‹ Les sources du Nil (volume 2)Chapitre 32 sur 50 · RY · texte numérisé non relu

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une sorte d'irritation, ne voit donc pas quel temps il fait aujourd'hui, les nuages qui courent sur le ciel, le vent qui annonce la tempête î. . Toutes les fois qu'il en est ainsi, je ne me risque pas au dehors. »

Sans me donner la peine de relever ce mensonge évident, je me suis plaint des cinquante jours que je viens de passer dans rOuganda, de l'oisiveté à laquelle je me vois réduit, de l'isolement qui se fait autour de moi. Peu à peu Sa Majesté s'humanise ; nous nous retrouvons amis comme devant, et si j'en crois ses promesses, il ne dépendra pas d'elle que je n'aie une société selon mes goûts. Je sais maintenant comment la faire jaser : il suffit de lui dire que le roi m'a refusé tels ou tels éclaircissements, pour qu'elle entre avec zèle dans tous les détails qu'on a voulu me cacher. C'est ainsi que j'ai obtenu d'elle, aujourd'hui, quelques renseignements précieux sur les mariages dans l'Oug£inda.

Quand je dis les mariages, c'est une façon de parler. L'union de l'homme et de la femme n'a rien de permanent ni de solennel dans ce pays, livré à la promiscuité la plus brutale. Ainsi qu'on l'a déjà vu, tout Mkoungou, possesseur d'une jolie fille, la livre au roi pour se soustraire aux châtiments qu'il a pu encourir. Si un des princes voisins est père d'une beauté renommée, le roi de l'Ouganda peut la revendiquer à titre de tribut. Les Vouakoungou sont pourvus de femmes parle monarque, et ceci dans la proportion de leurs mérites, soit qu'on leur distribue les captives faites dans les guerres du dehors, ou bien celles qui proviennent dessaisies pratiquées au détriment d'un.de leurs collègues, coupable de rébellion. Les femmes ne sont point ici comme chez les Vouanyamouézi, un article de commerce, bien que les pères parfois échangent leurs filles, et que certaines femmes, pour s'être mal conduites, soient vendues comme esclaves; en général, cependant, on se contente de les flageller, ou de les faire passer du rang d épouse à celui de servante, en leur attribuant la besogne la plus pénible.

Les Vouakoungou présents à notre entretien me demandèrent alors, pour changer de sujet, * de quelle couleur seraient les enfants à provenir de mon mariage avec une femme noire? » Cette question ne manqua pas d'égayer la compagnie, et la reine, appuyant ces paroles d'un geste significatif, voulut savoir « s'il ne

me conviendrait pas de devenir son gendre? » ajoutant qu'elle avait des filles fort belles, d'origine Vouahouma ou Vouaganda, selon la race qui me plairait le mieux. Légèrement déconcerté par cette proposition à brûle-pourpoint, je sondai Bombay sur ce que je pourrais faire d'une compagne de cette espèce, en me supposant contraint de Taccepter. Le drôle, consultant ses convenances plutôt que les miennes, m'engagea très-instamment à ne pas décliner une si belle offre, c Prenez toujours, disait-il. Si la fille ne vous plaît pas, nous nous en accommoderons, soyez tranquille!... Ce sera, d'ailleurs, un très- bon moyen de l'arracher à ce pays de mort, car tous les individus de race nègre se plaisent à Zanzibar. >

Je ne m'étendrai certes pas sur les propos qui suivirent; il suffira de constater que je dus me montrer fort reconnaissant, et que le tumulte alla grandissant toujours, sous l'influence de libations réitérées. On convint néanmoins que la présentation serait retardée d'un ou deux jours, afin qu'on eut le temps de faire un choix convenable, et que le mariage ayant eu lieu, j'enchaînerais la belle pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures, le temps de l'habituer à moi, de peur qu'eflarouchée tout d'abord, elle ne vînt à prendre la fuite.

Pour maintenir la reine dans les heureuses dispositions où semblaient l'avoir mise plusieurs coupes de pombé absorbées l'une après l'autre, je vantai l'élégance des bijoux qu'elle portait et surtout de son collier en fil de cuivre , ingénieusement tressé avec du fil de fer. Elle en fit apporter un grand nombre, tous pareils, et détacha, pour le passer à mon cou, celui dont la beauté m'avait frappé. Je lui demandai ensuite ce que signifiait la guirlande de feuilles de vigne que je voyais sur son front, et que j'avais remarquée à plusieurs reprises sur celui de certains Vouakoungou. Elle m'expliqua que cet insigne, accordé à un très-petit nombre de personnes, leur conférait le privilège de « rapt » et les autorisait à se saisir de tout enfant en bas âge.

Sur ces entrefaites, on annonça le dîner de la reine, qui, avant de s'y rendre, me pria de ne pas m'éloigner. Elle me fit passer peu après plusieurs plats (ce sont des feuilles de bananier) remplis de bœuf et de mouton bien apprêtés, avec une quantité de légumes divers. Elle m'envoie aussi plusieurs petites serviettes rondes, récemment tissées en fibres de bananier, et qu'on m ap-

porte tout humides pour me laver la figure et les mains. Les compliments que je lui adresse à son retour sur la bonté de sa cuisine semblent électriser la N'yamasoré : t Du pombé^ encore du pombé I » s'écrie-t-elle joyeusement en versant elle-même à la ronde sa liqueur favorite. Les plaisanteries, les rires se succèdent, et sans comprendre un mot de ce. qui se dit autour de moi, je ne puis m'empêcher de trouver la scène assez amusante. Elle a duré jusqu'au coucher du soleil. La reine alors se levant, m'a fait demander « si le Bana regardait comme une offense qu'elle le laissât seul, ou bien s*il voulait se retirer, lui aussi? » Tout le monde à ces mots de prendre congé, moi debout, le chapeau à la main, les Vouakoungou à genoux et le front dans la poussière.

28 mars. — Une foule de courtisans attendaient le bon plaisir du roi, lorsque je me suis présenté ce matin au palais. De ce nombre étaient le kamraviona, Masimbi et Myengo, la sœur de Mtésa. Cette dernière m'a seule accompagné dans Tintérieur du palais, où Ton m'a immédiatement admis moyennant le signal convenu. Le roi s'est fait apporter douze pièces d'étoiffes qui lui ont été données dans le temps par ses visiteurs arabes, et qu'il m'a prié de faire tailler en vêtements européens, de tout point pareils à ceux que je porte. Il les admire singulièrement, et, se voyant approvisionné de drap, renonce pour jamais au mbougou. Comme je n'ai pas de tailleurs à ma disposition, j'ai tâché de lui persuader que, s'il voulait me prêter ses propres ouvriers, réellement experts en couture, je pourrais, en leur fournissant les patrons nécessaires, les mettre à même de copier exactement mes habits. Cet arrangement est demeuré convenu, et la rémunération du travail que je vais diriger reste fixée à cinq vaches.

Maoula, pendant plus d'une heure, a tenu le roi suspendu k . ses lèvres en lui décrivant c les merveilles que le Bana possède dans sa maison, et que Sa Majesté pourrait honorer d'un regard.» Ces fabuleux récits ont été récompensés par le don de trois femmes. Au moment où ceci venait d avoir lieu, un adjudant est passé au-des:sus de nos têtes, et le roi, cédant à ses instincts d'écolier : « Venez, Bana, m'a-t-il crié, sautant hors de son trône et sans s'Inquiéter autrement de l'assistance.... Venez tuerie nundo I .. Je sais où il est. ... Suivez-moi ! ... »

En effet, traversant successivement plusieurs cours, nous avons

fini par trouver le nundo perché sur un arbre, où on eut dit un vieux gentleman d'iiumeur paisible, avec une tête parfaitement chauve et un long nez pointu. Je voulais par politesse faire tirer le roi; craignant de manquer l'oiseau, il insistait au contraire pour confier cette besogne à mon adresse éprouvée, c S'il se fût

agi d'un vautour, à la bonne heure Ces oiseaux ne lui avaient

jamais donné de peine; mais ce qu'il désirait le plus au monde, c'était de voir abattre un nundo.... > Pendant que nous nous débattions ainsi, l'adjudant, mieux avisé que nous, prit son vol et disparut.

(Suite).

Les femmes du général. — La visite du monarque. — Le télescope se fait comprendre. —Méri et Kahala. — Difficultés domestiques. - Remède contre l'ennui. — Chasses royales. - Fruits indigènes. — Punition d'un galant vieillard. — Les jardinières de Sa Majesté. —Un ingrat coupé en morceaux. — On me demande en mariage. — Coquetteries aventureuses. —La traversée du ruisseau. — Distillateur par ordre. — Jalousies de grands seigneurs. — Promenade au Sérail. — Mistress Doumba et ses fantaisies. — Un régicide. — Mtésa veut s'instruire. — Je me mêle de politique. — Une femme de plus. — Le roi-bourreau. — Excursion nautique. — Entre l'écorce et l'arbre. — Chez Neptune. — Régime peu nourrissant. — Nouvelles de Grant. — Le magicien puni. — Divorce et pardon.

29 mars. — Visite à Congow, avec lequel j'avais rendez-vous. Après quelques délais, il me reçoit au milieu de ses femmes, bien plus nombreuses que belles. Ma visite paraît lui faire grand plaisir. Il me montre ses huttes qui forment un groupe considérable, ses jardins admirablement bien tenus, et, revenant à ses femmes, qu'il dépouille Tune après l'autre jusqu'à la ceinture, il désire savoir ce que j'en pense. Au lieu de répondre à cette question embarrassante, je lui demande, à mon tour, que lui sert d'en avoir un si grand nombre ? « A rien, me réplique-t-il aussitôt. Le roi nous les attribue pour soutenir notre rang.... Il lui arrive de nous en donner cent à la fois, et tout refus est impossible.... Nous sommes libres seulement de faire d'elles, à notre gré, soit des épouses, soit des domestiques. >

On vint cependant m'avertir que Mkouenda, le gardien des

femmes de la reine, m'attendait au dehors et n'osait entrer pour ne pas effaroucher la jalousie de Congow. Celui-ci, qui me croyait son hôte pour le reste du jour, manifesta quelque surprise quand je lui demandai la permission d'aller déjeuner. Il fallait bien prendre ce prétexte, car c'est une inconvenance grave dans rOuganda de visiter le même jour deux personnes, le roi ou la reine fussent-ils Tune des deux. Mkouenda, venu de la part de sa maîtresse me prier de lui porter quelque remède pour son estomac qui la faisait beaucoup souffrir, m'accompagna jusqu'à mon logis, dont la splendeur relative le jeta dans une sorte d'ébahissement. « Il ne comprenait pas, me dit-il, qu'un Mganda pût se permettre d'y pénétrer. » De fait, il était si intimidé que je le renvoyai après m'étre mis à table, sans avoir pu tirer de lui quatre paroles.

J'avais à peine achevé mon repas que je reçus ordre d'aller, •avec tous mes Vouangouana et tous mes fusils, rejoindre le roi qui était à la chasse. Je le trouvai avec un nombreux état-m^jor, femmes, officiers et pages, dans un jardin de bananiers, où il guettait assidûment le passage des oiseaux, tandis que ses musiciens s'épuisaient à le distraire. Il avait zyouté un turban à son costume anglais, et se plaignait que l'éclat du soleil lui ftt mal aux yeux, — manière indirecte de me demander un chapeau de feutre à larges bords, pareil à celui dont j'étais coiffé.

Soudain, comme si cette idée venait de poindre dans son cerveau, mais obéissant en réalité aux perfides insinuations de Maoula ; « Où donc, s'écria-t-il, a-t-on logé mon ami le Bana?... Je veux qu'on m'y conduise sur l'heure. »

A peine ces mots prononcés, Vouakoungou, femmes et le reste se précipitèrent d'un même élan, à travers tous les obstacles, dans la direction de ma hutte. Parmi les gens qui couraient ainsi pêlemêle, si quelqu'un n'avançait pas assez vite, entravé par les moissons dont les champs étaient couverts, — que ce fût le kamraviona ou un simple i)age, peu importe, — il recevait dans les reins un bon coup de poing, capable au besoin de le renverser parterre; mais loin de ,s'en inquiéter, et regardant comme une faveur cette bourrade royale, ils accompagnaient de quelques n'yanzigs leur trot devenu plus ra])ide. En les traitant comme autant de chiens, on eut dit que Mtésa les élevait dans leur propre estime.

Arrivé chez moi, le prince ôta son turban, de même que j'ôtais mon chapeau, et prit place sur mon tabouret. C'est à peine si toutes mes instances purent décider le commandant en chef à s'installer sur une peau de vache, et les femmes, déprime abord, reçurent ordre de s*accroupir en dehors de la hutte. On leur permit cependant, à la longue, de venir contempler le Bana dans son antre, et lorsqu'elles eurent admiré tout à leur aise les nouveautés dont je régalais leurs yeux, — mon toide-awake* surtout et ma moustiquaire, — je leur offris deux sacs de verroteries, présent que l'étiquette rendait indispensable , et d'autant plus impérieusement exigé que personne, parmi mes hôtes, ne voulait boire dans ma coupe.

Le roi, se levant bientôt et vagabondant çà et là selon les inspirations de sa capricieuse curiosité, arriva près du gpand arbre où l'adjudant femelle avait été tué. Un de ses petits vivait encore dans le nid maternel. Faute de plomb , il fallait le tirer à balles ; mais le prince , soigneux de sa renommée, me pria de faire feu en même temps que lui. A la première décharge, mon coup frappa seulement la branche sur laquelle le nid était posé ; à la seconde, la balle traversa le nid sans atteindre l'oiseau ; j'empruntai alors au roi son rifle Whitworth, à la sous-garde duquel on avait fixé une petite baguette magique, destinée sans doute à rectifier la direction du coup. Cette fois je cassai une des pattes de l'adjudant, et l'envoyai à moitié hors du nid. Montrant alors au roi le petit talisman que j'avais remarqué : « Voici, lui dis-je par manière de pure plaisanterie, voici pourquoi la balle a si bien porté. »

Je croyais qu'il allait rire avec moi de sa propre absurdité, mais il prit la chose au grand sérieux, et se mit à commenter devant les gens de la cour, la puissance infaillible du talisman. Pendant qu'il discourait ainsi, je pris un autre fusil et j'abattis l'oiseau, cette fois pour tout de bon, au milieu des woh! woh! du roi, qui sautait en battant des mains, et répétait à chaque instant : Bana^ Bana, Msoungou^ Msoungou! tandis que les tambours battaient et que l'assistance lui faisait chorus. Comme il me demandait de tuer un autre nundo, sans pouvoir m'indiquer où nous le trouverions, je lui conseillai d'envoyer chercher

1. C'est le nom familier que les Anglais donnent aux chapeaux de feutre mou.

son télescope, dont il n'avait pas encore eu l'occasion de se servir. On juge de son étonnement : « Je comprends enfin, disait-il en riant à ses Vouakoungou, l'usage de cet instrument que je tenais enfermé au palais. Sur cet arbre, là-bas, je puis distinguer trois vautours. A sa droite est une hutte, et à. Thitèrieur du portail se tient une femme assise. Tout autour du palais paissent des chèvres ; je les vois aussi grandes, aussi distinctes que si j'étais auprès d'elles. •

De retour au palais, il fallut décharger les armes à feu, et comme il eût été dommage de gaspiller le plomb que nous possédions en si petite quantité, le roi, son mousquet à l'épaule, tua cinq vaches dé suite, aux applaudissements de la foule idolâtre. J'étais à peine rentré chez moi que les pages y arrivèrent pour mendier d'abord de la poudre et du plomb, puis des capsules, puis du drap, et à défaut de toute autre chose, un paquet de verroteries. Sur cette terre de nègres, il faut se résigner à ces persécutions continuelles, dont j'avais cependant tâché de déshabituer mon hôte en lui donnant spontanément mainte et mainte bagatelle quand il ne me demandait rien, et en ajournant la satisfaction des désirs qu'il m'exprimait « jusqu'à l'arrivée des approvisionnements qui devaient me venir du Gani. »

30 mars, — Pour tenir ma promesse à la reine, et comptant sur le bénéfice de notre intimité renouvelée, je suis allé lui porter le remède que réclamaient ses maux d'estomac. Mon désappointement a été grand lorsqu'il m'a fallu attendre pendant des heures entières le moment de lui rendre mes hommages. J'ai fini, las de tous ces délais, par lui faire dire que j'allais m'en retourner, — et ceci dans des termes assez amers. Celte espèce de sommation l'a déterminée à comparaître sur le seuil de la porte où elle s'est tenue, riant toujours, jusqu'à ce qu'on eût amené les deux jeunes filles Vouahouma qu'elle m'avait promises. On les a fait asseoir à terre devant nous. L'une a douze ans, l'autre est un peu plus âgée. Cette 'dernière, dans la fleur de l'âge et de la beauté, ample de formes, très-noire de peau, pleurait à chaudes larmes ; la cadette, au contraire, fort agréable malgré son nez quelque peu épaté, ses lèvres par trop saillantes, saluait d'un rire joyeux le changement survenu dans ses destinées. J'eus alors à choisir entre elles, et je pris naturellement la plus gaie, que je promis à Bombay de lui donner aussitôt après

notre retour à la côte « où elle passerait facilement, disait- il, pour une Hubshiou Abyssinienne. » La reine, cependant, quand elle eut vu à quoi je m'arrêtais, me donna par-dessus le marché la seconde de ses « jSUes, » — attendu, disait-elle, que la petite était trop jeune pour aller seule, et que, si on la séparait de sa compagne, elle s'enfuirait infailliblement. J*aurai$ certes préféré deux jeunes princes qui m'eussent été confiés pour les faire élever en Angleterre, mais, faute de mieux, j'emmenai, après un salut courtois, mes deux échantillons d histoire naturelle. L'aînée pleurait toujours amèrement, la cadette n'avait pas cessé de rire.

Mon premier soin, lorsque nous rentrâmes chez moi, fut de me faire raconter leur histoire que, d'ailleurs, elles ne possédaient pas très-parfaitement. La plus âgée — à laquelle je donnai le nom de Méri (bananes), — venait de Nkolé, où Sounna, le feu roi, l'avait fait demander pour femme. Bien qu'elle fût encore, à l'époque de sa mort, une simple kahala (ce qui revient à dire que l'hymen n'avait pas élé consommé), le vieux monarque s'était tellement attaché à cette enfant, qu'il lui avait légué un lot de vingt vaches, pour qu'elle pût à grand renfort de lait, suivre le régime de son pays et acquérir l'embonpoint qu'on y prise pardessus tout. Après le décès de Sounna, le partage de seS femmes venant à se faire entre la reine mère et le nouveau souverain, Méri fut comprise dans le lot de la N'yamasoré. Sa compagne, à qui j'ai laissé le nom de Kahala, raconte qu'elle a été enlevée de L'Ounyoro par les Vouaganda et conduite par eux à la reine ; elle ignore, du reste, ce que sont devenus ses père et mère.

A l'heure du dîner, les patates douces et le quartier de chèvre qui constituent mon repas quotidien furent placés, comme à l'ordinaire, sur la caisse qui me sert de table. J'invitai mes nouvelles hôtesses à partager ce repas frugal, et nous devînmes en peu de temps fort bons amis, quand je leur eus donné l'assurance « qu'elles finiraient par trouver à Zanzibar une résidence commode et de beauxjardins.» Ni l'une ni l'autre, cependant, ne voulait sous aucun prétexte toucher à des aliments préparés avec du beurre. Je fis alors apporter un plat de chèvre aux bananes. Kahala n'aurait pas mieux demandé que d'y goûter ; Méri, au contraire, s'interdisait cette espèce de viande, et ne permit pas à sa compagne de se montrer moins rigoriste. Ce n'était là que

3k0 VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.

le début d'une série de difficultés domestiques analogues à celle-ci, et lorsque je m'enquis des meilleurs moyens à prendre pour me tirer honorablement de cette tutelle ardue, je n'obtins que des indications peu rassurantes. L'orgueil et l'obstination des femmes Vouahouma, passés ici en proverbe, les rend, me disait-on, < plus indomptables qu*une phunda » (savoir, une mule). D'un autre côté, quand elles sont une fois apprivoisées, elles deviennent les meilleures du monde.

31 mars. — Forcé de me rendre au palais pour le compte de mes gens, que la disette tourmente de plus en plus, j'ai trouvé le roi s'apprétant à partir pour la chasse. Il a débuté par abattre quatre vaches à cinquante pas, ce qui lui' a valu des applaudissements unanimes. J'ai même vu pour la première fois, durant cet accès d'enthousiasme, des < anciens » se hasarder à venir serrer la main de leur maître. Ce dernier, enhardi peu à peu, s'est essayé contre quelques hérons perchés sur un arbre, et après cinq à six tentatives, a fini par loger une balle dans Fœil de l'un d'eux. C'est à peine s'il osait croire à ce chef-d'œuvre d adresse. Il sautait, il courait çà et là, poussant des woh! looh! formidables. L'assistance, hommes et femmes, s'épuisait en clameurs assourdissantes. A chaque instant Sa Majesté venait me donner d'affectueuses poignées de main, puis passant de groupe en groupe, prodigue d*exclamations et de gestes familiers, à moitié fou de joie : Woh! woh ! allait-il répétant de côtés et d'autres... Woh! woh! cela se peut-il?... Dois-je me fier à mes yeuxî... Woh! u?o/i.' quelle surprenante aventure! »

Exalté par sa prouesse, Mtésa se croit maintenant un Nemrod accompli : « Ne pensez-vous pas, Bana, me disait- il tout à l'heure, — après avoir expédié à sa mère l'oiseau qu'il venait d'abattre, — ne pensez-vous pas qu'un éléphant serait bien malade en face de deux chasseurs comme nous?... Soyez tranquille : à présent que je sais tirer... et je tire à merveille, n'est-il pas vrai?... je n'ajournerai plus ces chasses à l'hippopotame que vous vouliez entreprendre avec moi.... Le lac nous verra bientôt tous les deux à l'œuvre, et les hippopotames, ce jour-là, n'auront qu'à se bien tenir. » Ce soir, pour célébrer tant d'exploits, le palais était en fête. Grand concert, promotions de Vouakoungou, affluence d'offrandes diverses qu'on apportait de toutes parts. Bref, les torches étaient allumées depuis quelque temps déjà, quand

on nous a congédiés, moi et mes hommes, ces derniers pliant sous le faix des bananes qu'on leur avait distribuées à profusion.

!•' avril. — Aujourd'hui, je n'ai pas bougé de chez moi, parce que le roi et la reine sont absorbés dans une espèce de cérémonie religieuse, qui consiste à examiner, à classer leurs collections de cornes magiques, — désignées par les érudits en ces matières sous le nom de massembé ou fétiches, —r afin de s'assurer que rien ne cloche dans le régime ecclésiastique de l'Ouganda. Cette solennité se trouve d'ailleurs parfaitement à sa place, le jour qui suit le renouvellement de la lune ; et de par une coutume ancienne, celle-ci étant la troisième du calendrier, tous les gens de la cour, y compris le roi, ont dû se raser la tète. Le monarque, d'ailleurs, conserve sa crête de coq, ses pages leurs doubles cocardes, et les autres dignitaires, les toupets diversement placés qui indiquent le rang officiel de chacun. Mes hommes ont passé tout leur temps à fabriquer des habits pour le roi, mais ceux qu'on nous avait envoyés comme apprentis tailleurs, au lieu de prêter attention à la besogne, nous harcèlent d'incessantes demandes. « C'est pour avoir quelque chose à offrir au roi, > nous disent ces postulants effrontés.

2 avril. — La reine s'est mis en tête de chasser, elle aussi, et m'a fait prier de lui amener tous mes hommes pour tuer une grue à crête qui hante, paralt-il, son palais. Une fois là, et après avoir attendu pendant une bonne portion de l'après-midi , nous avons appris que les Vouakoungou de la reine s'opposaient à la partie projetée. Au lieu de m'en parler. Sa Majesté m'a fait mille questions au sujet de ses deux « filles. » — S'étaient elles enfuies, se plaisaient-elles dans leur nouveau séjour? etc. — J'ai saisi l'occasion de lui dire qu'au lieu de les mettre aux fers, comme elle me l'avait conseillé, je n'avais employé, pour les retenir auprès de moi, d'autres liens que ceux d'une tendre affection. Fascinée par tant d'éloquence, elle a manifesté Tintention de m'offrir une troisième compagne qui, par son âge, tiendra le milieu entre les deux autres. Je me figure qu'elle croit, par cette riante perspective, m'attirer chez elle plus fréquemment que je ne vais chez son fils. Mais, malgré les remerctments qui lui sont dus et que je lui prodigue , elle ne me reverra pas de quelque temps. — J'ai trop peur de ses largesses.

4 avril. — Convoqué pour midi au palais , moi et mes armes.

Le roi, qui tenait un lever solennel, le premier depuis la nouvelle lune, a planté là ses courtisans rasés de frais, pour me promener d'abord autour du n'yanza (étang) où il se baigne avec ses femmes, puis dans une jungle où les buffles sauvages se réfugient fréquemment parmi les roseaux papyrus, une espèce de torrent au lit fangeux. Nous n'en rencontrâmes cependant aucun, et revînmes goûter au palais , où on nous servit par ordre différentes sortes de fruits : entre autres le matungourou^ capsule cramoisie pleine de graines acides qui, jusqu'à présent, a été reconnue seulement au bord des rivières et des eaux dormantes de l'Ouganda; puis le ka^ori, une variété de réglisse. La conversation allait et venait ; le roi me demanda ma boussole, que je lui refusai de nouveau. Je voulus, mais en vain, lui démontrer le néant de sa croyance aux charmes et lui prouver que leur usage était une offense à Dieu. Pour mettre un terme à la discussion, il passa dans une autre enceinte du palais, où se trouvait la hutte qui lui sert de garde-robe. Un certain nombre de femmes adultes, absolument nues, y pénétrèrent sur ses pas pour remplir les fonctions ordinairement dévolues aux valets de chambre. En attendant qu'il fût prêt à tenir un second lever, nous restâmes assis en deux groupes à droite et à gauche de l'entrée, les « reines » d'un côté, moi et Bombay de l'autre. De là, nous nous rendîmes à la grande hutte du trône où, devant la cour assemblée à nouveau, commença l'expédition des affaires publiques. Comparut entre autres un officier nommé Mbogo (le Buffle) qui, lancé sans beaucoup de chances à la recherche de Petherick, nous raconta son voyage « réglé, nous dit-il, sur la marche du soleil levant. » Arrivé à la limite des contrées où l'homme se nourrit de bananes , il avait rencontré des peuples qui font de la viande leur aliment exclusif, ne connaissent pas l'usage du mbougou, et s'habillent de peaux ou d'étoffes, remplaçant d'ailleurs la lance par le simé ou poignard à double tranchant. Il donnait à cette nation le nom de Vouasewé, à leur chef celui de Kisawa; mais l'assistance déclara unanimement que ce devaient être les Masawa ou Masai.

On vit ensuite défller environ quatre-vingts hommes dont le visage était noirci , et qui portaient sur la tête des bandelettes d'écorce de bananiers , à la main de longues baguettes en guise de lances, toute espèce d'armes étant prohibées à la cour, ainsi

que j'ai eu Toccasion de le dire. L'officier placé à leur tête, exécutant lui-même les ordres qu'il leur donnait, leur enjoignit de sauter et de louer le monarque. Celui-ci, s'adressant à moi d'un air de triomphe : « Vous voyez, me dit-il, que j'avais mis bien des soldats en campagne.... Voilà une partie de mon armée qui revient, et le reste ne saurait manquer d'arriver au plus tôt.... Une fois mes forces réunies, je les enverrai combattre dans rOusoga. »

Après quelques offrandes propitiatoires dont il serait superflu de parler ici, j'assistai au jugement d'une afiaire criminelle. Les prévenus, amenés par une nombreuse escorte, étaient d'abord un vieillard qui autrefois, dans son beau temps, avait eu les deux oreilles coupées en punition de son excessive galanterie*, puis une jeune femme qui, après quatre jours de recherches, venait d'être découverte chez cet adorateur suranné du sexe le plus aimable et le plus trompeur. Le soin de prononcer sur leur sort était dévolu au jeune monarque. Celui-ci n'écouta guère que la plainte du mari, lequel raconta simplement la fuite de sa femme, les recherches auxquelles il s'était livré, sa surprise enfin en la retrouvant chez un homme dont elle aurait pu être la petite fille. Selon toutes probabilités, cette malheureuse avait quitté la maison du plaignant pour se soustraire aux mauvais traitements dont il la rendait victime, et sans doute aussi elle s'était bien gardée, en se réfugiant chez leur vieux voisin, de demander à ce dernier une autorisation formelle d'agir ainsi. Au reste, on ne peut savoir ce qu'ils auraient dit pour leur défense, car le roi ne leur laissa pas articuler une seule parole et, « pour empêcher, disait-il, le retour d'une si énorme inconvenance, » il les condamna tous les deux à mort. De plus, voulant ajouter à la sévérité de l'exemple, il prescrivit de le§ faire périr petit à petit, en prolongeant le supplice autant que possible, au moyen d'une opération qui consistait à couper chaque jour un de leurs membres, dont les vautours se nourriraient sous leurs yeux. Épouvantés de tant de rigueur, et réduits ainsi aux extrémités les plus désespérées, les deux misérables se débattaient pour se faire entendre ; mais on les entraîna au milieu de clameurs féroces qui s'unissaient, pour étoufier leurs voix, au bruit des tambours et des milélé.

Deux secondes après, le roi ne pensait déjà plus à la

tragédie dans laquelle il venait de jouer un rôle si important, « Voyons, Bana, me dit-il, passez-moi votre fusil! » Cette arme, fort heureusement, n'était chargée qu'à poudre, en vue du signal qui devait m*ouvrir les portes du palais. Mtésa effectivement se hâta de la garnir de capsules, et un des canons étant accidentellement parti, le contenu s'alla loger dans un toit de chaume, que la bourre faillit incendier. La physionomie effarée des Vouakoungou, dans ce moment de crise, suscita un nouveau caprice dans le cerveau léger de leur jeune maître : il épaula le fusil et lâcha le second coup au nez des courtisans accroupis devant lui ; puis il partit d'un éclat de rire en songeant à la peur qu'il venait de leur faire. Suivit un exercice à la carabine, dont plusieurs vaches furent victimes, et durant lequel le roi prit à Tégard de ses grands officiers le rôle d'un professeur émérite. Lorsqu'une fois restés seuls, je lui représentai la position critique de mes gens, en lui demandant la permission de leur procurer chaque jour, par voie d'achat, les vivres indispensables; il se borna pour toute réponse à me dire c qu'il suffirait de lui faire connaître nos besoins, et que nous serions toujours pourvus en abondance. » En d'autres termes, voici ce que signifiait cette vague promesse : — « Ne me tourmentez pas davantage et donnez-moi directement ce que vous avez de valeurs disponibles. L'Ouganda tout entier est à votre merci. Prenez dans mes vastes jardins ce qui pourra vous convenir. »

5 avril. — Le roi étant allé chez sa mère, il s'ensuit que tous deux sont invisibles. En flânant du côté du n'yanza, je traverse ces bosquets de bananiers parmi lesquels habitent les femmes du souverain, et où le téméraire Sangoro, surpris en deux occasions différentes, a mérité la peine des ceps. Ces magnifiques plantations sont soignées par un essaim de belles jardinières, qui toutes s'enfuirent à mon aspect, si ce n'est une seule, paralysée par l'étonnement, et qui, se précipitant à terre, s'enveloppant de son mbougou , m'envoyant maintes ruades, ne cessa d'appeler au secours que lorsque je l'eus remise sur pieds, — avec assez peu de ménagements, je dois le dire, — en lui reprochant son absurde conduite. Ce petit incident parut enhardir les autres fées, qui, l'une après l'autre, avec plus ou moins d'hésitation, revinrent se grouper autour de moi et finirent par s'asseoir en

cercle pour admirer plus à Taise le merveilleux « homme blanc, » Leurs wohiwoh! ne tarissaient point. — « J'avais donc une femme, des enfants pareils à moi?.. .. Que n'aurait pas donné Sounna pour Thonneur de recevoir un tel hôte!.... mais cette faveur céleste avait été réservée à Mtésa, et qu'en fallait-il conclure, si ce n'est que les Esprits accordaient au jeune prince une protection toute spéciale?.... » Quand je fis mine de m'éloigner, elles me retinrent à Tenvi. Tantôt c'était mon chapeau qu'il fallait ôter pour soumettre mes cheveux à leur examen , tantôt mes poches dont le contenu piquait ardemment leur curiosité. Ma montre, que je fis sonner à l'oieille de l'une d'elles — et dont le tic-tac régulier passait évidemment à leurs yeux pour une fonction vitale, — devint ensuite l'objet d'upe étude assidue. Chacune la voulait voir à son tour; chacune venait se faire montrer le mouvement de ses rouages intérieurs. « Oh I finit par s'écrier l'une d'elles, il y a vraiment là de quoi faire peur.... Cachez-vous le visage!.... C'est le LoubariH.,, Enfermez-le maintenant, Bana; dépêchezvous de l'enfermer!... Nous n'avons pas besoin d'en voir davantage.... Revenez seulement un autre jour, et apportez-nous des verroteries. »

6 avril. — Bombay, envoyé au palais pour y solliciter des vivres, y a trouvé, malgré la pluie qui tombe à torrents, un lever établi dans toutes les règles. Mtésa distribuait à ses officiers, suivant l'importance de [leurs services, des grades, des plantations et des femmes. L'un d'eux, mécontent de son lot, s'est permis de réclamer, et le roi, choqué de son ingratitude, a ordonné de le couper par quartiers, séance tenante. Faute de leurs engins ordinaires, prohibés dans l'enceinte du palais, les bourreaux se sont servis de grandes herbes tranchantes, après avoir préalablement étourdi leur victime par un coup de massue appliquée derrière la tête. La question des vivres n'a pu être abordée, bien que le roi, pressentant la visite de Bombay, m'eût envoyé d'avance une charge de tabac, une de beurre, une de café. Je m'ennuie d'ailleurs un peu moins dans l'Ouganda, depuis que toutes les femmes du camp viennent chaque jour rendre visite à mes deux jouvencelles. Mon tabac qu'elles fument, mon café qu'elles

1. Dans la langue de l'Ouganda, il n'est pas de mot qui traduise plus exactement ridée du Dieu supérieur, d'un « Maître des Esprits. »

chiquent, mon pombé qu'elles boivent, me sont payés en récits plus ou moins véridiques, touchant les mœurs et coutumes de leur pays natal. La sœur de Rosaro est aussi venue me proposer derépouser, révoltée qu'elle est des procédés de Maoula.Ce brutal a tué une de ses femmes parce qu'elle ne lui plaisait plus, et déjà auparavant lui avait coupé une oreille, pour la punir d'avoir cherché à s'échapper. Quand on lui reproche de pareils excès, il se justifie invariablement en invoquant « les usages de la cour. »

Dans la soirée, je me suis promené en compagnie de Kahala vêtue d'une écharpe rouge, pour lui montrer, à elle et à Lugoï, les jardins où j*ai fait hier de si agréables connaissances. Chacun paraissait surpris de nous voir. Le mgemma ^ nous a invités à nous arrêter chez lui, et, tout en nous prodiguant la liqueur favorite de l'Ouganda, s'est épuisé en compliments hyperboliques sur la mise élégante et les attraits de ma jeune compagne. Autant en a fait Lukkanika, un autre des Vouakoungou , chez lequel, un peu plus loin, nous avons reçu la même hospitalité. Les Vouaganda sont décidément passés maîtres dans le grand art de la flatterie, et les Français eux-mêmes, sur ce point, n'auraient rien à leur montrer.

7 avril. — Il pleuvait abondamment, ce matin, lorsque le roi m'a fait prévenir qu'il partait pour la chasse aux buffles; il espérait bien que j'irais l'y rejoindre. A un mile au delà du palais, nous le rencontrâmes dans un jardin de bananiers, vêtu exactement comme moi, le chapeau de feutre y compris, et déployant toutes les grâces d'un véritable snob. Il me fit remettre un pot de pombé que j'expédiai immédiatement aux femmes de mon intérieur, et nous partîmes dans l'ordre accoutumé pour le terrain de chasse, situé à deux miles de là. J'avais conservé mon poste d'honneur, derrière le roi et en tête des femmes distrilîuées par ordre de beauté, les plus présentables marchant en avant et le menu fretin à l'arrière-garde avec lés lances, le bouclier du roi et les pots de pombé sans lesquels il ne bouge guère. U était aisé de prévoir que, par un temps pareil, notre expédition n'aurait aucuns résultats, et, en conséquence, pour tromper l'ennui de la route, je me mis en coquetterie réglée avec les femmes de

1. On a pu voir, dans le chapitre IX, que ce titre désigne l'officier préposé à la garde des tombeaux.

Mtésa, ce qui ne laissa pas de surprendre et le monarque luimême et chacun des assistants. Nous traversions un pays marécageux et coupé de nombreux cours d'eau sur lesquels on avait jeté autrefois des ponts, assez mal entretenus, cela va sans dire. Le premier que nous trouvâmes sur notre chemin n'offrait plus que quelques vestiges de pilotis, tout au plus bons à nous faire trébucher, et que chaque homme en passant enfonçait du talon dans la vase pour faciliter le chemin à ceux qui le suivaient. Le roi me rendit ce service, et j'en fis autant pour celles de ses femmes qui venaient derrière moi. Surprises de cette galanterie à laquelle rien ne les préparait, elles ne purent s'empêcher de rire, ce qui attira Tattention du roi et mit tout le monde en alerte, attendu que jusqu'alors pas un homme vivant n'avait osé communiquer avec les femmes de Sa Majesté.

Un peu plus loin, au bord d'un ruisseau assez profond, je propose par signes à ces dames de lé leur faire traverser sur mes épaules. La première en tête hésite d'abord, puis, s'enhardissanf peu à peu, finit par accepter. Loubouga, la belle des belles^ qui vient immédiatement après celle-ci, et qui grille, ce me semble, de faire plus ample connaissance avec « l'homme blanc, » donne à sa physionomie une expression suppliante, et me tend les deux mains avec un laisser aller si parfaitement irrésistible que, malgré mon désir de ne pas attirer l'attention par une halte trop prolongée, je ne puis m'empêcher de faire droit à cette requête silencieuse. Tout ceci n'échappa point à Mtésa; mais au lieu de m'adresser des reproches, il prit la chose en plaisanterie et, courant au kamraviona, — qu'il avertit par un coudoiement significatif, — il lui raconta tout bas ce qui venait d'arriver, comme s'il se fut agi de quelque secret. « Woh! wohl s'écriait son confident au comble de la surprise, à quoi faudra-t*il s'attendre maintenant? »

Nous étions arrivés sur le terrain de chasse; mais, sauf quelques vieilles empreintes de buffles et une espèce de fpsse préparée pour les prendre au trébuchet, nous ne pûmes rien apercevoir. Le roi néanmoins était déjà las et, voyant que je cherchais un tronc d'arbre pour m'asseoir, il fit agenouiller à quatre pattes un de ses pages, pour me montrer, sans doute, comment il fallait s'y prendre : sans cela il se fût installé, selon son usage, sur une pièce de mbougou étalée à terre. Nous nous en revînmes, tantôt

prenant une direction, tantôt l'autre, dans un désordre que le roi semblait augmenter à plaisir, en vertu de ces instincts puérils qui l'ont rendu maître-expert en toutes sortes de gamineries. 11 aime à nous faire quitter la route tracée, — à précipiter les Vouakoungou dans des fourrés et hautes herbes dont les brins affilés leur tailladent les jambes, — à les rappeler ensuite en leur indiquant le point éloigné par lequel il veut sortir de la jungle et vers lequel ils doivent lui frayer un passage à travers tous les obstacles ; —bref, mille caprices contradictoires qui n'ont d'autre but que de les mettre sur les dents, eux et les pauvres femmes du cortège royal ; celles-ci, près de succomber à la fatigue et ne gardant leurs rangs que pour ne pas s'exposer à une mort presque certaine.

Ces facéties monarchiques se répétèrent toute la journée, car le soleil allait se coucher lorsque nous rentrâmes au palais ; les femmes et les Vouakoungou disparurent alors, et le reste de la compagnie, — c'est-à-dire le roi, le commandant en chef, les pages et mon humble personne, — prit place .devant un festin composé de patates douces et de bananes cuites, plus le pombé de rigueur et les fruits de la saison, festin où le double rôle de l'eau et des serviettes fut rempli par ces disques d'écorce humide que j'ai déjà eu l'occasion de signaler. Les fusils ensuite devant être déchargés, et pour ne pas perdre les balles qu'ils renfermaient, le roi fit amener quatre vaches quMl tua de sa main. L*une d'elles fut gracieusement octroyée à mon escorte.

8 avril, — Sa besogne d'hier a fatigué Mtésa qui ne veut recevoir personne. Je profite du loisir qui m'est ainsi laissé pour porter au mgemma un paquet de verroteries et le récompenser ainsi de l'hospitalité que je lui ai due naguère. Lugoï et Kahala m'accompagnent. Nous sommes reçus à bras ouverts par les hommes et les femmes de son entourage, qui se montrent particulièrement sensibles à l'honneur de notre visite. Une des nombreuses sœurs de la N'yamasoré, à qui nous sommes présentés en grande cérémonie, se déclare très-satisfaite de moi et de mes « enfants. » Le mgemma se confond en remerclments et, trop pauvre, à ce qu'il prétend, pour nous faire un accueil digne de notre mérite, il veut à toute force nous remettre quelques volailles qte nous emporterons avec nous. Après maints refus et maints débats, il demeure convenu qu'il me les apportera lui-

même en compagnie de sa femme. — C'est tout au plus si je puis compter sur cette promesse*. — A notre départ, tous les serviteurs de notre hôte nous escortent par son ordre jusque par delà les limites de son domaine.

. Le soir, les musiciens du roi venant àpasser près du camp, je leur ai commandé de me jouer le Milélé pour que mes gens pussent se livrer au plaisir de la danse. Puis je les ai renvoyés fort heureux, moyennant quelques poignées de rassades.

9 avrU. — Visite, à Congow, que je ne trouve pas chez lui. Gomme d'habitude, il fait la cour au monarque. Celui-ci envoie chercher un grand fusil pour tuer quelques oiseaux.

Ayant eu occasion d'expliquer à Mtésa comment se distillent nos spiritueux, il m'envoie un certain nombre de vases de terre et plusieurs bougou de pombé que je dois réduire à l'état alcoolique. Ces vases n'étant pas ce qu'il me faut, je cours au palais pour en obtenir d'autres. C'est en vain que j'y passe toute la journée. Le roi fait ses dévotions, c'est-à-dire se livre aux opérations magiques de Vouganga, et personne n'oserait pénétrer dans son cabinet. Cependant le pombé s'aigrit et ne pourra plus servir. Ainsi se passent les choses, dans le pays où nous sommes.

] 1 avril. — Le roi étant à la chasse et me laissant le libre emploi de ma journée, j'ai engagé Gourikou, la gentille femme d'Oulédi, à venir prendre sa part d'un carré de mouton. Elle doit en même temps modérer par de sages conseils l'orgueil souvent incommode que manifeste « ma fille» Méri. J'entrevois que nous y parviendrons, mais sa paresse me semble irrémédiable. Elle ne veut ni marcher, ni causer, ni faire quoi que ce soit, mais bien rester oisive, étendue la plupart du temps, et fumant sa pipe.

13 avril. — La matinée s'est passée à distiller du pombé pour le compte du roi. Je suis allé le lui porter dans l'après-midi, et malgré les coups de fusil par lesquels j'avais annoncé mon arrivée, il ne s'était pas encore montré lorsque des cris effrayants se sont fait entendre. Presque aussitôt nous avons vu traîner vers le lieu de l'exécution une fort belle femme, une des sœurs du roi, réconnaissable à sa crête de cheveux. La malheureuse invoquait tour à tour, au milieu de ses clameurs plain-

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