si rare dans l'Ouganda (il était le premier qui eût pris avec moi licence pareille), je lui offris un couteau, une fourchette, en l'invitant à prendre sa part du repas. Ceci lui parut d'abord un reproche déguisé, auquel il répondit en se justifiant par mille excuses d'avoir manqué aux règles de l'étiquette nationale ; de plus, sans mes instances réitérées, il serait parti à l'instant même. H m'apprit ensuite que l'armée tout entière était revenue de l'Ounyoro avec une immense quantité de femmes et d'enfants; mais les hommes manquaient au butin, car tous ceux qui n'avaient pu fuir s'étaient fait tuer en combattant. — Si je veux, ajoute-t-il, accepter une de ses prisonnières, il me la donnera très-volontiers.

20 avril. — M'étant aperçu que le roi ne se pressait pas de faire partir ses Vouakoungoupour l'expédition de l'Ounyoro, j'ai cru qu'il fallait lui rafraîchir la mémoire, etprofitant de ce qu'il voulait entendre quelques mots d'anglais, afin d'apprécier la sonorité de notre langue, je lui fais remarquer que « s'il m'avait envoyé Budja, comme nous en étions convenus, j'aurais expédié mes lettres à Petherick. » Dès qu'on lui eût traduit ce reproche indirect, il me fit dire que si je voulais lui envoyer, le lendemain, des messagers auxquels mes lettres seraient confiées, il les ferait partir avec une armée. Et sur ce que je lui demandais « s'il s'agissait d'une guerre? » il me répondit, en somme, que « c'était afin de tâter le terrain. » J'insistai alors sur des conseils que je lui avais déjà donnés, pour lui persuader de procéder vis-à-vis de Kamrasi par des mesures conciliatrices. «De bonnes paroles, un présent insignifiant, vaudraient mieux, pour ouvrir une circulation permanente dans les États de ce prince, que les armées les plus formidables et les déprédations les plus fréquentes. •

Nous fûmes interrompus par l'arrivée d'une trentaine de femmes condamnées à divers châtiments, et dont quelquesunes devaient être livrées au bourreau. Le roi, qui avait essayé d'apprendre le kisouahili, pour être à même de converser directement avec moi, me demanda, se servant de cet idiome, « s'il me serait agréable d'avoir quelques-unes de ces femmes, et, dans ce cas, de lui dire combien il m'en fallait?

— Une seule, » répondis-je à l'instant même, et comme la Uberté du choix m'était laissée, jb pris naturellement la plus jolie. Dieu

sait ce qui advint du reste. Mais quant à celle que j'emmenais chez moi, je la donnai, aussitôt rentré, à mon valet de chambre limas, seulement à condition qu'il en ferait sa femme. Cette agréable addition au personnel de mon établissement sembla mettre la joie au cœur de tout le monde ; mais la pauvre fille elle-même, qui, en se voyant l'objet de mon choix, avait cm devenir la femme du « Bana, » ne trouva pas la substitution de son goût, et en témoigna une véritable colère. Méri et Kahala nous montrèrent alors de quoi elles étaient capables : toutes deux voulaient me donner cette nouvelle compagne. Elles la firent venir dans la hutte, et bavardant avec elle jusqu'à minuit, Texhortèrent à ne pas accepter l'époux que je lui avais choisi; puis, au lieu d'aller se mettre au lit comme de coutume, elles s'étendirent par terre toutes les trois. Ma patience ne pouvait s'accommoder plus longtemps de ces insurrections domestiques : je fis donc appeler Manamaka, la surveillante m'yamouézi de nos femme$, et avec l'assistance d'Umas, elle empaqueta nos trois jeunes rebelles dans les lits qui leur étaient destinés.

21 avril. — Le roi qui m'avait invité à venir voir les travaux d'un étang qu'il fait creuser entre sa résidence et celle de ses frères, exécutait avec eux, sur la flûte, un concert de famille. Forcé de convenir qu'il ne sait pas où est Grant, il a dû reconnaître qu'il était à propos de lui expédier un message, et Budja, pour la seconde fois, a reçu Tordre d'aller, à la tête d'une armée, nous chercher Petherick.

22 avril. — Mabrouki et Bilal sont partis avec Budja pour rOunyoro. Trois autres messagers se sont mis en route avec une nouvelle dépêche à l'adresse de Grant. Visite au roi qui a fixé le 24 pour une excursion de trois jours, pendant lesquels nous chasserons l'hippopotame sur les eaux du N'yanza.

23 avril. — Nous avons eu aujourd'hui un bel échantillon des caprices inquiets et des volontés irréfléchies qui caractérisent notre jeune despote. Ses pages sont venus m'avertir à midi qu'il était parti pour le N'yanza, et qu'il fallait le suivre sans retard. Or, je l'ai déjà dit, ce mot de < N'yanza > signifie simplement une eau quelconque, soit qu'il s'agisse d'un étang, d'une rivière ou d'un lac ; et comme personne ne put me dire de quel n'yanza il était question, ni dans quel objet avait lieu ce départ précipité, je dus me mettre en campagne à l'instant même, sans aucuns

préparatifs, à travers jardins, collines et marais, longeant le côté occidental de la crique Murchison * jusqu'à trois heures de Taprès-midi où je finis par apercevoir le roi qui, vêtu de rouge et poussant devant lui, comme une meute, son troupeau de Vouakoungou, tirait de temps en temps un coup de fusil pour m'appeler sur ses traces. Au surplus il menait de front les affaires et le plaisir, car un instant plus tôt, rencontrant une femme qui, les mains garrottées, marchait au supplice pour un délit quelconque sur lequel je n'ai pu obtenir aucuns renseignements, il a fait l'office du bourreau, et du premier coup de carabine l'a étendue morte sur la route.

C'est, à ce qu'il semble, pour mettre à l'épreuve les gens de sa suite et constater le plus ou moins de zèle que chacun d'eux peut déployer dans l'occasion, qu'il a devancé d'unjourl'époqued'abord assignée à cette partie de plaisir. Ceux qui devaient l'accompagner ont dû tout quitter à première sommation, s'éloigner sans dire adieu

l. A défaut du nom indigène servant à désigner cette magnifique nappe d'eau,

à personne, laisser leur dîner sur table, omettre tous les apprêts nécessaires, afin que l'impétueux tyranneau ne subit pas une minute de retard. 11 en est résulté que beaucoup de gens ont manqué à l'appel, et que mes armes, mon lit, mes cahiers de notes, mes ustensiles de cuisine, forcément laissés derrière moi, ne m'arriveront que demain.

Pas un bateau n'était rendu à l'embarcadère, et ce fut seulement après la nuit tombée, au bruit des tambours et de la mousquelerie, qu'une cinquantaine de gros bâtiments vinrent s'amarrer le long du rivage. Peints en rouge avec de l'argile, ils avaient de dix à trente rameurs chacun. Leur longue proue se redresse comme le cou d'un syphon ou d'un cygne, décorés à leur sommet

Bateaa des indigènes de l'Ouganda. — NYsnza Victoria.

d'une paire de cornes d'antilopes nsounnou (leitcotis)^ entre lesquelles une touffe de plumes se trouve piquée comme sur un bonnet de grenadier. Ils venaient nous prendre pour nous faire traverser l'embouchure d'un profond marécage fort encombré de roseaux, et nous mener ainsi à ce que j'appellerai le « Cowes de l'Ouganda^ » Entre cet établissement et le palais, on doit compter à peu près cinq heures de marche. Nous y arrivâmes,

située à l'ouest de- la rivière Louagerri et à Test de la rivi*^re Mwérango, je lui donnai celui de sir Roderick Murchison, à qui l'expédition était redevable de tant de services. — (iV. de la seconde édition.)

1. Cowes est le petit port où s'abritent les bâtiments de plaisance destinés au service de la cour d'Angleterre.

à la clarté des torches, vers neuf heures du soir, et après un souper en pique-nique, le roi se retira chez ses femmes pour y goûter les délices d'une comfortable installation, tandis que dans la hutte solitaire où j'étais relégué, il me fallut dormir tant bien que mal sur le sol battu, que Ton avait jonché, à mon intention, de quelques brassées d'herbes encore humides. Pour tout dédommagement, la beauté du paysage que mes Vouangouana comparaient aux plus riants aspects de leur poani ( ou côte) enchantée, mais qui, selon moi, surpassait de beaucoup ce que j'avais pu admirer jusque-là, soit pendant la traversée, soit le long des rivages de Zanzibar.

24 avril. Cowes. — Le roi s'est. levé aujourd'hui de fort bonne heure, et tandis qu'on rassemblait les barques, m'a convoqué, sans me laisser le temps nécessaire pour ma toilette, à un déjeuner où je n'apportais pas les plus heureuses dispositions. Ce repas que nous avalions en plein air se composait de bœuf rôti, servi dans des corbeilles, et d'une marmelade de bananes roulée dans des feuilles de bananier. Mtésa s'aidait parfois pour manger d'un couteau de cuivre et d'une espèce de poinçon, mais le plus souvent il n'employait que ses dix doigts et me faisait l'effet d'un chien vorace. Quand un morceau lui semblait trop dur pour être mâché commodément, il le retirait de sa bouche et, par manière de régal, le donnait à ses pages qui, après toutes sortes de n'yanzig^ avalaient ses rebuts en manifestant une joie extrême. Les reliefs du festin furent ensuite partagés entre eux, et les paniers vides revinrent aux cuisiniers. Le pombé, boisson favorite du roi, lui tenait lieu de thé, de café, de bière ; mais les convives pouvaient s'estimer fort heureux, s'ils en attrapaient çà et là quelques ^-orgées.

Et maintenant au lac, vers lequel nous nous dirigeons dans Tordre accoutumé, les Vouakoungou en avant, les femmes à l'arrière-garde. Ses eaux magnifiques nous rappellent la baie de Rjo-Janeiro, moins les hautes montagnes qui en forment l'arrière-plan, et qui sont ici remplacées par des collines de l'aspect le plus riant. Quinze tambours de diverses grandeurs, formant un orchestre qu'on appelle mazagouzo^ et qui battent avec la régularité de nos engins mécaniques, annoncèrent l'arrivée du roi, et les embarcations se rapprochèrent aussitôt du rivage. Mais les choses ne se passaient pas comme en Angleterre, où

Jack Tar*, arec toute rimportance d'un maître de maison, lUTÎte les dames à prendre place et contemple à s6n aise leurs jolis minois. Ici, au contraire, chacun de ces pauvres diables, la frayeur peinte sur le visage, se lance à l'eau par-dessus le platbord, ~ et plongeant la tête sous l'onde à la façon des canards, de peur qu'on ne l'accuse de jeter sur le beau sexe un regard indiscret , ce qui est un crime puni de mort, — attend patiemment que l'installation soit terminée. Simplement vêtus de feuillage, nos matelots ressemblent à des Neptunes grotesques. Mtés-}, son habit rouge sur le dos, son feutre sur la tête, assignait à chacun sa place , distribuant les femmes dans certaines barques, les Vouakoungou et les Youangouana dans certaines autres, et me réservant une place dans celle qu'il occupait luimême avec trois femmes, assises à l'arrière et tenant des mbougou remplis de pombé. Le roi, tirant le meilleur parti possible du kisouahili qu'il s'est fait enseigner, me demandait mes conseils pour la direction de la chasse, et les suivait avec une promptitude exemplaire. Mais les eaux étaient trop vastes et les hippopotames trop effarouchés ; aussi naviguâmes-nous toute la journée sans aucun résultat. Nous atterrîmes une seule fois pour manger, et par ce « fious, » il faut entendre seulement le prince et moi, les pages et quelques Vouakoungou favoris ; quant aux femmes, elles firent diète. La principale distraction du roi, pendant cette fastidieuse journée, consistait à diriger son orchestre de tambours ; il changeait les musiciens, réglait le diapason, notait au passage la moindre faute de rhythme , et se montrait de tout point un dilettanti consommé.

25 avril. Cowes. — Contre-partie exacte de la journée d'hier, si ce n'est que le roi se familiarise de plus en plus, à mesure que nous pouvons mieux nous entendre. Les plaisanteries qu'il se permet ne sont pas toujours du meilleur goût. Il lui est arrivé, par exemple, de se cramponner à ma barbe, quand le roulis du bateau dérangeait quelque peu son équilibre.

26 avril. Cowes. — Las de fouiller un à un tous les coins et recoins de la crique sans trouver le moindre hippopotame, le roi nous a dirigés vers une lie occupée par le Mgussa, divinité du lac, — non pas en personne, car le Mgussa est un Esprit,— mais par

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